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il avait d'abord sonore à s'élnhlir en Alsace; mais malheiireuseiiient les jésuites essayèrent de le convertir, et n'ayant pu y réussir, répandirent contre lui ces calomnies souides qui annoncent et préparent la persécution. Voltaire fit une tentative pour (ibtenir, non la j)ermission de revenir à Paiis (il en eut toujours la libeité), mais l'assurance qu'il n'y serait pas désagréable à la cour. Il connaissait trop la France, pour ne pas sentir (pi'odieux à tous les corps puissants par son amour pour la vérité, il deviendrait bientôt l'objet de leus- persécution, si on pouvait être sûr que Versailles le laisserait oppiimer.
La réponse ne fut pas rassurante. Vol taiie se trouva sans asile dans sa patrie, dont son nom soutenait l'honneur alors avili dans l'Europe par les ridicules querelles des billets deconfession, et au moment même où il venait d'élever, dans son Siècle de Louis XIF, un monument à sa gloire. Il se détermina à aller prendre les eaux d'Aix en Savoie. A son passage par Lyon, le cardinal de Tencin, si fameux par la conversion de Law et le concile d'Lmbrun, lui fit dire qu'il ne pouvait lui donner à diner, parce qu'il était mal avec la cour; mais les habitants de cette ville opulente, où l'esprit du commerce n'a point étouffé le goût des lettres, le dédommagèrent de l'impolitesse politi([uede leur archevêque. Alors, pour la première fois, il reçut les honneurs que l'enthousiasme public rend au génie. Ses pièces furent jouées devant lui, au bruit des acclamations d'un peuple enivré de la joie de posséder celui à (pii il devait de si nobles
plaisirs; mais il n'osa se fixer à Lyon. La conduite du cardinal l'avertissait qu'il n'était pas assez loin de ses ennemis.
Il passa par Genève pour consulter Tronchin. La beauté du pays, l'égalité qui paraissait y régner, l'avantage d'étie hors de la France, dans une ville où l'on ne parlait que français, la liberté de penser plus étendue que dans un pays monarchique et catholique, celle d'imprimer, fondée, à la vérité, moins sur les lois que sur les intérêts du commerce, tout le déterminait à y choisir sa retraite.
Mais il vit bientôt qu'une ville où l'esprit de rigorisme et de pédantisme, apporté par Calvin, avait jeté des racines profondes ; où la vanité d'imiter les républiques anciennes, et la jalousie des pauvres contre les riches, avaient établi des lois sompluaires; où les speclacles révoltaient à la fois le fanatisme calviniste et l'austérité républicaine , n'était pour lui un séjour ni agréable, ni sûr ; il voulut avoir, contre la persécution des catholiques, un asile sur les terres de Genève, et une retiaite en France contre l'humeur des réformés, et prit le parti d'habiter alternativement d'abord Tourney, puis Ferney en France, et les Délices aux portes de Genève. C'est là qu'il fixa enfin sa demeure avec ^nadame Denis, sa nièce, alors veuve et sans enfants, libre de se livrer à son amitié pour son oncle, et de reconnaîtie le soin pateinel qu'il avait pris d'augmenter son aisance. Elle se chargea d'assurer sa tranquillité et son indépendance domestique, de lui épargner les soins fatigants di\ détail d'une maison. C'était tout ce qu'il était obligé
de devoir à autrui. Le travail était pour lui une source inépuisal)le de jouissances; et, pour que tous ses moments fussent heuieux, il suffisait qu'ils fussent libres.
Jusqu'ici nous avons décrit la vie orageuse d'un poëte philosophe, à qui son amour pour la vérité, et l'indépendance de son caractère avaient fait encore plus d'ennemis que ses succès, qui n'avait répondu à leurs méchancetés que par des épigrammes, ou plaisantes ou terribles, et dont la conduite avait élé plus souvent inspirée par le sentiment qui le dominait dans chaque circonstance, que combinée d'après un plan formé par sa raison.
Maintenant dans la retraite, éloigné de toutes les illusions, de tout ce qui pouvait élever en lui des passions personnelles et passagères, nous allons le voir abandonné à ses passions dominantes et durables, l'amour de la gloire, le besoin de produire, plus puissant encore, et le zèle pour la destruction des préjugés, la plus forte et la j)lus active de toutes celles qu'il a connues. Celte vie paisible, rarement troublée par des menaces de persécution plutôt (pie par des persécutions réelles, sera embellie, nonseulement comme ses premières années, par l'exercice de cette bienfaisance particulière, qualité commune à tous les hommes dont le malheur ou la vanité n'ont point endurci l'àme et corrompu la raison, mais par des actions de cette bienfaisance courageuse et éclairée, qui, en adoucissant les maux de quelques individus, sert en même temps l'humanilé entière.
C'est ainsi qu'indigné de voii- un ministère corrompu poursuivre la moit du malheureux Bing, pour couvrir ses propres fautes, et flatter l'orgueil de la populace anglaise, il employa, poui- sauver cette innocente victime du machiavélisme de Pitt , tous les moyens que le génie de la pitié put lui inspirer, et seul éleva sa voix contre l'injustice, tandis que l'Europe étonnée contemplait, en silence, cet exemple d'atrocité antique que l'Angleterre osait donner dans un siècle d'humanité et de lumières.
Le premier ouvrage qui sortit de sa retraite, fut la tragédie de \ Orphelin de la Chine, composée pendant son séjour en Alsace, lorsque, espérant pouvoir vivre à Paris, il voulait qu'un succès au théâtre rassurât ses amis et forçât ses ennemis au silence.
Dans les commencements de l'ait tragique, les poètes étaient assurés de frapper les esprits en donnant à leurs personnages des sentiments contraires à ceux de la nature, en sacrifiant ces sentiments que chaque homme porte au fond du cœur, aux passions plus rares de la gloire, du patriotisme exagéré, du dévouement à ses princes.
Comme alors la raison est encore moins formée que le goût, l'opinion commune seconde ceux (|ui emploient ces moyens, ou est entraînée par eux. Léontine dut inspirer de l'admiration, et la hauteur de son caractère lui faire pardonner le sacrifice de son fils, par un parterre idolâtre de son prince. Mais quaiid ces moyens de produire des effets, en s'écartant de la nature, commencent à s'épuiser; quand l'art se peifectionne, alois il est forcé de se lappro-
clier de la raison, et de ne plus chercher de ressources que dans la nature même. Cependant telle est la force de l'habitude, que le sacrifice de Zamti, fondé, à la vérité, sur des motifs plus nobles, plus puissants que celui de Léontine, expié par ses larmes, par ses regrets, avait séduit les spectateurs. A la première représentation de \ Orphelin, ces vers d'Idamé, si vrais, si philosophiques,
T<a nature et l'hymen, voilà les lois premières,
Les devoirs, les liens des nations entières;
Ces lois viennent des dieux, le reste est des humains.
n'excitèrent d'abord que l'étonnement; les spectateurs balancèrent, et le cri de la nature eut besoin de la réflexion pour se faire entendre. C'est ainsi qu'un grand poëte peut, quelquefois, décider les esprits flottants entre d'anciennes erreurs et les vérités qui, pour en prendre la place, attendent qu'un dernier coup achève de renverser la barrière chancelante que le préjugé leur oppose. Les hommes n'osent, souvent, s'avouer à eux-mêmes les progrès lents que la raison a faits dans leur esprit ; mais ils sont prêts à la suivre, si, en la leur présentant d'une manière vive et frappante, on les force à la reconnaître. Aussi ces mêmes vers n'ont plus été entendus (pi'avec transport, et Voltaire eut le plaisir d'avoir vengé la nature.
Cette pièce est le triomphe de la vertu sur la force,
et des lois sur les armes. Jusciu'alors, excepté dans
Mahomet, on n'avait pu réussir à rendre amoureux,
sans l'avilir, un de ces honmies dont le nom im()ose
à rimaginatioii, et présente l'idée d'une force d'âme extraordinaire. Voltaire vainquit, pour la seconde lois, cette difficulté. L'amour de Gengis-Ran intéresse, malgré la violence et la férocité de son caractère, parce que cet amour est vrai, passionné; j)arce (|u'il lui airache l'aveu du vide que son cœur éprouve au milieu de sa puissance; parce qu'ilfinit par sacrifier cet amour à sa gloire, et sa fureur des conquêtes au charme, nouveau pour lui, des vertus pacifiques.
Le repos de Voltaire fut bientôt troublé par la publication de la Puce lie.
Ce poème, (pii réunit la licence et la philosophie, où la vérité prend le masque d'une gaieté satirique et voluptueuse, commencé vers 1730, n'avait jamais été achevé. L'auteur en avait confié les premiers essais à un petit nombre de ses amis et à quelques [)rinces. Le seul bruit de son existence lui avait attiré des menaces, et il avait pris, en ne l'achevant pas, le moyen le plus sûr d'éviter la tentation dangereuse de le rendre public. Malheureusement on laissa multiplier les copies; une d'elles tomba entre des mains avides et ennemies, et l'ouvrage parut, non-seulement avec les défauts que l'auteur y avait laissés, mais avec des vers ajoutés par les éditeurs, et remplis de grossièretés de mauvais goût, de traits satiriques qui pouvaient compromettre la sûreté de Voltaire. L'amour du gain, le plaisir de faire attribuer leurs mauvais vers à un grand poète, le plaisir plus méchant de l'exposer à la persécution, furent les motifs de cette infidélité, dont la Beaumelle et l'excapucin xMauberl ont partagé l'honneur.
8iS VI K DE VOLTAIRF-
Ils ne réussirent (ju'à troubler un moment le repos de celui qu'ils voulaient perdre. Ses amis détournèirnl la persécution, en prouvant que l'ouvrage était falsifié; et la liaine des éditeurs le servit malgré eux.
Mais cette infidélité l'obligea d'achever la PucelU\ et de donner au public un poëme dont l'auteur de Malwinct et du Siècle de Louis XI f n'eût plus à lougir. Cet ouvrage excita un enthousiasme très-vif dans une classe nombreuse de lecteurs, tandis que les ennemis de Voltaire affectèrent de le décrier comme indigne d'un philosophe, et presque comme une tache pour les œuvres et même pour la vie du poëte.
Mais, si l'on peut regarder comme utile le projet de rendre la superstition ridicule aux yeux des hommes livrés à la volupté, et destinés, par la faiblesse même qui les entraîne au plaisir, à devenir un jour les victimes infortunées ou les instruments dangereux de ce vil tyran del'humanité; si l'affectation de l'austérité dans les mœurs, si le prix excessif attaché à leur pureté, ne fait que servir les hypocrites qui, en prenant le masque facile de la chasteté, peuvent se dispenser de toutes les vertus, et couvrir d'un voile sacré les vices les plus funestes à la société, la dureté de cœur et l'intolérance; si, en accoutumant les hommes à regarder comme autant de crimes, des fautes dont ceux qui ont de l'honneur et de la conscience ne sont pas exempts, on étend sur les âmes, même les plus pures, le pouvoir de cette caste dangereuse qui, pour gouverner et troubler la terre,
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s'est rendue exclusivement l'interprèle de la justice céleste, alors on ne verra dans l'auteur de la Pucelle que l'ennemi de Thypocrisie et de la superstition.
Voltaire, lui-même, en parlant de la Fontaine, a remaïqué, avec raison, que des ouvrages où la volupté est mêlée à la plaisanterie, amusent l'imagination sans l'échauffer et sans la séduire ; et si des images voluptueuses et gaies sont pour l'imagination une source de plaisirs qui allègent le poids de l'ennui, diminuent le malheur des privations, délassent un esprit fatigué par le travail , remplissent des moments que l'àme abattue ou épuisée ne peut donner ni à l'action, ni à une méditation utile, pourquoi priver les hommes d'une ressource que leur offre la nature ? Quel effet résultera-t-il de ces lectures ? aucun, sinon de disposer les hommes à plus de douceur et d'indulgence. Ce n'étaient point de pareils livres que lisaient Gérard ou Clément , et que les satellites de Cromwell portaient à l'arçon de leur selle.
Deux ouvrages bien différents parurent à la même époque, le poëme sur la Loi naturelle , et celui de la Destruction de Lisbonne. Exposer la morale dont la raison révèle les principes à tous les hommes, dont ils trouvent la sanction au fond de leur cœur, et h laquelle le remords les avertit d'obéir; montrer que cette loi générale est la seule qu'un Dieu, père commun des hommes , ait pu leur donner, puisqu'elle est la seule ((ui soit la même pour tous; prouver <jue le devoir des parliculicis est de se par-
(Ji) vir: DE xoltaiiîl;.
donner lécipioqiiemetit leurs erreurs, cl celui des souverains, d'empêcher, par une sage indifférence, ces vaines opinions, appuyées par le fanatisme et par Thypocrisie, de troubler la paix de leurs peuples : tel est l'objet du poëuie de la Loi iKiturelle.
Ce poème, le plus bel hommage que jamais l'homme ait rendu à la Divinité, excita la colèie des dévots, qui l'appelaient le poème de la Religion naturelle, quoiqu'il n'y fût (piestion de religion que pour combattre l'intolérance, et (ju'il ne puisse exister de religion naturelle. Il fut brûlé par le parlement de Paris, qui commençait à s'effrayer des progrès de la raison autant que de ceux du molinisme. Conduit, à cette époque, par quelques chefs, ou aveuglés par l'orgueil , ou égarés par une fausse politique , il crut qu'il lui serait plus facile d'arrêter les progrès des lumières que de mériter les suffrages des hommes éclairés. Il ne sentit pas le besoin qu'il avait de l'opinion publique, ou méconnut ceux à qui il était donné de la diriger, et se déclara l'ennemi des gens de lettres , précisément à l'instant où le suffrage des gens de lettres français commençait à exercer quelque influence sur la France même, et sur l'Europe,
Cependant le poème de Voltaire, commenté depuis dans plusieurs livres célèbres, est encore celui où la liaison de la morale avec l'existence d'un Dieu est exposée avec le plus de force et de raison ; et , trente ans plus tard, ce (jui avait été brûlé comme iiiq)ie, eût paru [)resque un ouvrage religieux.
Dans le poème sur le Désastre de Lisbonne , Vol-
Ml, DE VOLTAIllli. Ql
taire s'abandonne au sentiment de teneur et de mélancolie que ce malheur lui inspire; il appelle au milieu de ces ruines sanglantes les tranquilles sectateurs de l'optimisme ; il combat leurs froides et puériles raisons avec l'indignation d'un philosophe profondément sensible aux maux de ses semblables; il expose dans toute leur force les difficultés sur l'origine du mal , et avoue qu'il est impossible à l'homme de les résoudre. Ce poème, dans lequel, à l'âge de plus de soixante ans, l'âme de Voltaire , échauffée par la passion de l'humanité, a toute la verve et tout le feu de la jeunesse, n'est pas le seul ouvrage qu'il voulut opposer à l'optimisme.
Il publia Candide, un de ses chefs-d'œuvre dans le genre des romans philosophiques; qu'il transporta d'Angleterre en France en le peifectionnant. Ce genre ^ j,^
a le malheur de paraître facile ; mais il exige un N
talent rare, celui de savoir exprimer, par une plaisanterie , par un trait d'imagination , ou par les événements même du roman, les résultats d'une philosophie profonde, sans cesser d'être naturelle et piquante, sans cesser d'être vraie. Il faut donc choisir ceux de ces résultats qui n'ont besoin ni de développements, ni de preuves, éviter à la fois, et ce qui étant commun ne vaut pas la peine d'être répété, et ce qui étant, ou trop abstrait ou trop neuf encore, n'est fait cpie pour un petit nombre d'esprits. Il faut être philosophe , et ne point le paraître.
En même temps peu de livres de philosophie sont plus utiles ; ils sont lus par des Ijorames frivoles
92 VIE DE VOLTAIRJï.
que le nom seul de philosophe rebute ou attriste, et que cependant il est inqioitant d'arracher aux préjugés, et d'opposer au grand nombre de ceux qui sont intéressés à les défendre. Le genre humain serait condamné à d'éleinelles erreurs, si, pour l'en affranchir, il fallait étudier ou méditer les preuves de la vérité. Heureusement la justesse naturelle de l'esprit y peut suppléer pour les vérités simples, qui sont aussi les plus nécessaires. Il suffit alors de trouver un moyen de fixer l'attention des hommes inappliqués, et surtout de graver ces vérités dans leur mémoire. Telle est la grande utihté des romans philosophiques , et le mérite de ceux de Voltaire , où il a surpassé également et ses imitateurs et ses modèles.
Une traduction libre de XEcclésiasle , et d'une partie du Cantique des Cantiques, suivit de près Candide.
On avait persuadé à madame de Pompadour (pi'elle ferait un trait de politique profonde en prenant le mas(|ue de la dévotion; que par là elle se mettrait à l'abri des scrupules et de l'inconstance du roi, et qu'en même temps elle calmerait la haine du peuple. Elle imagina de faire de Voltaire un des acteurs de cette comédie. Le duc de la Vallière lui proposa de traduire les Psaumes et les ouvrages sapienliaux; l'édition aurait été faite au Louvre, et l'auteur seiait revenu à Paris sous la protection de la dévote favorite. Voltaire ne pouvait devenir hypocrite, pas même pour être cardinal, comme on lui en fit entrevoir l'espéiance à peu près dans le
même temps. Ces sortes de propositions se font toujours trop lard; et, si on les faisait à temps, elles ne seraient pas d'une politique bien sûre : celui qui devait être un ennemi dangereux, deviendrait souvent un allié plus dangereux encore. Supposez Calvin ou Luther appelés à la pourpre, lorsqu'ils pouvaient encore l'accepter sans honte, et voyez ce qu'ils auraient osé. On ne satisfait pas, avec les hochets de la vanité, les âmes dominées par l'ambition de régner sur les esprits ; on leur fournit des armes nouvelles.
Cependant Voltaire fut tenté de faire quelques essais de traduction, non pour rétablir sa réputation religieuse, mais pour exercer son talent dans un genre de plus. Lorsqu'ils parurent , les dévots s'imaginèrent qu'il n'avait voulu que parodier ce qu'il avait traduit, et crièrent au scandale. Ils n'imaginaient pas que Voltaire avait adouci et purifié le texte; que son Ecclésiaste était moins matérialiste, et son Cantique moins indécent que l'original sacré. Ces ouvrages furent donc encore brûlés. Voltaire s en vengea par une lett.e remplie à la fois d'humeur et de gaieté, où il se moque de cette hvpocrisie de mœurs, vice particulier aux nations modernes de l Europe, et qui a contribué plus qu'on ne croit à détruire l'énergie de caractère qui distingue les nations antiques.
En 1757 parut la première édition de ses OEuvres vraiment faite sous ses yeux. Il avait tout revu avec une attention sévère, fait un choix éclairé, mais rigoureux, parmi le grand nombre de pièces fugitives
échappées à sa plume, et y avait ajouté son immortel Essai sur les mœurs et V esprit des Nations.
Longtemps Voltaire s'élait plaint que, chez les modernes surtout, l'histoire d'un pays fût celle de ses rois ou de ses chefs; qu'elle ne parlât que des guerres, des traités ou des trouhles civils; que l'histoire des mœurs, des arts, des sciences, celle des lois, de l'administration puhlique, eut été presque ouhliée. Les anciens même, où l'on trouve plus de détails sur les mœurs, sur la politique intérieure, n'ont fait en général que joindre à l'histoire des guerres, celle des factions populaires. On croirait, en lisant ces historiens , que le genre humain n'a été créé que pour servir à faire briller les talents politiques ou militaires de quelques individus, et que la société a pour objet, non le bonheur de l'espèce entière, mais le plaisir d'avoir des révolutions à lire ou à raconter.
Voltaire forma le plan d'une histoire où l'on trouverait ce qu'il importe le plus aux hommes de connaître : les effets qu'ont produits sur le repos ou le bonheur des nations, les préjugés, les lumières, les vertus ou les vices , les usages ou les arts des différents siècles.
