DE L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIEŒ
MORTS DEPUIS 1771 JUSQU'EiN 1791.
Alexis Fontaine naquit à Claveison en Dauphiné, vers l'année lyoS. Il avait environ vingt ans lorsque son père mourut. Ses parents auraient voulu qu'il suivît les études de droit, nécessaires pour exercer une charge; mais le style barbare des commentateurs des lois romaines et leur enthousiasme servile, dégoûtaient un homme que la nature n'avait pas destiné à se traîner sur les pas d'autrui. Né avec cette rigueur d'esprit que les démonstrations seules peuvent satisfaire, et qui donne un goût exclusif pour les sciences exactes; peu sensible au plaisir de démêler^ parmi les débris des anciennes lois romaines, quelques restes de la sagesse du sénat , ces lois elles-mêmes ne pouvaient être à ses yeux qu'un amas de déci-
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sions , fondées moins souvent sur la raison que sur les passions du législateur, ou sur les préjugés de son siècle.
D'ailleurs, la considération qu'on achète avec une charge, ne flatte guère que les hommes qui n'ont pas en eux de quoi prétendre à celle que donnent les talents; et l'envie détre ce qu'on appelle quelque chose, n'est bien souvent, dans un jeune homme, que l'instinct de la médiocrité. Tourmenté par les sollicitations de ses parents, et encore plus par l'activité de son génie, auquel la province n'offrait aucjin aliment , M. Fontaine vint chercher à Paris le repos et un objet d'occupation. Le hasard lui offrit un livre de géométrie , dont il avait appris les éléments dans son enfance, et il sentit qu'il était né pour elle. Il la cultiva environ deux ans dans la capitale. Elevé chez les jésuites , ce fut au père Castel qu'il s'adressa pour avoir des secours et des conseils. Le père Castel était alors le mathématicien le plus célèbre de la Société. La nature lui avait donné une imagination ardente, un esprit hardi et élevé; peut-être eût-il laissé quelque réputation, si la certitude de compter autant d'admirateurs qu'il y avait de jésuites, n'eijt éteint en lui cette inquiétude qui nous rend difficiles sur nos productions, et sans laquelle le génie même s'élèverait rarement à de grandes choses : tant il est vrai , et même en plus d'un sens, qu'il n'y a point pour les talents d'ennemis plus dangereux que les preneurs.
La fortune de M. Fontaine ne lui permettait pas
alors de se fixer à Paris; il retourna dans sa province, et y resta jusqu'à la mort de son frère aîné. Maître alors d'une terre d'environ cinquante mille livres, il la vendit et vint à Paris, dans le dessein de ne plus vivre que pour les sciences. D'abord , il employa une partie de ses fonds à l'acquisition d'Anel, petite terre auprès de Gompiègne. A cette distance de Paris, il pouvait réunir et la paisible liberté de la solitude, si précieuse pour ceux qui se livrent aux études abstraites, et le commerce des savants qui excite le génie et lui fournit les objets sur lesquels il doit s'exercer. Ce fut dans ce temps que j\I. Fontaine se lia avec MM. Clairaut et de Maupertuis; il montra qu'il était digne d'une société si savante, en donnant pour les problèmes de rnaximis , une méthode plus générale que celle de Jean Bernouilli, dont alors il n'avait pas encore lu les ouvrages. Cette méthode, imprimée en 1764, à la tète du recueil des œuvres de M. Fontaine, n'est pas réduite en formules, comme celle de M. Euler; mais M. Fontaine, en donnant si longtemps après l'esquisse de la sienne, n'a voulu que montrer au public le premier essai de ses forces et son premier titre pour l'Académie.
Les géomètres s'occupaient alors des recherches de Jean Bernouilli sur les tautochroiies. M. Fontaine trouva une nouvelle solution de ce problème; il l'appliqua à des cas absolument nouveaux, et il montra qu'elle était susceptible d'une très-grande généralité. Il était principalement question alors de trouver la tautochrone pour une force accélératrice, dont la loi était donnée. Les géomètres se sont proposé de-
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puis une question d'un autre ordre; ils ont cherché dans quelles hypothèses de force accélératrice il peut y avoir une tautochrone. Le problème dépend alors de la solution des équations aux différences partielles, dont le nom n'était pas même connu dans le temps où M. Fontaine donna son premier mémoire. Deux grands géomètres, M. de La Grange et M. D'Alembert, ont publié la solution de ce dernier problème sur les tautochrones, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin : leurs recherches furent pour M. Fontaine une occasion de revenir sur un sujet qu'il avait oublié depuis trente ans. Il pouvait se borner à donner aussi une solution du problème , et à montrer que ses premières méthodes pou vaienl y conduire; alors il eût pu partager la gloire de ses illustres rivaux; mais le ton avec lequel il parla de l'ouvrage de M. de La Grange annonçait qu'il aurait voulu avoir cette gloire tout entière. M. de La Grange fut donc obligé d'examiner aussi la solution de M. Fontaine; et il trouva qu'elle était moins complète que la sienne, et même défectueuse à quelques égards.
