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légitime, et que les principes de l'honneiir prescrivaient comme nécessaire. Nous osons croire que de notre temps la qualité d'iiomme serait plus respectée, que les lois ne seraient plus muettes devant le ridicule préjugé de la naissance, et que, dans une querelle entre deux citoyens , ce ne serait pas à l'offensé que le minislère enlèverait sa liberté et sa patrie.
Voltaire fit encore à Paris un voyage secret et inutile; il vit trop qu'un adversaire qui disposait à son gré de l'autorité ministérielle et du pouvoir judiciaire, pourrait également l'éviter et le perdre. Il s'ensevelit dans la retraite, et dédaigna de s'occuper plus longtemps de sa vengeance; on plutôt il ne voulut se venger qu'en accablant son ennemi du poids de sa gloire, et en le forçant d'entendre répéter, au bruit des acclamations de l'Europe , le nom qu'il avait voulu avilir.
L'Angleterre fut son asile. Newton n'était plus , mais son esprit régnait sur ses compatriotes , qu'il avait instruits à ne reconnaître pour guides, dans l'étude de la nature, que l'expérience et le calcul. Locke, dont la mort était encore récente, avait donné le premier une théorie de l'âme humaine, fondée sur l'expérience , et montré la route qu'il faut suivre en métaphysique pour ne point s'égarer. La philosophie de Shaftesbury, commentée par Bolingbroke, embellie par les vers de Pope, avait fait naître en Angleterrejun déisme qui annonçait une morale fondée sur des motifs faits pour émouvoir les âmes élevées, sans offenser la raisônj
Cependant en France les meilleurs esprits cher-
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cliaient encore à substituer, dans nos écoles, les hypothèses de Descartes aux absurdités de la physique scolastique : une thèse où l'on soutenait, soit le système de Copernic, soit les tourbillons, était une victoire sur les préjugés. Les idées innées étaient devenues presque un article de foi aux yeux des dévots, qui d'abord les avaient prises pour une hérésie. Malebranche , qu'on croyait entendre, était le philosophe à la mode. On passait pour un esprit fort, lorsqu'on se permettait de regarder l'existence des cinq propositions dans le livre illisible de Jansénius, comme un fait indifférent au bonheur de l'espèce humaine, ou qu'on osait lire Bayle sans la permission d'un docteur en théologie,
^Ce contraste devait exciter l'enthousiasme d'un homme qui, comme Voltaire , avait dès son enfance secoué tous les préjugés. L'exemple de l'Angleterre lui montrait que la vérité n'est pas faite pour rester un secret entre les mains de quelques philosophes, et d'un petit nombre de gens du monde instiuits,i^ou plutôt endoctrinés par les pliilosophes; riant avec eux des erreurs dont le peuple est la victime, mais s'en rendant eux-mêmes les défenseurs lorsque leur état ou leurs places leur y font trouver un intérêt chimérique ou réel, et prêts à laisser proscrire ou même à persécuter leurs précepteurs, s'ils osent dire ce qu'eux-mêmes pensent en secret.
Dès ce moment Voltaire se sentit appelé à détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était l'esclave. 11 sentit la possibilité d'y réussir par un mélange heureux d'audace et de souplesse, en
sachant tantôt céder aux temps, tantôt en profiter ou les faire naître; en se servant tour à tour, avec adresse, du raisonnement, de la plaisanterie, du charme des vers ou des effets du théâtre; en rendant enfin la raison assez simple pour devenir populaire, assez aimable pour ne pas effrayer la frivolité, assez piquante pour être à la mode. Ce grand projet de se rendre, par les seules forces de son génie, le bienfaiteur de tout un peuple en l'arrachant à ses erreurs, enflamma l'âme de Voltaire, échauffa son courage. Il jura d'y consacrer sa vie, et il a tenu parole. ^
La tragédie de Brutus fut le premier fruit de son voyage en Angleterre.
