IV
honteuse de l'avoir aimé, et sentant le poids de sa chaîne comme cehii de son crime. Si l'on compare cette pièce aux autres tragédies de Voltaire, on la trouvera sans doute bien inférieure à ses chefsd'œuvre; mais si on la compare à Sophocle qu'il voulait imiter, dont il voulait faire connaître aux Français le caractère et la manière de concevoir la tragédie, on verra qu'il a su en conserver les beautés, en imiter le style, en corriger les défauts, rendre Clytemnestre plus touchante, et Electre moins barbare. Aussi quand, malgré les cabales, ces beautés de tous les temps, transportées sur notre scène par un homme digne de servir d'interprète au plus éloquent des poètes grecs, forcèrent les applaudissements. Voltaire , plus occupé des intérêts du goût que de sa propre gloire, ne put s'empêcher de crier au parterre, dans un mouvement d'enthousiasme: Courage, Athéniens, c est du Sophocle!
La Sémiramis de Crébillon avait été oubliée dès sa naissance. Celle de Voltaire est le même sujet que quinze ans auparavant il avait traité sous le nom d'Ériphyle, et qu'il avait retiré du théâtre, quoique la pièce eût été fort applaudie ; il avait mieux senti aux représentations toutes les difficultés de ce sujet; il avait vu que, pour rendre intéressante une femme qui avait fait périr son mari dans la vue de régner à sa place, il fallait que l'éclat de son règne, ses conquêtes, ses vertus, l'étendue de son empire, forçassent au respect, et s'emparassent de l'âme des spectateurs; que la femme criminelle fut la maîtresse du monde, et eût les vertus d'un grand roi. Il sentit
qu'en mettant sur le théâtre les prodiges d'une religion étrangère, il fallait, par la magnificence, le ton auguste et religieux du style , ne pas laisser à l'imagination le temps de se refroidir, montrer partout les dieux qu'on voulait faire agir, et couvrir le ridicule d'un miracle, en présentant sans cesse l'idée consolante d'un pouvoir divin , exerçant sur les crimes secrets des princes une vengeance lente, mais inévitable.
L'amour, révoltant dans Oreste , était nécessaire dans Semira//iis. Il fallait que Ninias eut une amante, pour qu'il pût aimer Sémiramis, répondre à ses bonlés, se sentir entraîné vers elle avant de la connaître pour sa mère, sans que l'horreur naturelle pour l'inceste se répandît sur le personnage qui doit exciter l'intérêt. Le style de Sémiramis , la majesté du sujet, la beauté du spectacle, le grand intérêt de quelques scènes, triomphèrent de l'envie et des cabales; mais on ne rendit justice que longtemps après à Oreste et à Rome sauvée.
Peut-être même n'est-on pas encore absolument juste. Et si on songe que tous les collèges, toutes les maisons où se forment les instituteurs particuliers, sont dévoués au fanatisme; que dans presque toutes les éducations on instruit les enfants à être injustes envers Voltaire, on n'en sera pas étonné.
Il fit ces trois pièces à Sceaux , chez madame la duchesse du Maine. Cette princesse aimait le bel esprit, les arts, la galanterie; elle donnait dans son palais une idée de ces plaisirs ingénieux et brillants qui avaient embelli la cour de Louis XIV, et ennobli
ses faiblesses. Elle aimait Cicéron; et c'était pour le venger des outrages de Crébillon qu'elle excita Voltaire à faire Rome sauvée. 11 avait envoyé Mahomet au pape ; il dédia Sémiramis à un cardinal. Il se faisait un plaisir malin de montrer aux fanatiques français que des princes de l'Église savaient allier l'estime pour le talent au zèle de la religion, et ne croyaient pas servir le chtistianisme en traitant comme ses ennemis les hommes dont le génie exerçait sur l'opinion publique un empire redoutable.
Ce fut à cette époque qu'il consentit enfin à céder aux instances du roi de Prusse, et qu'il accepta le titre de chambellan , la grande croix de l'ordre du Mérite, et une pension de vingt mille livres. Il se voyait, dans sa patrie, l'objet de l'envie et delà haine des gens de lettres, sans leur avoir jamais disputé ni places, ni pension; sans les avoir humiliés par des critiques; sans s'être jamais mêlé d'aucune intrigue littéraire; après avoir obligé tous ceux qui avaient eu besoin de lui, cherché à se concilier les autres par des éloges , et saisi toutes les occasions de gagner l'amitié de ceux que l'amour-propre avait rendus injustes.