Tl choisit l'époque qui s'étend depuis Charlemagne jusqu'à nos jours; mais, ne se bornant pas aux seules nations européennes, un état abrégé de l'état des autres parties du globe, des révolutions qu'elles ont éprouvées, des opinions qui les gouvernent, ajoute à l'intérêt et à l'instruction. C'était pour réconcilier madame du Châtelet avec l'étude de l'his-
toire, qu'il avait entrepris ce travail immense qui le força de se livrer à des recherches d'érudition qu'on aurait crues incompatibles avec la mobilité de son imagination et l'activité de son esprit. L'idée d'être mile le soutenait; et l'érudition ne pouvait être ennuyeuse pour un homme qui, s'amusant du ridicule et ayant la sagacité de le saisir, en trouvait une source' mepu.sable dans les absurdités spéculatives ou pratiques de nos pères, et dans la sottise de ceux qui les ont transmises ou commentées en les admirant avec une bonne foi ou une hypocrisie également risibles. Un tel ouvrage ne pouvait plaire qu'à des philosophes. On l'accusa d'être frivole, parce qu'il était clan-, et qu'on le lisait sans fatigue; on prétendit qu'd était inexact, parce qu'il s'y trouvait des erreurs de noms et de dates absolument indifférentes; et il est prouvé, par les reproches même des critiques qui se sont déchaînés contre lui, que jamais, dans une histoire si étendue, aucun historien n'a été plus fidèle. On l'a souvent accusé de partialité, parce qu'il s'élevait contre des préjugés que la pusillanimité ou la bassesse avait trop longtemps ménagés : et il est aisé de prouver que, loin d'exagérer les crimes du despotisme sacerdotal, il en a plutôt diminué le nombre et adouci l'atrocité. Enfin , on a trouvé mauvais que, dans ce tableau d'horreurs et de folies, il ait quelquefois répandu sur celles-ci les traits de la plaisanterie; qu'il n'ait pas toujours parlé sérieusement des extravagances humaines, comme SI elles cessaient d'être ridicules, parce qu'elles ont ele souvent dangereuses.
Ces préjugés, que des corps puissants étaient intéressés à répandre, ne sont pas encore détruits. L'habitude de voir presque toujours la lourdeui- réunie à l'exactitude, de trouver à côté des décisions de la critique l'échafaudage insipide employé pour les former, a fait prendre celle de ne regarder comme exact que ce qui porte l'empreinte de la pédanterie. On s'est accoutumé à voir leimui acconq)agner la fidélité historique, comme à voir les hommes de certaines professions porter des couleurs lugubres. D'ailleurs, les gens d'esprit ne tirent aucune vanité d'un mérite que des sots peuvent partager avec eux; et on croit qu'ils ne l'ont point, parce qu'ils sont les seuls à ne pas s'en vanter. Les Voyages du jeune Anacharsis détruiront peut-être cette opinion trop accréditée.
Mais \ Essai de Voltaire sera toujours, pour les hommes qui exercent la raison, une lecture délicieuse, par le choix des objets que l'auteur a présentés, par la rapidité du style, par l'amour de la vérité et de l'humanité qui en anime toutes les pages, par cet art de présenter des contrastes piquants, des rappiochements inattendus, sans cesser d'être naturel et facile, d'offrir, dans un style toujours simple, de grands résultats et des idées profondes. Ce n'est pas l'histoire des siècles que l'auteur a parcourue, mais ce qu'on aurait voulu retenir de la lecture de l'histoire, ce qu'on aimerait à s'en rappeler.
En même temps peu de livies seraient plus utiles dans une éducation raisonnable. On y apprendrait, avec les faits, l'art de les voir et de les juger; on y
VIK DE VOLTAIRE. qn
apprendrait à exercer sa raison dans son indépendance naturelle, sans laquelle elle n'est plus que l'instrument servile des préjugés; on y apprendrait enfin à mépriser la superstition, à ciaindie le fanatisme, à détester l'intolérance, à haïr la tyrannie sans cesser d'aimer la paix, et cette douceur de mœurs aussi nécessaire au bonheur- des nations que la sagesse même des lois.
Jusqu'ici, dans l'éducation publique ou particulière, également dirigées par des préjugés, les jeunes gens n'apprennent l'histoire que défigurée par des compilateurs vils ou superstitieux. Si depuis la publication de V Essai de Voltaire, deux hommes, l'abbé de Condillac et l'abbé Millot, ont mérité de n'être pas confondus dans cette classe, gênés par leur état, ils ont tiop laissé à deviner; pour les bien entendre, il faut n'avoir plus besoin de s'instruire avec eux.
Cet ouvrage plaça Voltaire dans la classe des historiens originaux, et il a l'honneur d'avoir fait, dans la manière d'écrire l'histoire, une révolution dont, à la vérité, l'Angleterre a presque seule profité jusqu'ici. Hume , Robertson , Gibbon , Watson , peuvent, à quelques égards, êlie regardes connue sortis de son école. L'histoire de Voltaire a encore un autre avantage : c'est qu'elle peut être enseignée en Angleterre comme en Russie, en Virginie comme à Berne ou à Venise. 11 n'y a placé que ces vérités dont tous les gouvernements peuvent converrir: qu'on laisse à la raison humaine le droit de s'éclairer-, que le citoyen jouisse de sa liberté naturelle, que les lois soient IV. 7
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douces, (jne la religion soit loléiante ; il ne va pas plus loin. C'est à tous les hommes qu'il s'adresse, et il ne leur dit que ce qui peut les éclairer également, sans révolter aucune de ces opinions qui, liées avec les constitutions et les intérêts d'un pays, ne peuvent céder à la raison, tant que la destruction des erreurs plus générales ne lui aura point ouvert un accès plus
facile.
A la tète de ses Poésies fugitives , Voltaire avait placé dans cette édition une Épitre adressée à sa maison des Délices, ou plutôt un Hjmne à la Liberté : elle suffirait pour répondre à ceux qui, dans leur zèle aristocratique, l'ont accusé d'en être l'ennemi. Dans ces pièces, où régnent tour à tour la gaieté, le sentiment ou la galanterie. Voltaire ne cherche point à être poëte; mais des beautés poétiques de tous les genres semblent hii échapper malgré lui. Il ne cherche point à montrer de la philosophie, mais il a toujours celle qui convient au sujet, aux circonstances, aux personnes. Dans ces poésies comme dans les romans, il faut que la philosophie de l'ouvrage paraisse au-dessous de la philosophie de l'auteur. Il en est de ces écrits comme des livres élémentaires, qui ne peuvent être bien faits, à moins que l'auteur n'en sache beaucoup au delà de ce qu'ils contiennent. Et c'est par cette raison (jue dans ces génies, regardés comme frivoles, les premières places ne peuv.ent appartenir qu'à des hommes d'une raison supérieure.
Cette même année fut répo((ue d'une réconcilialion entre Voltaire et son ancien disciple. Les Au-
VIE DE VOLTAIRE. gg
tricliiens, déjà au milieu de la Silésie, étaient près d'en achever la conquête; une armée française était sur les frontières du Brandebourg. Les Russes, déjà maîtres de la Prusse, menaçaient la Poméranie et les Marches; la monarchie prussienne paraissait anéantie, et le prince qui l'avait fondée, n'avait plus d'autre ressource que de s'enterrei' sous des ruines, et de sauver sa gloire en périssant au milieu d'une victoire. La margrave de Bareith aimait tendrement son frère; la chute de sa maison l'affligeait; elle savait combien la Fi-ance agissait contre ses intérêts, en prodiguant son sang et ses trésors pour assurer à la maison d'Autriche la souveraineté de l'Allemagne; mais le minisire de France avait à se plaindre d'un vers du roi de Prusse. La marquise de Pompadour ne lui pardonnait pas d'avoir feint d'ignorer son existence politique, et on avait eu soin de lui envoyer aussi des vers que l'infidélité d'un copiste avait fait tomber entre les mains du ministre de Saxe. Il fallait donc faire adopter l'idée de négocier, à des ennemis aigris par des injures personnelles, au moment mênje oii ils se cioyaient assuiés d'une victoire facile. La margrave eut recouis à Voltaiie, qui s'adressa au caidinaldeTencin, sachant que ce ministie, oublié depuis la mort de Fleury,qui l'employait en le méprisant, avait conservé avec le roi une correspon-i dance particulière. Tencin écrivit; mais il reçut, pour toute réponse, l'ordre du ministre des affaires étrangères de refuser la négociation, par une lettre dont on lui avait même envoyé le modèle. Le vieux politique, qui n'avait pas voulu donner à dîner à Voltaire pour
lOO VIE DE VOLTAIRK.
ménager la cour, ne se consola point de s'être brouillé avec elle par sa complaisance pour lui; et le chagrin de cette petite mortification abrégea ses jours. Étant plus jeune, des aventures plus cruelles n'avaient fait que redoubler et enhardir son talent pour l'intrigue, parce que l'espérance le soutenait , et qu'il était du nombre des hommes que le crédit et les dignités consolent de la honte; mais alors il voyait se rompre le dernier fil qui le liait encore à la faveur.
Voltaire entama une autre négociation, non moins inutile, parle maréchal de Richelieu. Une troisième enfin, quelques années plus tard, fut conduite jusqu'à obtenir de M. de Choiseul cpi'il lecevrail un envoyé secret du roi de Prusse. Cet envoyé fut découvert parles agents de l'impératrice-reine ; et, soit faiblesse, soit que M. de Choiseul eût agi sans consulter madame de Pompadour, il fut airêté et ses papiers fouillés : violation du droit des gens, qui se perd dans la foule des petits crimes que les politiques se permettent sans remoids.
Dans cette époque si dangereuse et si brillante pour le roi de Prusse, Voltaire paraissait tantôt ie[)rendre son ancienne amitié, tantôt ne conserver que la mémoire de Fiancfort. C'est alors qu'il composa ces mémoires singuliers (i), où le souvenir profond d'un juste ressentiment n'étouffe ni la gaieté, ni la justice. Il les avait généreusement condamnés à l'oubli; le hasard les a conservés pour venger le génie des attentats du pouvoir.
(i) On les a insérés dans le tome LXX des OEiivres de Voltaire, à la suite de cette Vie.
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La margrave de Bareith mourut au milieu de la guerre. Le roi de Prusse écrivit à Voltaire , pour le prier de donner au nom de sa sœur une immortalité dont ses vertus aimables et indulgentes, son âme également supérieure aux préjugés, à la grandeur et aux revers, l'avaient rendu digne. L'ode que Voltaire a consacrée à sa mémoire est remplie d'une sensibilité douce, d'une philosophie simple et touchante. Ce genre est un de ceux où il a eu le moins de succès, parce qu'on y exige une perfection qu'il ne put jamais se résoudre à chercher dans les petits ouvrages, et que sa raison ne pouvait se prêtera cet enthousiasme de commande qu'on dit convenir à l'ode. Celles de Voltaire ne sont que des pièces fugitives où l'on retrouve le grand poète, le poète philosophe , mais gêné et contraint par une forme qui ne convenait pas à la liberté de son génie. Cependant il faut avouer que les stances à une princesse sur le jeu, et surtout ces stances charmantes sur la vieillesse :
Si vous voulez que j'aime encore, etc.
sont des odes anacréontiques fort au-dessus de celles à' Horace, qui cependant, du moins pour les gens d'un goût un peu moderne, a surpassé son modèle. La France, si supérieure aux autres nations dans la tragédie et la comédie, n'a point été aussi heureuse en poètes lyriques. Les odes de Rousseau n'offrent guère qu'une poésie harmonieuse et imposante, mais vide d'idées ou remplie de pensées fausses. La Motte, plus ingénieux, n'a connu ni l'harmonie,
ni la poésie du style; et on cite à peine des autres poètes un petit nombre de strophes.
Voltaire était encore à Berlin lorsque MM. Diderot et D'Alenibert formèrent le projet de Y Encyclopédie, et en publièrent le premier volume. Un ouvrage qui devait renfermer les vérités de toutes les sciences, tracer entre elles des lignes de communication, entrepris par deux hommes qui joignaient , à des connaissances étendues ou profondes, beaucoup d'esprit et une philosophie libre et courageuse, parut, aux yeux pénétrants de Voltaire, le coup le plus terrible que l'on pût porter aux préjugés. \J Encyclopédie devenait le livre de tous les hommes qui aiment à s'instruire, et surtout de ceux qui , sans être habituellement occupés de cultiver leur esprit, sont jaloux cependant de pouvoir acquérir une instruction facile sur chaque objet qui excite en eux quelque intérêt passager ou durable. C'était un dépôt où ceux qui n'ont pas le temps de se former des idées d'après eux-mêmes, devaient aller chercher celles qu'avaient eues les hommes les plus éclairés et les plus célèbres ; dans lequel enfin les erreurs respectées seraient ou trahies pai- la faiblesse de leurs preuves, ou ébranlées par le seul voisinage des vérités qui en sapent les fondements.
Voltaire, retiré à Ferney, donna, pour V Encyclopédie, un petit nombre d'aiticles de littératuie; il en prépara cpielques-uns de philosophie, mais avec moins de zèle, paice (ju'il sentait qu'en ce genre les éditeurs avaient moins besoin de lui, et (|u'en général si ses grands ouviages en vers ont été faits j)oui'
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sa gloire, il n'a presque jamais écrit en prose que dans des vues d'utilité générale. Cependant, les mêmes raisons qui l'intéressaient au progrès de VEncjclopédie^ suscitèrent à cet ouvrage une foule d'ennemis. Composé ou applaudi par les hommes les plus célèbres de la nation, il devint comme une espèce de marque qui séparait les littérateurs distingués, et ceux qui s'honoraient d'être leurs disciples ou leurs amis, de cette foule d'écrivains obscurs et jaloux qui, dans la triste impuissance de donner aux hommes ou des vérités nouvelles ou de nouveaux plaisirs, haïssent ou déchirent ceux que la nature a mieux traités.
Un ouvrage où l'on devait parler avec franchise et avec hberlé, de théologie, de morale, de jurisprudence, de législation , d'économie publique , devait effrayer tous les partis politiques ou religieux, et tous les pouvoirs secondaires qui craignaient d'y voir discuter leur utilité et leurs titres. L'insurrection fut générale. Le Journal de Trévoux, la Gazette ecclésiastique^ les journaux satiriques , les jésuites et les jansénistes , le clergé, les parlements, tous, sans cesser de se combattre ou de se haïr, se réunirent contre VEncjclopédie. Elle succomba. On fut obligé d'achever et d'imprimer en secret cet ouvrage, à la perfection duquel la liberté et la publicité étaient si nécessaires : et le plus beau monument dont jamais l'esprit humain ait conçu l'idée, serait demeuré imparfait, sans le courage de Diderot, sans le zèle d'un grand nombre de savants et de littérateurs distingués, que la persécution ne put arrêter.
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Heiireiisemenl , riioiineur d'avoir donné VE/icjclopédic à l'Europe compensa pour la Fiance la lionte de l'avoir persécutée. Elle fut regardée, avec justice, comme l'ouvrage de la nation, et la persécution comme celui d'une jalousie ou d'une politicpie également méprisables.
Mais la guerre dont XEmjchpédic était l'occasion, ne cessa point avec la proscription de l'ouvrage : ses principaux auteurs et leurs amis, désignés par le nom ûe philosophes et ^cncjclopédislcs ^ qui devenaient des injures dans la langue des ennemis de la raison, fuient forcés de se réunir par la persécution même, et Voltaire se trouva naturellement leur chef, par son âge, par sa célébrité, son zèle et son génie. Il avait depuis longtemps des amis et un grand nombre d'admirateurs; alors il eut un parti. La perséculion rallia sous son étendard tous les hommes de (jnelque mérite, que peut-être sa supéiiorité aurait écartés de lui, comme elle en avait éloigné leurs prédécesseuis; et l'enthousiasme prit enfin la place de l'ancienne injustice.
C'est dans l'année 1760 que cette guerre littéraire fut la plus vive. Le Franc de Pompignan, littérateur estimable et poète médiocre, dont il reste une belle strophe, et une tragédie faible où le génie de Virgile et de Métastase n'ont pu le soutenir, fut appelé à l'Académie française. Revêtu d'une charge de magistrature, il crut que sa dignité, autant que ses ouvrages, le dispensaient de toute reconnaissance; il se ])ermit d'insulter, dans son discours de réception, les hommes dont le nom faisait le plus d'honneur à
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la société qui daignait le recevoir, et désigna clairement Vollaire, en l'accusant d'incrédulité et de mensonge. Bientôt après, Palissot , instrument vénal de la haine d'une femme, met les philosophes sur le théâtre. Les lois qui défendent de jouer les personnes, sont muettes. La magistrature trahit son devoir, et voit, avec une joie maligne, immoler sur la scène les hommes dont elle craint les lumières et le pouvoir sur l'opinion, sans songer qu'en ouvrant la carrière à la satire, elle s'expose à en partager les traits. Crébillon déshonore sa vieillesse, en approuvant la pièce. Le duc de Choiseul, alors ministre en crédit, protège cette indignité par faiblesse pour la même femme dont Palissot servait le ressentiment. Les journaux répètent les insultes du théâtre. Cependant Voltaire se réveille. Le Pauvre Diable , le Russe à Paris, la Vanité, une foule de plaisanteiies en prose se succèdent avec une étonnante rapidité.
Le Franc de Pompignan se plaint au roi, se plaint à l'Académie, et voit, avec une douleur impuissante, que le nom de Voltaire y écrase le sien. Chaque démarche multiplie les traits que toutes les bouches répètent, et les vers pour jamais attachés à son nom. Il propose à un protecteur auguste de manquer à ce qu il s'est promis ci lui-même, en retournant à l'Académie pour donnei- sa voix à un homme auquel le prince s'intéressait-, il n'obtient qu'un refus poli de ce sacrifice, a le malheur, en se retirant, d'entendre répéter, par son protecteur même, ce vers si terrible:
El r.iiiii Pompignan pense être quelque clioseL
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et va cacher dans sa province son orgueil humilié et son ambition Irompée : exemple effrayant, mais salutaire , du pouvoir du génie et des dangers de l'hypocrisie littéraire.
Fréron, ex-jésuite comme Desfontaines, lui avait succédé dans le métier de flatter , par des satires périodiques, l'envie des ennemis de la vérité, de la raison et des talents. Il s'était distingué dans la guerre contre les philosophes. Voltaire , qui depuis longtemps supportait ses injures, en fit justice et vengea ses amis. H introduisit, dans la comédie de VEcossaise, un journaliste méchant, calomniateur et vénal : le parterre y reconnut Fréron , qui, livré au mépris public dans une pièce que des scènes attendrissantes et le caractère original et piquant du bon et brusque Freeport devaient conserver au théâtre, fut condamné à traîner, le reste de sa vie, un nom ridicule et déshonoré. Fréron, en applaudissant à l'insulte faite aux philosophes, avait perdu le droit de se plaindre; et ses protecteurs aimèrent mieux l'abandonner, que d'avouer une partialité trop révoltante.
D'autres ennemis moins acharnés avaient été ou corrigés ou punis; et Voltaire, triomphant au milieu de ces victimes immolées à la raison et à sa gloire, envova au théâtre, à soixante-six ans, le chef-d'œuvre de Taiicrèdc. La pièce fut dédiée à la marquise de Pompadoiir. (Vêtait le fruit de l'adresse avec laquelle Voltaire avait su, sans blesser le duc de (]hoiseul , venger les philosophes dont les adversaires avaient obtenu de ce ministre une protection passa-
gère. Celte dédicace apprenait à ses ennemis que leurs calomnies ne compromettraient pas davantage sa sûreté que leurs critiques ne nuiraient à sa gloire; et c'était mettre le comble à sa vengeance.
Cette même année, il apprend qu'une petite-nièce de Corneille languissait dans un état indigne de son nom : Cest le devoir cTuii soldat de secourir la nièce de son général, s'écrie-t-il. Mademoiselle Corneille fut appelée à Ferney ; elle y reçut l'éducation qui convenait à l'état que sa naissance lui marquait dans la société. Voltaire porta même la délicatesse jusqu'à ne pas souffrir que l'établissement de mademoiselle Corneille parût un de ses bienfaits; il voulut qu'elle le dût aux ouvrages de son oncle. Il en entreprit une édition avec des notes. Le créateur du théâtre français, commenté par celui qui avait porté ce théâtre à sa perfection; un homme de génie, né dans un temps où le goût n'était pas encore formé, jugé par un rival qui joignait au génie le don presque aussi rare d'un goût sûr sans être sévère , délicat sans être timide, éclairé enfin par une longue et heureuse expérience de l'art , voilà ce qu'offrait cet ouvrage. Voltaire y parle des défauts de Corneille avec franchise, de ses beautés avec enthousiasme. Jamais on n'avait jugé Corneille avec tant de rigueur; jamais on ne l'avait loué avec un sentiment plus profond et plus vrai. Occupé d'instruire et la jeunesse française et ceux des étrangers qui cultivent notre littérature, il ne pardonne point aux vices du langage, à l'exagération , aux fautes contre la bienséance ou contre le goûl ; mais il apprend en même
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temps à reconnaître les progrès que l'ait doit à Corneille, l'élévation extraoïdinaire de son esprit, la beauté presque inimitable de sa poésie dans les morceaux que son génie lui a inspirés, et ces mots profonds ou sublimes qui naissent subitement du fond des situations, ou qui peignent, d'un trait, de grands caiactères.