Depuis Cinmi, notre théâtre n'avait point retenti des fiers accents de la liberté; et, dans Cinna , ils étaient étouffés par ceux de la vengeance. On trouva dans Brutus la force de Corneille avec plus de pompe et d'éclat, avec un naturel que Corneille n'avait pas, et l'élégance soutenue de Racine. Jamais les droits d'un peuple opprimé n'avaient été exposés avec plus de force, d'éloquence, de précision même, que dans la seconde scène de Brutus. Le cinquième acte est un chef-d'œuvre de pathétique.
On a reproché au poëte d'avoir introduit l'amour dans ce sujet si imposant et si terrible, et surtout un amour sans un grand intérêt; mais Titus, entraîné par un autre motif que l'amour, eut été avili ; la sévérité de Brutus n'eût plus déchiré fâme des spectateurs; et si cet amour eût trop intéressé, il était à craindre que leur cœur n'eût trahi la cause de Rome. Ce fut après celte pièce que Fontenelle
dit à Voltaire rjii'i/ ne le crojait point propre h la tragédie; rpie son style ('tait trop fort y trop pompeux, trop brillant. — Je vais donc relire vos pastorales, lui répondit Voltaire.
11 ciut alors pouvoir aspirer à une place à l'Académie française, et on pouvait le trouver modesie d'avoir attendu si longtemps; mais il n'eut pas même l'honneur de balancer les suffrages. Le Gros de Boze prononça d'un ton doctoral que Voltaire ne seiait jamais un personnage académique.
Ce de Boze, oublié aujourd'hui, était un de ces hommes qui, avec peu d'esprit et une science médiocre, se glissent dans les maisons des grands et des gens en place, et y réussissent, parce qu'ils ont précisément ce qu'il faut pour satisfaire la vanité d'avoir chez soi des gens de lettres, et que leur esprit ne peut ni inspirer la crainte, ni humilier l'amour-propre. De Boze était d'ailleurs un personnage important : il exerçait alors à Paris l'emploi d'inspecteur de la libiairie, que depuis la magistrature a usurpé sur les gens de lettres, à ((ui l'avidité des hommes riches ou accrédités ne laisse que les places dont les fonctions personnelles exigent des lumières et des talents.
Après Brut us, V^ol taire fit la Mort de César, sujet déjà traité par Shakspeare, dont il itnila (juelques scènes en les embellissanl. Cette trasrédic ne fut jouée qu'au bout de f|uelques années, et dans un collège. Il n'osait lisquei- sur le théâtre une pièce sans amour, sans femmes, et une tiagédie en trois actes; car les innovations peu inj[)orlan(es ne sont
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pas toujours celles qui soulèvent le moins les ennemis de la nouveauté. Les petits esprits doivent être plus frappés des petites choses. Cependant un style noble, hardi, figuré, mais toujours naturel et vrai; un langage digne du vainqueur et des libérateurs du monde; la force et la grandeur des caractères, le sens profond qui règne dans les discours de ces derniers Romains, occupent et attachent les spectateurs faits pour sentir ce mérite, les hommes qui ont dans le cœur ou dans Tesprit quelque rapport avec ces grands personnages, ceux qui aiment l'histoire, les jeunes gens enfin encore pleins de ces objets que l'éducation a mis sous leurs veux.
Les tragédies historiques, comme Citina, la Mort de Pompée , Brutus , Rome sauvée, le Triumvirat , de Voltaire, ne peuvent avoir l'intérêt du Cid, à'iphigéiiie, de Zaïre ou de Mérope. Les passions douces et tendres du cœur humain ne pourraient s'y développer sans distraire du tableau historique qui en est le sujet; les événements ne peuvent y être disposés avec la même liberté, pour les faire servir à l'effet théâtral. Le poëte y est bien moins maître des caractères. L'intérêt, qui est celui d'une nation ou d'une grande révolution, plutôt que celui d'un individu, est dès lors bien plus faible, parce qu'il dépend de sentiments moins personnels et moins énergiques.