Les dévots (|ui se souvenaient des Lettres philosophiques et de Mahomet., en attendant les occasions de le peisécuter, cherchaient à décrier ses ouvrages et sa personne, employaient contre lui leur ascendant sur la première jeunesse , et celui (jue, comme directeurs , ils conservaient encore dans les familles bourgeoises et chez les dévotes de la cour. Un silence absolu pouvait seul le mettre à l'abri de la persécu-
tion ; il n'aurait pu faire paraître aucun ouvrage sans être sûr que la malignité y chercherait un prétexte pour l'accuser d'impiété, ou le rendre odieux au gouvernement. Madame de Pompadour avait ouhlié leur ancienne liaison, dans une place où elle ne voulait plus que des esclaves. Elle ne lui pardonnait point de n'avoir pas souffert , avec assez de patience, les préférences accordées à Crébillon. Louis XV avait pour Voltaire une sorte d'éloignement. Il avait flatté ce prince plus qu'il ne convenait à sa propre gloire; mais l'habitude rend les rois presque insensibles à la flatterie publique. La seule qui les séduise est la flatterie adroite des courtisans, qui , s'exerçant sur les petites choses, se répète tous les jours et sait choisir ses moments; qui consiste moins dans des louanges directes que dans une adroite approbation des passions, des goûts, des actions, des discours du prince. Un demi-mot, un signe, une maxime générale qui les rassure sur leurs faiblesses ou sur leurs fautes, font plus d'effet que les vers les plus dignes de la postérité. Les louanges des hommes de génie ne touchent que les rois qui aiment véritablement la gloire.
On prétend que Voltaire s'élant approché de Louis XV après la représentation du Temple de la Gloire, où Trajan, donnant la paix au monde après ses victoires, reçoit la couronne refusée aux conquerants, et réservée à un héros ami de l'humanité , et lui ayant dit, Trajan est-il content ? le roi fut moins flatté du parallèle que blessé de la familiarité.
M. d'Ârgenson n'avait pas voulu j)réter à Voltaire
son appui poui- lui obtenir un titre d'associé libre dans l'Académie des sciences, et pour entrer dans celle des belles-lettres, places qu'il ambitionnait alors connne un asile contie l'armée des critiques hebdomadaires, que la police oblige à respecter les corps littéraires, excepté lorsque des corps ou des particuliers plus puissants croient avoir intérêt de les avilir, en les abandonnant aux traits de ces méprisables ennemis.
Voltaire alla donc à Berlin; et le même prince qui le dédaignait, la même cour où il n'essuyait plus que des désagréments, furent offensés de ce départ. On ne vit plus que la perte d'un homme qui honorait la France , et la honte de l'avoir forcé à chercher ailleurs un asile. 11 trouva dans le palais du roi de Prusse la paix et presque la liberté, sans aucun autre assujettissement que celui dépasser quelques heures avec le roi , pour corriger ses ouvrages et lui ap- ])rendre les secrets de l'art d'écrire. Il soupait prescjue tous les jours avec lui. Ces soupers, où la liberté était extrême, où l'on traitait avec une franchise entière toutes les cpiestions de la métaphysique et de la morale, où la plaisanterie la plus libre égayait ou tranchait les discussions les plus sérieuses, où le roi disparaissait presque toujours pour ne laisser voir que l'homme d'esprit, n'étaient poui- Voltaire qu'un délassement agréable. Le reste du temps était consacré libiement à l'étude.
Il perfectionnait (|uel(jues-unes de ses tragédies, achevait le Siècle d(; Louis XIV^ coirigeait la Puce lie,' travaillait à son Essai sur les mœurs et l'esprit des
VIE DE VOLTAIRE. -y I
nations, et faisait le Poème de la Loi naturelle, tandis que Frédéric gouvernait ses États sans ministres, inspectait et perfectionnait son armée , faisait des vers, composait de la musique, écrivait sur la philosophie et sur l'histoire. La famille royale protégeait les goûts de Voltaire; il adressait des vers aux princesses, jouait la tragédie avec les frères et les soeurs du roi; et, en leur donnant des leçons de déclamation, il leur apprenait à mieux sentir les beautés de notre poésie; car les vers doivent être déclamés, et on ne peut connaître la poésie d'une langue étrangère, si on n'a point l'habitude d'entendre réciter les vers par des hommes qui sachent leur donner l'accent et le mouvement qu'ils doivent avoir.