La foule des littérateurs lui reprocha néanmoins d'avoir voulu avilir Corneille par une basse jalousie, tandis que partout, dans ce commentaire, il saisit, il semble chercher les occasions de répandre son admiration pour Racine, lival plus dangereux , qu'il n'a surpassé que dans quelques parties de l'art tragique, et dont, au milieu de sa gloire, il eût pu envier- la perfection désespérante.
Cependant, tranquille dans sa retraite, occupé de continuer la guerre heureuse qu'il faisait aux préjugés, Voltaire voit arriver une famille infortunée dont le chef a été traîné sur la roue par des juges fanati(jues, instruments des passions féroces d'un peuple superstitieux. Il apprend que Calas, vieillard infirme, a été accusé d'avoir pendu son fils , jeune et vigoureux, au milieu de sa famille, en présence d'une servante catholique; qu'il avait été porté à ce crime, par la crainte de voir embrasser la religion catholique à ce fils qui passait sa vie dans les salles d'aï mes et dans les l)illaids,et dont personne, au milieu de l'effervescence générale, ne put jamais citer un seul mot, une seule démarche (pii annonçassent un pareil dessein; tandis qu'un autre fils de Calas, déjà converti, jouissait d'une pension que ce pèie, tiès-peu
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riche, consentait à lui faiie. Jamais, clans un événement de ce genre, un tel concours de circonstances n'avait plus éloigné les soupçons d'un crime, plus fortifié les raisons de croire à un suicide. La conduite du jeune homme, son caractère, le genre de ses lectures, tout confirmait cette idée. Cependant un capitoul, dont la tête ardente et faible était enivrée de superstition, et dont la haine pour les protestants n'hésitait pas à leur imputer des crimes, fait arrêter la famille entière. Bientôt la populace catholique s'échauffe; le jeune homme est un martyr. Des confréries de pénitents qui, à la honte de la nation, subsistent encore à Toulouse, lui font un service solennel, où l'on place son image tenant d'une main la palme du martyre, et de l'autre la plume qui devait signer l'abjuration.
On répand bientôt que la religion protestante prescrit aux pères d'assassiner leurs enfants, quand ils veulent abjurer; que, pour plus de sûreté, on élit, dans les assemblées du désert, le bourreau de la secte. Le tribunal inférieur, conduit par le furieux David, prononce que le malheureux Calas est coupable. Le parlement confirme le jugement à cette pluralité très- faible, malheureusement regardée comme suffisante par notre absurde jurisprudence. Condamné à la roue et à la question, ce père infortuné meurt, en protestant qu'il n'est pas coupable; et les juges absolvent sa famille, complice néccssaiie du crime ou de l'innocence de son chef
Cette famille, ruinée et flétrie par le préjugé, va chercher chez les hommes d'une même crovance
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une retraite , des secours, et surtout des consolalions. Elle s arrête auprès de Genève. Voltaire, attendri et indigné, se fait instruire de ces horribles détails; et bientôt, sûr de l'innocence du malheureux Calas, il ose concevoir l'espéiance d'obtenir justice. Le zèle des avocats est excité, et leur couiage soutenu par ses lettres. Il intéresse à la cause de l'humanité l'âme natuiellement sensible du duc de Choiseul.La réputation deTronchin avait appelé à Genève la duchesse d'En ville, arrière- petite -fiîle de l'auteui- des Maximes ^ supérieure à la superstition par son caractère comme par ses lumières, sachant faire le bien avec activité comme avec courage, embellissant, pir une modestie sans faste, l'énergie de ses vertus; sa haine pour le fanatisme et pour l'oppression assurait aux Calas une protectrice dont les obstacles et les lenteurs ne ralentiraient pas le zèle. Le procès fut commencé. Aux mémoires des avocats, trop remplis de longueurs et de déclamations, Voltaire joignait des écrits plus courts, séduisants par le style, propres tantôt à exciter la pitié, tantôt à léveil- 1er l'indignation publique, si prompte à se calmer dans une nation alors trop étrangère à ses propres intérêts. En plaidant la cause de Calas, il soutenait celle de la tolérance ; car c'était beaucoup alois de prononcer ce nom, rejeté aujourd'hui avec indignation par les hommes qui pensent , comnie paraissant reconnaître le droit de donner des chaînes à la pensée et à la conscience. Des lettres remplies de ces louanges fines qu'il savait répandre avec tant de grâce, animaient le zèle des défenseurs, des protec-
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leurs et des juges. C'est en promettant l'immortalité qu'il demandait justice.
L'arrêt de Toulouse fut cassé. Le duc de Choiseul eut la sagesse et le courage de faiie renvoyer à un tribunal de maîtres des requêtes, cette cause devenue celle de tous les parlements dont les préjugés et l'esprit de corps ne permettaient point d'espérer un jugement équitable. Enfin Calas fut déclaré innocent. Sa mémoire fut réhabilitée; et un ministre généreux fit réparer, par le trésor public, le tort que l'injustice des juges avait fait à la fortune de cette famille aussi respectable que malheureuse. Mais il n'alla point jusqu'à forcer le parlement de Languedoc à reconnaître l'arrêt qui détruisait une de ses injustices : ce tribunal préféra la triste vanité de persévérer dans son erreur, à l'honneur de s'en repentir et de la réparer.
Cependant les applaudissements de la France et de l'Europe parvinrent jusqu'à Toulouse; et le malheureux David , succombant sous le poids du remords et de la honte, perdit bientôt la raison et la vie. Cette affaire, si grande en elle-même, si importante par ses suites, puisqu'elle ramena, sur les crimes de l'intolérance et la nécessité de les prévenir, les regards et les vœux de la France et de l'Europe; cette affaire occupa l'âme de Voltaire pendant plus de trois années. Durant tout ce temps, disait-il, Une ni est pas écJiappé un sourire , que je ne me le sois reproché comme un crime. Son nom, cher depuis longtemps aux amis éclairés de l'humanité, comme celui de son plus zélé, de son plus infatigable défenseur,
ce nom fut alors béni par cette foule de citoyens qui, voués à la persécution depuis quatre-vingts ans, voyaient enfin s'élever une voix pour leur défense. Quand il revint à Paris, en 1778, un jour que le public l'entourait sur le Pont-Royal, on demanda à une femme du peuple qui était cet homme qui traînait la foule après lui : Ne sai^ez-vous pas , dit-elle, que c'est le sauveur des Calas ?\\ sut cette réponse, et au milieu de toutes les marques d'admiration qui lui furent prodiguées , ce fut ce qui le toucha le plus.
Peu de temps après la malheureuse mort de Calas, une jeune fille de laméme province, qui, suivant un usage barbare, avait été enlevée à ses parents et renfermée dans un couvent, dans l'intention d'aider, par des moyens humains, la grâce de la foi , lassée des mauvais traitements qu'elle y essuyait, s'échappa, et fut retiouvée dans un puits. Le prêtre qui avait sollicité la lettre de cachet, les religieuses qui avaient usé avec barbarie du pouvoir qu'elle leur donnait sur cette infortunée, pouvaient sans doute mériter une punition; mais c'est sur la famille de la victime que le fanatisme veut la faire tomber. Le reproche calomnieux, qui avait conduit Calas au supplice, se renouvelle avec une nouvelle fureur. Sirven a heureusement le temps de se sauver; et condamné à la mort, par contumace, il va chercher un refuge auprès du piolecteur des Calas; mais sa femme qu'il traîne après lui succombe à sa douleur, à la fatigue d'un voyage entrepris à pied, au milieu des neiges.
La forme obligeait Sirven à se présenter devant ce
même parlement de Toulouse qui avait versé le sanc. de Calas. Voltaire fit des tentatives pour obteni" cl autres juges. Le duc de Choiseul ménageait alors es parlements, qui, après la chute de son crédit sur la marquise de Pompadour, et ensuite après sa mort , lui étaient devenus utiles , tantôt pour le délivrer d'un ennemi, tantôt pour lui donner les moyens de se rendre nécessaire par l'art avec lequel il savait calmer leurs mouvements que souvent luimême avait excités.
Il fallut donc ([ue Sirven se déterminât à comparaître à Toulouse; mais Voltaire avait su pourvoir à sa sûreté , et préparer son succès. Il avait des disciples dans le parlement. Des avocats habiles voulurent partager la gloire que ceux de Paris avaient acquise en défendant Calas. Le parti de la tolérance était devenu puissant dans cette ville même : en peu d'années, les ouvrages de Voltaire avaient changé les esprits; on n'avait plaint Calas qu'avec une horreur muette; Sirven eut des protecteurs déclarés, grâce à l'éloquence de Voltaire, à ce talent de répandre à propos des vérités et des louanges. Ce parti l'emporta sur celui des pénitents; et Sirven fut sauvé.
Les jésuites s'étaient emparés du bien d'une famille de gentilshommes que leur pauvreté empêchait d'y rentrer. Voltaire leur en donna les moyens; et les oppresseurs de tous les genres, qui depuis longtemj)s craignaient ses écrits, apprirent à redouter son activité, sa générosité et son courage.
Ce dernier événement précéda, de tiàs-peu, la
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clestruclion des jésiiiles. Voltaire, élevé par eux, avait conservé des relations avec ses anciens maîtres ; tant qu'ils vécurent, ils empêchèrent leurs confrères de se déchaîner ouvertement contre lui; et Voltaire ménagea les jésuites, et par considération pour ces liaisons de sa jeunesse, et pour avoir quelques alliés dans le parti qui dominait alors parmi les dévots. Mais, après leur mort, fatigué des clameurs du Journal de Trévoux qui, par d'éternelles accusations d'impiété, semblait appeler la persécution sur sa tête, il ne garda plus les mêmes ménagements, et son zèle pour la défense des opprimés ne s'étendit point jusque sur les jésuites.
Il se réjouit de la destiuction d'un ordre ami des lettres, mais ennemi de la raison, qui eût voulu étouffer tous les talents, ou les attirer dans son sein pour les corrompre , en les employant à servir ses projets, et tenir le genre humain dans l'enfance pour le gouverner. Mais il plaignit les individus traités avec barbarie par la liaine des jansénistes, et retira chez lui un jésuite, pour montrer aux dévots que la véritable humanité ne connaît que le malheur, et oublie les opinions. Le père Adam, à qui son séjour à Ferney donna une sorte de célébrité, n'était pas absolument inutile à son hôte; il jouait avec lui aux échecs, et y jouait avec assez d'adresse pour cacher quelquefois sa supériorité. 11 lui épargnait des recherches d'érudition; il lui servait même d'aumônier, parce que Voltaire voulait pouvoir opposer aux accusations d'impiété, sa fidélité à remplir les devoirs extérieurs de la religion romaine.
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Il se préparait alors une grande révolution dans les esprits. Depuis la renaissance de la philosophie, la religion exclusivement établie dans toute l'Europe n'avait été attaquée qu'en Angleterre. Leibnitz, Fontenelle et les autres philosophes moins célèbres, accusés de penser librement, l'avaient respectée dans leurs écrits. Bayle lui-même, par une précaution nécessaire à sa sûreté, avait l'air, en se permettant toutes les objections, de vouloir prouver uniquement que la révélation seule peut les résoudre, et d'avoir formé le projet d'élever la foi en rabaissant la raison. Chez les Anglais, ces attaques eurent peu de succès et de suite. La partie la plus puissante de la nation crut qu'il lui était utile de laisser le peuple dans les ténèbres, apparemment pour que l'habitude d'adorer les mystères de la Bible fortifiât sa foi pour ceux de la constitution; et ils firent, connue une espèce de bienséance sociale , du respect pour la religion établie. D'ailleurs, dans un pays où la chambre des communes conduit seule à la fortune, et où les membres de cette chambre sont élus tumultuairement par le peuple, le respect apparent pour ses opinions doit êtie érigé en vertu par tous les ambitieux.
Il avait paru en Fiance quelques ouvrages haidis; mais les atta(jues qu'ils portaient n'étaient qu'indirectes. Le livre même de P Esprit n'était dirigé (jue contre les j)rincipes religieux en général ; il altacjuail toutes les religions par leur base, et laissait aux lecteurs le soin de tirer les conséquences et de faire les applications. Emile parut : la profession de foi du vicaire savoyard ne contenait rien sirr futilité de la
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croyance d'un Dieu pour la morale, et sur l'inutilité de la révélation, qui ne se trouvât dans le poëme de la Loi nnturdle ; mais on y avertissait ceux qu'on attaquait, que c'était d'eux que l'on parlait. C'était sous leur nom , et non sous celui des prêtres de rinde et du Tibet, qu'on les amenait sur la scène. Cette hardiesse étonna Voltaire, et excita son émulation. Le succès (X Emile l'encouragea , et la persécution ne l'effraya point. Rousseau n'avait été décrété à Paiis que pour avoii- mis son nom à l'ouvi-age; il n'avait été persécuté à Genève que pour avoir soutenu, dans une autre partie à'Kinile^i\ue le peuple ne pouvait renoncer au droit de réformer une constitution vicieuse. Cette doctrine autorisait les citoyens de cette lépublique à détruire l'aristocratie que ses magistrats avaient établie, et qui concentrait une autorité héréditaire dans quelques familles riches.
Voltaire pouvait se croire sur d'éviter la persécution, en cachant son nom, et en ayant soin déménager les gouvernements, de diriger tous ses coups contre la religion, d'intéresser même la puissance civile à en affaiblir renq:)ire. Une foide d'ouvrages où il emploie tour à tour l'éloquence, la discussion, et surtout la plaisanterie, se répandirent dans l'Europe, sous toutes les formes que la nécessité de voiler la vérité, ou de la rendre piquante, a pu faire inventer. Son zèle contre une religion qu'il regardait comme la cause du fanatisme (|ui avait désolé l'Europe, depuis sa naissance, de la superstition (|ui l'avait abrutie, et comme la source des maux que ces ennemis de l'humanilé continuaient de faire encore.
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semblait doubler son activité et ses forces. Je suis las^ disait-il un joui-, de leur entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le christianisme ^ etfai envie de leur prouver qu'il n en faut qu un pour le détruire.
La critique des ouvrages que les chrétiens regardent comme inspiiés, l'histoire des dogmes qui, depuis l'origine de cette religion, se sont successivement introduits, les querelles ridicules ou sanglantes qu'ils ont excitées , les miracles, les prophéties , les contes répandus dans les historiens ecclésiastiques et les légendaires, les guéries leligieuses, les massacres ordonnés au nom de Dieu, les bûchers, les échafauds couvrant l'Europe à la voix des piêlres, le fanatisme dépeuplant l'Amérique, le sang des rois coulant sous le fer des assassins : tous ces objets reparaissaient sans cesse dans tous ses ouvrages sous mille couleurs différentes. Il excitait l'indignation, il faisait couler les larmes , il prodiguait le ridicule. On frémissait d'une action atroce, on riait d'une absurdité. Il ne craignait point de renjettre souvent sous les yeux les mêmes tableaux, les mêmes raisonnements. O/f dit que je me répète^ écrivait-il : cJi bien, je /ne répéterai jusqii à ce quon se corrii^e.
D'ailleurs, ces ouvrages, sévèrement défendus en France, en Italie, à Vienne, en Portugal, en Espagne, ne se répandaient qu'avec lenteur. Tous ne pouvaient parvenir à tous les lecteui's; mais il n'y avait, <lans les provinces, aucun coin reculé, dans les pays étrangers aucune nation écrasée sous le joug de l'intolérance, où il n'en parvînt quelques-uns.
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I.es libres peiiseuis, qui n'existaient auparavanl (jue dans quelques villes où les sciences étaient cultivées, et parmi les litlérateurs, les savanls, les glands, les gens en place, se multiplièrent à sa voix dans toutes les classes de la société, connue dans tous les pays. Bientôt, connaissant leur nombre et leurs forces, ils osèrent se montrer, et l'Europe fut étonnée de se trouver incrédule.
Cependant ce même zèle faisait à Voltaire des ennemis de tous ceux qui avaient obtenu ou qui attendaient de cette religion leur existence ou leur forlune. Mais ce parti n'avait plus de Bossuet, d'Arnaud, de ÎSicole : ceux qui les remplaçaient par le talent, dans la pliilosopbie ou dans les lettres, avaient passé dans le parti contraire; et les membres du clergé qui leur étaient le moins inférieurs, cédant à l'intérêt de ne point se perdre dans l'opinion des hommes éclairés, se tenaient à l'écart, ou se bornaient à soutenir l'utilité politique d'une croyance cju'ils auraient été honteux de paraître partager avec le peuple, et substituaient à la superstition ciédule de leurs prédécesseurs une sorte de machiavélisme religieux.
Les libelles, les réfutations paraissaient en foule; mais Voltaire seul, en y lépondant , a pu conserveile nom de ces ouvrages, lus uniquement par ceux à (pii ils étaient inutiles, et (jui ne voulaient ou ne pouvaient entendre ni les objections, ni les réponses.
A.UX cris des fanatiques. Voltaire opposait les bonlés des souverains. L'iinpéralrice de l\ussie, le roi de IMusse, ceux de Pologne, de DanemaiK et de Suède s'intéressaient à ses travaux, lisaient ses ouvrages,
clieicbaienl à mériter ses éloges, le secoudaienl quelquefois dans sa bienfaisance. Dans tous pays, les grands, les ministres qui prétendaient à la gloire, qui voulaient occuper l'Europe de leur nom, briguaient le suffrage du pbilosopbe de Ferney , lui confiaient leurs espérances ou leurs craintes pour le piogrès de la raison, leurs projets pour l'accioissement des lumières et la destruction du fanatisme. Il avait formé dans l'Europe entière une ligue dont il était l'àme, et dont le cri de ralliement était raison et tolérance. S'exerçait-il cliez une nation quek|ue grande injustice, apprenait-on (juelque acte de fanatisme, quel- (jue insulte faite à l'bumanité, un écrit de Voltaire dénonçait les coupables à l'Europe. Et qui sait combien de fois la crainte de cette vengeance sûre et terrible a pu arrêter le bras des oppresseurs!
C'était surtout en France qu'il exeiçait ce ministère de la laison. Depuis l'affaire des Calas, toutes les victimes injustement immolées ou poursuivies par le fer des lois, trouvaient en lui un appui ou un vengeur.
Le supplice du comte de Lalli excita son indignation. Des jurisconsultes jugeant à Paris la conduite d'un généial dans l'Inde; un arrêt de mort prononcé sans qu'il eût été possible de citer un seul ciime déterminé, et de plus, annonçant un simple soupçon sur l'accusation la plus grave ; un jugement rendu sur le témoignage d'ennemis déclarés, sur les mémoires d'un jésuite (|ui en avait composé deux conliadictoires entre eux, inceitain s'il accuserait le général ou ses ennemis, ne sacbant (jui il baissait le plus, ou
qui lui sérail plus utile de perdre; un tel airét devait excitei" l'indignation de tout ami de la justice, t|uand même les opprobres entassés sur la tête du malheureux général, et l'horrible barbarie de le traîner au supplice avec un bâillon, n'auraient pas fait frémir jusque dans leurs dernières fibres tous les cœurs que l'habitude de disposer de la vie des hommes n'avait pas endurcis.
Cependant Voltaire parla longtemps seul. Le grand nombie d'employés de la compagnie des Indes, intéressés à rejeter sui* un homme qui n'existait plus, les suites funestes de leur conduite; le tribunal puissant qui l'avait condamné; tout ce que ce corps traîne à sa suite d'hommes dont la voix lui est vendue; les autres corps qui, réunis avec lui par le même nom, des fonctions communes, des intérêts semblables, regardent sa cause comme la leur; enfin le ministère honteux d'avoir eu la faiblesse ou la politique cruelle de saciifier le comte de Lalli à l'espérance de cacher dans son tombeau les fautes qui avaient causé la perte de l'Inde; tout semblait s'opposer à une justice tardive. Mais Voltaire, en revenant souvent sur ce même objet, triompha de la piévention et des intérêts attentifs à l'étendre et à la conserver. Les bons esj)rits n'eurent besoin que d'être avertis ; il entraîna les autres; et lorsque le fils (h] comte de Lalli, si célèbre depuis par son éloquence et par son courage, eut atteint l'âge où il j)Ouvail demander justice, les esprits étaient préparés pour y applau(hr et pour la sollicitei*. Voltaire était mourant lorsque, a])rès douze ans, cet arrêt in-
juste fut cassé; il en apprit la nouvelle, ses forces se ranimèrent, et il éciivit : Je meurs content^ je vois que le roi aime la justice; deiniers mots qu'ait tracés cette main qui avait si longtemps soutenu la cause de l'humanité et de la justice.
