LA FÊTE DE BELLERAT
Cette lettre contient la description d'une fête donnée à Bellebat, chez M. le marquis de Livry,
en 1724.
Le curé de Courdimanche, dans la paroisse de qui le château de Bellebat est situé, était un fort bon homme, à demi fou, qui se piquait de faire des vers
l^O CONTES EN VERS.
et de bien boire, et se prétait de bonne grâce aux plaisanteries dont on le rendait l'objet.
Le ton qui règne dans cette fête, où se trouvaient un grand nombre de jeunes femmes, et dans la description adressée à une princesse jeune et qui n'était point mariée, est un reste de la liberté des mœurs de la régence.
Tous les vers , à beaucoup près , ne sont pas de M. de Voltaire, et ceux qui lui appartiennent sont faciles à distinguer.
Le divertissement intitulé rHôte et l'Hôtesse a été composé pour une fête que Monsieur devait donner à la reine, à Brunoy, en 1776.
Ce volume renferme des contes, des satires, et un recueil de poésies mêlées.
On trouve dans les Contes de M. de Voltaire une j)oésie plus brillante, une pliilosopliie aussi vraie, moins naïve, mais plus relevée et plus profonde que dans ceux de la Fontaine. L'auteur de Jocoiide est un voluptueux, rempli d'esprit et de gaieté, auquel il échappe, comme malgré lui, quelques traits de philosophie; celui de \ Education d\ui prince est un philosophe qui, pour faire passer des leçons utiles, a pris un masque qu'il savait devoir plaire au plus grand nombre des lecteurs. Dans un moindre nombre d'ouvrages , les sujets sont [)lus variés; ce n'est pas
toujours , comme dans la Fontaine , une femme séduite, ou un mari trompé; la véritable morale y est plus respectée; la fourberie, la violation des serments n'y sont point traitées si légèrement. La volupté y est plus décente, et à l'exception d'un petit nombre de pièces échappées à sa première jeunesse, le ton du libertinage en est absolument banni.
M. de Voltaire a fait des satires comme Boileau ; et comme Boileau il a peut-être parlé trop souvent de ses ennemis personnels. Mais les ennemis de Boileau n'étaient que ceux du bon goût, et les ennemis de Voltaire furent ceux du genre humain. L'un fut injuste à l'égard de Quinault, auquel il ne pardonna jamais, ni la mollesse aimable de sa versification, ni cette galanterie qui blessait l'austérité et la justesse de son goût. L'autre fut injuste envers J. J. Rousseau; mais Rousseau s'était déclaré l'ennemi des lumières et de la philosophie. Il paraissait vouloir attirer la persécution sur les mêmes hommes qui avaient pris sa défense, lorsque lui-même en avait été l'objet. Mais M. de Voltaire fut de bonne foi ainsi que Boileau. Ils n'ont méconnu, l'un dans Quinault, l'autre dans Rousseau, que des talents pour lesquels leur caractère et leui- esprit ne leur donnaient aucun attrait naturel.
Si M. de Voltaire a pris (pielquefois le ton violent et presque cynique de Juvénal, c'est qu'il avait à punir, comme lui, le vice et l'hypocrisie.