Mais, loin de proscrire ce genre, comme plus froid, comme moins favorable au génie dramatique du poète , il faudrait l'encourager, parce qu'il ouvre un champ vaste au génie poétique, qui peut y développer toutes les grandes vérités de la politique ;
parce (jimI oiXie de grands tableaux historiques, et (ju'enfin c'est celui qu'on peut employer avec plus de succès à élever l'âme et à la former. On doit , sans doute, placer au premier rang les poèmes qui, comme IMafioinet , comme Alzire, sont à la fois des tragédies intéressantes ou terribles, et de grands tableaux; mais ces sujets sont très-rares, et ils exigent des talents que Voltaire seul a réunis jusqu'ici.
On ne voulut point permettre d'imprimer la Mort de César. On fit un crime à l'auteur des sentiments républicains répandus dans sa pièce; imputation d'autant plus ridicule, que chacun parle son langage,que Brutus n'en est pas plus le héros que César; (jue le poêle, dans un genre purement historique, en traçant ses portraits d'après l'histoire, en a conservé l'impartialité. Mais, sous le gouvernement à la fois tyrannique et pusillanime du cardinal de Fleury, le langage de la servitude était le seul qui pût paraître innocent.
Qui croirait aujourd'hui que VElégie sur la mort de mademoiselle le Couvreur ait été pour Voltaire le sujet d'une persécution sérieuse qui le força de (piitter la capitale, où il savait qu'heureusement l'absence fait tout oubliei', même la fureur de persécuter?
Les théâtres sont une institution viaiment utile; c'est par eux qu'une jeunesse inappliquée et frivole conserve encore quelque habitude de sentir et de [tenser, que les idées morales ne lui deviennent point absolument élrangèies, (pie les plaisirs de l'esprit existent pour elle. Les sentiments (pi'excite la lepré-
sentation d'une Iragédie élèvent l'âme, répurent, la tirent de cette apathie, de cette personnalité, maladies auxquelles l'homme riche et dissipé est condamné par la nature. Les spectacles forment en quelque sorte un lien entre la classe des hommes qui pensent et celle des hommes qui ne pensent point. Ils adoucissent l'austérité des uns , et tempèrent dans les autres la dureté qui naît de l'orgueil et de la légèreté. Mais, par mie fatalité singulière, dans le pays où l'art du théâtre a été porté au plus haut degré de perfection, les acteurs, à qui le puhlic doit le plus nohle de ses plaisirs, condamnés par la religion, sont flétris par un préjugé ridicule.
Voltaire osa le comhattre. Indigné qu'une actrice célèhre, longtemps l'objet de l'enthousiasme, enlevée par une mort prompte et cruelle, fiit, en qualité d'exconmmniée, privée de la sépulture, il s'éleva, et contre la nation frivole qui soumettait lâchement sa tête à un joug honteux, et contre la pusillanimité des gens en place qui laissaient tranquillement flétrir ce qu'ils avaient admiré. Si les nations ne se corrigent guère, elles souffrent du moins les leçons avec patience. Mais les prêtres, à qui les parlements ne laissaient plus excommunier que les sorciers et les comédiens, furent irrités qu'un poëte osât leur disputer la moitié de leur empire; et les gens en place ne lui pardonnèrent point de leur avoir reproché leur indigne faiblesse.
Voltaire sentit qu'un grand succès au théâtre pouvait seul, en lui assurant la bienveillance pubhque, le défendre contre le fanatisme. Dans le pays où
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il n'existe aucun pouvoir populaire, toute classe d'hommes qui a un point de ralliement devient une sorte de puissance. Un auteur dramatique est sous la sauvegarde des sociétés pour lesquelles le spectacle est un amusement ou une ressource. Ce public, en applaudissant à des allusions, blesse ou flatte la vanité des gens en place, décourage ou ranime les partis élevés contre eux, et ils n'osent le braver ouvertement. Voltaire donna donc Érypldlc , qui ne remplit point son but; mais, loin de se laisser abattre par ce revers, il saisit le sujet de Zaïre, en conçoit le plan, achève l'ouvrage en dix-huit jours, et elle parait sur le théâtre quatre mois après Ériphile.