Dans la même année 1766, un autre arrêt étonna l'Europe, qui, en lisant les ouvrages de nos philosophes, croyait que les lumièies étaient répandues en France, du moins dans les classes de la société où c'est un devoir de s'instruire, et qu'après plus de (juinze années, les confrères de Montesquieu avaient eu le temps de se pénétrer de ses principes.
Un crucifix de bois, placé sur le pont d'Abbeville, fut insulté pendant la nuit. Le scandale du peuple fut exalté et prolongé par la cérémonie ridicule d'une amende honorable. L'évéque d'Amiens, gouverné dans sa vieillesse par des fanatiques, et n'étant plus en état de prévoir les suites de cette farce religieuse, y donna de l'éclat par sa présence. Cependant, la haine d'un bourgeois d'àbbeville dirigea les soupçons du peuple sur le chevalier de la Barre, jeune militaire, d'une famille de robe, alliée à la haute magistiature,et qui vivait alors chez une de ses parentes, abbesse de Villancourt, aux poites d'Abbeville. On instruisit le procès. Les juges d'Abbeville condamnèrent à des supplices dont l'horreur effrayerait l'imagination d'un cannibale, le chevalier de la Barre et d'Élallonde , son ami, qui avait eu la prudence de s'enfuir. Le chevalier de la Barie s'était exposé au jugement ; il avait plus à perdre en (juittant la France, et comptait sur la protection de ses parents
qui occupaient les preniièies places clans le parlement et dans le conseil. Son espérance fut trompée : la famille craignit d'attirer les regards du public suice procès, au lieu de chercher un appui dans l'opinion; et à l'âge d'environ dix-sept ans, il fut condamné, par la pluralité de deux voix, à avoir la tête tranchée, après avoir eu la langue coupée, et subi les tourments de la question.
Cette horrible sentence fut exécutée; et cependant les accusations étaient aussi ridicules que le supplice était atroce. Il n'était que vc/ie//ientement soupçonné d'avoir eu part à l'aventure du crucifix. Mais on le déclarait convaincu d'avoii' chanté, dans des parties de débauche, quelques-unes de ces chansons moitié obscènes, moitié religieuses, qui , malgré leur grossièreté, amusent l'imagination dans les premières années de la jeunesse, par leur contraste avec le respect ou le scrupule que l'éducation inspire à l'égard des mêmes objets; d'avoir récité une ode dont l'auteur, connu publiquement , jouissait alors d'une pension sur la cassette du roi; d'avoir fait des génuflexions en passant devant quelques-uns de ces ouvrages libertins qui étaient à la mode dans un temps où les hommes, égarés par l'austérité de la morale religieuse, ne savaient pas distinguer la volupté de la débauche; on lui reprochait enfin d'avoir tenu des discours dignes de ces chansons et de ces livres.
Toutes ces accusations étaient appuyées sur le témoignage de gens du peuple qui avaient servi ces jeunes gens dans leurs parties de plaisii-, ou de tourières de couvent faciles à scandaliser.
Cet arrêt révolta tous les esprits. Aucune loi ne prononçait la peine de mort, ni pour le bris d'images, ni pour les blasphèmes de ce genre; ainsi les juges avaient été même au delà des peines portées par des lois que tous les hommes éclairés ne voyaient qu'avec horreur souiller encore notre code criminel. Il n'y avait point de pèie de famille qui ne dût trembler, puisqu'il y a peu de jeunes gens auxquels il n'échappe de semblables indiscrétions; et les juges condamnaient à une mort cruelle, pour des discours (|ue la plupart d'entre eux s'étaient permis dans leur jeunesse, que peut-être ils se permettaient encore, et dont leurs enflmts étaient aussi coupables que celui qu'ils condamnaient.
Voltaire fut indigné et en même temps effi'ayé. On avait adroitement placé le Dictionnaire philosophique au nombie des livres devant lesquels on disait que le chevalier de la Barre s'était prosterné. On voulait faire entendre que la lecture des ouvrages de Voltaire avait été la cause de ces élourderies transformées en impiétés. Cependant le danger ne l'empêcha point de prendre la défense de ces victimes du fanatisme. D'Klallonde, réfugié à Wesel, obtint, à sa recommandation, une place dans un régiment prussien. Plusieurs ouvrages inqjrnnés instruisirent l'Europe des détails de l'affaire d'Abbeville; ei les juges furent effrayés, sur leur tribunal même, du jugement terrible (|ui les arrachait à leur obscurité, |)our les dévouer à une honteuse innnortalité.
Le rap,)orteur de Lidli, accusé d'avoir contribue à
la mort du chevalier de la Barre, forcé de reconnaître ce pouvoir, indépendant des places, que la nature a donné au génie pour la consolation et la défense de riiunianité, écrivit une lettre où , partagé entre la honte et l'orgueil, il s'excusait en laissant échapper des menaces ; Voltaire lui répondit par ce trait de l'histoire chinoise : Je vous défends^ disait un empereur au chef du tribunal de l'histoire, de parler davantage de moi. Le mandarin se mit à écrire. Que faites-vous donc ? dit l'empereur, f écris l'ordre que Votre Majesté vient de me donner.
Pendant douze années que Voltaire survécut à celte injustice, il ne perdit point de vue l'espérance d'en obtenir la réparation ; mais il ne put avoir la consolation de réussir. La crainte de blesser le parlement de Paris l'emporta toujours sur l'amour de la justice, et dans les moments où les chefs du ministère avaient un intérêt contraire, celle de déplaire au clergé les arrêta. Les gouvernements ne savent pas assez quelle considération leur donnent, et parmi le peuple qui leur est soumis, et auprès des nations étrangères, ces actes éclatants d'une justice particulière, et combien l'appui de l'opinion est plus sûr que les ménagements pour des corps rarement capables de reconnaissance, et auxquels il serait plus politique d'ôter, par ces grands exemples, une partie de leur autorité sur les esprits, fpie de l'augmenter en prouvant, par ces ménagements même, combien ils ont su inspirer de crainte.
Voltaire songeait cependant à conjurer l'orage, à se préparer les moyens d'y dérober sa tète : il dimi-
VIE DE VOLTAIRF. 13,5
nua sa maison , s'assura de fonds disponibles avec lesquels il pouvait s'établir dans une nouvelle retraite. Tel avait toujours été son but secret dans ses arrangements de fortune. Pour lui faire éprouver le besoin et lui ravir son indépendance, il aurait fallu une conjuration entre les puissances de l'Europe. Il avait parmi ses débiteurs des princes et des grands qui ne payaient pas avec exactitude; mais il avait calculé les degrés de la corruption humaine, et il savait que ces mêmes hommes, peu délicats en affaires, sauraient trouvei- de quoi le payer dans le moment d'une persécution où leur négligence les rendrait l'objet de l'horreur et du mépiis de l'Europe indignée.
Cette persécution païut un moment prête à se déclarer. Ferney est situé dans le diocèse de Genève, dont i'évêque titulaire siège dans la petite ville d'Annecy. François de Sales, qu'on a mis au ran^ des saints, ayant eu cet évéché, l'on avait imaginé que, pour ne pas scandaliser les hérétiques dans leur métropole, il ne fallait plus C(Hifier cette place qu'cà un homme à qui l'on ne pût reprocher l'orgueil, le luxe, la mollesse, dont les protestants accusent les prélats catholiques. Mais, depuis longtemps, il était difficile de trouver des saints qui, avec de l'esprit ou de la naissance, daignassent se contenter d'un petit siège. Celui (jui occupait le siège d'Annecy en 1767 était un homme du peuple , élevé dans' un séminaire de Paris , 011 il ne s'était distingué que par des mœurs austères, une dévotion minutieuse et un fanatisme imbécile. Il écrivit au comte de Saint-
Florentin pour l'engager à faire sortir de son diocèse, et par conséquent du royaume, Voltaire, qui faisait alors élever une église à ses frais, et répandait l'abondance dans un pays que la persécution contre les protestants avait dépeuplé. Mais l'évêque prétendait que le seigneur de Ferney avait fait dans l'église, îiprès la messe, une exhortation morale contre le vol, et que les ouvriers employés par lui à construire celte église n'avaient pas déplacé une vieille croix avec assez de respect; motifs bien graves pour chasser de sa patrie un vieillard qui en était la gloire, et l'arracher d'un asile où l'Europe s'empressait de lui apporter le tribut de son admiration. Le ministre n'eùt-il fait que peser les noms et l'existence politique, ne pouvait être tenté de plaireà l'évêque; mais il avertit Voltaire de se mettre à l'abri de ces délations, que l'union de l'évêque d'Annecy avec des prélats français plus accrédités pouvait rendre dangereuses.
C'est alors qu'il imagina de faire une communion solennelle , qui fut suivie d'une protestation publique de son respect pour l'Église , et de son mépris pour les calomniateurs : démarche inutile, qui annonçait plus de faiblesse (pie de politique, et que le plaisir de forcer son curé à l'administrer par la crainte des juges séculiers, et de diie juridiquement des injures à l'évêque d'Annecy, ne peut excuser aux yeux de l'homme libre et ferme qui pèse de sangfroid les droits delà vérité, et ce([u'exige la prudence lorsque des lois contraires à la justice naturelle rendent la vérité dangereuse et la [)rudence nécessaire.
Les prêtres perdirent le petit avantage qu'ils au-
raient pu tirer de cette scène singulièie, en falsifiant la déclaration que Voltaire avait donnée.
Il n'avait plus alors sa retraite auprès de Genève. Il s'était lié à son arrivée avec les familles qui, par leur éducation, leurs opinions, leurs goûts et leur foitune, étaient plus rapprochées de lui; et ces familles avaient alors le projet d'établir une espèce d'aristocratie. Dans une ville sans territoire, où la force des citoyens peut se réunir avec autant de facilité et de promptitude que celle du gouvernement, un tel projet eût été absurde, si les citoyens riches n'avaient eu l'espérance d'employer en leur faveur une influence étran£(ère.
**Les cabinets de Versailles et de Turin furent aisémentséduils. Le sénat de Berne, intéressé à éloigner des yeux de ses sujets le spectacle de l'égalité républicaine , a pour politique constante de protéger autour de lui toutes les entreprises aristocratiques; et partout, dans la Suisse, les magistrats oppresseurs sont sûrs de trouver en lui un protecteur ardent et fidèle : ainsi le misérable orgueil d'obtenir dans une petite ville une autorité odieuse, et d'être haï sans être respecté, priva les citoyens de Genève de leur liberté, et la république de son indépendance. Les chefs du parti populaire employèrent l'arme du fanatisme, parce qu'ils avaient assez lu pour savoir quelle influence la religion avait eue autrefois dans les dissensions politiques, et qu'ils ne connaissaient pas assez leur siècle pour sentir jusqu'à quel point la raison, aidée du ridicule, avait émoussé celte arme jadis si dangereuse.
On parla donc de remettre en vigueur les lois (jui défendaient aux catlioliques d'avoir du bien dans le territoire genevois; on reprocha aux magistrats leurs liaisons avec Voltaire , qui avait osé s'élever contre l'assassinat barbare de Servet, commandé au nom de Dieu par Calvin aux lâches et superstitieux sénateurs de Genève. Voltaire fut obligé de renoncer à sa maison des Délices.
Bientôt après, Rousseau établit dans Emile des principes qui révélaient aux citoyens de Genève toute l'étendue de leurs droits, et qui les appuyaient sur des vérités simples que tous les hommes pouvaient sentir, que tous devaient adopter. Les aristocrates voulurent l'en punir. Mais ils avaient besoifi d'un prétexte; ils prirent celui de la religion, et se réunirent aux prêtres, qui, dans tous les pays, indifférents à la forme de la constitution et à la liberté des hommes, promettent les secours du ciel au parti qui favorise le plus leur intolérance, et deviennent, suivant leurs intérêts, tantôt les appuis de la tyrannie d'un prince persécuteur ou d'un sénat superstitieux, tantôt les défenseurs de la liberté d'un peuple fanatique.
Exposé alternativement aux attaques des deux partis, Voltaire garda la neutralité; mais il resta fidèle à sa haine pour les oppresseurs. Il favorisait la cause du peuple contre les magistrats, et celle des natifs contre les citoyens; car ces natifs, condamnés à ne jamais partager le droit de cité, se trouvaient plus malheureux depuis que les citoyens, plus instruits des principes du droit politique, mais moins
éclairés sur le droit naturel, se regardaient comme des souverains, dont les natifs n'étaient que des sujets qu'ils se croyaient en droit de soumettre à cette même autorité arbitraire à laquelle ils trouvaient leurs magistrats si coupables de prétendre.
Voltaire fit donc un poëme où il répandit le ridicule sur tous les partis, et auquel on ne peut reprocher que des vers contre Rousseau , dictés par une colère dont la justice des motifs qui l'inspiraient ne peut excuser ni l'excès, ni les expressions. Mais lorsque, dans un tumulte, les citoyens eurent tué quelques natifs, il s'empressa de recueillir à Fernev les familles que ces troubles foicèrent d'abandonner Genève; et dans le moment où la banqueroute de l'abbé Terray , qui n'avait pas même l'excuse de la nécessité, et qui ne servit qu'à faciliter des dépenses honteuses, venait de lui enlever une partie de sa fortune, on le vit donner des secours à ceux qui n'avaient pas de ressources, bâtir pour les autres des maisons qu'il leur vendit à bas prix et en rentes viagères, en même temps qu'il sollicitait pour eux la bienfaisance du gouvernement, qu'il employait son crédit auprès des souverains, des ministres des grands de toutes les nations, pour procurer du débit à cette manufacture naissante d'horlogerie, qui fut bientôt connue de toute l'Europe.
Cependant le gouvernement s'occupait d'ouvrir aux Genevois un asile à Versoy , sur les bords du lac. T.à devait s'établir une ville où l'industrie et le commerce seraient libres, où un temple protestant s'élèverait vis-à-vis d'une église catholique. Voltaire
]3o VIE DE VOLTA.IRE.
avait fait adopter ce plan, mais le ministre n'eut pas le crédit d'obtenir une loi de lilierté religieuse; uno tolérance secrète, bornée au temps de son ministère, était tout ce qu'il pouvait offrir; et Versoy ne pul exister.
L'amiée \']']\ fut une des époques les plus difficiles de la vie de Voltaire. Le chancelier Maupeou elle duc d'Aiguillon, tous deux objets de la baine des parlements, se trouvaient forcés de les attaquer pour n'en être pas la victime. L'un ne pouvait s'élever au ministère, l'autre s'y conserver, sans la disgrâce du duc deChoiseul. Réunis à madame Dubarry, que ce ministre avait eu l'imprudence de s'aliéner sans retour, ils persuadèrent au roi que son autorité méconnue ne pouvait se relever; que l'État, sans cesse agité depuis la paix parles querelles parlementaires, ne pouvait reprendre sa tranquillité, si, par un acte de vigueur, on ne marquait, aux prétentions des corps de magistrature, une limite qu'ils n'osassent plus franchir; si l'on ne fixait un terme au delà duquel ils n'osassent plus opposer de résistance à la volonté royale.
Le duc de Choiseul ne pouvait s'unir à ce projet sans perdre cette opinion publique longtemps déclarée contre lui, alors son unique appui, et cet avilissement forcé ne lui eût pas fait regagner la confiance du monar(|ue, qui s'éloignait de lui. Il était donc vraisemblable que ses liaisons avec les parlements achèveraient de la lui faire perdic , et qu'il serait aisé de persuader, ou que son existence dans le ministère était le plus grand obstacle au succès des
ME DE VOLTAIRE. l3l
nouvelles mesures du gouvernement , ou qu'il cherchait à faire naître la guerre pour se conserver dans sa place malgré la volonté du roi.
L'attacjue contre les parlements fut dirigée avec la même adresse. Tout ce qui pouvait intéresser la nation fut écarté. Le roi ne paraissait revendiquer que la plénitude du pouvoir législatif, pouvoir que la doctrine de la nécessité d'un enregistrement libre transférait, non à la nation, mais aux parlements; et il était aisé de voir que ce pouvoir, réuni à la puissance judiciaire la pkis étendue, partagé entre douze tribunaux perpétuels, tendait à établii- en France une aristocratie tyran nique plus dangereuse que la monarchie, pour la sûreté, la liberté, la propriété des citoyens. On pouvait donc compter sur le suffrage des hommes éclairés, sur celui des gens de lettres que le parlement de Paris avait également blessés par la persécution et par le mépris, par son attachement aux piéjugés, et par son obstination à rejeter toute lumière nouvelle.
Mais il est plus aisé de former avec adresse une intrigue politique, que d'exécuter avec sagesse un plan de réfornie. Plus les principes que l'autorité voulait établir effrayaient la liberté, plus elle devait montrer d'indulgence et de douceur envers les paiticuliers; et l'on porta les rigueurs de détail jusqu'à un raffinement puéril. Un monarque parait dui-, si, dans les punitions qu'il inflige, il ne respecte pas jusqu'au scrupule tout ce qui intéresse la santé, l'aisance, et même la sensibilité naturelle de ceux qu'il punit; el , dans celle occasion, tous les égards
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étaient négligés. On refusait à un fils la permission d'embrasser son père mourant; on retenait un homme dans un lieu insalubre , où il ne pouvait appeler sa famille sans l'exposer à partager ses dangers; un malade obtenait avec peine la liberté de chercher dans la capitale des secours qu'elle seule peut offrir. Un gouvernement absolu, s'il montre de la crainte, annonce ou la défiance de ses forces , ou l'incertitude du monarque, ou l'instabilité des ministres, et par là il encourage à la résistance. Et l'on montrait cette crainte en faisant dépendre le retour des exilés d'un consentement inutile dans l'opinion de ceux même qui l'exigeaient.
Une opération salutaire ne change point de nature, si elle est exécutée avec dureté; mais alors l'homme honnête et éclairé qui l'approuve , s'il se croit obligé de la défendre, ne la défend qu'à regret; son âme révoltée n'a plus ni zèle , ni chaleur pour un parti que ses chefs déshonorent. Ceux qui manquent de lumières passent, de la haine pour le ministre, à l'aversion des mesures qu'il soutient par l'oppression ; et la voix publique condamne ce que, laissée à elle-même, elle eût peut-être approuvé.
Le grand nombre des magistrats que cette révolution privait de leur état, le mérite et les vertus de ([uelques-uns, la foule des ministres subalternes de la justice liés à leur sort par honneur et par intérêt, ce penchant naturel qui porte les hommes à s'unir à la cause des persécutés, la haine non moins naturelle pour le pouvoir : tout devait à la fois rendre odieuses les opérations du ministère, et lui susciter
des obstacles, lorsque, forcé de remplacer les tribunaux qu'il voulait détruire, la force devenait inutile, et la confiance nécessaire.
Cependant la barbarie des lois criminelles, les vices révoltants des lois civiles, offraient aux auteurs de la révolution un moyen sûr de regagner l'opinion, et de donner à ceux qui consentiraient à remplacer les parlements, une excuse que l'honneur et le patriotisme auraient pu avouer hautement. Les ministres dédaignèrent ce moyen. Le parlement s'était rendu odieux à tous les hommes éclairés , par les obstacles qu'il opposait à la liberté d'écrire, par son fanatisme, dont le supplice récent du chevalier de la Barre était un exemple aux yeux de l'Europe entière. Mais, irrité des libelles publiés contre lui, effrayé des ouvrages où l'on attaquait ses principes, jaloux enfin de se faire un appui du clergé, le chancelier se plut à charger de nouvelles chaînes la liberté d'imprimer. La mémoire de la Barre ne fut pas réhabilitée; son ami ne put obtenir une révision qui eût couvert d'opprobre ceux à qui le chef de la justice était pourtant si intéressé à ravir la faveur publique. La procédure criminelle subsista dans toute son horreur; et cependant huit jours auraient suffi pour rédiger une loi qui aurait supprimé la peine de mort, si cruellement prodiguée, aboli toute espèce de torture, proscrit les supplices cruels; qui aurait exigé une grande pluralité pour condamner, admis un certain nombre de récusations sans motif, accordé aux accusés le secours d'un conseil ; qui, enfin, leur aurait assuré la faculté de connaître et
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d'examiner tous les actes de la procédiiie, le dmil de piésenter des témoins, de faiie entendre des faits justificatifs. La nation, l'Europe entière auraient applaudi; les magistrats dépossédés n'auraient plus été que les ennemis de ces innovations salutaires; et leur chute, que l'époque où le souverain aurait recouvré la liberté de se livrer à ses vues de justice et d'humanité. A la vérité, la vénalité des charges fut supprimée; mais les juges étant toujours nommés par la cour, on ne vit dans ce changement que la facilité de placer dans les tribunaux des hommes sans fortune et plus faciles à séduire.
