II. H
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Il allait voir des pays où les productions de la nature et les monuments de l'antiquité sont également inconnus aux peuples qui les habitent. Les restes des antiques habitants de cet empire immense y gémissent sous le joug d'une peuplade scythe, amollie par le plaisir, avilie par l'esclavage , sans avoir presque rien perdu de sa férocité primitive. Là, tandis que le despote fait trembler ses esclaves et tremble devant eux, le peuple, également foulé par le maître et par ses satellites, exposé à toutes les violences des particuliers, à toutes les injustices du gouvernement, sans arts, sans agriculture, sans lumières, sans courage, sans activité, sans vertus et sans moeurs, n'offre aux regards du voyageur indigné qu'une espèce à la fois sauvage et dégénérée. M. de la Condamine détourna les yeux d'un spectacle qui lui aurait fait haïr les hommes; il ne s'occupa que des monuments anciens et des observations de toute espèce qui pourraient intéresser l'Académie, et dont il rapporta une moisson abondante.
Il voulut voir ces lieux que la naissance du christianisme a rendus célèbres, dont la conquête nous a coûté tant de sang, et que maintenant les Turcs, devenus moins intolérants, et surtout plus avides, laissent paisiblement visiter, contents de soumettre à un léger tribut la piété des voyageurs.
En allant de Jérusalem à Constantinople, M. de la Condamine s'arrêta à Bassa : c'est l'ancienne Paphos, célèbre autrefois par le culte que, dans une contrée délicieuse, un peuple voluptueux rendait à Vénus, et qui n'est plus qu'une triste bourgade, où quelques
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brigands, érigés en magistrats, pillent impunément les habitants et rançonnent les étrangers. Un Grec qui était sur le vaisseau de M, de la Condamine tomba malade, se fit porter à terre, et le chargea de rendre à ses parents cinquante piastréf , qui faisaient tout son bien : le cadi voulut s'en emparer, suivant l'usage; M. de la Condamine les refusa avec fermeté, lui protesta qu'il ne les remettrait qu'aux parents du Grec, et partit pour regagner le vaisseau. Un titafa, espèce d'officier de police, avait déjà l'ordre de l'arrêter; M. de la Condamine, seul avec un domestique, fait tète, pendant quelque temps, à un détachement nombreux envoyé contre lui : lorsque enfin ils ne peuvent plus résister, ils se jettent tous deux dans une chaloupe, à la faveur de l'obscurité; mais n'ayant pu regagner leur vaisseau avant le jour, ils essuient le feu du rempart et des vaisseaux turcs : enfin, on les arrête, on les lie malgré leur résistance, on les traîne demi-nus chez l'officier de police, qui redemande les cinquante piastres. M. de la Condamine refuse de les remettre; se plaint du traitement barbare qu'il a reçu; invoque les traités faits entre la Porte et la France ; menace de la vengeance du divan : le titafa, étonné de cette fermeté, n'ose pousser plus loin sa vexation ; il ordonne de relâcher M. de la Condamine, qui part en lui donnant sa parole qu'il va demander justice à Constantinople. Il la demande, en effet, et l'obtient. En lisant ce trait de l'histoire de M. de la Condamine, on se rappelle involontairement César chez les pirates, Charles XII à Bender, et Pélopidas chez le tyran de Phères.
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Il passa cinq mois à Constantinople; on lui fit connaître le philosophe alors le plus célèbre de l'empire : c'était un astrologue qui savait à peine les éléments de géométrie. Il y avait cependant une imprimerie à ConstaSitinople, que le fils de l'ambassadeur envoyé en France avait établie après son retour; M. de la Condamine la trouva presque abandonnée : depuis on en a détruit tous les instruments. Mais les Turcs ont éprouvé, dans ces derniers temps, qu'il n'est pas toujours avantageux à un despote de n'avoir à commander qu'à des hommes avilis par la servitude et par l'ignorance.
M. de la Condamine ne voulut point quitter le Levant sans avoir vu les restes d'une ville que les exploits des héros grecs, et surtout les vers d'Homère, ont rendue immortelle; mais il ne trouva que les campagnes où Troie avait existé, quelques masures, un petit ruisseau qui coulait à travers des broussailles et se perdait dans des sables arides : c'était ce Simois, jadis teint du sang des dieux.
De retour à Paris, à peine eut-il donné à l'Académie les observations recueillies dans son voyage du Levant, qu'il obtint l'avantage de concourir à l'exécution de l'entreprise la plus grande que les sciences eussent jamais tentée: celle de mesurer sous la ligne un degré du méridien et un degré de l'équateur.