Le succès passa ses espérances. Cette pièce est la premièie où, quittant les traces de Corneille et de Racine, il ait montré un art, un talent et un style qui n'étaient plus qu'à lui. Jamais un amour plus vrai, plus passionné, n'avait arraché de si douces larmes ; jamais aucun poëte n'avait peint les fureurs de la jalousie dans une âme si tendre, si naïve, si généreuse. On aime Orosmane, lors même qu'il fait frémir; il immole Zaïre, cette Zaïre si intéressante, si vertueuse, et on ne peut le haïr. Et, s'il était possible de se distraire d'Orosmane et de Zaïre, combien la religion n'est-elle pas imposante dans le vieux Lusignan! quelle noblesse le fanatique Nérestan met dans ses reproches! avec quel art le poêle a su présenter ces chrétiens qui viennent tioubler une union si toucliante! Une femme sensible et pieuse pleure sur Zaïie, qui a saciifié à son Dieu son amour et sa
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vie, tandis qu'un homme étranger au chiislianisme pleure Zaïre, dont le cœur, égaré par sa tendresse pour son père, s'immole au préjugé superstitieux qui lui défend d'aimei- un homme d'une secte étrangère ; et c'est là le chef-d'œuvie de l'art. Pour cpiiconque ne croit point aux livres juifs, Athalie n est que récole du fanatisme, de l'assassinat et du mensonge. Zaïre est, dans toutes les opinions comme pour tous les pays, la tragédie des cœurs tendres et des âmes pures.
Elle fut suivie ^Adélaïde du Gaesclin , également fondée sur l'amour, et où, comme dans Zaïre ^ des héros français, des événements de notre histoire, rappelés en heaux vers, ajoutaient encore à l'intérêt; mais c'était le patriotisme d'un citoyen qui se plaît à rappeler des noms respectés et de grandes époques, et non ce patriotisme d'antichambre^ qui depuis a tant réussi sur la scène française.
Adélaïde n'eut point de succès. Un plaisant du parterre avait empêché de fhiir Mariamne, en criant : La reine boit; un autre fit tondre r Adélaïde, en répondant : Couci-couci, à ce mot si nohle, si touchant de Vendôme : Es-tu content, Couci ?
Cette même pièce reparut sous le nom du Duc de Foix, corrigée moins d'après le sentiment de l'auteur que sur les jugements des critiques; elle réussit mieux. Mais lorsque, longtemps après, les trois coups de marteau du Philosophe sans le savoir eurent appris qu'on ne sifflerait plus le coup de canon à' Adélaïde; lorscpi'elle se remontra sur la scène, malgré Voltaire, qui se souvenait moins des heautés
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de sa pièce que des critiques qu'elle avait essuyées, alors elle enleva tous les suffrages, alors on sentit toute la beauté du rôle de Vendôme, aussi amoureux quOrosmane; l'un, jaloux par la suite d'un caractère impérieux; l'autre, par l'excès de sa passion ; l'un, tyrannique par l'impétuosité et la hauteur naturelle de son âme; l'autre, par un malheur attaché à l'habitude du pouvoir absolu. Orosmane , tendre , désintéressé dans son amour, se rend coupable, dans un moment de délire où le plonge une eireur excusable, et s'en punit en s'immolant lui-même; Vendôme, plus personnel, appartenant à sa passion plus qu'à sa maîtresse, forme , avec une fureur plus tranquille, le projet de son crime, mais l'expie par ses remords et par le sacrifice de son amour. L'un montre les excès et les malheurs où la violence des passions entraîne les âmes généreuses; l'autre, ce que peuvent le repentir et le sentiment de la vertu sur les âmes fortes, mais abandonnées à leurs passions.
On prétend que le Temple du Goût nuisit beaucoup au succès di Adélaïde. Dans cet ouvrage charmant. Voltaire jugeait les écrivains du siècle passé , et même quelques-uns de ses contemporains. Le temps a confirmé tous ses jugements ; mais alors ils parurent autant de sacrilèges. En observant cette intolérance littéraire, cette nécessité imposée à tout écrivain qui veut conserver son repos, de respecter les opinions établies sur le mérite d'un orateur ou d'un poêle; cette fureur avec laquelle le public poursuit ceux qui osent, sur les objets même les plus indifférents, ne penser que d'après eux-mêmes, on
serait tenté de croire que l'homme est intolérant par sa nature. L'esprit, le génie, la raison, ne garantissent pas toujours de ce malheur. Il est bien peu d'hommes qui n'aient pas en secret quelques idoles dont ils ne voient point de sang-froid qu'on ose affaiblir ou détruire le culte.