On diminua les ressorts les plus étendus, mais on n'érigea pas en parlements ces nouvelles cours; on ne leur accorda point l'enregistrement, et par là on mit entre elles et les anciens tribunaux une différence, présage de leur destruction; enfin, on supprima les épices des juges, remplacées par des appointements fixes, seule opération que la raison pût approuver tout entière.
Ceux qui conduisaient cette révolution parvinrent cependant à la consommer, malgré une réclamation presque générale. Le duc de Choiseul, accusé de fomentei- en secret la résistance un peu incertaine du parlement de Paris, et d'avoir retardé la conclusion d'une pacification entre l'Angleterre et l'Espagne, fut exilé dans ses terres. Le parlement, obligé de prentlre, par reconnaissance, le parti de la fermeté, fut bientôt dispersé. Le duc d'Aiguillon devint ministie ; un nouveau tribunal remplaça le parlement. Quehiues parlements de province euient
le sort de celui de Paris; d'autres c<Misentireiil à rester, et sacrifièrent une partie de leurs membres. Tout se tut devant l'autorité , et il ne manqua au succès des ministres que l'opinion publique qu'ils bravaient, et qui, au bout de quelques années, eut le pouvoir de les détruire.
Voltaire haïssait le parlement de Paiis, et aimait le duc de Choiseul; il voyait dans l'un un ancien persécuteur que sa gloire avait aigri et n'avait pas désarmé; dans l'autre, un bienfaiteur et un appui. Il fut fidèle à la reconnaissance, et constant dans ses opinions. Dans toutes ses lettres, il exprime ses sentiments pour le duc de Choiseul avec franchise , avec énergie ; et il n'ignorait pas que ses lettres (grâce à l'infâme usage de violer la foi publique) étaient lues par les ennemis du ministre exilé. Un joli conte, intitulé Barmécide (i), est le seul monument durable de l'intérêt que cette disgrâce avait excité. L'injustice avec laquelle les amis ou les partisans du ministre l'accusèrent d'ingratitude, fut un des chagrins les plus vifs que Voltaire ait éprouvés. 11 le fut d'autant plus, que le ministre partagea cette injustice. En vain Voltaire tenta de le désabuser; il invoqua vainement les preuves qu'il donnait de son attachement et de ses regrets.
Je l'ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même,
écrivait-il dans sa douleur. Mais il ne fut pas entendu.
(i) L'épître àv. BenaUlaki h Caramouftéc. Voltaire, volume fl 'Hpîtres.
Les grands, les gens en place, oiU des intérêts, et rarement des opinions : combattre celle qui convient à leurs projets actuels, c'est, à leurs yeux, se déclarer contre eux. Cet attachement à la vérité, une des plus fortes passions des esprits élevés et des âmes indépendantes, n'est pour eux qu'un sentiment chimérique. Ils croient qu'un raisonneur, un philosophe, n'a, comme eux, que des opinions du moment, professe ce qu'il veut, parce qu'il ne tient fortement à rien, et doit, par conséquent, changer de principes, suivant les intérêts passagers de ses amis ou de ses bienfaiteurs. Ils le regardent comme un homme fait pour défendre la cause qu'ils ont embrassée, et non pour soutenir ses principes personnels; pour servir sous eux, et non pour juger de la justice de la guerre. Aussi le duc de Choiseul et ses amis paraissaient-ils croire que Voltaite aurait du, par respect pour lui, ou trahir ou cacher ses opinions sur des questions de droit public; anecdote curieuse, qui prouve à quel point l'orgueil de la grandeur ou de la naissance peut faire oublier l'indépendance natuielle de l'esprit humain, et l'inégalité des esprits et des talents , plus réelle que celle des rangs et des places.
Voltaire voyait avec plaisir la destruction de la vénalité, celle des épices, la diminution du ressort immense du parlement de Paris; abus qu'il combatlait par le raisonnement et le ridicule depuis plus de quarante années. Il préférait un seul maître à plusieurs, un souverain dont on ne peut craindre que les préjugés, à une troupe de despotes dont les pié-
jugés sont encore plus dangereux, mais dont on doit craindre de plus les intérêts et les petites passions, et qui, plus redoutables aux hommes ordinaires, le sont surtout à ceux dont les lumières les effrayent, et dont la gloire les irrite. 11 disait : J'ai les reins peu flexibles ; je consens à faire une révérence, mais cent de suite me fatiguent.
Il applaudit donc à ces changements; et parmi les hommes éclairés qui partageaient son opinion, il osa seul la manifester. Sans doute il ne pouvait se dissimuler avec quelle petitesse de moyens et de vues on avait laissé échapper cette occasion si heureuse de réformer la législation française, de rendre aux esprits la liberté , aux hommes leurs droits , de proscrire à la fois l'intolérance et la barbarie, de faire enfin de ce moment l'époque d'une révolution heureuse pour la nation, glorieuse pour le prince et ses ministres. Mais Voltaire était aussi trop pénétrant pour ne pas sentir que si les lois étaient les mêmes, les tribunaux étaient changés ; que si même ils avaient hérité de l'esprit de leurs prédécesseurs, ils n'avaient pu hériter de leur crédit, ni de leur audace; que la nouveauté, en leur ôtant ce respect aveugle du vulgair'j pour tout ce qui porte la rouille de l'antiquité, leur ôtait une grande partie de leur puissance; que l'opinion seule pouvait la leur rendre, et que, pour obtenir son suffrage, il ne leur restait plus d'autre moyen que d'écouter la raison et de s'unir aux ennemis des préjugés, aux amis de l'humanité.
L'appiobation que Voltaiie accorda aux opérations
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du chancelier Maupeou, fut du moins utile aux malheureux. S'il ne put obtenir justice pour la mémoire de l'infortuné la Barre; s'il ne put rendre le jeune d'Étallonde à sa patrie; si un ménagement pusillanime pour le clergé l'emporta dans le ministre sur l'intérêt de sa gloire, du moins Voltaire eut le bonheur de sauver la femme de Montbailli. Cet infortuné, faussement accusé d'un parricide, avait péri sur la roue; sa femme était condamnée à la mort : elle supposa une grossesse, et eut le bonheur d'obtenir un sursis.
Nos tiibunaux viennent de rejeter une loi sage qui, mettant entre le jugement et l'exécution un intervalle dont l'innocence peut profiter, eût prévenu presque toutes leurs injustices; et ils l'ont refusée avec une humeur qui suffit pour en prouver la nécessité (i). Les femmes seules, en se déclarant grosses, échappent au danger de ces exécutions précipitées. Dans l'espace de moins de vingt ans , ce moyen a sauvé la vie à trois personnes innocentes, sur lesquelles des circonstances particulières ont attiré la curiosité publi(|ue : autre preuve de l'utilité de cette loi, à laquelle un orgueil barbare peut seul s'opposer, et qui doit subsister jusqu'au temps où l'expérience aura prouvé que la législation nouvelle
(i) Il est juste d'observer que tous les magistrats n'ont pas cette haute idée de leurs droits, cet amour du pouvoir. L'un d'eux vient de mériter l'estime et la vénération de tous les citoyens, en prononçant, dans le parlement de Paris, ces paroles remarquables : Les citoyens seuls ont des droits ; les magistrats y comme mngiitrats , ri ont que des devoirs.
(qui sans doute va bientôt remplacer l'ancienne) n'expose l'innocence à aucun danger.
On revit le procès de la femme Montbailli ; le conseil d'Artois, qui l'avait condamnée, la déclara innocente; et plus noble ou moins orgueilleux que le parlement de Toulouse, il pleura sur le malheur irréparable d'avoir fait périr un innocent; il s'imposa lui-même le devoir d'assurer des jours paisibles à l'infortunée dont il avait détruit le bonheur (i).
Si Voltaire n'avait montré son zèle que contre des injustices liées à des événements publics, ou à la cause de la tolérance, on eût pu l'accuser de vanité; mais ce zèle fut le même pour cette cause obscure à laquelle son nom seul a donné de l'éclat.
C'est ainsi qu'on a vu depuis un magistrat (2), enlevé trop tôt à ses amis et aux malheureux, intéresser l'Europe à la cause de trois paysans de Champagne, et obtenir, par son éloquence et par la persécution , une gloire brillante et durable pour prix d'un zèle que le sentiment de l'humanité, Tamour de la justice avaient seuls inspiré. Les hommes incapables de ces actions ne manquent jamais de les attribuer au désir de la renommée; ils ignorent quelles angoisses le spectacle d'une injustice fait éprouver à une âme lière et sensible, à quel point il tourmente la mémoire et la pensée , combien il fait sentir le besoin impérieux de prévenir ou de réparer le crime; ils
(1) Voyez la Méprise d'Jrras, 1771 : Politique et Législation, t. II, p. 355 cl suiv.
(•/} M. Unpaly.
l4o VIE DE VOLTAIRE.
ne connaissent point ce trouble, cette horreur involontaire qu'excite dans tous les sens la vue, l'idée seule d'un oppresseur triomphant ou impuni; et l'on doit plaindre ceux qui ont pu croire que l'auteur à'Jlzire et de BriUus avait besoin de la gloire d'une bonne action pour défendre l'innocence et s'élever contre la tyrannie.
Une nouvelle occasion de venger l'humanité outragée s'offrit à lui. La servitude, solennellement abolie en France par Louis le Hutin, subsistait encore, sous Louis XV, dans plusieurs provinces. En vain avait-on , plus d'une fois, formé le projet de l'abolir. L'avarice et l'orgueil avaient opposé à la justice une résistance qui avait fatigué la paresse du gouvernement. Les tribunaux supérieurs, composés de nobles, favorisaient les prétentions des seigneurs.
Ce fléau affligeait la Franche-Comté, et particulièrement le territoire du couvent de Saint-Claude. Ces moines, sécularisés en i ^4^ , ne devaient qu'à des titres faux la plupart de leurs droits de mainmorte, et les exerçaient avec une rigueur qui réduisait à la misère un peuple sauvage, mais bon et industrieux. A la mort de chaque habitant, si ses enfants n'avaient pas constamment habité la maison paternelle , le fruit de ses travaux appartenait aux moines. Les enfants, la veuve, sans meubles, sanshabits, sans domicile , passaient du sein d'une vie laborieuse et paisible, à toutes les horreurs de la mendicité. Un étranger mourait-il après un an de séjour sur cette terre frappée de l'anathème féodal , son bien appartenait encore aux moines. Une fille n'héritait pas de son
VIF DE VOLTAIRF. 1 f^ \
père, si on pouvait prouver qu'elle eût passé la nuit de ses noces hors de la maison paternelle.
Ce peuple souffrait, sans oser se plaindre, et voyait, avec une douleur muette, passer aux mains des moines, ses épargnes, qui auraient dû fournir à l'industrie et à la culture des capitaux utiles. Heureusement la construction d'une grande route ouvrit une communication entre eux et les cantons voisins. Ils apprirent qu'au pied du Mont -Jura existait un homme dont la voix intrépide avait plus d'une fois fait retentir les plaintes de l'opprimé jusque dans le palais des rois, et dont le nom seul faisait pâlir la tyrannie sacerdotale. Ils lui peignirent leurs maux, et ils eurent un appui.
La France, l'Europe entière connurent les usurpations et la dureté de ces prêtres hypocrites qui osaient se dire les disciples d'un Dieu humilié, et voulaient conserver des esclaves. Mais après plusieurs années de sollicitations, on ne put obtenir du timide successeur de M. de Maupeou , un arrêt du conseil qui proscrivît cette lâche violation des droits de l'humanité; il n'osa, par ménagement pour le parlement de Besançon, soustraire à son jugement une cause qui ne pouvait être regardée comme un procès ordinaire, sans reconnaître honteusement la légitimité de la servitude. Les serfs de Saint-Claude furent renvoyés devant un tribunal dont les membres , seigneurs de terres où la servitude est établie, se firent un plaisir barbare de resserrer leurs fers; et ces fers subsistent encore.
Ils ont seulement obtenu, en 1778, de pouvoir,
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en abandonnant leur patrie et leurs chaumières, se souslraiie à l'empire monacal. Mais un autre article de cette même loi a plus que compensé ce bienfait si faible pour des infortunés , que la pauvreté plus que la loi attache à leur terre natale. C'est dans ce même édit que le souverain a donné, pour la première fois , le nom et le caractère sacré de propriété à des droits odieux, regardés, même au milieu de l'ignorance et de la barbarie du treizième siècle, comme des usurpations que ni le temps, ni les tities ne pouvaient rendre légitimes; et un ministre hypocrite a fait dépendre la liberté de l'esclave, non de la justice des lois, mais de la volonté de ses tyrans.
Qui croirait, en lisant ces détails, que c'est ici la vie d'un grand poëte, d'un écrivain fécond et infatigable? Nous avons oublié sa gloire littéraire, comme il l'avait oubliée lui-même. Il semblait n'en plus connaître qu'une seule, celle de venger l'humanité, et d'arracher des victimes à l'oppression.
Cependant son génie, incapable de souffrir le repos, s'exerçait dans tous les genres qu'il avait embrassés , et même osait en essayer de nouveaux. Il imprimait des tragédies auxquelles on peut sans doute reprocher de la faiblesse, et qui ne pouvaient plus arracher les applaudissements d'un parterre que lui-même avait rendu si difficile , mais où l'homme de lettres peut admirer de beaux vers, et des idées philosophiques et profondes, tandis que le jeune homme qui se destine au théâtre, peut encore y étudier les secrets de son art ; des contes où ce genre, borné jus(pi'alois à présenter des images volnp-
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tueuses OU plaisantes qui amusent rimagination, ou léveillent la gaieté, pril un caractère plus pliilosopbique, et devint, comme Fapologue, une école de morale et de raison; des épîtres où, si on les compare à ses premiers ouvrages, l'on trouve moins de correction, un ton moins soutenu et une poésie moins brillante, mais aussi plus de simplicité et de variété, une philosophie plus usuelle et plus libre, un plus grand nombre de ces traits d'un sens profond que produit l'expérience de la vie; des satires, enfin, où les préjugés et leurs protecteurs sont livrés au ridicule sous mille formes piquantes.
En même temps il donnait, dans sa philosophie de l'histoire, des leçons aux historiens, en bravant la haine des pédants, dont il dévoilait la stupide crédulité, et l'envieuse admiration pour les temps antiques. 11 perfectionnait son Essai sur les mœurs et r esprit des Nations , son Siècle de Louis XIV, et y ajoutait V Histoire du siècle de Louis XV, histoire incomplète, mais exacte, la seule où l'on puisse prendre une idée des événements de ce règne, et où l'on trouve toute la vérité qu'on peut espérer dans une histoire contemporaine , qui ne doit être ni une dénonciation, ni un libelle.
Des nouveaux romans, des ouvrages ou sérieux ou plaisants, inspirés par les circonstances, n'ajoutaient pas à sa gloire, mais continuaient à la rendie toujours présente, soutenaient l'intérêt de ses partisans, et humiliaient cette foule d'ennemis seciets qui, pour se refuser à l'admiration que l'Europe leuicommandait, prenaient le masque de l'austérité.
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Enfin, il entreprit de rassembler, sous la forme de dictionnaire , toutes les idées, toutes les vues qui s'offraient à lui, sur les divers objets de ses réflexions, c'est-à-dire, sur l'universalité presque entière des connaissances humaines. Dans ce recueil, intitulé modestement : Questions à des amateurs, sur l'Encyclopédie, il parle tour à tour de théologie et de grammaire, de physique et de littérature; il discute tantôt des points d'antiquité, tantôt des questions de politique, de législation , de droit public : son style , toujours animé et piquant , répand sm^ ces objets divers un charme dont jusqu'ici lui seul a connu le secret , et qui naît surtout de l'abandon avec lequel , cédant à son premier mouvement, proportionnant son style moins à son sujet qu'à la disposition actuelle de son esprit, tantôt il répand le ridicule sur des objets qui semblent ne pouvoir inspirer que l'horreur; et, bientôt après, entraîné par l'énergie et la sensibilité de son âme, il tonne avec force contre les abus dont il vient de plaisanter. Ailleurs , il s'ilrite contre le mauvais goût, s'aperçoit bientôt que son indignation doit être réservée pour de plus grands intérêts, et finit par rire de sa propre colère. Quelquefois il interrompt une discussion de morale ou de politique par une observation de littérature, et au milieu d'une leçon de goût, il laisse échapper quelques maximes d'une philosophie profonde, ou s'arrête, pour livrer au fanatisme ou à la tyrannie une attaque terrible ou soudaine.
L'intérêt constant cpie prit Voltaire au succès de la Russie contre les Turcs, mérite d'être remarqué.
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Comblé des bontés de l'impératrice, sans doute la reconnaissance animait son zèle; mais on se tromperait, si on imaginait qu'elle en fut l'unique cause. Supérieur à ces politiques de comptoir qui prennent l'intérêt de quelques marchands connus dans les bureaux, pour l'intérêt du commerce, et l'intérêt du commerce pour l'intérêt du genre humain ; non moins supéiieur à ces vaines idées d'équilibre de l'Europe, si chères aux compilateurs politiques, il voyait dans la destruction de l'empire turc, des millions d'hommes assurés du moins d'éviter, sous le despotisme d'un souverain, le despotisme insupportable d'un peuple; il voyait renvoyer dans les climats infortunés qui les ont vues naître, ces mœurs tyranniques de l'Orient, qui condamnent un sexe entier à un honteux esclavage. D'immenses contrées, placées sous un beau ciel, destinées parla nature à se couvrir des productions les plus utiles à l'homme , auraient été rendues à l'industrie de leurs habitants; ces pays, les premiers où l'homme ait eu du génie, auraient vu renaître dans leur sein les arts, dont ils ont donné les modèles les plus parfaits, les sciences dont ils ont posé les fondements.
Sans doute les spéculations routinières de quelques marchands auraient été dérangées, leurs profits auraient diminué; mais le bien-être réel de tous les peuples aurait augmenté, parce qu'on ne peut étendre sur le globe l'espace où fleurit la culture, où le commerce est sûr, où l'industrie est active, sans augmenter pour tous les hommes la masse desjouissancesetdes ressources. Pour(juoi voudrait-on (ju'nn IV. ,0
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philosophe préférât la richesse de quelques nations à la hherté d'un peuple entier, le commerce de quelques villes, au progrès de la culture et des aits dans un grand emj)ire? Loin de nous ces vils calculateurs qui veulent ici tenir la Grèce dans les fers des Turcs; là, enlever des hommes, les vendre comme de vils troupeaux, les ohliger, à force de coups, à servir leur insatiahle avarice, et qui calculent gravement . les prétendus millions cpie rapportent ces outrages
à la nature !
Que partout les hommes soient libres, que chaque pays jouisse des avantages que lui a donnés la nature ! Voilà ce que demande l'intérêt commun de tous les peuples , de ceux qui reprendraient leurs droits, comme de ceux où quelques individus, et non la nation , ont profité du malheur d'autrui. Qu'importe, auprès de ces grands objets, et des biens éternels qui naîtraient de cette grande révolution , la ruine de quelques hommes avides qui avaient fondé leur fortune sur les larmes et le sang de leurs semblables !
Voilà ce que devait penser Voltaire, voilà ce que pensait M. Turgot.
