‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 29 sur 183 · AU R0( DE PRUSSE · texte numérisé non relu

AU R0( DE PRUSSE

L'objet du poëme sur la loi naturelle est d'établir l'existence d'une morale universelle et indépendante, non-seulement de toute religion révélée, mais de tout système particulier sur la natuie de l'Être suprême.

La tolérance des religions, et l'absurdité de l'opi-

nion qu'il peut exister une puissance spirituelle indépendante de la puissance civile, sont des conséquences nécessaires de ce premier principe, conséquences que M. de Voltaire développe dans les deux dernières parties. En effet, s'il existe une morale indépendante de toute opinion spéculative, ces opinions deviennent indifférentes au bonheur des hommes, et dès lors cessent de pouvoir être l'objet de la législation. Ce n'est pas pour être instruits sur la métaphysique, mais pour s'assurer le libre exercice de leurs droits, que les hommes se sont réunis en société, et le droit de penser ce qu'on veut et de faire tout ce qui n'est pas contraire au droit d'autrui, est aussi réel, aussi sacré que le droit de propriété.

Dans le poème sur le désastre de Lisbonne, M. de Voltaire attaque l'opinion que tout est bien, opinion très-répandue au commencement de ce siècle parmi les philosophes d'Angleterre et d'Allemagne. La question de l'origine du mal a été insoluble jusqu'ici, et le sera toujours. En effet, le mal, tel qu'il existe à notre égard , est une suite nécessaire de l'ordre du monde; mais, pour savoir si un autre ordre était possible, il faudrait connaître le système entier de celui qui existe. D'ailleurs, en réfléchissant sur la manière dont nous acquérons nos idées, il est aisé de voir que nous ne pouvons en avoir aucune de la possibilité prise en général, puisque notre idée de possibilité, relative à des objets réels, ne se forme que d'après l'observation des faits existants.

M. Rousseau a publié une lettre adressée à M. de Voltaiie, à l'occasion du poème sur la destruction de

Lisbonne : elle contient quelques objections sur lesquelles la réputation méritée de cet auteur nous oblige d'entrer dans quelques détails.

11 convient d'abord que nous n'avons aucun moyen d'expliquer l'origine du mal; et il ajoute qu'il ne croit le système de l'optimisme que parce qu'il trouve ce système très-consolant, et qu'il pense qu'on doit déduire de l'existence d'un Dieu juste que tout est bien , et non déduire de la perfection de l'ordre du monde, l'existence d'un Dieu juste.

Nous o!)serverons, i" que l'on ne doit croire une chose que pirce qu'elle est prouvée. Il y a des hommes qui croient plus facilement ce qui leur est plus agréable; d'autres sont au contraire plus portés à croire les événements fâcheux. La constitution des premiers est plus heureuse; mais le doute sur ce qui n'est pas prouvé est le seul parti raisonnable.

2" En supposant que l'ordre du monde, tel que nous le connaissons, nous conduise à l'existence d'un Etre suprême , il est évident que nous ne pouvons nous former une idée de sa justice ou de sa bonté, que d'après la manière dont nous le voyons agir. Chercher à priori à se faire une idée des attributs de Dieu, est une méthode de philosopher qui ne peut conduire à aucune véritable connaissance. Des métaphysiciens hardis en ont conclu qu'on ne pouvait se former une idée de Dieu ; cette assertion est trop absolue : il fallait ajouter, en suivant la méthode des théologiens et des métaphysiciens de l'école. Maison ne peut se former de Dieu , comme d'aucun autre objet réel; que des idées incomplètes, et seulement

d'après des faits observés. Voyez Locke ^ et l'article Existence dans l'Encyclopédie.

M. de Voltaire avait dit dans ses notes ^ que rien dans l'univers n'est assujetti à des lois rigoureusement mathématiques, et qu'il peut y avoir des événements indifférents à l'ordre du monde. M. Rousseau combat ces assertions; mais nous répondrons: 1° qu'il ne peut être question que des lois mathématiques connues de nous; cai', dire qu'il existe peutêtre dans l'univers un ordre que nous ne voyons pas, c'est apporter, non une preuve que cet ordre existe , mais un motif de ne pas en nier l'existence.

