DU TIERS ÉTAT
LETTRE PREMIERE
Messieurs,
Je ne suis point un de ces genlilsliommes qui , vous reléguant dans le dernier ordre de l'Etat, croient former le second ou le premier, suivant (|u'iis ont plus ou moins de respect pour le sacerdoce : je suis encore moins du nombre de ceux qui, par un abus de mots impardonnable dans un siècle éclairé, prétendent que leurs prérogatives sont une véritable propriété. Je nous regarde connue formant vraiment la nation , et les gentilslioiiunes comme élaiU ses officiers per[)étuels : qu'ils doivent ce titre à leur origine, à l'importance que leurs ancêtres ont acquise, à la possession d'un fief, à l'exercice d'une cbarge, à des services, à la munificence du prince; c'est toujours du consentement présumé de la nation qu'ils
■2l6 LETTRES D UN GENTILHOMME, ETC.
tiennent la possession légitime des prérogatives qui accompagnent leur titre; et si la nation juge que de tels officiers perpétuels sont dangereux, ou seulement inutiles , elle a le droit de ne pas les conserver. Mais zélé pour vos vrais intérêts, qui sont aussi les siens, je vois avec peine, qu'après avoir essayé inutilement de vous obliger à ne choisir des députés que dans votre ordre, on veuille aujourd'hui vous en faire prendre l'engagement formel.
La loi qui vous y eût contraints, eût élé injuste envers vous comme envers la noblesse et le clergé: je dis envers vous, puisque par là on vous eût ôté la liberté de choisir ceux que vous eussiez jugés les plus dignes, et encore parce que cette exclusion vous eût fait reconnaître en quelque sorte que la séparation des trois ordres n'est pas une simple forme établie arbitrairement dans la constitution et consacrée par l'usage , mais une distinction réelle , comme celle qui existerait entre plusieurs nations réunies par une confédération, et conservant chacune des droits séparés et imprescriptibles.
Par là, vous auriez été relégués dans le dernier ordre des citoyens , et tandis que vous êtes la nation , vous vous seriez trouvés réduits à n'en paraître que le tiers ou la moitié.
Cette loi eût été injuste envers la noblesse et le clergé, dont elle aurait paru déclarer tous les membres indignes de votre confiance, incapables d'être conduits par d'autres motifs que par leurs intérêts personnels, assez corrompus enfin pour mériter qu'on prît des précautions contre l'erreur de