On a parlé de l'injustice d'une guerre contre les Turcs. Peut-on être injuste envers une horde de brigands qui tiennent dans les fers un peuple esclave, à qui leur avide férocité prodigue les outrages? Qu'ils rentrent dans ces déserts dont la faiblesse de l'Europe leur a permis de sortir, puiscpie dans leur brutal orgueil ils ont continué à former une race de tvrans, et qu'enfin la patrie de ceux à qui nous de-
VOUS nos lumières, nos arls, nos vérins même, cesse d'être dt'slionorêe par la présence d'un peuple qui unit les vices infâmes de la mollesse à la férocité des peuples sauvages! Vous craignez pour la balance de l'Europe! comme si ces conquêtes ne devaient pas diminuer la force des conquérants, au lieu de l'augmenter; comme si l'Asie ne devait pas longtemps offrir à des ambitieux une proie facile qui les dégoûterait des conquêtes hasardeuses qu'ils pourraient tenter en Europe! Ce n'est point la politique des princes, ce sont les lumières des peuples civilisés qui garantiront à jamais l'Europe des invasions; et plus la civilisation s'étendra sur la terre, plus on en verra disparaître la guerre et les conquêtes , comme l'esclavage et la misère,
Louis XV mourut. Ce prince, qui depuis longtemps bravait, dans sa conduite, les préceptes de la morale chrétienne , ne s'était cependant jamais élevé au-dessus des terreurs religieuses. Les menaces de la religion revenaient l'effrayer à l'apparence du moindre danger ; mais il croyait qu'une promesse de continence , si facile à faire sur un lit de mort , et quelques paroles d'un prêtre , pouvaient expier les fautes d'un règne de soixante ans. Plus timide encore que superstitieux, accoutumé par le cardinal de Fleury à regarder la liberté de penser comme une cause de trouble dans les Étals, ou du moins d'embarras pour les gouvernements, ce fut malgré lui que, sous son règne, la raison humaine lit en France des progrès rapides. Celui (|ui y travaillait avec le plus d'éclat et de succès était devenu l'objet de sa
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liaine. Cependant 11 respeclail en lui la ^^knve de la France, et ne voyait pas sans orgueil l'admiration de l'Europe placer un de ses sujets au premier rang des hommes illustres. Sa mort ne changea rien au sort de Voltaire , et M. de Maurepas joignait aux préjugés de Fleury une haine plus forte encore pour tout ce qui s'élevait au-dessus des hommes ordinaires.
Vohaire avait prodigué à Louis XV, jusqu'à son voyage en Prusse, des éloges exagérés, sans pouvoir le désarmer; il avait gardé un silence presque ahsolu depuis celte époque, où les malheurs et les fautes de ce règne auraient rendu ses louanges avilissantes. Il osa être juste envers lui après sa mort, dans l'instant où la nation presque entière semblait se plaire à déchirer sa mémoire; et on a remarqué que les philosophes, qu'il ne protégea jamais, furent alors les seuls (pii montrassent quelque impartialité, tandis que des prêtres chargés de ses bienfaits insultaient à ses faiblesses.
Le nouveau règne offrit bientôt à Voltaire des espérances qu'il n'avait osé former. M.Turgot fut appelé au ministère. Voltaire connaissait ce génie vaste et profond, qui, dans tous les genres de connaissances, s'était créé des principes sûrs et précis auxquels il avait attaché toutes ses opinions, d'après lesquelles il dirigeait toute sa conduite, gloire (|u'aucun autre homme d'État n'a mérité de partager avec lui. Il savait (ju à une âme passionnée pour la vérité et pour le bonheur des hommes, M.Turgot unissait un courage supérieur à toutes les craintes, une gran-
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(ieur de caractère au-dessus de toules les dissimulations, qu'à ses yeux les plus grandes places n'étaient (|u'un moven d'exécutei- ses vues salutaires, et ne lui paraîtraient plus qu'un vil esclavage, s'il perdait cette espérance. Enfin , il savait qu'affranchi de tous les préjugés, et haïssant en eux les ennemis les plus dangereux du genre humain, M. ïuigot regardait la liberté de penser et d'imprimer comme un droit de chaque citoyen , un dioit des nations entières, dont les progrès de la raison peuvent seuls appuyer le bonheur sur une base inébranlable.
Voltaire vit dans la nomination de M. Turgot l'aurore du règne de cette raison si longtemps méconnue, plus longtemps persécutée; il osa espérer la chute rapide des préjugés, la destruction de cette politique lâche et tyrannique qui , pour flatter l'orgueil ou la paresse des gens en place, condamnait le peuple à riiumilialion et à la misèie.
Cependant ses tentatives en faveur des serfs du Mont-Jura furent inutiles, et il essaya vainement d'obtenir pour d'Élallonde , et pour la mémoire du chevalier de la Barre, cette justice éclatante que l'humanité et l'honneur national exigeaient également. Ces objets étaient étrangers au département des finances; et cette supériorité de lumières, de caractère et de vertu, que M. Tuigot ne pouvait cacher, lui avait fait de tous les autres ministres , de tous les intrigants subalternes, autant d'ennemis qui , n'ayant à combattre en lui ni ambition, ni projets persoiHiels, s'acharnaient contre tout ce (ju'ils croyaient d'accoid avec ses vues justes et bienfaisantes.
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On ne pouvait, d'ailleuis, rendre la liberté aux serfs du Mont-Jura, sans blesser le parlement de Besançon ; la révision du procès d'Abbeville eût humilié celui de Paris; et une politique maladroite avait réta!)li les anciens parlements, sans profiter de leur destruction et du peu de crédit de ceux qui les avaient remplacés, pour porter dans les lois et dans les tribunaux une réfoinie entière dont tous les hommes instruits sentaient la nécessité. Mais un mïnistère faible et ennemi des lumières n'osa ou ne voulut pas saisir cette occasion où le bien eût encore moins trouvé d'obstacles que dans l'instant si honteusement manqué par le chancelier Maupeou.
C'est ainsi que, par complaisance pour les préjugés des parlements, le ministère laissa perdre, pour la réforme de l'éducation , les avantages que lui offrait la destruction des jésuites. On n'avait même pris, en 1774, aucune précaution pour empêcher la renaissance des querelles qui, en 1770, avaient amené la destruction de la magistrature. On n'avait eu qu'un seul objet : l'avantage de s'assurer une reconnaissance personnelle qui donnât aux auteurs du changement un moyen d'employer utilement contre leurs rivaux de puissance , le crédit des corps dont le rétablissement était leur ouvrage.
Ainsi le seul avantage que Voltaire put obtenir du ministère de M.Turgot, fut de soustraire le petit pays de Gex à la tyrannie des fermes. Séparé de la France par des montagnes, ayaiit une communication facile avec Genève et la Suisse, celte malheureuse contrée ne pouvait être assujettie au régime fiscal , sans de-
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venir le théâtre d'une guerre éternelle entre les employés du fisc et les habitants, sans payer des frais de perception plus onéreux que la valeur même des impositions. Le peu d'importance de cette opération aurait dû la rendre facile. Cependant elle était depuis longtemps inutilement sollicitée par M. de Voltaire.
Une partie des provinces de la France ont échappé, par différentes causes, au joug de la ferme générale, ou ne l'ont porté qu'à moitié; mais les fermiers ont souvent avancé leurs limites , enveloppé dans leurs chaînes des cantons isolés, que des privilèges féodaux avaient longtemps défendus. Ils croyaient que leur dieu Terme , comme celui des Romains, ne devait reculer jamais, et que son premier pas en arrière serait le présage de la destruction de l'empire. Leur opposition ne pouvait balancer, auprès de M. Turgot, une opération juste et bienfaisante, qui, sans nuire au fisc, soulageait les citoyens, épargnait des injustices et des crimes, rappelait , dans un canton dévasté, la prospérité et la paix.
Le pays de Gex fut donc affranchi, moyennant une contribution de trente mille livres; et Voltaire put écrire à ses amis, en parodiant un vers de Mithsidate :
Et mes derniers regards ont vu fuir les commis.
Les édits de 1776 auraient augmenté le respect de Voltaire pour M. Turgot, si , d'avance, il n'avait pas senti son âme et connu son génie. Ce grand homme d'État avait vu f(ue, placé à la tête des finances dans un moment où, gêné par la masse de la dette, par les
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obstacles que les courtisans et le ministre prépondérant opj)osaient à toute grande réforme dans l'administration, à toute économie importante, il ne pouvait dimiiHier les impôts, et il voulut du moins soulager le peuple et dédonnnager les propriétaires , en leur rendant les droits dont un régime oppresseur les avait privés.
Les coi'vées, qui portaient la désolation dans les campagnes, qui forçaient le pauvre à travailler sans salaire, et enlevaient à l'agriculture les chevaux du laboureur, furent changées en un impôt payé par les seuls propriétaires. Dans toutes les villes, de ridicules corporations faisaient acheter à une partie de leurs habitants le droit de travailler; ceux qui subsistaient par leur industrie ou par le commerce étaient obligés de vivre sous la servitude d'un certain nombre de privilégiés, ou de leur payer un tribut. Cette institution absurde disparut, et le droit de faire un usage libre de leurs bras ou de leur temps fut restitué aux citoyens.
La liberté du commerce des grains, celle du commerce des vins, l'une gênée par des privilèges populaires, l'autre par des privilèges tyranniques, extorcpiés par quelques villes, fut rendue aux propriétaires; et ces lois sages devaient accélérer les progrès de la culture , et multiplier les richesses nationales en assurant la subsistance du peuple.
Mais ces édits b'.enfaiteuis fuient le signal de la perle du ministre (pii avait osé les concevoir. On souleva contre eux les parlements inléiessés à maintenir les jurandes , source féconde de piocès lucratifs ;
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non moins attachés au régime réglementaire, qui était pour eux un moyen d'agiter l'esprit du peuple; irrités de voij- poiter sur les propriétaiies riches le ùivdeau de la construction des chemins, sans espérer qu'une lâche condescendance continuât dalléger pour eux le poids des subsides , et suitout effiayés de la prépondérance que semblait acquérir un ministre dont l'esprit populaire les menaçait de la chute de leur pouvoir.
Cette ligue servit l'intrigue des ennemis de M. Turgot ; et on vit alors combien la manière dont ils avaient rétabli les tribunaux, était utile à leurs desseins secrets et funeste à la nation. On apprit alors combien il est dangereux pour un ministre de vouloir le bien du peuple; et peut-être qu'en remontant à l'origine des événements, on trouverait que la chute même des ministres léellement coupables a eu pour cause le bien qu'ils ont voulu faire, et non le mal qu'ils ont fait.
Voltaire vit, dans le malheur de la France, la destruction des espérances qu'il avait conçues pour les progrès de la raison humaine. Il avait cru que l'intolérance, la superstition, les préjugés absurdes qui infectaient toutes les bianches de la législation , loutes les parties de l'administration, tous les états de la société, disparaîtraient devant un ministre ami delà justice, de la liberté et des lumières. Ceux qui l'ont accusé d'une basse flatterie, ceux qui lui ont reproché avec amertume l'usage qu'il a fait , trop souvent peut-être, de la louange pouiadoucir les hommes puissants, et les forcer à être humains cl justes,
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peuvent comparer ces louanges à celles qu'il donnait à M. Turgot , surtout à cette Épitre à un homme (ju'il lui adressa au moment de sa disgrâce : ils distingueront alors l'admiration sentie de ce qui n'est qu'un compliment, et ce qui vient de l'âme, de ce qui n'est qu'un jeu d'imagination; ils verront que Voltaiie n'a eu d'autre tort que d'avoir cru pouvoir traiter les gens en place comme les femmes. On prodigue à toutes à peu près les mêmes louanges et les mêmes protestations; et le ton seul distingue ce qu'on sent, de ce qu'on accorde à la galanterie.
Voltaire encensant les rois, les ministres, pour les attirer à la cause de la vérité , et Voltaire célébrant le génie et la vertu , n'a pas le même langage. Ne veut-il que louer, il prodigue les charmes de son imagination brillante, il multiplie ces idées ingénieuses qui lui sont si familières; mais rend-il un hommage avoué par son cœur, c'est son âme qui s'échappe, c'est sa raison profonde qui prononce. Dans son voyage à Paris , son admiration pour M. ïurgot perçait dans tous ses discours; c'était l'homme qu'il opposait à ceux qui se plaignaient à lui de la décadence
de notre siècle, c'était à lui que son âme accordait son respect. Je l'ai vu se précipiter sur ses mains, les arroser de ses larmes, les baiser malgré ses efforts, et s'écriant d'une voix entrecoupée de sanglots : Laissez-moi baiser celte main qui a sii^né le salut du peuple.
Depuis longtemps Voltaire désirait de revoir sa patrie et de jouir de sa gloire au milieu du même peuple témoin de ses premiers succès, et trop sou-
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vent complice de ses envieux. M. de Villette venait d'épouser à Ferney mademoiselle de Varicour, d'une famille noble du pays de Gex , que ses parents avaient confiée à madame Denis : Voltaire les suivit à Paris, séduit en partie par le désir de faire jouer devant lui la tragédie à'Irène qu'il venait d'achever. Le secret avait été gardé. La haine n'avait pas eu le temps de préparer ses poisons, et l'enthousiasme public ne lui permit pas de se montrer. Une foule d'hommes, de femmes de tous les rangs, de toutes les professions , à qui ses vers avaient fait verser de douces larmes, et qui avaient tant de fois admiié son génie sur la scène et dans ses ouvrages, qui lui devaient leur instruction, dont il avait guéri les préjugés, à qui il avait inspiré une partie de ce zèle contre le fanatisme, dont il était dévoré, brûlaient du désir de voir le grand homme qu'ils admiraient. La jalousie se tut devant une gloire qu'il était impossible d'atteindre , devant le bien qu'il avait fait aux hommes. Le ministère, l'orgueil épiscopal furent obligés de respecter l'idole de la nation. L'enthousiasme avait passé jusque dans le peuple; on s'arrêtait devant ses fenêtres; on y passait des heures entières, dans l'espérance de le voir un moment; sa voiture, forcée d'aller au pas , était entourée d'une foule nombreuse qui le bénissait et célébrait ses ouvrages.
L'Académie fi ançaise , cjui ne l'avait adopté (ju'à cinc|uante-deux ans, lui prodigua les honneurs, et le reçut moins comme un égal que comme le souverain de rem[)ire des lettres. Les enfants de ces courtisans oigueilleiix qui l'avaient vu avec indignation vivre
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tlans leur société sans bassesse, et (|iii se plaisaient à liumilier- en lui la supériorité de l'esprit et des talents, briguaient rbonneur de lui être présentés, et de pouvoir se vanter de l'avoir vu
C'était au théâtre où il avait régné si longtemps, qu'il devait attendre les plus giands honneurs. Il vint à la troisième représentation lV Irène ^ pièce faible, à la vérité, mais remplie de beautés, et où les rides de l'âge laissaient voir encore l'empreinte sacrée du génie. Lui seul attira les legards d'un peuple avide de démêler ses traits, de suivre ses mouvements , d'observer ses gestes. Son buste fut couronné sur le théâtre au milieu des applaudissements, des cris de joie, des larmes d'enthousiasme et d'attendrissement. 11 fut obligé, pour sortir, de percer la foule entassée sur son passage; faible, se soutenant à peine; les gaides (ju'on lui avaitdonnés pour l'aider lui étaient inutiles: a son approche on se relirait avec une lespeclueuse tendresse; chacun se disputait la gloire de l'avoir soutenu un moment sur l'escalier; chaque marche lui offrait un secours nouveau , et on ne souffrait pas que personne s'arrogeât le droit de le soutenir trop longtemps.
Les spectateurs le suivirent jusque dans son appartement : les cris de vù>c Voltaire ^ vive ta Henriade, vive Mahomet, vive la Pucelle , retentissaient autour de lui. On se précipitait à ses pieds, on baisait ses vêtements. Jamais homme n'a reçu des marques plus touchantes de l'admiration, de la tendresse publifjue; jamais le génie n'a été honoré par un hommage phis llalteui. C-e n'élait point à sa puissance,
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c'était au bien cjn'il avait fait que s'adressait cet hommage. Un grand poêle n'aurait eu que des applaudissements, les larmes coulaient sur le philosophe qui avait brisé les fers de la raison et vengé la cause de l'humanité.
L'àme sublime et passionnée de Voltaire fut attendrie de ces tributs de respect et de zèle. On veut me faire mourir de pldisir , disait-il; mais c'était le cri de la sensibilité , et non l'adresse de l'amour-propre. Au milieu des hommages de l'Académie française, il était frappé surtout de la possibilité d'y introduire une philosophie plus hardie. On me traite mieux que je ne mérite, me disait-il un jour. Savez-vous que je ne désespère point de faire proposer l'éloge de Colignj ?
Il s'occupait, pendant les représentations à' Irène, à revoir son Essai sur les mœurs et Vespril des Nations , et à y po!ter de nouveaux coups au fanatisme. Au milieu des acclamations du théâtre , il avait observé , avec un plaisir secret, que les vers les plus applaudis étaient ceux où il attaquait la superstition et les noms qu'elle a consacrés. C'était vers cet objet qu'il reportait tout ce qu'il lecevait d'hommages. Il voyait dans l'admiration générale, la preuve de l'empire qu'il avait exercé sur les esprits , de la chute des préjugés, qui était son ouvrage.
Paris possédait en même temps le célèbre Franklin (jui, dans un autre hésuisphère, avait été aussi l'apôtre de la philosophie et de la tolérance. Comme Voltaire, il avait souvent employé l'arme de la plaisanterie qui corrige la folie humaine, et apprend à en voir la perversité comme une folie plus funeste,
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mais digne aussi de pitié. Il avait honoré la pbilosopliie par le génie de la physique, comme Voltaire par celui de la poésie. Franklin achevait de délivier les vastes contrées de l'Amérique du joug de l'Europe et Voltaire de délivrer l'Europe du joug des anciennes théocraties de l'Asie. Franklin s'empressa de voir un homme dont la gloire occupait depuis longtemps les deux mondes : Voltaire, quoiqu'il eut perdu l'habitude de parler anglais, essaya de soutenir la conversation dans cette langue, puis bientôt reprenant la sienne : Je nai pu résister au désir de parler un moment la l an mie de M. Franklin.
Le philosophe américain lui présenta son petitfils, en demandant pour lui sa bénédiction : Godand Liberty (i), dit Voltaire, voilà la seule bénédiction qui convienne au petit-fils de M. Franklin. Ils se revirent à une séance publique de l'Académie des sciences; le public contemplait avec attendiissement, placés à côté l'un de l'autre, ces deux hommes nés dans des mondes différents, respectables par leur vieillesse, par leur gloire, par l'emploi de leur vie, et jouissant tous deux de l'influence qu'ils avaient exercée sur leur siècle. Ils s'embrassèrent au bruit des acclamations; on a dit que c'était Solon qui embrassait Sophocle. Mais le Sophocle français avait détruit l'erreur, et avancé le règne de la raison ; et le Solon de Philadelphie, appuyant sur la base inébranlable des droits des hommes, la constitution de son pays, n'avait point à craindre de voir, pendant sa
(i) Dieu et la Liberté.
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vie même, ses lois incertaines préparer des fers à son pays, et ouvrir la porte à la tyrannie.
L'âge n'avait point affaibli l'activité de Voltaire, et les transports de ses compatriotes semblaient la redoubler encore. Il avait formé le projet de réfuter tout ce que le duc de Saint-Simon , dans ses Mémoires encore secrets, avait accordé à la prévention et à la liaine, dans la crainte que ces Mémoires, auxquels la probité reconnue de l'auteur, son état, son titre decontemporain, pouvaient donner quelque autorité, ne parussent dans un temps oii personne ne fût assez voisin des événements pour défendre la vérité et confondre l'erreur.
En même temps il avait déterminé l'Académie française à faire son Dictionnaire sur un nouveau plan. Ce plan consistait à suivre l'iiistoire de chaque mol depuis l'époque où il avait paru dans la langue, de marquer les sens divers qu'il avait eus dans les différents siècles, les acceptions différentes qu'il avait reçues; d'employer, pour faire sentir ces différentes nuances, non des phrases faites au hasard, mais des exemples choisis dans les auteurs qui avaient eu le plus d'autorité. On aurait eu alors le véritable Dictionnaire littéraire et grammatical de la langue ; les étrangers, et même les Français, y auraient appris à en connaître toutes les finesses. ^
Ce Dictionnaire aurait offert aux gens de lettres une lecture instructive qui eût contribué à foi mer le goût, qui eût arrêté les progrès de la corruption. Chaque académicien devait se charger d'une lettre de l'alphabet. Voltaire avait pris l'A ; et pour exciter
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ses confrères, pour montrer coml)ien il était facile d'exécuter ce plan , il voulait en peu de mois terminer la paitie dont il s'était chargé.
