LETTRES D UN GEHTILUOMMK, ETC. H
VOS propres choix. Cependant plusieurs membres de la noblesse ont si peu mérité cette injure, qu'au contraire vous devez à cet ordre les plus zélés, les plus fermes de vos défenseurs.
Mais la liberté vous a été laissée : le zèle indiscret de quelques-uns de vos partisans n'a pu l'emporter sur la raison et sur l'usage établi, et vous restez libres de confier vos intérêts à ceux que vous croirez les plus capables de les défendre.
C'est donc maintenant d'après vos intérêts seuls qu'il faut examiner si l'engagement de ne choisir des représentants que dans votre ordre , est une mesure (pii puisse vous être utile.
Vous devez, sans doute, éviter d'élire aucun de ceux que vous croirez pouvoir être conduits pai des vues personnelles ou particulières; mais les nobles, les ecclésiastiques, sont-ils les seuls à qui leur état puisse inspirer de telles vues?
Combien n'y a-t-il pas d'impôts dans lesquels les intérêts des habitants des campagnes sont sacrifiés à ceux des habitants des villes? Combien de mauvaises lois de commerce utiles aux seuls négociants riches? Combien d'autres peuvent favoriser les capitalistes aux dépens des petits propriétaires? Il s'agira de réformes dans la législation , et les intérêts des officiers de justice s'accorderont-ils alors avec les vôtres? Enfin, un des établissements les plus utiles pour les campagnes, est celui de communautés formées par la réunion de plusieurs paroisses; établissement sans lequel il est impossible que les campagnes soient réellement leprésenlées, et qu'elles échappent
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OU à Ja domination des villes seules, ou à la doiiiinalion partagée des nobles, des ecclésiastiques et des villes. Or, cet établissement que le gouvernement préparait , qui eût dû accompagner la création des assemblées provinciales, par qui sera-t-il plus sûiemenl réclamé dans les états généraux? Est-ce par les liabilants des villes, dont il diminue l'influence, ou par des nobles, auxquels il est utile?
Les objets sur lesquels il faut délibérer sont com- |)lic[ués; ils exigent, pour les discuter, des connaissances assez étendues; on se trompe souvent sur ses propres intérêts, et plus souvent encore on se laisse tromper. La plupart d'entre vous, ([uelque probité qu'ils possèdent, quelcpie bon sens naturel qu'ils aient reçu, n'ont pu, faute de fortune, recevoir une éducation assez soignée , n'ont pu se la donner euxmêmes, parce que leur temps était absoibé par des occupations nécessaires à leur subsistance, à celle de leur famille. Tel est entre autres le sort de presque tous les liabitants des campagnes : ils ne peuvent guère trouver parmi eux des représentants capables de se tirer du dédale où des hommes adroits pourraient les jeter, même en ayant l'air de vouloir les protéger et les défendre.
Ainsi, les habitants des campagnes et une partie de ceux des villes , forcés à choisir des représentants qui n'ont pas avec eux une entière communauté d'intérêts, doivent faire tomber leur choix sur ceux qu'ils croient les plus disposés à préférer l'intérêt général à leur intérêt particulier; et ces honmies peuvent se trouver également dans toutes les classes.
LETTKKS UÏIJN GEMTILHOMME , ETC. ^XÇ)
Les habitants des campagnes sont même à portée de mieux connaître les gentilshommes et les ecclésiastiques que les habitants des villes, commeiçants, capitalistes ou officiers de justice. Ils peuvent savou' par leur propre expérience ce qu'ils ont droit d en attendre.