Les anciens n'avaient pas ignoré la sphéricité de la terre; mais il vint un temps où l'on ne connut des anciens que leurs erreurs : le peu de vérités qu'ils avaient enseignées furent oubliées. Dès le cinquième siècle de notre ère, l'opinion que la terre était un globe
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paraissait aux plus grands philosophes une absurdité palpable. Dans le treizième siècle , ce fut une impiété ; cependant, Copernic, Kepler et Galilée prouvèrent ce que Pythagore avait deviné ; et tous les phénomènes semblaient indiquer que la terre était une sphère parfaite.
Huyghens avait prouvé que, même en supposant la terre sphérique, la force centrifuge, nécessairement plus grande à l'équateur, devait y diminuer l'effet de la pesanteur et retarder le mouvement du pendule; mais ce retardement, observé d'abord par des astronomes français, était plus grand qu'il n'aurait dû l'être si la terre avait été sphérique. Nev^ton en conclut qu'elle était donc aplatie par les pôles. En effet, la force centrifuge doit alors augmenter à l'équateur, et celle de la pesanteur doit y être moindre. Cette figure aplatie esc d'ailleurs celle que les lois de l'équilibre auraient fait prendre à la terre, si elle avait été fluide, celle qu'elle doit avoir pour que la direction de la pesanteur soit perpendiculaire à sa surface, et que par conséquent les corps y soient en équilibre. Mais dans un temps où quelques esprits conservaient encore des doutes sur le système de la gravitation universelle , la comparaison de la grandeur angulaire d'arcs égaux du méridien ou du parallèle à l'équateur, mesurés près des pôles et sous la ligne, paraissait la seule preuve directe et certaine de l'aplatissement de la terre; et cette vérité, une fois établie, devenait une preuve nouvelle du système de la gravitation. Ce système , fondé sur la géométrie la plus sublime , n'avait pu d'abord être entendu que d'un
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petit nombre de savants, et quelques-uns de ces savants avaient eu la faiblesse de craindre de n'être plus que les disciples de Newton. Aussi Jean Bernouilli s'occupa toute sa vie à combiner de vaines hypothèses sur le système du monde, tandis qu'en perfectionnant la théorie de Newton, il eut pu , comme dans la science des nouveaux calculs, mériter une gloire égale à celle du premier inventeur. I^a France est la première nation du continent chez qui le newtonianisme ait fait des progrès. Tandis que dans les collèges on réfutait Newton sans l'entendre, tout ce que l'Académie des sciences avait de jeunes géomètres, se livrait à ce système avec cette ardeur qu'inspire une nouveauté sublime et contestée. Un homme illustre, dont nous aurons occasion de parler encore, parce que son nom se trouve lié à tout ce qui a été fait de grand dans ce siècle (M. de Voltaire) , avait rendu les découvertes de ^ewton pour ainsi dire populaires, et avait opposé au livre de la P/amlité des Mondes y un ouvrage fondé sur une physique plus vraie.
Cependant , pour que le système de Newton s'établît en France sans contradiction , il fallait qu'une opération d'éclat vînt le confiraier; il fallait surtout que des Français en eussent l'honneur. On regardait comme une humiliation pour la France, d'être obligée d'abandonner Descartes pour Newton, comme si la gloire d'un peuple pouvait dépendre du hasard qui avait fait naître Descartes en Touraine, et Newton dans le comté de Lincoln, Ce qui honore une nation , c'est le respect qu'elle a pour ses grands
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hommes, et il faut avouer avec regret que tout l'avantage était alors pour la nation anglaise. En exécutant la mesure d'un degré du méridien , les Français allaient mériter à leur patrie un honneur dont elle pourrait se glorifier à plus juste titre que l'Angleterre ne s'enorgueillit des découvertes de Newton; car une découverte est l'ouvrage d'un homme dont le sort place la naissance où il lui plaît : mais une entreprise comme celle de la mesure du degré, qui demande la protection du gouvernement et l'approbation du public , doit être regardée comme l'ouvrage de toute une nation. Ainsi , tandis que les faiseurs de brochures accusaient sérieusement les newtoniens d'être de mauvais citoyens , ces newtoniens s'occupaient de la gloire de la France : l'Académie approuva leurs vues; elle n'eut pas de peine à obtenir de M. le comte de Maurepas les secours nécessaires pour un si grand projet. Ce ministre, petit -fils du restaurateur de l'Académie, et né, pour ainsi dire, avec elle, avait toujours regardé le soin d'encourager les savants et de concourir aux progrès des sciences, comme le devoir de sa place le plus agréable à remplir, et le plus propre à le consoler des soins pénibles du gouvernement (i). MM. de la Condamine, Bouguer et Godin furent donc chargés , par l'Académie , de faire à l'équateur les observations nécessaires pour déterminer la figure de la terre, et ils partirent pour le Pérou. Dès
(i) Lorsque cet éloge fut lu à l'Académie, M. de Maurepas n'était pas rentré dans le ministère.