Tant de travaux avaient épuisé ses forces. Un crachement de sang, causé par les efforts qu'il avait faits pendant les répétitions A' Irène, l'avait affaihli. Cependant l'activité de son âme suffisait à tout, et lui cachait sa faiblesse réelle. Enfin , privé du sommeil par l'effet de l'iiritation d'un travail trop continu, il voulut s'en assurer quelques heures pour être en état de faiie adoptei- à l'Académie, d'une manière irrévocable, le plan du Dictionnaire, contre lequel quelques objections s'étaient élevées; et il résolut de prendre de l'opium. Son esprit avait toute sa force; son âme, toute son impétuosité et toute sa mobilité naturelle; son caractère, toute son activité et toute sa gaieté, lorsqu'il prit le calmant qu'il crovait nécessaire. Ses amis l'avaient vu se livrer, dans la soirée même, à toute sa haine conlie les préjugés, l'exhaler avec éloquence, et bientôt après ne plus les envisager que du côté ridicule, s'en moquer avec cette grâce et ces rapprochements singuliers qui caractérisaient ses plaisanteries. Mais il prit de l'opium à plusieurs reprises, et se trompa sur les doses, vraisemblablement dans l'espèce d'ivresse (|ue les premières avaient produite. Le même accident lui était arrivé près de trente ans auparavant, et avait fait craindre pour sa vie. Celte fois, ses forces épuisées ne suffirent point pour combattre le poison. Depuis longtemps il souffrait des douleurs de vessie, el dans l'affaiblissement général de ses organes, celui
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qui déjà était affecté, contracta bientôt un vice incurable.
A. peine, dans le long intervalle entre cet accident funeste et sa mort, pouvait -il reprendre sa tête pendant quelques moments de suite, et sortir de la léthargie où il était plongé. C'est pendant un de ces intervalles qu'il écrivit au jeune comte de Lalli, déjà si célèbre par son courage, et qui depuis a mérité de l'être par son éloquence et son patriotisme, ces lignes, les dernières que sa main ait tracées, où il applaudissait à l'autorité royale dont la justice venait d'anéantir un des attentats du despotisme parlementaire. Enfin il expira le 3o de mai 1778.
Grâce aux progrès de la raison et au ridicule répandu sur la superstition, les habitants de Paris sont, tant qu'ils se portent bien, à l'abri de la tyrannie des prêtres; mais ils y retombent, dès qu'ils sont malades. L'arrivée de Voltaire avait allumé la colère des fanatiques, blessé l'orgueil des chefs de la hiérarchie ecclésiastique; mais en même temps elle avait inspiré à quelques prêtres l'idée de bâlir leur léputation et leur fortune sur la conversion de cet illustre ennemi. Sans doute ils ne se flattaient pas de le convaincre, mais ils espéraient le résoudre à dissimuler. Voltaire, qui désirait pouvoir rester à Paris, sans y être troublé parles délations sacerdotales, et qui, par une vieille habitude de sa jeunesse, croyait utile pouil'intérêt même des amis de la raison , que des scènes d'intolérance ne suivissent point ses derniers moments, envoya chercher dès sa première maladie un aumônier des Incurables, qui lui avait olFert ses ser- IV. H
iG'J», VIE DE VOLTAlRt;.
vices, et (|ui se vantail d'avoir léconcilié avec l'Eglise l'abbé de l'àttaignant, connu par des scandales d'un
autre genre
L'abbé Gaulbier confessa Voltaire, et reçut de lui une profession de foi, par la(juelle il déclarait qu'il mourait dans la religion catholique où il était né.
\ cette nouvelle qui scandalisa un peu plus les hommes éclairés qu'elle n'édifia les dévots, le curé de Sainl-Sulpice courut chez son paroissien, qui le reçut avec politesse, et lui donna, suivant l'usage, une aumône honnête pour ses pauvres. Mais, jaloux que l'abbé Gauthier l'eut gagné de vitesse, il trouva que l'aumônier des Incurables avait été trop facile; qu'il aurait fallu exiger une profession de foi plus détaillée, un désaveu exprès de toutes les doctrines contraires à la foi , que Voltaire avait pu être accusé de soutenir. L'abbé Gauthier prétendait qu'on aurait tout perdu en voulant tout avoir. Pendant cette dispute Voltaire guéiit; on joua Irène, et la conversion fut oubliée. Mais au moment de la rechute, le ciné levinl, bien déterminé à ne pas enterrer Voltaire, s'il n'obtenait pas cette rétraction si désirée.
Ce curé était un de ces hommes moitié hypociites, moitié imbéciles, parlant avec la persuasion slupide d'un énergumène , agissant avec la souplesse d'un jésuite, humble dans ses manières jusqu'à la bassesse, arrogant dans ses prétentions sacerdotales, rampant aui)rès des grands, chaiitable pour cette populace dont on dispose avec des aumônes, et fatiguant les simples citoyens de son impérieux fanatisme. Il voulait absolument faire reconnaître au moins à
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Voltaire la divinité de Jésus-Christ, à laquelle il s'intéressait plus qu'aux autres dogmes. Il le tira un joui" de sa léthargie , en lui criant aux oreilles : Crojez-xwus à la divinité de Jésus-Christ? — Ju nom de Dieu, Monsieur , ne me parliez plus de cet hommelà, et laissez-moi mourir en repos, répondit Voltaire. Alors le prêtre annonça qu'il ne pouvait s'empêcher de lui refuser la sépulture. 11 n'en avait pas le droit ; car, suivant les lois, ce refus doit être précédé d'une sentence d'excommunication, ou d'un jugement séculier. On peut même appeler comme d'abus de l'excommunication. La famille, en se plaignant au parlement, eût obtenu justice. Mais elle craignit le fanatisme de ce corps, la haine de ses membres pour V^oltaire qui avait tonné tant de fois contre ses injustices et combattu ses prétentions. Elle ne sentit point que le parlement ne pouvait, sans se déshonorer, s'écarter des principes qu'il avait suivis en faveur des jansénistes; qu'un grand nombre déjeunes magistrats n'attendaient qu'une occasion d'effacer, par quelque action éclatante, ce reproche de fanatisme qui les humiliait, de s'honorer en donnant une marque de respect à la mémoire d'un homme de génie qu'ils avaient eu le malheur de compteiparmi leurs ennemis, et démontrer qu'ils aimaient mieux réparer leurs injustices, que venger leurs injures. La famille ne sentit pas combien lui donnait de force cet enthousiasme que Voltaire avait excité, enthousiasme qui avait gagné toutes les classes de la nation, et qu'aucune autorité n'eût osé attatpier de front.
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On préféra de négocier avec le ministère. N'osant ni blesser l'opinion publique en servant la vengeance du clergé, ni déplaire aux prêtres en les forçant de se conformer aux lois, ni les punir en érigeant un monument public au grand homme dont ils troublaient si lâchement les cendres, et en le dédommageant des honneurs ecclésiastiques qu'il mél'itait si peu, par des honneurs civiques dus à son génie et au bien qu'il avait fait à la nation, les ministres approuvèrent la proposition de transporter le corps de Voltaire dans l'église d'un monastère dont son neveu était abbé. Il fut donc conduit à Scellières. Les prêtres étaient convenus de ne pas troubler Texécution de ce projet. Cependant deux grandes dames, très-dévotes, écrivirent à l'évêque de Troyes pour l'engager à s'opposer à l'inhumation, en qualité d'évêque diocésain. Mais heureusement, pour l'honneur de l'évêque, ces lettres arrivèrent trop tard : et Voltaire fut enterré.
L'Académie française était dans l'usage de faire un service aux Cordeliers pour chacun de ses membres. L'archevêque de Paris, Beaumont, si connu par son ignorance et son fanatisme, défendit de faire ce service. Les Cordeliers obéirent à regret, sachant bien que les confesseurs de Beaumont lui pardonnaient la vengeance, et ne lui prêchaient pas la juslice. L'Académie résolut alors de suspendre cet usage, jus((u'à ce ({ue l'insulte faite au plus illustre de ses membres eût été réparée. Ainsi Beaumont servit malgré lui à détruire une superstition ridicule.
Cependant le roi de Prusse ordonna pour Voltaire
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un service solennel dans l'église catholique de Berlin. L'Académie de Prusse y fut invitée de sa part; et ce qui était plus glorieux pour Voltaire, dans le camp même où, à la tête de cent cinquante mille hommes il défendait les droits des piinces de l'Empire et en imposait à la puissance autrichienne, il écrivit l'éloge de l'homme illustre dont il avait été le disciple et l'ami, à qui peut-être il n'avait jamais pardonné l'indigne et honteuse violence exercée contre lui à Francfort par ses ordres, mais vers lequel un sentiment d'admiration et un goût naturel le ramenaient sans cesse, même malgré lui. Cet éloge était une bien noble compensation de l'indigne vengeance des prêtres.
De tous les attentats contre l'humanité, que dans les temps d'ignorance et de superstition les prêtres ont obtenu le pouvoir de commettre avec impunité, celui qui s'exerce sur des cadavres est, sans doute, le moins nuisible; et à des yeux philosophiques, leurs outrages ne peuvent paraître qu'un litre de gloire. Cependant le respect pour les restes des personnes qu'on a chéries n'est point un préjugé: c'est un sentiment inspiré par la nature même , qui a mis au fond de nos cœurs une sorte de vénération religieuse pour tout ce qui nous rappelle des êtres que l'amitié ou la reconnaissance nous ont rendus sacrés. La liberté d'offrir à leurs dépouilles ces tristes hommages, est donc un droit précieux pour l'hounne sensible; et l'on ne peut sans injustice lui enlever la liberté de choisir ceux que son cœur lui dicte, encore moins lui interdire celte consolation, au gré
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d'une caste intolérante c|ni a usmpé, avec une audace trop longtemps soulfetle, le droit déjuger et de punir les pensées.
D'ailleurs son empire sur l'esprit de la populace n'est })as encore délruii; un chrétien privé de la sépulture est encore, aux yeux du petit peuple, un homme digne d'horreur et de mépris, et cette horleur dans les âmes soumises aux préjugés s'étend jus([ue sur sa famille. Sans doute si la haine des prêtres ne poursuivait que des hommes immortalisés par des chefs-d'œuvre, dont le nom a fatigué la renommée, dont la gloire doit embrasser tous les siècles, on pourrait leur paidonner leurs impuissants efforts; mais leur haine peut s'attacher à des victimes moins illustres; et tous les hommes ont les mêmes droits.
Le ministère, un peu honteux de sa faiblesse, ciut échapper au mépris public en empêchant de parler de Voltaire dans les écrits, ou dans les endroits où la police est dans l'usage de violer la liberté, sous prétexte d'établir le bon ordre, qu'elle confond trop souvent avec le respect pour les sottises établies ou protégées.
On défendit aux papiers publics de parler de sa mort, et les comédiens euient ordre de ne jouer aucune de ses pièces. Les ministres ne songèrent pas que de pareils moyens d'empêchei- qu'on ne s'irritât contre hnir faiblesse, ne serviraient (pi'à en donner une nouvelle preuve, et montreraient (pi'ils n'avaient ni le courage de mériter l'approbation publi((ue, ni celui d<' siq)[)orler le blâme.
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Ce simple récit des événements de la vie de Voltaire a fait assez connaître son caractère et son àme: la bienfaisance, l'indulgence pour- les faiblesses, la liaine de l'injustice et de l'oppression en forment les principaux traits. On peut le compter- parmi le très-petit nombre des hommes en qui l'amour- de l'humanité a été une véritable passion. Cette passion , la plus noble de toutes, n'a été connue que dar)s nos temps modernes; elle est née du progrès des lumières; et sa seule existence suffit pour confondre les aveugles partisans de l'antiquité, et les calomniateurs de la philoso[)hie.
Mais les heur-euses ([ualités de Voltaire étaient souvent égarées par une mobilité naturelle que l'habitude de faire des tragédies avait encore augmentée. Il passait en un instant de la colèr-e à l'attendrissement, de l'indignation à la plaisanteiie. Né avec des passions violentes, elles l'entrainèr-ent trop loin quelquefois, et sa mobilité le priva des avantages ordinaires aux âmes passionnées : la fermeté dans la conduite, et ce courage que la crainte ne peut arrêter quand il faut agir, et qui ne s'ébranle point par la présence du danger qu'il a prévu; on l'a vu souvent s'exposer à l'orage presque avec témérité, rarement on l'a vu le braver avec constance ; et ces alternatives d'audace et de faiblesse ont souvent affligé ses amis, et préparé d'indignes triomphes à ses lâches ennemis.
Il fut constant dans l'amitié. Celle qui le liait à (iénon ville, au président de Maisons, à Formont, à ('ideville, à la martprise du Châtelet, à d'Argental,
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à D'Alemherl, troublée rarement par des nuages passagers, ne se termina que par la morl. On voit dans ses ouvrages que peu d'hommes sensibles ont conservé aussi longtemps que lui le souvenir des amis qu'ils ont peidus dans la jeunesse.
On lui a reproché ses nombreuses querelles; mais dans aucune il n'a été l'agresseur ; mais ses ennemis, ceux du moins pour lesquels il fut irréconciliable, ceux qu'il dévoua au mépris public, ne s'étaient pas bornés à des attaques personnelles ; ils s'étaient rendus ses délateurs auprès des fanatiques, et avaient voulu appeler sur sa télé le glaive de la persécution. Il est affligeant sans doute d'être obligé de placer dans cette liste des hommes d'un mérite réel : le poëte Rousseau, les deux Pompignan (r), Larcher, et même Rousseau de Genève. Mais n'est-il pas plus excusable de porter trop loin, dans sa vengeance, les droits de la défense naturelle, et d'être injuste en cédant à une colère dont le motif est légitime, que de violer les lois de l'humanité en compromettant les droits, la liberté, la sûreté d'un citoyen, pour
(i) L'un d'eux vient d'effacer , par une conduite noble el i)atriotique , les taches que ses délations épiscopalcs avaient répandues sur sa vie. On le voit adopter aujourd'hui , avec courage les mêmes principes de liberté que dans ses ouvrages il reprochait avec amertume aux philosophes, et contre lesquels il invoquait la vengeance du despotisme. On se tromperait, si, d'après cette contradiction, on l'accusait de mauvaise foi. Rien n'est plus commun que des hommes qui, joignant à une âme honnête et à un sens droit , un esprit timide, n'osent examiner certains principes, ni penser d'après eux-mêmes, sur certains objets, avant de se sentir appuyés par l'opinion.
satisfaire son orgueil, ses projets d'hypocrisie, ou son attachement opiniâtre à ses opinions?
On a reproché à Vohaire son acharnement contre Maupertuis; mais cet acharnement ne se horna-t-il pas à couvrir de ridicule un homme qui, par de hasses intrigues, avait cherché à le déshonorer et à le perdre, et qui, pour se venger de quelques plaisanteries, avait appelé à son secours la puissance d'un roi irrité par ses insidieuses délations?
On a prétendu que Voltaire était jaloux, et on y a répondu par ce vers de Tancrcde :
De qui dans l'Univerà peut-il être jaloux?
Mais, dit-on, // l'étaù de Buf'fon. Quoi ! l'homme dont la main puissante ébranlait les antiques colonnes du temple de la superstition, et qui aspirait à changer en hommes ces vils troupeaux qui gémissaient depuis si longtemps sous la verge sacerdotale, eût-il été jaloux de la peinture heureuse et brillante des mœurs de quelques animaux, ou de la combinaison plus ou moins adroite de quelques vains systèmes démentis par les faits?
// l'était de J. J. Rousseau. 11 est vrai (|ue sa hardiesse excita celle de Voltaire; mais le philosophe qui voyait le progrès des lumières adoucir, affianchir et perfectionner l'espèce humaine, et ({ui jouissait de cette révolution comme de son ouvrage, était-il jaloux del'écrivainéloquentquieùl voulu condannierl'espril humain à une ignoiance éternelle? L'ennemi de la superstition était-il jaloux de celui qui, De trouvant
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plus assez de gloire à déhiiiie les autels, essayait vainement de les relever?
Voltaire ne rendit pas justice aux talents de Rousseau, parce que son esprit juste et naturel avait une lépugnance involontaire pour les opinions exagérées; (jue le ton de l'austérité lui présentait une teinte d'hypocrisie dont la moindre nuance devait révolter son âme indépendante et franche; qu'enfin, accoutumé à répandre la plaisanterie sur tous les objets, la gravité dans les petits détails des passions, ou de la vie humaine, lui paraissait toujours un peu ridicule. 11 fut injuste, parce que Rousseau Tavait iirité en répondant, par des injures, à des offres de service, parce que Rousseau, en l'accusant de le persécuter lorsqu'il prenait sa défense, se permettait de le dénoncer lui-même aux persécuteurs.
// était jaloux de Montesquieu : mais il avait à se plaindie de V^uieuv deX Esprit des Lois, qui affectait pour lui de l'indifférence et presque du mépris, moitié parune morgue maladroite, moitié parunepolitique timide; et cependant ce mot célèbre de Voltaire : L'humanité avait perdu ses titres, Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus, est encore fe plus bel éloge de X Esprit des Lois ; et ce mot passe même les bornes de la justice. Il n'est vrai du moins (|ue pour la France, puiscpie, sans parler des ouviages d'Althusius(i)etde(juel(jues autres, les droits de l'humanité sont réclamés avec plus de force et de franchise
(i) .lurisconsuk»; alleiiiarui du xvi'' siècle. Il soiitfuait, dès ce lciji|)s-là , (juc hi sctiivcraiiiclé des Etals appartient au peuple.
VIL DE VOLTAlRt;. ] -y I
dans Locke el clans Sidney que dans Montesquieu.
Vollahe a souvent critiqué \ Esprit des Lois, mais presque toujours avec justice; et ce qui prouve quil a eu raison de combattre Montesquieu, c'est que nous voyons aujourd'hui les préjusfés les plus absurdes et les plus funestes s'appuyer de l'autorité de cet homme célèbre, et que, si le progrès des lumières n'avait enfin brisé le joug de toute espèce d'autorité dans les questions qui ne doivent être soumises qu*à la raison, l'ouvrage de Montesquieu ferait aujourd'hui plus de mal à la France qu'il n'a pu faire de bien à l'Europe. L'enthousiasme de ses partisans a été porté jusqu'à dire que Voltaire n'était pas en état de le juger, ni même de l'entendre. Irrité du ton de ces critiques, il a pu mêler quelque teinte d'humeur à ses justes observations. N'est-elle pas justifiée par une hauteur si ridicule?
La mode d'accuser Voltaire de jalousie était même parvenue au point que l'on attribuait à ce sentiment, et ses sages observations sur l'ouvrage d'Helvétius, que par respect poui- un philosophe persécuté il avait eu la délicatesse de ne publier qu'après sa mort, et jusqu'à sa colère contre le succès éphémère de quelques mauvaises tragédies : comme si on ne pouvait être blessé, sans aucun letour sur soi-même, de ces réputations usurpées, souvent si funestes aux progrès des arts et de la philosophie! Combien, dans un aulie genre, les louanges prodiguées à Richehcu, à Colbert et (pielques autres ministres, n'ont-elles pas arrêté la marche de la raison dans les sciences [)olitiques!
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En lisant les ouvrages de Voltaire, on voit que personne n'a possédé peut-être la justesse d'espiit à un plus haut degré. 11 la conserve au milieu de l'enthousiasme poétique, comme dans l'ivresse de la gaieté; partout elle dirige son goût et règle ses opinions; et c'est une des principales causes du charme inexprimable que ses ouvrages ont pour tous les bons esprits. Aucun esprit n'a pu, peut-être, embrasser plus d'idées à la fois, n'a pénétré avec plus de sagacité tout ce qu'un seul instant peut saisir, n'a montré même plus de profondeur dans tout ce qui n'exige pas ou une longue analyse, ou une forte méditation. Son coup d'œil d'aigle a, plus d'une fois, étonné ceux même qui devaient à ces moyens des idées plus approfondies, des combinaisons plus vastes et plus précises. Souvent, dans la conversation, on le voyait en un instant choisir entre plusieurs idées, les ordonner à la fois, et pour la clarté, et pour l'effet, les revêtir d'une expression heureuse et brillante.
Delà ce précieux avantage d'être toujours clairet simple, sans jamais être insipide, et d'être lu avec un égal plaisir, et par le peuple des lecteurs, et par l'élite des philosophes. En le lisant avec réflexion, on trouve dans ses ouvrages une foule de maximes d'une philosophie profonde et vraie, qui échappent aux lecteurs superficiels, parce (|u'elles ne commandent point l'attention, et qu'elles n'exigent aucun effort pour être entendues.