Jusqu'à M. Fontaine, on n'avait connu pour le calcul intégral que des méthodes particulières. Newton et Cotes (i) n'avaient travaillé que sur les quadratures ; les équations , soit homogènes , soit linéaires du premier ordre, avaient été rappelées aux quadratures par JeanBernouilli. Nicolas, son fils, qui, enlevé aux sciences dans sa jeunesse, avait déjà mérité que son père
(i) Cotes mourul très-jeune, et Kewton disait de lui : .SV Cotes eût vécu, nous saunons (jitelque chose.
lut jaloii^ de sa gloire; M. Euler,qiii, jeune encore, était cependant célèbre depuis longtemps , avaient étendu et perfectionné les méthodes de Jean Bei-nouilli; l'on trouvait dans leurs ouvrages des vues grandes et profondes sur la nature même d'un calcul : mais M. Fontaine osa le premier s'occuper de la théorie générale des équations différentielles , et l'emhrasser dans toute son étendue. Ses premières recherches furent présentées à l'Académie dès lySg; mais elles n'ont été imprimées qu'en 1 764. Dans cette partie de son calcul intégral, M. Fontaine a poussé très-loin la théorie des équations de conditions, dont Nicolas Bernouilli avait donné les premiers essais. Dans la seconde partie, il a développé le système des différentes intégrales que peut avoir une équation des ordres supérieurs; il a montré comment toutes ces intégrales répondent à la fois à la même différentielle et à la même intégrale finie ; comment, lorsqu'on les connaît, il ne reste plus, pour avoir l'intégrale finie, qu'à éliminer les différences ; mais il ne considère que les équations dont les intégrales sont algébriques. Si elles sont rationnelles, et pour le premier ordre, il est aisé de déduire de la méthode de M. Fontaine une formule finie qui les renferme toutes, et par conséquent de reconnaître si une équation proposée est susceptible d'une intégrale de celte forme.
Outre ces deux théories, également importantes et fécondes, on trouve dans son recueil l'idée de rappeler les équations des ordres supérieurs à des équations du premier, en regardant les différentielles comme de nouvelles variables , et l'idée de rappeler
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ensuite l'intégration des équations du premier ordre, soit aux quadratures, en multipliant les équations proposées par un facteur qui les rend des différentielles exactes, soit à l'intégration des équations homogènes , en y supposant variable le paramètre qui avait été regardé comme constant.
M. Fontaine, après avoir inutilement cherché, pour parvenir à cette réduction des équations différentielles, ou à des différentielles exactes, ou à des équations homogènes, une autre méthode que celle des coefficients indéterminés, sentit que celle-là seule pouvait être générale ; et c'est à mettre les analystes à portée d'employer ce moyen qu'a été destiné l'ouvrage qu'il a intitulé : Seconde Méthode du calcul intégral.
Ce calcul n'a pas seul occupé M. Fontaine. On voit, dans son Recueil et dans les Mémoires de l'Académie , qu'il s'est exercé sur d'autres objets. On y trouve, par exemple, une méthode d'approximation pour les équations déterminées, où l'on n'a pas besoin, comme dans celle de Newton, de connaître d'ailleurs une première valeur approchée de l'inconnue, et qui donne toutes les racines, soit réelles, soit imaginaires.
Mais cette méthode de M. Fontaine demande des tables dont l'exécution serait presque impraticable pour les degrés un peu élevés. Depuis que M. de La Grange a trouvé pour le même objet une méthode plus simple, plus praticable, dont la marche est plus certaine, et qui, sans exiger la construction des tables, donne également les moyens de reconnaître.
ÉLOGE DE M. FflNTAINE. l ^S
dans le§ équations littérales, la forme des racines , on ne peut presque plus regarder la méthode de M, Fontaine que comme un monument de cette sagacité et de cette finesse qui formaient le principal caractère de son génie.