Dans le recueil des poésies mêlées, on a évité également d'en multiplier trop le nombre, et d'en insérer qui fussent d'une autre main. Souvent ce choix
a élé difficile. Dans le couis d'un long ouvrage en vers, il eût été presque impossible d'imiter la grâce piquante, le coloris brillant, la philosophie douce et libre qui caractérise toutes les poésies de cet homme illustre: son cachet ne pouvait être aussi reconnaissable dans quinze ou vingt vers presque toujours impromptu. Il était plus aisé, en s'appropriant quelques-unes de ses idées et de ses tournures, d'atteindre à une imitation presque parfaite. D'ailleurs, il n'a jamais voulu , ni recueillir ses pièces , ni en avouer aucune collection. Celles qu'on a publiées de son vivant, sous ses yeux, contenaient des pièces qu'il n'avait pu faire, et dont il connaissait les auteurs. C'était un moyen qu'il se réservait pour se défendre contre la persécution que chaque édition nouvelle de ses ouvrages réveillait. Il attachait tiès-peu de prix à ces bagatelles qui nous paraissent si ingénieuses et si piquantes. L'à-propos du moment les faisait naître, et l'instant d'après il les avait oubliées. L'habitude de donner à tout une tournure galante , ou spirituelle ou plaisante, était devenue si forte, qu'il lui eût été presque impossible de s'exprimer d'une manière commune. Le travail de parler en rimes avait cessé d'en être un pour lui dans tous les genres où la familiarité n'est point un défaut. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il estimât peu ce qui ne lui coûtait rien, et que cette modestie ait été sincère. N. B. On n'a pas cru devoir répéter, dans le recueil des Poésies mêlées, \es\)eV\\e'f, pièces de vers qui se trouvent épai'ses en assez grand nombre dans d'autres parties de celte édition, telles que les l\f{'-
langes littéraires , le Dictionnaire philosophique ^ la Correspondance, etc.
Ces deux ouvrages ont attiré à M. de Voltaire les reproches, non-seulement des dévots, mais de plusieurs philosophes austèies et respectables. Ceux des dévots ne pouvaient mériter que du mépris, et on leur a répondu dans \ Apologie du Mondain-. Toute prédication contre le luxe n'est qu'une insolence ridicule dans un pays où les chefs de la religion appellent leur maison \\u palais^ et mènent dans l'opulence une vie molle et voluptueuse. Les leproches des philosophes méritent une réponse plus grave. Toute grande société est fondée sur le droit de propriété ; elle ne peut fleurir qu'autant que les individus qui la composent sont intéressés à multiplier les productions de la terre et celles des arts; c'est-àdire, autant qu'ils peuvent compter sur la libre jouissance de ce qu'ils acquièrent par leur industrie; sans cela les hommes, bornés au simple nécessaire, sont exposés à en manquei-. D'ailleurs, l'espèce humaine tend naturellement à se multi[)lier; puisqu'un homme et une femme qui ont de quoi se nourrir, et nourrir leur famille, élèveront en généial un plus giaiîd nombre d'enfants que les deux (jui sont nécessaires pour les remplacer. Ainsi, toute peuplade qui n'augmente point, souffre; et l'on sait que
dans tout pays où la culture ii'augmenle point, la population ne peut augmenter.
Il faut donc que les hommes puissent acquérir en propriété plus que le nécessaire, et que cette propriété soit respectée, pour que la société soit florissante. L'inégalité des fortunes, et par conséquent le luxe, y est donc utile.
On voit, d'un autre côté, que moins cette inégalité est grande, plus la société est heureuse. Il faut donc que les lois, en laissant à chacun la liberté d'acquérir des richesses et de jouir de celles qu'il possède , tendent à diminuer l'inégalité : mais si elles établissent le partage égal des successions; si elles n'étendent point trop la permission de tester; si elles laissent au commerce , aux professions de l'industrie toute leur liberté naturelle; si une administration simple d'impôts rend impossibles les grandes fortunes de finance ; si aucune grande place n'est ni héréditaire, ni lucrative, dès lors il ne peut s'établir une glande inégalité; en sorte que l'intérêt de la prospérité publique est ici d'accord avec la raison , la nature et la justice.
Si l'on suppose une grande inégalité établie, le luxe n'est point un mal; en effet, le luxe diminue en grande partie les effets de cette inégalité, en faisant vivre les pauvres aux dépens des fantaisies du riche. Il vaut mieux qu'un homme qui a cent mille écus de rente nourrisse des doreurs, des brodeuses ou des peintres, que s'il employait son superflu, comme les anciens Romains , à se faire des créatures , nu bien, comme nos anciens seigneurs , ii entrete-
LE MONDAIW. 'l'do
nirde la valetaille, des moines ou des bétes fauves.