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l'instant où il avait été question de ces travaux, M. de la Condamine avait tourné toutes ses vues vers cet objet : le désir de faire un voyage si pénible, si dangereux, l'avait rendu astronome ; de la classe de chimie, il était passé dans celle d'astronomie; et l'Académie avait senti combien le zèle et le courage de M. de la Condamine pouvaient servir au succès de l'entreprise. M. Bouguer, géomètre assez habile pour qu'aucune des questions dépendantes de la théorie ne pût l'arrêter, avait approfondi, avec une sagacité rare, la plupart des branches de la physique, et surtout l'optique, dont l'astronomie ne peut pas se passer ; il possédait encore ce genre d'esprit qui fait démêler les petites causes qui s'opposent à l'exactitude d'une opération pratique, et trouver les moyens d'y remédier; il réunissait enfin toutes les qualités qu'on pouvait désirer pour le succès de l'opération. Mais cette entreprise avait des difficultés étrangères aux sciences; elle demandait, dans les hommes qui en seraient chargés, d'autres ressources que celles qu'on pouvait attendre de M. Rouguer. La mesure du desrré du méridien devait se faire au Pérou : le roi d'Espagne y avait consenti, et même avait chargé deux officiers de ses vaisseaux d'accompagner les académiciens; mais il fallait opérer dans un pays peu habité, où les communications sont difficiles, où l'on ignore les arts de l'Europe, au milieu d'une nation étrangère nouvellement soumise à un prince de la maison de France, et chez qui toute faveur accordée à des Français réveillait la jalousie natio-
nale. D'ailleurs, dans toute contrée éloignée de deux mille lieues de son souverain, la facilité de le tromper et d'éluder ses ordres produit nécessairement une sorte d'anarchie. Pour vaincre les difficultés que de telles circonstances devaient faire naître à chaque pas, il fallait un homme dont l'activité criait avec les obstacles, qui fût également prêt à sacrifier au succès de son entreprise sa fortune, sa santé et sa vie; qui, tirant sa force de la vigueur naturelle de son âme, réunît toutes les espèces de courage; qui, pénétré de la grandeur de son objet et du respect que doivent toutes les nations à un homme chargé des intérêts de l'humanité entière, sût en réclamer hautement les droits , sans que rien pût ou l'intimider ou le rebuter. Il fallait encore que cet homme joignît à ces grandes qualités cette universalité de connaissances qui seule peut attirer à un savant l'estime de l'ignorance; qu'il eût dans l'esprit un naturel piquant, une singularité même propre à frapper des hommes de tous les pays et de tous les états; qu'il mît dans ses discours cette chaleur qui entraîne, qui force l'opinion et la volonté : il fallait donc M. de la Condamine.
Il partit de la Rochelle le i6 mai 1735. Arrivé à la Martinique, après trente-sept jours de navigation , il fut attaqué d'une fièvre violente , la veille du jour marqué pour le départ; il ne put consentir à le retarder; et, pour me servir de ses expressions, il fut malade , saigné , purgé , guéri et embarqué en vingt-quatre heures.
De la Martinique, les voyageurs français allèrent
àPortobello, traversèrent l'isthme de Panama, s'embarquèrent dans cette ville , et arrivèrent enfin à Guayaqtiil. Il fallait aller à Quito par terre : M. de la Condamine se sépara de ses confrères, afin d'embrasser dans leurs observations une plus grande étendue de pays ; et on croira sans peine qu'il choisit le chemin le plus difficile. Obligé de traverser des Ibréts où il fallait s'ouvrir un passage avec la hache , il marchait à pied sa boussole à la main , et faisant toujours des observations de botanique. Ses guides l'abandonnèrent : il erra huit jours dans ces déserts , sans autre nourriture que des fruits sauvages , et tourmenté par une fièvre dont heureusement cette diète forcée le guérit. Cependant il s'avançait dans les Cordillères, gravissant entre des fentes de rocher , traversant des torrents sur d'immenses claies de lianes qui servent de pont, et qui, attachées aux deux rochers opposés , se courbent sous le poids du voyageur, et le balancent au gré des vents.
Arrivé enfin au sommet d'une de ces chaînes de montagnes qui forment les Cordillères , il entra dans une vallée riante où tous les arbres étaient couverts à la fois de fleurs et de fruits, où les travaux des semailles étaient réunis à ceux de la récolte. C'est au fond de cette vallée qu'est située la ville de Quito , où les académiciens se trouvèrent réunis après treize mois de voyage. Les fonds apportés de France , les lettres que le roi d'Espagne avait données sur les caisses royales, étaient déjà épuisés. M. de la Condamine avait pris des lettres particulières
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de créance : mais Quito n'a aucune relation directe avec l'Europe; il fallait aller à Lima. M. de la Condamine entreprit ce voyage de quatre cents lieues, dans un pays où l'on est obligé de porter son lit; et, après un séjour de trois mois, il revint à Quito, avec soixante mille livres, pour lesquelles il s'était engagé personnellement, et vingt mille livres que le conseil et le vice-roi lui avaient assignées. Il avait encore eu le temps de faire un mémoire sur l'arbre qui donne le quinquina , et de rassembler im grand nombre d'observations de toute espèce.
