‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 78 sur 183 · IV · texte numérisé non relu

IV

forlune, de nos plaisirs, de nos affections, de noire repos, de notre réputation, de la paix de notre conscience, de notre salut, nous détermine toujours.

Il peut arriver que, dans une nation, la plusgrande partie des hommes soit conduite principalement par l'un de ces intérêts dans leuis actions relatives à l'ordre de la société. Ainsi dans un pays comme l'Angleterre, par exemple, la jouissance des droits des hommes, que les Anglais font consister dans la sûreté personnelle de n'être jugés que par des jurés et de ne pouvoir- être gardés en prison en vertu d'ordres arbitraires; dans la sûreté des propriétés, le droit de s'assembler paisiblement et de prendre des résolutions en commun ; dans la liberté de la presse, la tolérance, le droit de n'être imposés que par l'aveu d'un corps dont la nation choisit les membres: cette jouissance , dis-je, est l'intéiêt dominant de tout Anglais. A Genève, où tous les citoyens sont rassemblés dans une seule ville, l'égalité est le grand intérêt qui les anime. Sous un sénat aristocratique, si l'égalité entre les membres, et le maintien de l'autorité du corps, est l'intérêt général qui meut les sénateurs, la conservation de leurs biens et la sûreté de leurs personnes est celui qui anime les citoyens.

13ans un pays soumis au gouvernement d'un seul, si la nation est éclairée et s'il n'y a point trop de distinctions héréditaires , d'autorités intermédiaires opposées au monarque et pesant sur le peuple, l'intérêt général est encoie la conservation de la sûreté.

SUR VOLTAIRE. 3'i3

delà propriété, de la liberté de disposer de la personne et des biens. Mais s'il y existe de ces distinctions, de ces pouvoirs, alors l'intérêt de chacun est de chercher à sortir de la classe du peuple, que toutes les autres oppriment; l'ambition, la vanité, devient donc alors le principe dominant.

Si le peuple est ignorant, alors la sûreté personnelle, la propriété des biens, le maintien de ses usages, sont les seules choses qui lui soient chères; il ne diffère des habitants d'un autre pays que parce qu'il a de ses droits une idée moins étendue, moins complète.

L'intérêt de tout gouvernement est d'avoir l'autorité entière, et d'être paisible et assuré. Il ne doit donc pas choquer ce principe d'intérêt qui est le mobile de la nation ; au contraire , il le respectera et cherchera à en faire l'instrument de ses projets. Ainsi, par exemple, dans un gouvernement comme l'Angleterre, les lois s'occuperont du maintien des droits des hommes; il en sera de même dans une monarchie, d'autant plus que la nation sera plus éclairée, et qu'il y aura moins de distinction entre les hommes, que le ressort de la vanité sera plus affaibli.

Dans les aristocraties, on veillera à maintenir l'égalité entre les membres du souverain, et en même temps à les empêcher d'oppiimer chacun en particulier; on affectera d'autant plus la justice, qu'on sera plus souvent obligé de la violer pour affermir le pouvoir du sénat. On donnera à l'oppression l'apparence de la règle; on évitera surtout de laisser

prendre aux hommes la connaissance de leurs droits. Dans la démocratie, le gouvernement tendra à conserver l'égalité entre les citoyens; il évitera ce qui la blesserait de droit ; on ne la violera que par des foimes qui paraissent la conserver. Le monarque d'une nation ignorante, qu'on appelle despote, respectera les usages et les préjugés, sera sévère contre les subalternes qui abusent de leur pouvoir, contre ceux qui troublent l'oidre. Dans une monarchie où il y a beaucoup de distinctions, on les emploiera pour attacher tous les hommes riches au gouvernement, et l'on fera tomber sur le peuple tout le poids de l'autorité et du pouvoir; on ménagera plus les fantômes de l'orgueil que les droits réels des citoyens. Le principe est toujours le même, l'intérêt, qui force à respecter l'opinion générale, qui produit un gouvernement plus ou moins sage à mesure que le peuple est plus éclairé et a moins de préjugés. Mais dans tout gouvernement, c'est la crainte qui contient le peuple; c'est l'honneur qui est le principal mobile des actions de ceux qui, n'étant point occupés de leur subsistance, le sont davantage de leur vanité; c'est la vertu qui inspire un très-petit nombre d'hommes, très-rares dans tous les pays et dans tous les siècles.

Ce que nous venons de dire nous paraît propre à faire entendre ce qui a pu donner à Montesquieu l'idée de ses trois principes, et à montrer en même temps (|ue cette distinction est inutile et peu fondée.

ACTIONS HUMAINES (sur la libfrté des) (i).

Quelque parti que l'on prenne sur celte question épineuse, il est impossible de ne pas convenir que, dans les actions qu'on appelle libres, l'homme a la conscience des motifs qui le font agir. Il peut donc connaître quelles actions sontconfoimes à la justice, à l'intérêt général des hommes, et les motifs qu'il peut avoir de faire ces actions, et d'éviter celles qui y sont contraires. Ces motifs agissant sur lui, il y a donc une morale. L'espoir des récompenses, la crainte des peines, sont au nombre de ces motifs : ces sentiments peuvent donc être utiles; les peines et les récompenses peuvent donc être justes. S'il a cédé à un motif injuste, il en sera fâché, lorsque ce motif cessera d'agir avec la même force; il se repentira donc, il aura des remords. Il croira, qu'averti par son expérience, ce motif n'aura plus le pouvoir* de l'entraîner une autre fois; il se promettra donc de ne plus retomber. Ainsi, quelque système que l'on prenne sur la liberté, sans excepter le fanatisme le plus absolu, les conséquences morales seront les mêmes. En effet, suivant le fanatisme, tout homme était prédéterminé à faire toutes les actions qu'il a faites; mais lorsqu'il se détermine, il ignor-e à laquelle des deux actions qu'il se propose il doit se déterminer; il sait seulement que c'est à celle pour laquelle il croira voir des motifs plus puissants.

(i) Voltaire, tome XXXI, p. 5o.

ADULTÈRE (i).

L'adultère est un crime en morale, mais il ne peut être un délit punissable par les lois : i° parce que si vous avez égard à la violation du serment, la punition de la femme ne peut être juste, à moins que la loi ne condamne le mari convaincu d'adultère à la même peine; 2° si vous avez égard au crime de donner à une famille des héritiers étrangers, il faudrait donc prouver alors que le délit a été consommé; or, c'est ce qui est impossible , sinon par l'aveu de la coupable. Au leste, en laissant au mari, comme à la femme, la liberté de faire divorce, toute peine contre l'adultère devient inutile. 11 est d'ailleurs dangereux de laisser subsister une loi pénale contre l'adultère, dans un pays où ce crime est commun et toléré par les mœurs, parce qu'alors celte loi ne peut être que l'instrument de vengeances personnelles ou d'intérêts particuliers.

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