M. Fontaine s'était fait une mécanique toute nouvelle, dans laquelle les lois du mouvement sont appuyées sur une métaphysique singulière. Cet ouvrage, que le temps et le suffrage des géomètres mettront à la place qu'il mérite, a été imprimé pour la première fois en 1764. On lit dans la préface de ce Recueil , que M. Fontaine connaissait dès 1739 le principe sur lequel cette mécanique est fondée. Quelques gens, plus propres à brouiller les hommes célèbres que dignes de les juger, ont conclu de cette observation, et même ont imprimé dans les journaux, que M. Fontaine regardait son idée comme la source d'où M. D'Alembert avait tiré ce principe si général et si lumineux, auquel les sciences physico-mathématiques doivent les progrès immenses qu'elles ont faits depuis trente ans. Mais le principe de M. Fontaine est métaphysique et vague; celui de M. D'Alembert est géométrique et précis. Le principe de M. D'Alembert a été imprimé en 1 743 ; et M. Fontaine n'a parlé du sien qu'en 1 764 : aussi lui doit-on la justice dépenser qu'il ne contribua en rien à une réclamation qu'on fit alors en sa faveur, par un faux zèle pour sa gloire, ou par des motifs bien moins louables.
M. Fontaine eut avec plusieurs géomètres de ces disputes toujours surprenantes pour ceux qui, ne
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connaissant de la géométrie que les routes battues, ignorent que, clans la science même de la certitude, le génie peut s'égarer quelquefois dans les routes nouvelles qu'il a osé se frayer.
Telles furent la dispute sur les tautochrones dont nous avons parlé; une autre dispute avec M. de La Grange, sur la détermination des points extrêmes, pour les maxiina des fonctions indéfinies; une avec M. Clairaut, sur la recherche d'une courbe décrite par le sommet d'un angle dont les côtés glissent le long d'une courbe. Jamais M. Fontaine n'attaquait une solution sans donner auparavant une nouvelle solution du même problème, soit pour montrer à chaque fois qu'il était digne de son adversaire, soit plutôt que son génie, vraiment original, n'eût pu sans cela entendre le travail d'un autre. Il faut avouer que, dans la dispute, il s'écartait quelquefois de cette politesse d'usage dont jamais il n'est permis de se dispenser, mais que M. Fontaine croyait peutêtre moins nécessaire avec des adversaires illustres, et dont la gloire n'avait pas besoin de ces petits ménagements.
Les morceaux dont nous venons de parler sont les plus importants de ceux que M. Fontaine a publiés ; son Recueil et les Mémoires de l'Académie en renferment quelques autres moins considérables, et dans tous , même dans les plus courts , on voit briller une manière absolument à lui ; c'est presque toujours un fil délié qu'il saisit, et qui aurait échappé à la vue de tout autre, que souvent même on a de la peine à suivre avec lui. Toutes ces solutions sont
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dues à*des vues fugitives, pour ainsi dire, qui ont dirigé les procédés de ses calculs , mais que souvent il n'a pas jugé à propos de développer.
La plupart de ses ouvrages roulent sur des objets de pur calcul, et conduisent à des théories profondes, plutôt qu'à des résultats applicables à des objets utiles. Il est donc impossible d'en faire voir ici l'importance et le mérite. Ce mérite ne pouvait être senti que par de très-grands géomètres ; eux seuls pouvaient connaître M. Fontaine. Les autres n'admiraient en lui que la grandeur des objets qui l'occupaient , et la hardiesse qu'il avait eue de les choisir. L'admiration de ces derniers ne flattait pas M. Fontaine, mais il trouvait du plaisir à les avoir étonnés; quelquefois même il s'est plu à laisser, sur la nature et l'étendue de ses méthodes, une obscurité affectée, qui servait surtout à en cacher les limites. Alors il aimait à être deviné par ses égaux , et convenait de tout avec franchise , lorsqu'ils l'avaient pénétré; mais, si quelques-uns de ces hommes qui louent uniquement pour faire croire qu'ils entendent, vantaient dans ses ouvrages des choses qui n'y étaient point, il riait de leur méprise et ne les en tirait pas.