Voilà ce que Voltaire appelait le palais d'Alcine ; mais l'enchantement fut trop tôt dissipé. Les gens de lettres appelés plus anciennement que lui à Berlin furent jaloux d'une préférence trop marquée, et surtout de cette espèce d'indépendance qu'il avait conservée, de cette familiarité qu'il devait aux grâces piquantes de son esprit , et à cet art de mêler la vérité à la louange, et de donner à la flatterie le ton de la galanterie et du badinage.
La Métrie dit à Voltaire que le roi , auquel il parlait un jour de toutes les marques de bonté dont il accablait son chambellan, lui avait répondu : J'en ai encore besoin pour revoir mes ouvrages; on suce r orange, eton jette V écorce. Ce mot désenchania Voltaire, et lui jeta dans l'âme une défiance qui ne lui permit plus de perdre de vue le projet de s'échapper. En même temps on dit au roi que Voltaire avait
répondu un jour au généial Manslein , qui le pressait de revoir ses mémoires : Le roi in envoie son linge sale à blanchir; il faut que le vôtre allende. Qu'une autre fois, en montiant sur la table un paquet de vers du roi, il avait dit, dans un mouvement d'humeur : Cet humme-là, c'est César et l'abbé Cotin.
Cependant, un penchant naturel rapprochait le monarque et le philosophe. Frédéric disait, longtemps après leur séparation, que jamais il n'avait vu d'homme aussi aimable que Voltaire; et Voltaire, njalgré un ressentiment qui jamais ne s'éteignit absolument, avouait que (piand Frédéric le voulait, il était le plus aimable des hommes. Ils étaient encore rapprochés par un mépris ouvert pour les préjugés et les superstitions, par le plaisir qu'ils prenaient à en faire l'objet éternel de leurs plaisanteries, par un goût commun pour une philosophie gaie et piquante, par une égale disposition à chercher, à saisir , dans les objets graves , le côté qui prête au ridicule. 11 paraissait que le calme devait succéder à de petits orages, et que l'intérêt commun de leur I)laisir devait toujours finir par les rapprocher. La jalousie de Maupertuis parvint à les désunir sans retour.
iMauperluis, homme de beaucoup d'esprit, savant médiocre et philosophe plus médiocre encore, était tourmenté de ce désir de la célébrité qui fait choisir les petits moyens lorsque les grands nous man- (juenl, dire des choses bi/aries (pjand on n'en trouve point dei)i(juanles (pii soient viaies, généraliser des
formules, si l'on ne peut en inventer, et entasser des paradoxes quand on n'a point d'idées neuves. On l'avait vu à Paris sortir de la chambre, ou se cacher derrière un paravent, quand un autre occupait la société plus que lui; et à Berlin , comme à Paris, il eût voulu être partout le premier, à l'Académie des sciences comme au souper du roi. 11 devait à Voltaire une grande partie de sa réputation, et l'honneur d'être le président perpétuel de l'Académie de Berlin , et d'y exercer la prépondérance sous le nom du prince.
Mais quelques plaisanteries échappées à Voltaire sur ce que Maupertuis, ayant voulu suivre le roi de Prusse à l'armée, avait été pris à Molwitz, l'aigrirent contre lui ; et il se plaignit avec humeur. Voltaire lui répondit avec amitié, et l'apaisa en faisant quatre vers pour son portrait. Quelques années après, Maupertuis trouva très-mauvais que Voltaire n'eût point parlé de lui dans son discours de réception à l'Académie française ; mais l'arrivée de Voltaire à Berlin acheva de l'aigrir. Il le voyait l'ami du souverain dont il n'était parvenu qu'à devenir un des courtisans, et donner des leçons à celui dont il recevait des ordres. Voltaire, entouré d'ennemis , se défiant de la constance des sentiments du roi , regrettait en secret son indépendance, et cherchait à la recouvrer. Il imagine de se servir d'un juif pour faire sortir du Brandebourg une partie de ses fonds. Ce juif trahit sa confiance; et, pour se venger de ce que Voltaire s'en est aperçu à temps et n'a pas voulu se laisser voler, il lui fait un procès absurde, sachant que la haine
n'est pas difficile en preuves. Le roi, pour punir son ami d'avoii- voulu conserver son bien et sa liberté, fait semblant de le croire coupable, a l'air de l'abandonner, et l'exclut même de sa présence jusqu'à la fin du procès. Voltaire s'adresse à Maupertuis, dont la baine ne s'était pas encore manifestée, et le prie de prendre sa défense auprès du cbef de ses juges. Maupertuis le refuse avec liauteur. Voltaire s'aperçoit qu'il a un ennemi de plus. Enfin ce ridicule procès eut l'issue qu'il devait avoir : le juif fut condamné, et Voltaire lui fit grâce. Alors le roi le rappelle auprès de lui, et ajoute à ses anciennes bontés de nouvelles marques de considération , telle que la jouissance d'un petit cbâteau près de Potsdam.