Dans le grand nombre, ce sentiment a pour origine l'orgueil et l'envie. On remarque , comme affectant sur nous une supériorité qui nous blesse, l'écrivain qui, en critiquant ceux que nous admirons, a l'air de se croire supérieur à eux, et dès lors à nousmêmes. On craint qu'en abattant la statue de l'homme qui n'est plus, il ne prétende élever à sa place celle d'un homme vivant, dont la gloire est toujours un spectacle affligeant pour la médiocrité. Mais si des esprits supérieurs s'abandonnent à cette espèce d'intolérance, cette faiblesse excusable et passagère, née de la paresse et de l'habitude, cède bientôt à la vérité , et ne produit ni l'injustice, ni la persécution.
Dans sa retraite, Voltaire avait conçu l'heureux ! projet de faire connaître à sa nation la philosophie, 1 la littérature, les opinions, les sectes de l'Angleterre;/ et il fît ses Lettres sur les Anglais (i). Newton, dont on ne connaissait en France ni les opinions philosophiques, ni le système du monde, ni presque même les expériences sur la lumière; Locke, dont le livre traduit en français n'avait été lu que par un petit nombre de philosophes; Bacon, qui n'était cé-
(i) La matière de ces lettres est répandue, sous d'autres titres, dans les OEuvres, et principalement dans le Dictionnaire philosophique.
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lèbre que connue chancelier; Sbakspeare, dont le génie et les fautes grossières sont un phénomène dans l'histoire de la littérature; Congrève, Wicherley, Addison, Pope, dont les noms étaient presque incon^ nus même de nos gens de lettres; ces quakers fiinatiques, sans être persécuteurs, insensés dans leur dévotion, mais les plus raisonnables des chrétiens dans leur croyance et dans leur morale, ridicules aux yeux du reste des hommes pour avoir outré deux vertus, l'amour de la paix et celui de l'égalité; les autres sectes qui se partageaient l'Angleterre; l'influence qu'un esprit général de liberté y exerce sur la littérature, sur la philosophie, sur les ajts, sur les opinions, sur les mœurs; l'histoire de l'insertion de la petite véiole, reçue presque sans obstacle, et examinée sans prévention, malgré la singularité et la nouveauté de cette pratique : tels furent les objets principaux traités dans cet ouvrage.
Fontenelle avait le premier fait parler, à la raison et à la philosophie, un langage agréable et piquant; il avait su répandre sur les sciences la lumière d'une philosopbie toujours sage, souvent fine, quelquefois profonde : dans les Lettres de Voltaire, on trouve le mérite de Fontenelle avec plus de goût, de naturel, de hardiesse et de gaieté. Un vieil attachement aux erreurs de Descartes n'y vient pas répandre, sur la vérité, des ombres qui la cachent ou la défigurent. C'est la logique et la plaisanterie des Provinciales, mais s'exerçant sur de plus grands objets, n'étant jamais corrompues par un vernis de dévotion monacale.
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Cet ouvrage fut, parmi nous, l'époque d'une révolution : il commença à y faire naître le goût de la philosophie et de la littérature anglaise; à nous intéresser aux mœurs, à la politicpie, aux connaissances commerciales de ce peuple; à répandre sa langue parmi nous. Depuis, un engouement puéril a pris la place de l'ancienne indifférence; et, par une singularité remaïquable, Voltaire a eu encore la gloiie de le combattre et d'en diminuer l'influence.