La corruption des moeurs naît de l'inégalité d'état ou de fortune, et non pas du luxe ; elle n'existe que parce qu'un individu de l'espèce humaine en peut acheter ou soumettre un autre.
Il est vrai que le luxe le plus innocent, celui qui consiste à jouir des délices de la vie, amoUit les âmes , et, en leur rendant une grande fortune nécessaire, les dispose à la corruption; mais en même temps il les adoucit. Une grande inégalité de fortune, dans un pays où les délices sont inconnues, produit des complots, des troubles, et tous les crimes si fréquents dans les siècles de barbarie. Il n'est donc qu'un moyen sûr d'attaquer le luxe : c'est de détruire l'inégalité des fortunes parles lois sages qui l'auraient empêché de nuire. Alors le luxe diminuera sans que l'industrie y perde rien; les mœurs seront moins corrompues; les âmes pourront être fortes sans être féroces.
Les philosophes qui ont regardé le luxe comme la source des maux de l'humanité, ont donc piis l'effet pour la cause ; et ceux qui ont fait l'apologie du luxe, en le regardant comme la source de la richesse réelle d'un État, ont pris pour un bon régime de santé, un remède qui ne feit que diminuer les ravages d'une maladie funeste.
C'est i.ci toute l'erreur qu'on peut reprochei- à M. de Voltaire; erreur (|u'il partageait avec les lionimes les j)lus éclairés sur la politique, (|u'il y eût en France, quand il com[)Osa cette satire.
Quant •( <•(• (ju'il dit dans la première pièce, cl
qui se borne à prétendre que les commodités de ia vie sont une bonne chose, cela est vrai, pourvu qu'on soit sûr de les conserver, et qu'on n'en jouisse point aux dépens d'autrui.
Il n'est pas moins vrai que la frugalité, qu'on a prise pour une vertu, n'a été souvent que l'effet du défaut d'industrie, ou d'indifférence pour les douceurs de la vie, que les brigands des forêts de la Tartarie poussent au moins aussi loin que les Stoïciens.
Les conseils que donne Mentor à Idoménée, quoique inspirés par un sentiment vertueux , ne seraient guère praticables, surtout dans une giande société; et il faut avouer que cette division des citoyens en classes, distinguées entre elles par les habits, n'est d'une politique ni bien profonde ni bien solide.
Les progrès de l'industrie, il faut en convenir, ont contribué, sinon au bonheur, du moins au bienêtre des hommes; et l'opinion que le siècle où a vécu M. de Voltaire valait mieux que ceux qu'on regrette tant, n'est point particulière à cet illustre philosophe; elle est celle de beaucoup d'hommes très-éclairés.
Ainsi, en ayant égard à l'espèce d'exagération que permet la poésie, surtout dans un ouvrage de plaisanterie, ces pièces ne méritent aucun reproche grave; et moins ((u'aucun autie, celui de dureté ou de peisonnalité que leur a fait .1. .1, Rousseau : car c'est précisément parce (|ue le commerce, l'industrie, le luxe lient entre eux les nations et les états de la société , adoucissent les hommes, et font aimer
LE RUSSE A PARIS. ^S-y
la paix, que M. de Voltaire en a quelquefois exagéré les avantages.
Nous avouerons avec la même francliise, que la vie d'un honnête homme ^ peinte dans le Mondain^ est celle d'un Sybarite, et que tout homme qui mène cette vie ne peut être, même sans avoir aucun vice, qu'un homme aussi méprisable qu'ennuyé; mais il est aisé de voir que c'est une pure plaisanterie. Un homme qui, pendant soixante-dix ans, n'a point peut-être passé un seul jour sans écrire ou sans agir en faveur de l'humanité, aurait-il approuvé une vie consumée dans de vains plaisirs? Il a voulu dire seulement qu'une vie inutile, perdue dans les voluptés, est moins criminelle et moins méprisable qu'une vie austère employée dans l'intrigue, souillée par les ruses de l'hypocrisie ou les manœuvres de l'avidité.