Cependant on lui avait suscité un procès criminel durant son absence : le président de Quito, irrité contre les deux officiers espagnols qui accompagnaient les académiciens, avait voulu les faire arrêter : le couvent des jésuites leur avait servi d'asile. Les académiciens français se plaignirent d'une violence contraire au passe-port accordé par le roi d'Espagne : et le président, pour récriminer, les accusa d'avoir fait un commerce prohibé. Ils se défendirent aisément; mais M. de la Condamine était absent, et d'ailleurs le plus coupable, car il était convaincu d'avoir vendu ses bijoux, sa croix de Saint-Lazare, ses chemises , pour fournir à la dépense de ses confrères et à la sienne.
Des montagnes dont le sommet, quoique situé sous l'équateur, est couvert de glaces éternelles, et qui, depuis la mer jusqu'à ces glaces, offrent toutes les diverses températures, étaient le terrain où les académiciens devaient suivre leurs opérations. Ce pays inhabité ne leur offrait aucun objet qui put leur servir
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à marquer les points de leurs triangles : ils étaient forcés d'y suppléer par des signaux ; et après avoir passé plusieurs jours à parvenir au sommet des montagnes escarpées où il les fallait placer, souvent il arrivait que les Indiens venaient les renverser pendant la nuit. M. de la Condamine ne put en garantir un qu'on avait déjà enlevé plusieurs fois, qu'en lui donnant la forme d'une croix : enfin , ils furent obligés de substituer à ces signaux des tentes où un homme restait perpétuellement pour les garder; mais les hommes à qui on pouvait accorder cette confiance étaient fort rares, et ces petites difficulés retardèrent considérablement les progrès du travail. Dans un de ces voyages entrepris pour établir un signal , M. de la Condamine, abandonné par son guide, resta deux jours dans sa tente, enseveli sous la neige, sansnourritiu-e, sans eau même, et obligé, pour s'en procurer, d'attendre un moment de soleil où il pût fondre la neige avec le verre de sa lunette.
La mesure géométrique de l'arc du méridien fut cependant terminée dans le mois d'août 17S9, après deux ans de travaux assidus, souvent interrompus, mais dont chaque académicien remplissait les intervalles par des observations de quelque autre genre. Il restait encore à prendre la mesure astronomique de cet arc, et les académiciens s'y disposaient dans la ville de Cuença , lorsqu'un événement funeste vint leur préparer, et surtout à M. de la Condamine, d'autres occupations et d'autres dangers.
Seniergues, qui accompagnait les académiciens en qualité de chirurgien , avait eu un démêlé personnel
avec le gendre de l'alcade de Cuença, et ce démêlé paraissait apaisé, lorsque, à une course de taureaux, l'alcade, ses amis, et singulièrement le grand vicaire de Cuença, soulevèrent la populace contre les Français. Le grand vicaire affectait des mœurs austères : c'était un de ces hommes qui semblent n'avoir renoncé aux faiblesses des âmes tendres, que pour se livrer avec plus de liberté à tous les vices des coeurs endurcis : la sévérité de ses principes et de sa vie lui avait acquis un empire absolu sur l'esprit du peuple ; il s'en était servi pour lui persuader que les Français étaient hérétiques. Seniergues fut assassiné en conséquence, et les efforts de tout ce qu'il y avait à Cuença de citoyens honnêtes suffirent à peine pour arracher les autres voyageurs des mains de la populace effrénée , excitée par ceux mêmes qui auraient dû la contenir ou la réprimer. Seniergues avait nommé M. de la Coridamine son exécuteur testamentaire : ce dernier s'apercevant qu'au lieu de venger le crime, l'on n'était occupé qu'à ramasser contre Seniergues et contre tous les Français en général des calomnies qui pussent servir d'excuses , crut que son honneur et son devoir l'obligeaient à demander justice. Au bout de trois ans de sollicitations, dont rien ne le rebutait, les ordres du vice-roi purent à peine arracher un jugement du tribunal de Quito, et ce jugement condamnait à l'amende et à un bannissement limité un homme public , convaincu d'avoir excité le peuple à commettre le plus lâche des assassinats contre un étranger que le passe-port du souverain aurait dû faire respecter. Les coupables craignirent que le conseil
d'Espagne ne réformât un jugement si absurde. Pour se mettre à couvert, le gendre de l'alcade imagina de se faire déclarer fou; et l'alcade , joignant le scandale au crime, osa chercher, dans les ordres sacrés, l'impunité d'un forfait qui devait l'en rendre à jamais indigne : il se fit ordonner prêtre. Ce titre assurait la même impunité au grand vicaire de Cuença, le plus criminel de tous, puisqu'il avait abusé d'une autorité encore plus sacrée. Ainsi la religion , ce frein des crimes secrets , devenait , chez ces malheureux peuples , l'asile des crimes publics ; mais c'était l'ignorance des vrais principes de la religion qui seule y produisait ces scandales, maintenant à peine croyables en Europe; et si l'on y confondait, avec le respect dû aux ministres de l'Eglise, l'impunité de ces ministres lorsqu'ils déshonorent leur caractère par des actions criminelles, c'est que les véritables maximes de l'Eglise y étaient inconnues. M. de la Condamine se procura une copie légale de cette procédure : elle était nécessaire à l'honneur de la mémoire de Seniergues qu'on avait calomniée; elle l'était à la justification de tous les astronomes français ou espagnols , qu'on avait voulu envelopper dans les mêmes accusations ; et ces accusations auraient été appuyées en Europe par ces hommes qu'offense le spectacle du génie et de la vertu réunis ; qui voudraient se dispenser du moins de respecter l'homme dans celui dont ils sont forcés d'admirer le talent, et qui cherchent à avilir la personne quand ils ne peuvent détruire les ouvrages. Cette copie enfin pouvait être envoyée au conseil d'Espagne,
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et l'éclah'er sur la corruption des tribunaux , le plus terrible peut-être des fléaux politiques.