Cependant la baine veillait toujours, et attendait ses moments. La Beaumelle, né en Languedoc d'une famille protestante, d'abord apprenti ministre à Genève, puis bel esprit français en Danemark, renvoyé bientôt de Copenbague , vint cbercber fortune à Berlin, n'ayant pour titre de gloire qu'un libelle qu'il venait de publier. Il va cbez Voltaire, lui présente son livre, où Voltaire lui-même est maltraité, où la Beaumelle compare aux singes, aux nains qu'on avait autrefois dans certaines cours, les beaux esprits appelés à celle de Prusse, parmi lesquels il venait luimême solliciter une place. Cette ridicule élourdeiie fut un moment l'objet des plaisanteries du souper du roi. Maupeituis rapporta ces plaisanteries à la Beaumelle, en cliaigea Voltaire seul, lui fit un ennemi irréconciliable, et s'assura d'un instrument qui seiviiait sa baine par de liontcux libelles, sans que
sa dignité de président d'Académie en fût compromise.
Maupertuis avait besoin de secours : il venait d'avancer un nouveau principe de mécanique, celui de la moindre action. Ce principe, à qui l'illustre Euler faisait l'honneur de le défendre, en même temps qu'il en apprenait à l'auteur même toute l'étendue et le véritable usage, essuya beaucoup de contradictions. Rœnig non-seulement le combattit , mais il prétendit de plus qu'il n'était pas nouveau^ et cita un fragment d'une lettre de Leibnitz, où ce principe se trouvait indiqué. Maupertuis, instruit par Rœnig même qu'il n'a qu'une copie de la lettre de Leibnitz, imagine de le faire sommer juridiquement, par l'Académie de Berlin, de produire l'original. Kœnig mande qu'il tient sa copie du malheureux Hienzi, décapité longtemps auparavant, pour avoir voulu délivrer les habitants du canton de Berne de la tyrannie du sénat. La lettre ne se trouva plus dans ce qui pouvait rester de ses papiers; et l'Académie, moitié crainte, moitié bassesse, déclara Kœnig indigne du titre d'académicien, et le fit rayer de la liste. Maupertuis ignorait apparemment que l'opinion générale des savants peut seule donner ou enlever les découvertes, mais qu'il faut qu'elle soit libre et volontairement énoncée; et qu'une forme solennelle, en la rendant suspecte, peut lui ôler son autorité et sa force.
Voltaire avait connu Kœnig chez madame du Châtelet, à laquelle il était venu donner des leçons de leibnitzianisme : il avait conservé de l'amitié pour hjî ,
quoiqu'il se fût permis quelquefois de le plaisauter pendant son séjour en France. Il n'aimait pas Maupertuis , et haïssait la persécution , sous quelque forme qu'elle tourmentât les hommes : il prit donc ouvertement le parti de Kœnig, et publia quelques ouvrages où la raison et la justice étaient assaisonnées d'une plaisanterie fine et piquante. Maupertuis intéressa l'amour-propre du roi à l'honneur de son Académie, et obtint de lui d'exiger de Voltaire la promesse de ne plus se moquer ni d'elle, ni de son président. Voltaire le promit. Malheureusement le roi, qui avait ordonné le silence, se crut dispensé de le garder. 11 écrivit des plaisanteries qui se partageaient, mais avec un peu d'inégalité;, entre Maupertuis et Voltaire. Celui-ci crut que, par cette conduite, le roi lui^rendait sa parole, et que le privilège de se moquer seul des deux partis ne pouvait être compris dans la prérogative royale. Il profita donc d'une permission générale, anciennement obtenue, pour faire imprimer la Diatribe d'Jkakia, et dévouer Maupertuis à un ridicule éternel.