Il nous avait appris à sentir le mérite de Shakspeare, et à regarder son théâtre comme une mine d'où nos poètes pourraient tirer des trésors; et lorsqu'un ridicule enthousiasme a présenté comme un modèle à la nation de Racine et de Voltaire ce poëte éloquent, mais sauvage et bizarre, et a voulu nous donner, pour des tableaux énergiques et vrais de la nature, ses toiles chargées de compositions absurdes et de caricatures dégoûtantes et grossières, Vollaire a défendu la cause du goût et de la raison. 11 nous avait reproché la trop grande timidité de notre théâtre; il fut obligé de nous reprocher d'y vouloir porter la licence barbare du théâtre anglais.
La publication de ces lettres excita une persécution dont, en les lisant aujourd'hui , on aurait peine à concevoir l'acharnement: mais il v combattait les idées innées ; et les docteurs croyaient alors que, s'ils n'avaient point d'idées innées , il n'y aurait pas de caractères assez sensibles pour distinguer leur âme de celle des bêtes. D'ailleurs, il soutenait avec Locke qu'il n'était pas rigoureusement prouvé que Dieu n'aurait pas le pouvoir, s'il le voulait absolument,
de donner à un élément de la matière la lacullé de penser; et c'était aller contre le privilège des théologiens, qui prétendent savoir à point nommé, et savoir seuls, tout ce que Dieu a pensé, tout ce qu'il a fait ou dû faire, depuis et même avant le commencement du monde.
Enfin, il y examinait quelques passages des Peii' séss de Pascal , ouvrage que les jésuites même étaient obligés de respecter malgré eux, comme ceux de saint Augustin : on fut scandalisé de voir un poète, I un laïque, oser juger Pascal. Il semblait qu'attaquer le seul des défenseurs de la religion chrétienne qui eût, auprès des gens du monde, la réputation d'un grand homme, c'était attaquer la religion même, et que ses preuves seraient affaiblies, si le géomètre qui avait promis de se consacrer à sa défense était convaincu d'avoir souvent mal raisonné.
Le clergé demanda la suppression des Lettres sur les anglais, et l'obtint par un arrêt du conseil. Ces arrêts se donnent sans examen, comme une espèce de dédommagement du subside que le gouvernement obtient des assemblées du clergé, et une récompense de leur facilité à raccorder.\Les ministres oublient que l'intérêt de la puissance séculière n'est pas de maintenir, mais délaisser détruire, par les progrès de la raison, l'empire dont les prêties ont si longtemps abusé avec tant de barbarie, et qu'il n'est pas d'une bonne politique d'acheter la paix de ses ennemis en leui- sacrifiant ses défenseurs."/
Le parlement brûla le livre, suivant un usage jadis inventé par Tibère, et devenu ridicule depuis l'in-
vention de l'imprinierie; mais il est des gens auxquels il faut plus de trois siècles pour commencer à s'apercevoir d'une absurdité.
Toute cette persécution s'exeiçait dans le temps même où les miracles du diacie Paris et ceux du père Girard couvraient les deux partis de ridicule et d'opprobre. Il était juste qu'ils se réunissent contre un lioumie qui osait préclier la raison. On allajustpi'à ordonner des informations contre l'auteur des Lettres philosophiques. Le garde des sceaux fit exiler Voltaire, qui, alors absent , fut averti à temps, évita les gens envoyés pour le conduire au lieu de son exil, et aima mieux combattre de loin et d'un lieu sûr. Ses amis prouvèrent (pi'il n'avait pas manqué à sa promesse de ne point publier ses Lettres en France, et qu'elles n'avaient paru que par l'infidélité d'un relieur. Heureusement le garde des sceaux était plus zélé pour son autorité que pour la religion, et beaucoup plus minislie que dévot. L'orage s'apaisa, et Voltaire eut la peimission de reparaître à Paris.
Le calme ne dura qu'un instant. llÉpîtve à Urnm^, jusqu'alors renfermée dans le secret, fut imprimée; et, pour échapper à une persécution nouvelle. Voltaire fut obligé de la désavouer et de l'attribuer à l'abbé de Cliaulieu , mort depuis plusieurs années. Cette imputation lui faisait honneur comme poète, sans nuire à sa réputation de chiétien (i).
La nécessité de mentir pour désavouer un ou-
(i) Voyez les Œuvres de Cliaulieu.