Cette corruption était alors au comble dans le Pérou ; car dans une colonie lointaine et qui a peu de liaisons avec la métropole, des administrateurs qui vont chercher la fortune en Amérique, et dont l'honneur ne dépend que des jugements de l'Europe, ont peu de motifs pour s'opposer à ces abus, et peuvent en avoir beaucoup pour les protéger. M. de la Condamine avait suivi cette affaire pendant plus de trois années. Obligé , pour ses opérations, d'errer seul dans des déserts, de passer les nuits sur des montagnes inhabitées , entouré de gens contre qui il demandait justice, et qui avaient prouvé que l'idée d'un assassinat ne les effrayait pas, il courut encore de plus grands risques à son départ du Pérou. Un hasard heureux l'empêcha de passer sur les terres de l'alcade de Cuença : c'était le chemin que naturellement il aurait du prendre; et le traitement qu'on lui préparait n'était pas un secret dans le pays.
La mort de Seniergues était arrivée au mois d'août 1789; l'année l'jl^o fut employée en entier par M. de la Condamine et par M. Bouguer, à faire les observations astronomiques nécessaires pour mesurer l'arc du méridien. Leur travail était fini; mais cehii de M. Godin ne l'était pas encore; il fallut attendre qu'il l'eût achevé. Tandis qu'il observait au nord la méridienne , M. Bouguer répétait au sud les observations qu'il y avait faites : il remarqua alors qu'il avait commis dans les premières une erreur de près de trente secondes ; il trouva la cause de cette erreur.
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et les moyens de s'en garantir. Cet événement du voyage fut dans la suite un sujet de dispute entre M. de la Condamine et M. Bouguer : celui-ci voulait que l'erreur et l'art avec lequel il avait su la découvrir et la réparer, appartinssent à lui seul; et M. de la Condamine s'était intéressé trop vivement à toutes les opérations du voyage, pour croire qu'il put s'être fait quelque chose sans lui.
Les observations que cette remarque de M. Bouguer rendit nécessaires; le désir que M. de la Condamine avait aussi de répéter les secondes observations de M. Bouguer, puisqu'il avait partagé le travail des premières; la difficulté que fit M. Godin de communiquer à ses confrères le résultat de son travail , tout cela occupa les académiciens jusqu'en 1743. On voit dans l'histoire de l'Académie , dans les mémoires et les ouvrages que MM. de la Condamine et Bouguer ont publiés, combien il y eut de moments vides dans le long intervalle de temps qui leur fut nécessaire pour ne laisser aucune incertitude sur l'objet principal de leur voyage; mais chacun d'eux sut remplir ces moments d'une manière avantageuse pour les sciences, et intéressante pour l'Académie.
Les astronomes français devaient laisser au Pérou des monuments durables de leurs opérations : le soin d'ériger ces monuments ne pouvait regarder que M. de la Condamine. Il fit placer sur le mur des jésuites de Quito un marbre dans lequel on incrusta la mesure du pendule sous l'équateur ; on y grava la longitude et la latitude du lieu de l'inscription , la hauteur des principales montagnes mesurées géo-
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métriquemeiit, et rélévation du baromètre à leur sommet, la déclinaison et l'inclinaison de l'aiguille aimantée, l'observation de l'obliquité de l'écliptique, la mesure de la réfraction horizontale à différentes élévations au-dessus de la mer, la mesure enfin du degré du méridien. Cette table contenait un précis des travaux de sept années. M. de la Condamine eut la modestie de laisser en blanc les nombres qui devaient exprimer les résultats, et de réserver à M. Bouguer le soin de les remplir. Occupé uniquement du plus grand bien des sciences, il eut le courage de rendre cet hommage au nom que M. Bouguer s'était fait parmi les mathématiciens, et de prouver qu'incapable d^abandonner ses droits, il savait cependant les sacrifier à l'utilité publique.