Le roi rit; il aimait peu Maupertuis, et ne pouvait l'estimer; mais, jaloux de son autorité, il fit brûler cette plaisanterie par le bourreau ; manière de se venger qu'il est assez singulier qu'un roi philosophe ait empiuntée de l'inquisition.
Vollaire, outragé, lui renvoya sa croix, sa clef et le brevet de sa pension, avec ces qualie vers :
Je les reçus avec tendresse, Je les renvoie avec douleur,
Comme un amant, dans sa jalouse ardeur, Rend le portrait de sa maîtresse.
Il ne soupirait qu'après la liberté; mais, pour l'obtenir, il ne suffisait pas qu'il eût renvoyé ce qu'il avait d'abord appelé de înagnifiqiies bagatelles^ mais qu'il ne nommait plus que les marques de sa sewitude. Il écrivait de Berlin, où il était malade, pour demander une permission de partir. Le roi de Prusse, qui ne voulait que l'humilier et le conserver, lui envoyait du quinquina, mais point de permission. Il écrivait qu'il avait besoin des eaux de Plombières; (m lui répondait qu'il y en avait d'aussi bonnes en Silésie.
Enfin, Voltaire prend le parti de demander à voir le roi : il se flatte que sa vue réveillera des sentiments qui étaient plutôt révoltés qu'éteints. On lui renvoie ses anciennes breloques. Il court à Potsdam , voit le roi; quelques instants suffisent pour tout changer. La familiarité renaît; la gaieté reparaît, même aux dépens de Maupertuis, et Voltaire obtint la permission d'aller à Plombières, mais en promettant de revenir; promesse peut-être peu sincère, mais aussi obligeait-elle moins qu'une parole donnée entre égaux; et les cent cinquante mille hommes qui gardaient les frontières de la Prusse, ne permettaient pas de la regarder comme faite avec une entière liberté.
Voltaire se hâta de se rendre à Leipsick, où il s'arrêta pour réparer ses forces, épuisées par cette longue persécution. Maupertuis lui envoie un cartel ridicule, qui n'a d'autre effet que d'ouvrir une nou-
velle source à ses intarissables plaisanteries. De Leipsick, il va chez la duchesse de Saxe-Gollia, princesse supérieure aux préjugés, qui cultivait les lettres et aimait la plillosopliie. Il y commença pour elle ses Annales de V Empire.
De Gotlia il part pour Plombières, et prend la route de Francfort. Maupertuis voulait une vengeance : son cartel n'avait pas réussi, les libelles de la Beaumelle ne lui suffisaient pas. Ce malheureux second avait été forcé de quitter Berlin après une aventure ridicule, et quelques semaines de prison ; il s'était enfui de Gotha avec une femme de chambre qui vola sa maîtresse en partant; ses libelles l'avaient fait chasser de Francfort; et à peine arrivé à Paris, il s'était fait mettre à la Bastille. Il fallut donc que le président de l'Académie de Berlin cherchât un autre vengeur. Il excita l'humeur du roi de Prusse. La lenteur du voyage de Voltaire, son séjour à Gotha, un placement considérable sur sa tète et celle de madame Denis, sa nièce, fait sur le duc de Virtemberg, tout annonçait la volonté de quitter pour jamais la Prusse; et Voltaire avait emporté avec lui le recueil des œuvres poétiques du roi, alors connu seulement des beaux esprits de sa cour.
On fit craindre à Frédéric une vengeance qui pouvait être terrible, même pour un poêle couronné; au moins il était possible que Voltaire se crût en" droit de reprendre les vers qu'il avait donnés, ou d'avertir de ceux qu'il avait conigés. Le roi donna ordre à un fripon breveté (|u'il entretenait à Francfort pour y acheter ou y voler des honunes, d'airê-
1er Voltaire, et de ne le relâcher que lorsqu'il aurait rendu sa croix, sa clef, le brevet de pension, et les vers que Freitag appelait VOEiure de poeshies du roi son. maître. Malheureusement ces volumes étaient restés à Leipsick. Voltaire fut étroitement gardé pendant trois semaines; madame Denis, sa nièce, qui était venue au-devant de lui, fut traitée avec la même rigueur. Des gardes veillaient à leur porte. Un satellite de Freitag restait dans la chambre de chacun d'eux, et ne les perdait pas de vue; tant on craignait queVOEiivre de poeshies ne pût s'échapper! Enfin, on remit entre les mains de Freitag ce précieux dépôt, et Voltaire fut libre, après avoir été cependant forcé de donner de l'argent à quelques aventuriers, qui profitèrent de l'occasion pour lui faire des petits procès. Échappé de Francfort, il vint à Colmar.