IjCs géomètres ont un grand avantage : leur gloire ne dépend que d'un petit nombre déjuges dignes de l'être. Le suffrage de ces juges leur suffit , et la voix de la multitude ne pourrait les en dédommager ; aussi ont-ils ce bonheur, que les petits moyens leur sont inutiles, et que les découvertes sont le seul qui puisse lesmener àlagloire. Si mêmel'injusticede leurs
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rivaux venait à la leur refuser, presque sûrs par euxmêmes du degré de mérite de leurs travaux, ils attendraient sans trouble le moment de la justice. Ainsi , les géomètres ne doivent point regretter ces jouissances brillantes réservées au succès dans des genres plus agréables; ils savent combien ces jouissances peuvent être troublées, même parle refus des suffrages qu'on méprise le plus; car, dans les principes mobiles ou incertains des arts, le littérateur trouve de quoi se rassurer contre la crainte secrète que l'envie n'ait été juste.
On aurait pu croire que M. Fontaine avait même une sorte d'indifférence pour la gloire. Content d'avoir montré, et surtout de s'être prouvé à lui-même qu'il était peut-être égal en talent aux plus célèbres géomètres, il ne chercha pas à égaler leur réputation par ses ouvrages. Il n'y a point d'hommes de génie qui n'éprouvent le besoin de faire partager aux autres le sentiment qu'ils ont de leurs forces; mais souvent ils n'ont pas cette avidité sans cesse renaissante qui jouit chaque jour du succès de la veille, en préparant celui du lendemain, qui veut maîtriser Topinion publique , mais qui nous en fait dépendre; sentiment qu'on devrait peut-être appeler ime faiblesse, si ce n'était pas à cette faiblesse qu'on doit tout ce cjui a été fait d'utile aux hommes. Cette passion pour la gloire était presque un ridicule aux yeux de M. Fontaine; aussi n'a-t-on de lui que des essais. Le calcul iiitégral est le seul objet qui l'ait occupé longtemps; et peu de géomètres y ont fait d'aussi grands pas.
On sent que M. Fontaine devait dédaigner les louanges, surtout celles qui tirent tout leur prix du rang de celui qui les donne; il était même insen sible aux honneurs littéraires. La seule chose qui ait paru le flatter fut son entrée à l'Académie des sciences; peut-être parce que cet événement ayant précédé ses plus belles recherches, il était alors moins sûr de ce qu'il valait. Il aimait à parler du bruit qu'avait fait sa première méthode du calcul intégral, dont on aidait parle, disait-il, dans les cafés; mais on ne savait ce qui l'avait le plus frappé, ou le grand effet de ses découvertes , ou le ridicule de ceux qui le célébraient sans l'entendre. Loin qu'il cherchât à se rendre l'objet de l'attention et des discours du public, l'espèce d'amour-propre qui s'occupe de ce soin, les petites finesses qu'il emploie , étaient un des défauts que M. Fontaine observait avec le plus de plaisir. Un jour, un homme célèbre, mais avide de l'opinion, lui parlait avec un mépris trop sérieux de cette curiosité pour l'ambassadeur turc, qui était devenue l'unique occupation d'une ville entière. M. Fontaine crut entrevoir un peu d'humeur dans ce mépris : Que vous fait V ambassadeur turc? lui dit-il ; est-ce que vous en seriez jaloux ?
L'importance attachée à de petites choses était un autre ridicule que M. Fontaine ne pardonnait pas. Quelqu'un dissertait longuement devant lui sur le prix commun de plusieurs denrées, et sur les soins qu'il avait pris pour le déterminer avec exactitude. Voilit , dit M. Fontaine, un homme qui sait le prix de tout, excepté le prix du temps.
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Il faut disculper ici M. Fontaine d'un reproche grave qu'on pourrait lui faire avec quelque apparence de justice, celui de n'avoir pas cité avec assez de soin ce qu'il a emprunté des autres géomètres. En effet, Nicolas Bernouilli avait donné avant lui une équation de condition pour les équations du premier ordre à trois variables. M. Euler est le premier auteur du théorème sur l'intégralion des fonctions homogènes, par lequel M. Fontaine commence son ouvrage sur le calcul intégral. Enfin, tout son travail est fondé sur la méthode de différencier sous le signe; et cette méthode, souvent attribuée à Jean Bernouilli, se trouve dans les lettres de Leibnitz, qui , content de mériter la gloire, et trop grand pour s'en occuper, négligeait de revendiquer ses découvertes, et se contentait de la conscience de son génie et du suffrage de Bernouilli.