Un autre monument, non moins nécessaire, occupa longtemps M. de la Condamine. Quelque juste confiance que puisse avoir un astronome dans l'exactitude de ses opérations, quelques précautions qu'il ait prises, il peut se faire que quelque chose lui ait échappé : au bout d'ime longue suite de siècles , la grandeur des mesures peut avoir varié, leur dénomination être restée la même; il était donc important que les deux points extrêmes de la base, qui étaient le fondement des opérations trigonométriques , fussent fixés par des monuments solides. M. de la Condamine les marqua par deux pyramides , où il devait placer une inscription. L'Académie des belleslettres de Paris, consultée avant le départ, en avait prescrit la forme ; mais pour obtenir que cette inscription fut gravée, et qu'on laissât subsister une 11. 12
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fleur de lis au haut de la pyramide, il fallut soutenir un long procès à l'audience de Quito. Une opération si utile aux sciences fut sur le point d'être détruite, parce qu'on n'entendait pas à Quito le latin du style lapidaire. M. de la Condamine gagna pourtant sa cause, et en fut quitte pour placer une couronne fermée sur la fleur de lis.
Les officiers de marine espagnols , blessés de ne paraître dans l'inscription qu'à la suite des académiciens, avaient suscité ce procès; mais il faut leur rendre la justice, que cette discussion n'altéra point leur union avec nos académiciens, et que, lorsqu'après le départ des Français, on surprit à la cour d'Espagne un ordre de détruire les pyramides , ils employèrent leur crédit pour le faire lévoquer. Ce n'était donc pas l'intérêt de leur gloire qui avait excité les deux savants espagnols à se plaindre de l'inscription des pyramides; c'était l'orgueil national, sentiment respectable, lorsqu'au lieu de s'applaudir d'une supériorité vraie ou prétendue, il s'occupe de l'acquérir ou de la conserver. C'est par un effet de ce même sentiment, pour cette fois bien entendu , que les deux savants espagnols réclamèrent contre l'ordre de la démolition des pyramides , et qu'ils oublièrent le petit intérêt d'une inscription plus ou moins glorieuse , pour ne plus sentir que le rej)roche qu'allait attirer sur leur patrie la destruction d'un raoïuuuent élevé aux sciences.
Je n'ai pomt interronq^u le récit des opérations des académiciens, par le détail de quelques faits personnels à M. de la Condamine. La générosité qu'il
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avait montrée à son arrivée ne se démentit pas. La franchise et la noblesse de son caractère lui avaient fait des amis : il employa souvent leur crédit d'une manière utile pour ses confrères; et il quitta le Pérou, après avoir emprunté, en son nom, plus de quarante mille écus, pour les dépenses communes. Ce fut dans ce voyage qu'il contracta cette surdité qui n'a fait qu'augmenter le reste de sa vie. Privé presque absolument d'un des deux sens qui kii servaient à satisfaire sa curiosité, il semblait que cette passion, réduite à un seul sens, n'en était devenue que plus active et plus indiscrète. Son tempérament avait résisté à tant de fatigues incroyables! mais il rapporta du Pérou le germe de cette paralysie singulière qui l'a condamné, dans les dernières années de sa vie, à une inaction si pénible pour lui.
Le grand vicaire de Cuença regardait les Français comme des hérétiques; mais l'opinion générale du peuple voulait qu'ils fussent sorciers; les gens plus éclairés les croyaient envoyés pour chercher des mines d'or dans les Cordillères. Dans un des voyages qu'ils firent sur ces montagnes, tantôt pour essayer de parvenir jusqu'à la bouche d'un volcan, tantôt pour faire des observations sur la longueur du pendule, un moine franciscain révéla à M. de la Condamine le secret d'une mine d'or qui y était cachée : il se proposait de faire, de cette découverte, un usage bien utile aux malheureux Indiens; et il le croyait, sans doute, bien propre à intéresser M. de la Condamine à la recherche de ces mines. Le projet du bon père était d'en consacrer le produit à l'étabUssement
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criin tribunal d'inquisition au Pérou : à la vérité, il y avait déjà dans le pays un vicaire de l'inquisition d'Espagne ; mais le zèle des moines de Quito ne trouvait pas que ce fût encore assez.
Un petit nombre de créoles, qui cultivent, au milieu de la barbarie générale , les arts et les sciences de l'Europe, consolaient nos académiciens de tout ce qu'il y avait de fatigant et de dangereux à être l'objet de la curiosité inquiète d'un peuple ignorant et à demi sauvage.