Le roi de Prusse, honteux de sa ridicule colère, désavoua Freitag; mais il eut assez de morale pour ne pas le punir d'avoir obéi. Il est étrange qu'une ville qui se dit libre, laisse une puissance étrangère exercer de telles vexations au milieu de ses murs; mais la liberté et l'indépendance ne sont jamais pour le faible qu'un vain nom. Frédéric, dans le temps de sa passion pour Voltaire, lui baisait souvent les mains, dans le transport de son enthousiasme; et Voltaire, comparant, après sa sortie de Francfort, ces deux époques de sa vie, répétait à ses amis : // a cent fois baisé cette main qu'il vient d enchaîner.
n n'avait publié à Berlin que le Siècle de Louis X IF, la seule histoire de ce règne que l'on puisse lire. C'est sur le témoignage des anciens courtisans de
8o VTE DE VOLTAIRE.
Louis XIV, OU de ceux qui avaient vécu dans leur société, qu'il raconte un petit nombre d'anecdotes choisies avec discernement, parmi celles qui peignent l'esprit et le caractère des personnages et du siècle même. Les événements politiques ou militaires y sont racontés avec intérêt et avec rapidité ; tout y est peint à grands traits. Dans des chapitres particuliers, il rapporte ce que Louis XIV a fait pour la réforme des lois ou des finances , pour l'encouragement du commerce et de l'industrie; et on doit lui pardonner d'en avoir parlé suivant l'opinion des hommes les plus éclairés du temps où il écrivait, et non d'après des lumières qui n'existaient pas encore.
Ses chapitres sur le calvinisme, le jansénisme, le quiétisme, la dispute sur les cérémonies chinoises, sont les premiers modèles de la manière dont un ami prudent de la vérité doit parler de ces honteuses maladies de l'humanité, lorsque le nombre et le pouvoir de ceux qui en sont encore attaqués obligent de soulever avec adresse le voile qui en cache la turpitude. On peut lui reprocher seulement une sévérité trop grande contre les calvinistes, qui ne se rendirent coupables que lorsqu'on les força de le devenir, et dont les crimes ne furent, en quelque sorte, que les représailles des assassinats Juridiques exercés contre eux dans quelques provinces.
Les découvertes dans les sciences, les progrès des arts, sont exposés avec clarté, avec exactitude, avec impaitialité;et les jugements toujours dictés par une raison saine et libre, par une philosophie indulgente et douce.
VIE DE VOLTAIRE. 8l
La liste des écrivains du siècle de Louis XIV est un ouvrage neuf. On n avait pas encore imas;iné de peindre ainsi, par un trait, par quelques lignes, des philosophes, des savants, des littérateurs, des poètes, sans sécheresse comme sans prétention, avec un goût suret une piécision presque toujours piquante.
Cet ouvrage appiit aux étrangers à connaître Louis XIV, défiguré chez eux dans une foule de libelles, et à respecter une nation qu'ils n'avaient vue jusque-là cpi'au travers des préventions de la jalousie et de la haine. On fut moins indulgent en France. Les esclaves par état et par caractère furent indignés qu'un Français eût osé trouver des faiblesses dans Louis XIV. Les gens à préjugés furent scandalisés qu'il eût parlé avec liberté des fautes des généraux , el des défauts des grands écrivains ; d'autres lui reprochaient, avec plus de justice à quelques égards, tiop d'indulgence ou d'enthousiasme. Mais Fhistoire d'un pays n'est jamais jugée avec impartialité que par les étrangers; une fouie d'intérêts, de préventions, de préjugés, corrompt toujours le jugement des compatriotes.
Voltaire passa près de deux années en Alsace. C'est pendant ce séjour qu'il publia les Annales de r Empire^ le seul des abrégés chronologiques qu'on puisse lire de suite, parce qu'il est écrit d'un style rapide, et rempli de résultais philosophiques exprimés avec énergie. Ainsi Voltaire a été encore un modèle dans ce genre, dont son amitié pour le président Hénault lui a fait exagérer le mérite et l'utilité.