M. Fontaine a cependant mêlé toutes ces découvertes avec les siennes, et les a également données comme de lui. C'est qu'il les avait réellement faites, c'est que jamais géomètre n'avait moins lu de livres de géométrie; il était même en géométrie d'une ignorance singulière : c'est la seule science où cette ignorance puisse subsister avec de grandes découvertes , parce que c'ost la seule science où l'esprit tire tout de son propre fonds. L'ignorance ne .sert même alors qu'à lui donner plus d'originalité et plus de hardiesse. C'est ce qu'on remarque dans les ouvrages de M. Fontaine, et on voit qu'il lui en coûtait moins pour affronter les plus grandes difficidtés, que ]>our se plier à une marche étrangère. Il
n'était 5onc point plagiaire, et jamais il n'eût voulu l'être; il savait que s'approprier îa découverte d'un autre, c'est convenir de sa supériorité.
Heureux par l'étude, ayant dans la géométrie et dans la culture de sa terre, un remède sûr contre l'ennui, M. Fontaine n'avait besoin ni des services, ni, malheureusement pour lui, de l'amitié de personne. 11 ne cherchait point à plaire, et dédaignait de se faire craindre; il observait les hommes sans autre intérêt que celui de les connaître, et les observait avec cette profondeur et cette finesse qui l'avaient si bien servi contre les difficultés les plus épineuses de l'analyse. Mené par M. de Maupertuis dans ces sociétés de gens oisifs quon appelle le monde, il vit bientôt que, des hommes qui le composent, la plupart sans passions, sans vertus et sans vices, n'ont qu'un seul sentiment, la vanité plus ou moins déguisée. Mais il vit aussi que les hommes vains n'attachent tant de prix à des choses indifférentes en elles-mêmes, que parce que les autres en sont privés; il vit que ce sentiment, à la fois puéril et cruel , blesse en secret , lors même qu'il fait rire ceux à qui la fortune a refusé les avantages dont la vanité se pare. M. Fontaine crut donc que la vanité ne méritait aucun égard, et il la traita sans pitié. On lui demandait un jour ce qu'il faisait dans le monde, où il gardait souvent le silence, comme ceux qui ne prononcent des mots que lorsqu'ils ont des idées. fobser^'e, dit-il, la vanité des hommes pour la blesser dans [occasion. Ce mot n'était pas en lui l'expression de la méchanceté, c'est qu'il croyait que
iSa ÉLOGE DE M. FONTAINE.
choquer la vanité lorsqu'elle se montre, ce n'est que repousser une attaque injuste. Si l'on entend par méchant, non celui qui méprise les hommes et qui ne s'en cache point, mais celui qui cherche à leur nuire, M. Fontaine ne pouvait être méchant; il avait trop bien calculé les peines que coûte la méchanceté et les petits plaisirs qu'elle procure. Cependant il n'avait point pour elle la haine vigoureuse de la vertu, mais il la méprisait et s'en moquait. La méchanceté n'était à ses yeux qu'une sottise aussi ridicule que beaucoup d'autres.
Jamais il n'entra dans ces brigues sourdes, dans ces intrigues déshonorantes pour les sociétés littéraires. Il n'y a point d'avantage d'amour-propre ou d'intérêt, auquel un homme, dominé par un grand talent, puisse sacrifier le plaisir de se livrer à une idée qui le maîtrise. Aussi a-t-on toujours vu de pareilles intrigues être l'ouvrage de ces hommes que poursuit le sentiment de leur impuissance, qui cherchent à faire du bruit, parce qu'ils ne peuvent mériter la gloire; qui, n'ayant aticun droit à la réputation, voudraient détruire toute réputation méritée, et fatiguent par des petites méchancetés l'homme de génie qui les accable du poids de sa renommée.
Bien que M. Foiitaine, en qualité de pensionnaire, fût obligé à la lésidence par le règlement de l'Académie, il a fait presque tous ses ouvrages à la campagne. Les grandes théories qui l'occupaient avaient besoin d'être suivies sans distraction, et il disait qu'une découverte valait mieux que dix ans d'assiduité à l'Académie. La haute idée que. ses premiers
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travaux avaient donnée de lui, les grandes espérances qu'on avait de ceux qu'il annonçait, empêchèrent qu'on ne se plaignit de cette infraction aux règlements. D'ailleurs comme, à l'exception de l'analyse pure, tous les autres objets dont l'Académie s'occupe lui étaient étrangers, et surtout indifférents, et que les hommes qui savent bien une chose, ne parlent jamais de celles qu'ils ignorent, à peine pouvait-on s'apercevoir de son absence. Sa vie, à la campagne, était solitaire et simple : tout ce que ses travaux et les soins de l'agriculture lui laissaient de temps, il l'employait à observer les gens de la campagne; et, comme nous leur avons tout donné de nos vices, hors l'art de les cacher, il y voyait à découvert ces retours secrets et humiliants d'intérêt et d'amoiir-propre que l'homme poli ose à peine savouer à lui-même, et qu'd dérobe si scrupuleusement aux autres. Revenu dans le monde, M. Fontaine y retrouvait les mêmes faiblesses et les mêmes vices, et il avait le plaisir de les surprendre et de les pénétrer, malgré le voile dont on sait si bien les couvrir. C'est ainsi qu'à force de dessiner le nu , le sculpteur apprend à démêler et à faire sentir les effets des muscles, même au travers des plis d'une draperie.