M. de la Condamine décrit quelques-unes des fêtes qu'on leur donna : c'étaient des espèces de comédies , jouées par de jeunes métis, et des danses pantomimes, où nos voyageurs furent étonnés de voir des enfants répéter tous les mouvements d'un astronome qui observe, et contrefaire, d'une manière comique, les gestes de chacun d'eux. L'honneur le plus remarquable qu'ils reçurent, fut une thèse de théologie, dédiée à l'Académie des sciences de Paris. Cette thèse avait pour objet la nature des actes de la Divinité. Le jésuite qui l'avait composée ignorait sans doute avec quelle sage modestie l'Académie s'est inteidit tout ce qui peut avoir le moindre rapport avec des connaissances si sublimes. Un frère jésuite avait dessiné et gravé une jolie vignette qui sert de frontispice à la thèse, et qui donne des talents des Péruviens, pour les arts, une meilleure idée que la thèse ellemême n'en donne de leurs lumières (i).
(i) Cette thèse solennelle ne renferme qu'une seule proposition de théologie purement scolastique.
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M. de la Condamine partit de Quito le 4 septembre 1742. Peu de jours avant son départ, on lui vola ses papiers, le fruit de huit années de travaux et de dangers, et le seul prix de la perte de sa santé. La cassette où ils étaient renfermait de l'or et des bijoux. Il fit publier un monitoire ; mais il eut la précaution de déclarer qu'il ne redemandait que ses papiers, et qu'il, abandonnait le reste : le monitoire eut tout l'effet qu'on en devait attendre. On rendit les papiers , à l'exception de deux paquets; ils avaient pour objet le voyage dans les montagnes, où le peuple suppose des mines d'or. On crut qu'ils renfermaient le secret de trouver ces mines , et qu'ainsi on pouvait se les approprier en sûreté de conscience.
M. de la Condamine quitta le Pérou le 1 1 mai 1 74 3, après huit ans de fatigues incroyables : il nous a laissé l'histoire de son voyage. C'est là que, dans un style souvent élégant, mais toujours plein de chaleur, de naturel et même de naïveté, on le voit parler des dangers qu'il a courus, sans se douter qu'il eût eu besoin de courage; ne montrer, en parlant d'un accident qui le fit tomber deux fois sans connaissance au pied de son secteur, que sa curiosité d'en pénétrer la cause; ne sentir, en descendant les bords de la bouche d'un volcan , que le chagrin d'avoir un compagnon qui l'avait empêché de s'avancer plus avant; emporter enfin du Pérou le regret de n'avoir pas eu de plus un arc de l'équateur à mesurer
La noblesse et la fierté du caractère de M. de la Condamine lui avaient mérité la bienveillance des gouverneurs do l'Amérique méridionale, et l'amitié
de plusieurs créoles. De toutes les nations de l'Europe, l'espagnole est celle qui a conservé le plus longtemps le goût de l'héroïsme ; et M. de la Condamine lui montrait un héros d'une espèce nouvelle, qui déployait , pour éclairer et perfectionner le genre humain, une intrépidité qu'on n'a presque jamais employée que pour l'asservir ou l'exterminer.
Pendant le séjour de M. de la Condamine aii Pérou , ce malheureux pays fut exposé à deux fléaux de plus, la guerre et l'éruption d'un nouveau volcan.
Un événement de cette guerre montra à M. delà Condamine que dans cette carrière la gloire dépend bien souvent du succès, et le succès du hasard. Un général espagnol attendait dans la mer du Sud , et près deTile de Fernandez, l'escadre de l'amiral Anson. Las d'une longue croisière qui devenait périlleuse pour son escadre, il la ramène dans les ports du Pérou. Deux jours après, Anson arrive : ses vaisseaux n'étaient chargés que de mourants; ils relâchent à l'ile de Fernandez; on y trouve des vivres; les malades se rétablissent; et l'amiral anglais, à peine échappé au scorbut et à la faim, court piller et brûler Païta. 11 faut bien le regarder comme un grand homme; mais deux jours plus tôt, Anson, hors d'état de se défendre, serait tombé au pouvoir des Espagnols : il n'aurait été qu'un téméraire; et le général espagnol, qui mourut de douleur de ne l'avoir pas attendu, aurait été un héros.
L'éruption du volcan de Cotopaxi fut presque aussi funeste que la guerre : cette montagne n'avait point jeté de flammes depuis deux siècles, lorsqu'cn
174*^ ^^^^ s'ouvrit de nouveau. Des tourbillons de fumée et de flammes s'élevaient du milieu de ces neiges éternelles qui couvrent la cime du volcan. Des ruisseaux de lave enflammée roulaient sur des masses de glaces, tandis que les torrents, formés par les neiges fondues , se précipitaient dans la campagne , et submergeaient tout ce que les laves avaient épargné.
