‹ Œuvres. Publiées (volume 4)Chapitre 9 sur 183 · ADÉLAÏDE DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE DU GUESCLIN

« On a transporté cet événement dans d'autres temps et dans d'autres pays, pour des raisons particulières. »

En 1765, on a donné cette pièce sous son véritable titre; elle eut le plus grand succès ; et c'est une des pièces de M. de Voltaire qui font le plus d'effet au théâtre. Lorsqu'elle parut, en 1734, il venait de publier le Temple du Goût : on ne voulut point souffrir qu'il donnât à la fois des leçons et des exemples. En 1765, on ne fut que juste. Nous joignons ici le fragment d'une lettre que M. de Voltaire écrivit alors à un de ses amis, à Paris.

« Quand vous m'apprîtes , Monsieur, qu'on jouait à Paris une Adélaïde du GuescUn avec quelque succès, j'étais très-loin d'imaginer que ce fut la mienne; et il importe fort peu au public que ce soit la mienne ou celle d'un autre. Vous savez ce que j'entends par le public. Ce n'est pas l'Univers, comme nous autres barbouilleurs de papier l'avons dit quelquefois. Le public, en ûiit de livres, est composé de quarante ou cinquante personnes, si le livre est sérieux; de quatre ou cinq cents, lorsqu'il est plaisant: et d'environ onze ou douze cents, s'il s'agit d'une pièce de théâtre. Il y a toujours dans Paris plus de cinq cent mille âmes qui n'entendent jamais parler de tout cela.

« Il y avait plus de trente ans (juc j'avais hasardé, devant ce public, une Adélaïde du Gucsclin , escortée d'un duc de ^ endôme et d'un duc de >emours qui n'existèrent jamais dans l'histoire. Le fond de la pièce était tiré des AnunJrs dr Brrtaf^nc , et je

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l'avais ajustée, comme j'avais pu , au théâtre , sous des noms supposés. Elle fut sifflée dès le premier acte ; les sifflets redoublèrent au second , quand on vit arriver le duc de Nemours blessé et le bras en écbarpe; ce fut bien pis, lorsqu'on entendit, au cinquième, le signal que le duc de Vendôme avait ordonné, et lorsqu'à la fin le duc de Vendôme disait : Es-tu content, Coucj? plusieurs bons plaisants crièrent : Cous si-cous si.

«Vous jugez bien que je ne m'obstinai pas contre cette belle réception. Je donnai, quelques années après, la même tragédie sous le nom du Duc de Foix; mais je l'affaiblis beaucoup, par respect pouile ridicule. Cette pièce, devenue plus mauvaise, réussit assez, et j'oubliai entièrement celle qui valait mieux.

« Il restait une copie de celte Adélaïde entre les mains des acteurs de Paris; ils ont lessuscité, sans m'en rien dire, cette défunte tragédie ; ils l'ont représentée telle qu'ils l'avaient donnée en 1784, sans y changer un seul mot, et elle a été accueillie avec beaucoup d'applaudissements. Les endroits qui avaient été le plus siffles, ont été ceux qui ont excité le plus de battements de mains.

« Vous me demanderez autjuel des deux jugements je me tiens. Je vous répondrai ce que dit un avocat vénitien aux sérénissimes sénateurs devant lesquels il plaidait : Il mese passato, disait-il, le vostre eccellenze hanno judicuto cosi, e questo mese, nella niedesinia causa , hanno judicato tutto 7 contrario , e sempre ben. Voc excellences, le mois passé , jugèrent de

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celle façon , et ce mois-ci , clans la même cause, elles ont jugé tout le conliaiie, et toujours à merveille.

« M. Ogliières, riche banquier à Paris, ayant été chargé de faire composer une marche pour un des régiments de Charles XII , s'adiessa au musicien Mouret. La marche fut exécutée chez le banquier, en présence de ses amis , tous grands connaisseurs. La musique fut trouvée détestable ; Mouret remporta sa marche, et l'inséra dans un opéra qu'il fit jouer. Le banquier et ses amis allèrent à son opéra ; la marche fut très-applaudie. Eh ! voilà ce que nous voulions, dirent-ils à Mouret ; que ne nous donniezvous une pièce dans ce goiit-là ? — Messieurs , c'est

la même.

« On ne tarit point sur ces exemples. Qui ne sait que la même chose est arrivée aux idées innées, à l'émétique et à l'inoculation? Tour à tour sifflées et bien reçues, les opinions ont ainsi flotté dans les affaires sérieuses, comme dans les beaux-arls et dans les sciences.

Qiiod peliit spernit, repetit quod nuper omisit,

« La vérité et le bon goût n'ont remis leur sceau que dans la main du temps. Cette réflexion doit retenir les auteurs des journaux dans les bornes d'une grande circonspection. Ceux qui rendent compte des ouvrages, doivent rarement s'empresser de les juger. Ils ne savent pas si le public, à la longue, jugera comme eux; et puisqu'il n'a un sentiment décidé et irrévocable qu'au bout de plusieurs années,

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