M. Fontaine avait lu presque tous les bons livres de notre littérature; mais il ne relisait que Tacite et Racine. Cette même profondeur d'avilissement et de perversité qu'il avait observée chez ses contemporains, il la retrouvait dans Tacite, mais agissant sur de plus grands objets et placée dans des âmes plus
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fortes. Racine, qui peint les passions, moins par les traits qui leur échappent que par le développement des sentiments qui les forment; Racine qui, lorsqu'il exprime l'égarement des passions, ne s'écarte jamais de cette logique qu'elles suivent à l'insu même de ceux qui les éprouvent; Racine ne doit pas moins plaire au philosophe qui y revoit ce qu'il a observé, qu'à l'âme sensible qui retrouve ses mouvements avec des nuances qu'elle-même n'aurait pas su si bien démêler.
Le goût pour l'agriculture, les soins qu'il prenait de sa terre d'Anel, n'avaient pu diminuer, dans M. Fontaine, son aversion naturelle pour les affaires. Le hasard lui suscita un procès dans Ks premières années de sa possession; il en chargea un avocat, qui se crut obligé de lui rendre compte de ses démarches. Un jour qu'il lui en parlait, Mo/isieur, lui dit le géomètre après l'avoir écouté quelques instants, crojez-vous que fciie le temps de m' occuper de votre affaire? On peut juger quelle fut la surprise de l'avocat, et quelle idée cette réponse dut lui donner de la géométrie et des géomètres.
Lorsque de jeunes mathématiciens recherchaient les conseils et la société de M. Fontaine, qu'ils lui parlaient de leurs travaux et de leurs idées, on le voyait les encourager et en causer avec eux : tantôt suivre les mêmes routes, tantôt leur en proposer de nouvelles; mais ils n'étaient pour lui qu'une occasion de s'occuper de géométrie, il les oubliait dès qu'ils travaillaient seuls. Ce qu'il avait fait, ce qu'il se sentait capable de faire, le préservait de toute
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jalousie sérieuse à leur égard; mais il avait le courage d'en avouer quelquefois les premiers mouvements : T(d cru an moment qu'il valait mieux que moi y disait-il un jour d'un jeune géomètre ;y'^/2 étais jaloux , mais il m'a rassuré depuis (i).
Tel était cet homme, aussi original peut-être par son caractère que par son génie, que la société n'avait ni corrompu ni poli; qui porta tous les goûts de la nature et qui les suivit sans contrainte, et sans jamais connaître les passions violentes, qui ne sont l'ouvrage que de la société. S'il fit peu de bien à ses semblables, du moins ne leur fit-il jamais de mal; et c'est un éloge que peu d'hommes encore peuvent mériter.
•' La vente de sa terre d'Ane! , l'acquisitiou d'une autre, sa négligence et son peu de capacité pour les affaires; enfin, des procès qu'on lui suscita, l'enlevèrent à la géométrie, et auraient pu tourmenter les dernières années de sa vie; mais son indifférence était une ressource plus sûre que le courage.
En 1765, il se retira à Cuiseaux, petite ville du comté de Bourgogne, dont il avait acheté la seigneurie. En quittant Paris, il vendit tout ce qu'il avait de livres; c'est peut-être la première fois qu'on a vu un savant renoncer à ses livres, dans un moment où la solitude devait les lui rendre plus nécessaires. Mais M. Fontaine n'avait jamais eu de goût que pour la géométrie et pour l'étude de l'homme; il y avait longtemps que sur ces deux objets il ne trou-
(1) Ce jeune homme est l'auteur de cet Éloge.
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vait plus rien à apprendre dans les livres, et il ne vit alors dans les siens que l'embarras de les transporter.
Il mourut à Cuiseaux, le 9.1 août 1771, d'une maladie cruelle que la force de son tempérament lui fit négliger dans les commencements, et qu'il supporta avec ce calme qu'aucun événement de sa vie n'a pu altérer. Il avait toujours regardé la douleur et la mort comme une suite nécessaire des lois générales de la nature , dont il serait absurde de se plaindre.