2° En supposant un ordre d'événements quelconques, ils suivront toujours entre eux une certaine loi générale. Supposez deux mille boules placées sur une table, quel que soit leilr ordre, vous pourrez toujours faire passer une courbe géométrique par le centre de toutes ces boules; en conclurez - vous qu'elles ont été arrangées suivant un certain ordre? Ce mot d'ordre, appliqué à la nature, est vide de sens, s'il ne signifie un arrangement dont nous saisissons la régularité et le dessein.

Quanta l'existence des événements indifférents, il est difficile d'en nier la possibilité, parce que l'on peut supposer que le petit dérangement qui résulte de cet événement soit imperceptible pour la totalité du système général. Supposons, par exemple, cent millions de planètes mues suivant certaines lois, il est évident que leur position peut êtie telle qu'un léger dérangement dans la vitesse de l'une d'elles ne

changera pas leur ordre d'iine manière sensible, dans un temps même infini : cela est encore plus vrai pour les systèmes de corps qui, après un petit dérangement, reviennent à l'équilibre. L'ordre du monde peut être changé par la seule différence d'un mouvement que j'aurai fait à droite ou à gauche, mais il peut aussi ne pas l'être.

M. Rousseau proposait, dans cette même lettre, d'exclure de la tolérance universelle toute opinion intolérante. Cette maxime séduit par un faux air de justice : mais M. de Voltaire n'eût pas voulu l'admettre. Les lois, en effet, ne doivent avoir d'empire que sur les actions extérieures : elles doivent punir un homme pour avoir persécuté, mais non pour avoir prétendu que la persécution est ordonnée par Dieu même. Ce n'est pas pour avoir eu des idées extravagantes, mais pour avoir fait des actions de folie, que la société a le droit de priver un homme de sa liberté. Ainsi, sous aucun point de vue, une opinion qui ne s'est manifestée que par des raisonnements généraux, même imprimés, ne pouvant être regardée comme une action, elle ne peut jamais être l'objet d'une loi.

Le seul reproche fondé qu'on puisse faire à M. de Voltaire, serait d'avoir exagéré les maux de l'humanilé; mais, s'il les a sentis comme il les a peints dans l'instant oii il a écrit son poëme, il a eu raison. Le devoir d'un écrivain n'est pas de dire des choses qu'il croit agréables ou consolantes , mais de dire des choses vraies : d'ailleurs, la doctrine que tout est bien est aussi décourageante que celle de la Aa alité. On

trompe ses doulems par des opinions générales, comme chaque liomme peut adoucir ses chagrins par des ilhjsions particuhères : tel se console de mourir, parce qu'il ne laisse au monde que des mourants; tel autre, parce que sa mort est une suite nécessaire de l'ordre de l'univers; un troisième, parce qu'elle fait partie d'un arranj];ement où tout est bien; un autre enfin, parce qu'il se réunira à l'âme universelle du monde. Des hommes d'une autre classe se consoleront en songeant qu'ils vont entendre la musique des esprits bienlieuieux, se piomener en causant dans de beaux jardins, caresser des houris, boire la bière céleste, voir Dieu face à face, etc., etc.; mais il serait ridicule d'élablir sur aucune de ces opinions le bonheur général de l'espèce humaine.

IN'est-il pas plus raisonnable à la fois et plus utile de se dire : La nature a condamné les hommes à des maux cruels, et ceux qu'ils se font à eux-mêmes sont encore son ouvrage, puisque c'est d'elle qu'ils tiennent leurs penchants? Quelle est la raison première de ces maux? je l'ignore; mais la nature m'a donné le pouvoir de détournei- une partie des malheurs auxquels elle m'a soumis. L'homme doué de raison peut se flatter, par ses progrès dans les sciences et dans la législation, de s'assurer une vie douce et une mort facile, de terminer un jour tran(|uille par un sommeil paisible. Travaillons sans cesse à ce but, pour nous-mêmes connue pour les autres : la nalure nous a donné des besoins, mais nous trouvons avec les arts les moyens de les satisfaire. I\ous oppo-

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