D'ailleurs, ou ne peut raisonnablement espérer un accord complet entre les ordres; et, soit que l'on délibère par ordre, soil que Ion vote par tète, la considération personnelle des représentants du tiers état doit entrer dans la balance. Si l'on délibère par ordre, la résistance du tieis élat doit suffire pour arrêter toute délibération. On ne peut vous refuser ce droit négatif, puisqu'il y aurait une injustice évidente à soumettre la nation au vœu de deux classes particulières de ses officiers; mais on ne peut aussi obhger les deux autres classes à céder à votre vœu, puisque alors elles deviendraient absolument inutiles , et leui- admission aux états ne serait plus qu'un moyen honorable d'exclure leurs membres du droit de cité; ce qui ne serait ni juste, ni même conforme aux vrais intérêts de la nation. Or, ce droit négatif peut s'exercer sur des objets qui exigent nécessairement une décision. Dans ce cas, il faut donc , après quelques débats , que l'un des deux partis vienne à céder ; et alors, n'est-il pas de votre intérêt d'avoir parmi vos représentants des hommes égaux, sinon par leur dignité, du moins par leur état, aux représentants des autres ordres; des hommes à qui ceux-ci n'en puissent imposer par la hauteur qui aieni des moyens de la repousseï sans la blesser.
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et de combattre les prélentions sans révolter l'amourpropre? Si on délibère par tête, celte égalité de vos députés vous serait plus ulile encore; elle donnerait plus de poids à leurs raisons auprès des autres ordres , et les discussions seraient moins troublées par cette aigreur naturelle à ceux qui entendent des liouunes qu'ils ont cru longtemps leuis inférieurs, prétendre n'être plus que leurs égaux. Janrais la raison a-t-elle plus de force que dans celui qiri parle en faveur de la justice, contre son propre intérêt ; enfin , le gentilhomme (pie vous aurez nommé n'est -il pas plus étroitement lié par l'honneur que le repr-ésentant choisi parmi vous, puisque le second aurait l'excuse d'avoir agi contre lui-même , et que le premier aurait à craindre le repioche d'avoir cédé à son intérêt ?
Croyez-vous qu'il y ait quelque avantage réel pour vous à mettre une barrière entre vous et les deux autres ordres? Les chefs de la noblesse et du clergé formeront les députés de ces or-dres. Tel sera le choix naturel; à peine y aura-t-il des exceptions en faveur d'un mérite extraordinaire , d'un grand talent , ou même d'une intrigue adroite. La noblesse un peu inférieure, le clergé peu riche, seront exclus des états, et n'auront d'autre intérêt politique que de rester attachés à leur ordre, que de tenir à leurs privilèges, sans lesquels leur condition deviendr-ait inférieure à celle des membres du tiers état, puisque étant les égaux ou en fortirne ou en considération des premiers de cet ordre, ils n'auraient pas, couime eux , ^espérance de siéger dans l'assemblée
LETTRKS U UN GENTILHOMME, ETC. U v* I
tU" la nation. Si, au conliaire, ces membres des deux ordres ont un juste espoir d'obtenir vos suffrages, vous vous assurez dans tous deux un parti populaire; parti dans lequel entreront ceux qui ont le |)lus de courage, le plus de lumières. Vous vous tromperiez si vous croyiez ce secours inutile à votre défense : les deux ordres sont en apparence beaucoup moins nombreux que vous ; mais celle différence diminue si on joint à chacun d'eux ceux de votre ordre qui se trouvent dans sa dépendance, (pii attendent de lui des avantages plus grands, ou (lu moins plus sensibles dans l'instant présent, que ceux qu'ils peuvent espérer d'une opération politique favorable à l'égalité. Retranchez ensuite ceux qui, par leur pauvreté, n'appartiennent à aucun ordre, ne peuvent avoir aucun intérêt à ces discussions, et alors vous verrez cet avantage disparaître presque absolument. La force est du côté du plus grand nombre, quand les hommes sont dans l'état d'égalité naturelle; mais cette maxime cesse d'être vraie lorsqu'ils en sont sortis, parce qu'alors ce grand nom- ])re est divisé par des intérêts particuliers.
Cette liberté du choix, dira-t-on, donne aux membre des deux ordres un avantage injuste, puisqu'ils ont deux moyens d'entrer aux états, et que ceux du tiers état n'en ont qu'un.
,Ie répondrai que l'intérêt de ceux qui élisent doit ici être préféré à l'intérêt de ceux qui veulent être élus, et je crois avoir prouvé que celui des premiers était de ne pas restreindre leur choix aux membres de leur ordre.