En mourant, il a nommé légataire universel M. de Borda, fermier général , qui sait connaître et servir le mérite, et à qui M. Fontaine avait des obligations. M. de Borda a rendu cette succession aux héritiers naturels.
La place de pensionnaire-géomètre qu'avait M. Fontaine, a été remplie par M. le chevalier de Borda, déjà associé dans la même classe.
Charles-Marie de la Conpamine, pensionnairechimiste de cette académie, l'un des quarante de l'Académie française, de la Société royale de Londres, et des Académies de Berlin , de Pétersbourg et de Cortone, naquit à Paris, le 28 janvier 1701 , de Charles de la Condatnine, receveur général des
finances du Bourbonnais, et de Marguerite-Louise de Chources.
Ce qu'une vie aussi variée et aussi agitée que la sienne a dû lui faire éprouver d'émotions vives et profondes, n'avait point affaibli en lui le souvenir, toujours si doux, des impressions de l'enfance. A l'âge de soixante-huit ans, il s'est plu à rassembler les particularités de cette époque de sa vie, dans un écrit fait uniquement pour madame de la Condamine; il y entre dans les plus petits détails, bien sûr que rien de ce qui l'avait intéressé ne pouvait paraître ni indifférent, ni trop petit à celle pour qui ce récit était destiné.
La pratique de l'éducation ferait peut-être des progrès que nous n'osons espérer, si chaque homme, en état de faire de pareilles observations, donnait, comme M. de la Condamine, un détail des effets de l'éducation sur son âme, neuve encore et ouverte à toutes les impressions.
Le jeune de la Condamine fut mis d'abord dans une pension , où on lui fit apprendre par cœur le rudiment et les fables de la Fontaine : mais il n'entendait guère plus ces fables que son rudiment; et lorsqu'il vint à se les rappeler dans la suite, il fut tout étonné de trouver qu'elles avaient un sens. L'éducation s'est longtemps bornée à enseigner aux enfants ce qu'ils ne pouvaient comprendre, et il semblait qu'un génie malfaisant en eût formé le plan pour éterniser l'enfance de l'espèce humaine.
De sa pension, M. de la Condamine passa au collège de Louis le Grand. Le P. Porée fut un de ses
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maîtres. Cet instituteur célèbre doit à ses élèves , bien plus qu'à ses ouvrages, la réputation qu'il conserve encore. Aussi simple dans ses mœurs qu'il l'était peu dans son style; heureux par l'étude et par l'exercice de ses devoirs, le spectacle d'un bonheur si pur et si doux agissait sur l'âme de ses disciples plus puissamment que tous les préceptes : il leur inspirait le goût des lettres et de la vertu.
M. de la Condamine fit sa philosophie sous le P. Brisson. 11 y avait plus de trente ans que le livre des Principes de Newton avait paru; et le cartésianisme, que cet ouvrage avait détruit, ne s'était pas même encore introduit cliez les jésuites : mais cette prétendue sagesse qui rend certains corps si lents à adopter des nouveautés, ne leur fait éviter aucune erreur : toujours se traînant à la suite de leur siècle, ils finissent par adopter tous les systèmes, et longtemps après que le reste des hommes en est détrompé. Ce fut en 17 [7 que le P. Brisson enseigna le premier, chez les jésuites, la philosophie de Descartes : il avait choisi M. de la Condamine pour soutenir une thèse publique, dédiée à l'Académie des sciences; et la thèse était en français. Cette nouveauté n'eut pas de suite. Il est singulier peut-être qu'on ait contiiuié d'enseigner en latin des sciences sur lesquelles on n'écrit plus qu'en français , et il semble que le contraire serait beaucoup plus raisonnable; mais en suivant l'ancien usage, si on a le malheur de dire quelquefois des absurdités, on a du moins le triste avantage de n'être qu'obscurément ridicule.