Si on le considère comme poète, on verra (jue dans tous les genres où il s'est essayé, l'ode el la ro-
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médie sont les seuls où il n'ait pas mérité d'être placé au premier rang. Il ne réussit point dans la comédie, parce qu'il avait, comme on l'a déjà remarqué, le talent de saisir le ridicule des opinions, e( non celui des caractères, qui, pouvant être mis en action, est seul propre à la comédie. Ce n'est pas que dans un pays où la raison humaine serait affranchie de toutes ses lisières, où la philosophie serait populaire, on ne pût mettre avec succès sur le théâtre des opinions à la fois dangereuses et absurdes; mais ce genre de liberté n'existe encore pour aucun peuple.
La poésie lui doit la liberté de pouvoir s'exercer dans un champ plus vaste; et il a montré comment elle peut s'unir avec la philosophie ; de manière que la poésie, sans rien perdre de ses grâces, s'élève à de nouvelles beautés, et que la philosophie, sans sécheresse et sans enflure, conserve son exactitude et sa profondeui-.
On ne peut lire son théâtre sans observer que l'art tragique lui doit les seuls progrès qu'il ait faits depuis Racine; et ceux même qui lui refuseraient la supériorité ou l'égalité du talent de la poésie, ne pourraient, sans aveuglement ou sans injustice, méconnaître ces progrès. Ses dernières tragédies prouvent qu'il était bien éloigné de croire avoir atteint le but de cet art si difficile. Il sentait que l'on pouvait encore rapprocher davantage la tragédie de la nature, sans lui rien ôter de sa pompe et de sa noblesse; qu'elle peignait encore trop souvent des mœurs de convention, que les femmes y par-
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laienl tiop de leur anioiii-, qu'il fallait les offrir sui" le théâtie comme elles sont dans la société, ne montrant d'abord leur passion que parles efforts qu'elles font pour la cacher, et ne s'y abandonnant que dans les moments où l'excès du danger et du malheur ne permet plus de rien ménager. Il croyait cjue des hommes simples, grands par leur seul caractère, étrangers à l'intérêt et à l'ambition, pouvaient offiir une source de beautés nouvelles, donner à la tragédie plus de vaiiété et de vérité. Mais il était trop faible pour exécuter ce qu'il avait conçu; et si l'on excepte le rôle du père d'Irène^ ses deinières tragédies sont plutôt des leçons que des modèles.
Si donc un homme de génie dans les arts, est surtout celui qui, en les enrichissant de nouveaux chefs-d'œuvre, en a reculé les bornes, quel homme a plus mérité que Voltaire ce titre, qui lui a été cependant lefusé par des écrivains, la plupart trop éloignés d'avoir du génie pour sentir ce qui en est le vrai caractère?
C'est à Voltaire que nous devons d'avoir conçu l'histoire sous un point de vue plus vaste, plus utile que les anciens. C'est dans ses écrits qu'elle est devenue, non le récit des événements, le taiileau des révolutions d'un peuple, mais celui de la nature humaine, tracé d'après les faits; mais le résultat philosophique de l'expérience de tous les siècles et de toutes les nations. C'est lui qui le premier a introduit dans riiistoirela véritable critique, qui a montré le premier que la probabilité naturelle des événements devait entier dans la balance avec la probabilité des
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témoignages; et que riiistorieii philosophe doil nonseulemeiil lejeler les faits miraculeux, uiais peser nvec scrupule les uiotifs de croire ceux qui s'écartenl de Tordie commun de la nature.
Peut-élre a-t-il abuse (piehjuefois de celte règle si sage qu'il avail donnée, et dorjt le calcul peut rigoureusement démontrer la vérité. Mais on lui devra toujours d'avoir débarrassé l'histoire de cette foule de faits extraordinaires, adoptés sans preuves, qui, frappant davantage les esprits, étouffaient les événements les plus naturels et les mieux constatés; et avant lui la plupart des hommes ne savaient de l'histoire que les fables qui la défigurent. Il a prouvé que les absurdités du polythéisme n'avaient jamais été chez les grandes nations que la religion du vulgaire, et que la croyance d'un Dieu unique, commune cà tous les peuples, n'avait pas eu besoin d'être révélée par des moyens surnaturels. Il a montré que tous les peuples ont reconnu les grands principes de la morale , toujours d'autant plus pure (pie les hommes ont été plus civilisés et plus éclairés. Il nous a fait von- que souvent l'influence des religions a corrompu la morale, et que jamais elle ne l'a peifeclionnee.
Comme philosophe, c'est lui qui le premier a présenté le modèle d'un simple citoyen embrassant, dans ses vœux et dans ses travaux, tous les intérêts de l'homme dans tous les pays et dans lous les siècles, s'élevant contre toutes les erreurs, contre toutesles oppressions, défendant, répandant toutes les vérités utiles.
L'histoire de ce qui s'est fait en Europe en faveur de la raison et de l'humanité, est celle de ses travaux et de sesbienfaits. Si l'usage absurde et dangereux d'enterrer les morts dans l'enceinte des villes, et même dans les temples, a été aboli dans quelques contrées; si, dans quelques parties du continent de l'Europe, les hommes échappent par l'inoculation à un fléau qui menace la vie et souvent détruit le bonheur; si le clergé des pays soumis à la religion romaine a perdu sa dangereuse puissance , et va perdre ses scandaleuses richesses; si la liberté de la presse y a fait quelques progrès; si la Suède, la Russie, la Pologne, la Prusse, les États de la maison d'A.utriche ont vu disparaître une intolérance tyrannicjue; si même en France, et dans quelques États d'Italie, on a osé lui porter quelques atteintes; si les restes honteux de la servitude féodale ont été ébranlés en Russie, en Danemark, en Bohême et en France; si la Pologne même en sent aujourd'hui l'injustice et le danger; si les lois absurdes et barbares de presque tous les peuples ont été abolies, ou sont menacées d'une destruction prochaine; si partout on a senti la nécessité de réformer les lois et les tiibunaux; si dans le continent de l'Europe les hommes ont senti qu'ils avaient le droit de se servir de leur raison ; si les préjugés religieux ont été détruits dans les premières classes de la société, affaiblis dans les cours et dans le peuple; si leurs défenseurs ont été réduits à la honteuse nécessité d'en soutenir l'utilité politique; si l'amour de l'humanité est devenu le langage commun de tous les gouvernements; si les guerres sont devenues
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moins fréquentes; si on n'ose plus leur donner pour prélexte l'orgueil des souverains, ou des prétentions que la rouille des temps a couvertes; si l'on a vu tomber tous les masques imposteurs sous lesquels des castes privilégiées étaient en possession de tromper les hommes; si pour la première fois la raison commence à répandre sur tous les peuples de l'Europe un jour égal et pur: partout dans l'histoire de ces changements on trouvera le nom de Voltaire, presque partout on le verra ou commencer le combat, ou décider la victoire.
Mais obligé, presque toujours, de cacher ses intentions, de masquer ses attaques , si ses ouvrages sont dans toutes les mains, les principes de sa philosophie sont peu connus.
L'erreur et l'ignorance sont la cause unique des malheurs du genre humain, et les erreurs superstitieuses sont les plus funestes, parce qu'elles corrompent toutes les sources de la raison, et que leur fatal enthousiasme instruit à commettre le crime sans remords. La douceur des mœurs, compatible avec toutes les formes de gouvernement, diminue les maux que la raison doit un jour guérir, et en rend les progrès plus faciles. L'oppression prend elle-même le caractère des mœurs chez un peuple humain; elle conduit plus larement à de grandes barbaries; et dans un pays où l'on aime les arts, et surtout les lettres, on tolère par respect pour elles la liberté de penser qu'on n'a point encore le courage d'aimer pour elle-même.
Il faut donc chercher à inspirer ces vertus douces TV. 12
qui consolent, qui conduisent à ]a raison, qui sont à la portée de tous les hommes , qui conviennent à tous les âges de riiumanité, et dont l'hypocrisie même fait encore quelque bien. Il faut surtout les préférer à ces vertus austères qui, dans les âmes ordinaires, ne subsistent guère sans un mélange de dureté, dont l'hypocrisie est à la fois si facile et si dangereuse; qui souvent effrayent des tyrans, mais qui rarement consolent les hommes, dont enfin la nécessité prouve le malheur des nations de qui elles embellissent l'histoire.
C'est en éclaiiant les hommes, c'est en les adoucissant qu'on peut espérer de les conduire à la liberté par un chemin sûr et facile. Mais on ne peut espérer, ni de répandre les lumières, ni d'adoucir les moeurs, si des gueires fréquentes accoutument à verser le sang sans lemords, et à mépriser la gloire des talents paisibles; si, toujours occupés d'opprimer ou de se défendre, les hommes mesurent leur vertu par le mal qu'ils ont pu faire, et font de l'art de détruire le premier des arts utiles.
Plus les hommes seront éclairés^ plus ils seront libres (i ), et il leur en coûtera moins pour y parvenir. Mais n'avertissons point les oppresseurs de former une ligue contre la raison, cachons-leur l'étroite et nécessaire union des lumières et de la liberté, ne leur apprenons point d'avance qu'un peuple sans préjugés est bientôt un peuple libre.
Tous les gouvernements, si on en excepte les tliéo-
(i) Questions sur les miracles.
VIE DE VOLTAIRE. I yC)
craties, ont un intérél présent de régner sur un peuple doux, et de commander à des hommes éclairés. Ne les avertissons pas qu'ils peuvent avoir un intérêt plus éloigné à laisser les hommes dans l'ahrutissement. Ne les obligeons pas à choisir entre l'intérêt de leur orgueil, et celui de leur repos et de leur gloire. Pour leur faire aimer la raison, il faut ([u'elle se montre à eux toujours douce, toujours paisible; qu'en demandant leur appui, elle leur offre le sien, loin de les effrayer par des menaces imprudentes. En attaquant les oppresseurs avant d'avoir éclairé les citoyens, on risijuera de perdre la liberté et d'étouffer la raison. L'histoire offre la preuve de cette vérité. Combien de fois, malgré les généreux efforts des amis de la liberté, une seule bataille n'a-t-elle pas réduit des nations à une servitude de plusieurs siècles?
De quelle liberté même ont joui les nations qui l'ont recouvrée par la violence des armes, et non par la force de la raison? d'une liberté passagère, et tellement troublée par des orages, qu'on peut presque douter qu'elle ait été pour elles un véritable avantage. Presque toutes n'onl-elles pas confondu les formes républicaines avec la jouissance de leurs droits, et la tyrannie de plusieurs avec la liberté? Combien de lois injustes et contraires aux droits de la nature, ont déshonoré le code de toutes les nations qui ont recouvré leur liberté dans les siècles où la raison était encore dans l'enfance?
Pourquoi ne pas profiter de cette expérience funeste, et savoir attendre des progrès des lumieies
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une liberté plus réelle, plus durable et plus paisible ? pourquoi acheter par des torrents de sang , par des bouleversements inévitables, et livrer au hasard ce que le temps doit amener sûrement et sans sacrifice? C'est pour être plus libre, c'est pour l'être toujours qu'il faut attendre le moment où les hommes, affranchis de leurs préjugés, guidés par la raison, seront enfin dignes de l'être, parce qu'ils connaîtront les véritables droits de la liberté.
Quel sera donc le devoir d'un philosophe? Il attaquera la superstition, il montrera aux gouvernements la paix, la richesse, la puissance, comme l'infaillible récompense des lois qui assurent la liberté religieuse ; il les éclairera sur tout ce qu'ils ont à craindre des prêtres, dont la secrète influence menacera toujours le repos des nations où la liberté d'écrire n'est pas entière; car, peut-être avant l'invention de l'imprimerie était -il impossible de se soustraiie à ce joug aussi honteux que funeste; et, tant que l'autorité sacerdotale n'est pas anéantie par la raison, il ne reste point de milieu entre un abrutissement absolu et des troubles dangereux.
il fera voir que, sans la liberté de penser, le même esprit, dans le clergé, ramènerait les mêmes assassinats, les mêmes supplices, les mêmes proscriptions, les mêmes guerres civiles ; que c'est seulement en éclairant les i)euples qu'on peut mettre les citoyens et les princes à l'abri de ces attentats sacrés. Il montrera que des hommes qui veulent se rendre les arbitres de la morale, substituer leur autorité à la raison, leurs oracles à la conscience, loin de donner à
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la morale une base plus solide en runissant à des croyances religieuses, la corrompent et la détruisent, et cherchent, non à rendre les hommes vertueux, mais à en faire les instruments aveugles de leur ambition et de leur avarice ; et si on lui demande ce qui remplacera les préjugés qu'il a détruits, il répondra : Je vous ai délivrés crime héle féroce qui vous dévorait, et vous demandez ce que je îiiets à la place (i).
Et si on lui reproche de revenir trop souvent sur les mêmes objets, d'attaquer avec acharnement des erreurs trop méprisables, il répondra qu'elles sont dangereuses tant que le peuple n'est pas désabusé , et que s'il est moins glorieux de combattre les erreurs populaires, que d'enseigner aux sages des vérités nouvelles, il faut, lorsqu'il s'agit de briser les fers de la raison, d'où viir un chemin libre à la vérité, savoir préférer l'utilité à la gloire.
Au lieu de montrer que la superstition est l'appui du despotisme, s'il écrit pour des peuples soumis à un gouvernement arbitraire, il prouvera qu'elle est l'ennemie des rois; et entre ces deux vérités, il insistera sur celle qui peut servir la cause de l'humanité, et non sur celle qui peut y nuire, parce qu'elle peut être mal entendue.
Au lieu de déclarer la guerre au despotisme, avant que la raison ait rassemblé assez de force, et d'appeler à la liberté des peuples qui ne savent encore m la connaître, ni l'aimer, il dénoncera aux nations
(«) Examcj; important, etc.
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et à leurs chefs, toutes ces oppressions de détail, communes à toutes les constitutions, et que dans toutes , ceux qui commandent , comme ceux qui obéissent, ont également intérêt de détruire. Il parlera d'adoucir et de simplifier les lois, de réprimer les vexations des traitants, de détruire les entraves dans lesquelles une fausse politique enchaîne la liberté et l'activité des citoyens , afin que du moins il ne manque au bonheur des hommes que d'être libres, et que bientôt on puisse présenter à la liberté des peuples plus dignes d'elle.
Tel est le résultat de la philosophie de Voltaire, et tel est l'esprit de tous ses ouvrages.
Que des hommes qui, s'il n'avait pas écrit, seraient encore les esclaves des préjugés, ou trembleraient d'avouer qu'ils en ont secoué le joug, accusent Voltaire d'avoir trahi la cause de la liberté, parce qu'il l'a défendue sans fanatisme et sans imprudence; qu'ils le jugent d'après une disposition des esprits postérieure de dix ans à sa mort, et d'un demi-siècle à sa philosophie, d'après des opinions qui, sans lui, n'auraient jamais été qu'un secret entre les sages; qu'ils le condamnent pour avoir distingué le bien qui peut exister sans la liberté, du bonheur qui naît de la liberté même ; qu'ils ne voient pas que si Voltaire eût mis, dans ses premiers ouvrages philosophiques, les piincipes du vieux Brutus, c'est-àdire, ceux de l'acte d'indépendance des Américains, ni Montesquieu , ni Rousseau n'auraient pu écrire leurs ouvrages; (jue si, comme l'auleur du Système fie la Ps'nture , il eût invité les rois de l'Kurope \\
maintenir le crédit des prêtres, l'Europe serait encore superstitieuse , et resterait longtemps esclave ; qu'ils ne sentent pas que, dans les écrits, comme dans la conduite, il ne faut déployer que le courage qui peut être utile : peu importe à la gloire de Voltaire. C'est par les hommes éclairés qu'il doit être jugé, par ceux qui savent distinguer, dans une suite d'ouvrages différents, par leur forme, par leur style, par leurs principes même, le plan secret d'un philosophe qui fait aux préjugés une guerre courageuse, mais adroite; plus occupé de les vaincre que de montrer son génie, trop grand pour tirer vanité de ses opinions, trop ami des hommes pour ne pas mettre sa première gloire à leur être utile.
Voltaire a été accusé d'aimer trop le gouvernement d'un seul, et cette accusation ne peut en imposer qu'à ceux qui n'ont pas lu ses ouvrages. Il est vrai qu'il haïssait davantage le despotisme aristocratique qui joint l'austérité à l'hypocrisie, et une tyrannie plus dure à une morale plus perverse; il est vrai qu'il n'a jamais été la dupe des corps de magistrature de France, des nohles suédois et polonais qui appelaient liberté le joug sous lequel ils voulaient écraser le peuple : et cette opinion de Voltaire a été celle de tous les philosophes qui ont cherché la définition d'un État libre dans leur cœur et dans leur raison, et non, comme le pédant Mably, dans les exemples des anarchies tyranniques de l'Italie et de la Grèce.
On l'accuse d'avoir trop loué le faste de la cour de Louis XIV : cette accusation est fondée. C'est le
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seul préjugé de sa jeunesse qu'il ait conservé. Il y a bien peu d'hommes qui puissent se flatter de les avoir secoués tous. On l'accuse d'avoir cru qu'il suffisait au bonheur d'un peuple d'avoir des artistes célèbres, des orateurs et des poètes : jamais il n'a pu le penser. Mais il croyait que les arts et les lettres adoucissent les mœurs, préparent à la raison une route plus facile et plus sûre; il pensait que le goût des arts et des lettres dans ceux qui gouvernent, en amollissant leur cœur, leur épargne souvent des actes de violence et des crimes, et que, dans des circonstances semblables, le peuple le plus ingénieux et le plus poli sera toujours le moins malheureux.
Ses pieux ennemis l'ont accusé d'avoir attaqué, de mauvaise foi, la religion de son pays, et de porter l'incrédulité jusqu'à l'athéisme: ces deux inculpations sont également fausses. Dans une foule d'objection fondées sur des faits, sur des passages tirés de livres regardés comme inspirés par Dieu même, à peine a-t-on pu lui reprocher, avec justice, un petit nombre d'erreurs qu'on ne pouvait imputer à la mauvaise foi, puisqu'en les comparant au nombre des citations justes, des faits rapportés avec exactitude, rien n'était plus inutile à sa cause. Dans sa dispute avec ses adversaires, il a toujours dit : On ne doit croire que ce qui est prouvé, on doit rejeter ce qui blesse la laison , ce qui manque de vraisemblance ; et ils lui ont toujours répondu : On doit adopter et adorer tout ce qui n'est pas démontré impossible.
11 a paru constamment persuadé de l'existence d'un Être suprême, sans se dissimuler la force des
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objections qu'on oppose à cette opinion. 11 croyait \oir dans la nature un ordre régulier, mais sans s'aveugler sur des irrégularités frappantes qu'il ne pouvait expliquer.
Il était persuadé, quoiqu'il fût encore éloigné de cette certitude absolue devant laquelle se taisent toutes les difficultés; et l'ouvrage intitulé : Il faut prendre un parti, ou le principe d'action (i), renferme peut-être les preuves les plus fortes de l'existence d'un Etre suprême, qu'il ait été possible jusqu'ici aux hommes de rassembler.
11 croyait à la liberté dans le sens où un homme raisonnable peut y croire, c'est-à-dire, qu'il croyait au pouvoir de résister à nos penchants, et de peser les motifs de nos actions.
Il resta dans une incertitude presque absolue sur la spiritualité, et même sur la permanence de l'âme après le corps ; mais comme il croyait cette dernière opinion utile, de même que celle de l'existence de Dieu, il s'est permis rarement de montrer se-s doutes, et a presque toujours plus insisté sur les preuves que sur les objections.
Tel fut Voltaire dans sa philosophie, et l'on trouvera peut-être, en lisant sa vie, qu'il a été plus admiré que connu; que, malgré le fiel répandu dans (|uelques-uns de ses ouvrages polémiques, le sentiment d'une bonté active le dominait toujours ; (ju'il aimait les malheureux plus (|u'il ne haïssait ses ennemis; que l'amour de la gloire ne fut jamais en lui qu'une
(i) Philosoj,hio , foine I*"'.
passion subordonnée à la passion plus noble de l'humanité. Sans faste dans ses vertus et sans dissimulation dans ses erreurs, dont l'aveu lui échappait avec franchise, mais qu'il ne publiait pas avec orgueil, il a existé peu d'hommes qui aient honoré leur vie par plus de bonnes actions, et qui l'aient souillée par moins d'hypocrisie. Enfin, on se souviendra qu'au milieu de sa gloire, après avoir illustré la scène française par tant de chefs-d'œuvre, lorsqu'il exerçait en Europe, sur les esprits, un empire qu'aucun homme n'avait jamais exercé sur les hommes, ce vers si touchant :
J'ai fait un peu de bien , c'est mon meilleur ouvrage ,
était l'expression naïve du sentiment habituel qui remplissait son âme.
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