ÉLOGE DE M. DK LA. CONDAMINE. 1 Sq
M. de la Condamiiie raconte que, rencontrant, aux eaux de Plombières, un de ses anciens maîtres, il sentit qu'il ne lui avait point encore pardonné un châtiment injuste qu'il en avait éprouvé cinquante ans auparavant. L'âme des enfants, que la triste habitude de l'oppression n'a point encore flétrie, est profondément blessée de l'injustice : ce n'est qu'à force de leur faire essuyer des caprices, qu'on peut parvenir à étouffer en eux cette sensibilité si naturelle et si vive dans l'homme abandonné à lui-même. Si l'on prodiguait moins aux enfants l'humiliation et les châtiments arbitraires, on ne se plaindrait plus de trouver tant d'hommes dégradés, au point de ne plus sentir de la servitude que les tristes avantages qu'elle procure. Heureusement, il y a des âmes d'une trempe assez forte pour qu'une telle éducation ne puisse les abattre ; et nous verrons que celle de M. de la Condamine était de ce nombre.
En sortant du collège, il suivit en qualité de volontaire, au siège de Roses, le chevalier de Chources, son oncle, capitaine au régiment Dauphin, cavalerie. Pendant le siège, le jeune volontaire eut la curiosité de monter sur une hauteur afin de mieux voir la place; il l'examinait avec une lunette, et s'amusait à voir mettre le feu à une batterie dont les boulets tombaient autour de lui, lorsqu'il reçut ordre de descendre : on lui apprit qu'un manteau d'écarlate qu'il avait sur son habit, l'avait rendu le but de cette batterie. Il n'avait pas eu besoin de prendre l'esprit militaire pour donner des preuves de soii courage : à l'âge de douze ans, il était allé
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passer les vacances dans une maison , où l'on disait qu'on voyait des revenants dans un endroit du parc; il propose à deux domestiques de l'y conduire : à peine y est-il arrivé , qu'à un coup de sifflet les guides s'enfuient avec terreur, et qu'un fantôme vêtu de blanc s'avance vers lui. M. de la Gond aminé avait caché son épée sous son habit; il marche au revenant, le frappe, l'épée se brise. ÏJ' faalûnie est un corps, s'écrie-t-il en riant; // a casse, mon épée. Un cocher s'était ainsi déguisé pour éprouver jusqu'où irait le courage du jeune écolier. De pareilles épreuves, tentées sur des enfants d'une imagination vive et d'un caractère timide, ont eu quelquefois des suites funestes.
En revenant du siège de Roses, M. de la Condamine avait encore la plus grande innocence de mœurs, malgré les efforts de ses camarades de collège et de garnison. Il devait une partie de cette innocence aux ravages de la petite vérole: le changement qu'elle avait fait sur sa figure le frappa tellement, qu'il n'osait se flatter de plaire; et il avait encore le bonheur d'ignorer qu'on put se passer d'être aimé. C'est peut-être à cette circonstance de sa vie qu'il dut la force de sa constitution. Les jeunes gens ne savent pas assez tout ce qu'un peu de modération leur peut assurer, pour la vie entière, d'avantage et même de plaisir. * i
Voilà où se terminent l'histoire privée de M. de la Condamine et le manuscrit de ses mémoires; le reste de sa vie appartient à l'histoire des sciences.
Le système de Law avait considérablement dimi-
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niié la fortune de M. de la Condamine : il avait besoin d'un état où il pût développer son courage, l'activité de son âme et son infatigable curiosité. Ne pouvant prétendre, dans le service, à cet avancement rapide réservé aux grands noms ou aux grandes richesses; enchaîné d'ailleurs à son grade par une longue paix, il ne put se résoudre à se renfermer dans les fonctions monotones d'officier subalterne. 11 quitta l'état militaire pour se livrer aux sciences, se flattant, avec raison, de l'espérance d'être plus utile à son pays dans cette nouvelle carrière, et sûr du moins que ses succès ne coûteraient de larmes qu'aux ennemis de l'humanité et des talents.
En 1730, il entra à l'Académie en qualité d'adjointchimiste. Il avait également étudié toutes les sciences dont l'Académie s'occupe, et il n'y en a pas une seule sur laquelle il n'ait donné des mémoires ou des observations. Une curiosité qui portait sur tout et que tout réveillait, un besoin d'action qui lui rendait toute longue méditation impossible, l'empêchèrent d'approfondir assez aucune science pour parvenir à des découvertes réelles : mais de tous les savants qui n'ont pas mérité d'être placés au rang des inventeurs, aucun n'a contribué autant que lui aux progrès des sciences , et n'a rendu des services aussi importants et d'une utilité aussi durable.
Peu de temps après son entrée à l'Académie, il s'embarqua sur l'escadre de M. Guay-Trouin, et parcourut, sur la Méditerranée, les côtes de l'Afrique et de l'Asie. Il savait qu'il rapporterait de son voyage de quoi se faire pardonner son absence.