Pour revenir en Europe, M. de la Condamine avait à choisir entre deux chemins : l'un sûr et bien connu, mais plus long; l'autre plus court, mais dangereux , et que presque personne n'avait encore tenté : c'était celui de la rivière des Amazones. M. de la Condamine le préféra, suivi d'un seul domestique métis. 11 se rendit à Borja, en descendant le Pongo; c'est le nom d'un détroit où ce fleuve immense, resserré par une chaîne de montagnes, se précipite entre deux rochers coupés en pic. Il faut s'abandonner, sans gouvernail, à la rapidité du courant, sur un radeau flexible, formé par des claies de lianes, et qui a l'avantage de pouvoir être entraîné contre les rochers sans se briser. L'habitude n'a point encore familiarisé les Indiens avec les dangers de ce passage. Ceux qui accompagnaient M. de la Condamine prirent leur route par terre : il resta seul avec son domestique. Heureusement, c'est son expression, il passa, sur son radeau , la nuit qui précéda son passage. Il s'aperçut tout d'un coup que, tandis que la rivière baissait, son radeau, arrêté par une branche, allait demeurer suspendu. Il eut le temps de couper la branche; sans cela, dit-il, ses joiirnau.v ,
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ses observations, ses calculs, les fruits de neuf années de travaux étaient perdus : il ne songea pas seulement au (langer de sa vie. Le lendemain il passa le Pongo, et parcourut cette galerie tortueuse, bordée de rochers qui semblent se réunir à leur sommet, où l'on ne reçoit la lumière que d'en haut, à travers les branches entrelacées des arbres qui pendent sur le torrent, et forment un berceau sur la tète du voyageur étonné. Malgré la rapidité extrême du courant, M. de la Condamine observait la largeur du passîîge, son étendue, sa direction, la vitesse de l'eau, et la hauteur des rochers contre lesquels le torrent emportait son radeau.
En partant de Borja, il descendit le fleuve dans un espace de quatre ou cinq cents lieues, à travers des forêts impraticables, où l'on a peine à apercevoir la terre, cachée sous un amas immense de plantes et de débris de végétaux (jui la couvrent. On ne pourrait trouver une pierre dans tout cet espace. Depuis la formation de ce continent, la nature, abandonnée à elle-même, y a préparé une couche épaisse de terre végétale, trésor qu'elle destine à l'homme, lorsque, bien convaincu , enfin, que l'or de l'Amérique n'a pas rendu l'Europe plus heureuse, il n'ira plus y chercher que le repos, le bonheur, un beau ciel et une terre fertile.
Quelques peuplades sauvages errent sur les bords du fleuve ; mais depuis que les Européens y ont paru, les indigènes se sont enfoncés dans les terres. Ces hommes ont peu d'idées, parce qu'ils ont peu de besoins; leurs langues sont pauvres; les objets de
leurs dé^rs sont en petit nombre : mais leur indolence, que nous appelons stupidité, prouve que leur état ne leur est point insupportable, tandis que cet excès d'activité, dont nous sommes si vains, ne prouve peut-être autre chose que l'excès de nos misères. Les noms qui désignent des idées abstraites leur sont même inconnus : ils n'ont point de termes pour nommer la vertu ; mais ces sauvages, sans morale et même sans religion, se servent, pour la chasse, de flèches empoisonnées, dont la moindre blessure donne une mort sûre et prompte ; et cette arme terrible, jamais ils ne l'ont employée, même contre leurs ennemis.
Parmi ces peuples, il en est un qui a la singulière coutume d'aplatir, entre deux ais , la tête des enfants nouveau-nés; ce n'est pas qu'en les condamnant par cette opération à une imbécillité incurable, ils aient cru rendre leur bonheur assuré, comme l'ont imaginé quelques philosophes, qui supposent que ce sont la prévoyance et la réflexion qui rendent nos maux si amers : ces peuples ne veulent que procurer à leurs enfants l'avantage de ressembler à la pleine lune.
M. de la Condamine arriva enfin à Cayenne; il avait levé une carte exacte du cours de la rivière des Amazones ; il avait recueilli des observations sur tous les objets qui peuvent intéresser un philosophe : mais il y avait en vain cherché ce peuple de femmes armées , qu'une tradition ancienne plaçait sur les bords du Maragnon. On y avait vu, disait-on, des troupes de femmes guerrières : le reste n'était, se-
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Ion toute apparence, qu'un roman que les Européens avaient imaginé d'après les anciennes fables grecques. Les hommes sont tellement nés pour l'erreur, qu'une fable, une fois introduite, se reproduit sous toutes les formes possibles : il semble qu'ils ne la laissent échapper qu'à regret. Pour établir une république d'Amazones et la perpétuer, il faudrait un système de législation si compliqué, que ce n'est pas chez des sauvages que l'on pourrait trouver un peuple de femmes.
Tel fut ce voyage où M. de la Condamine déploya, pendant dix ans, un courage d'autant plus rare, qu'il n'avait point de spectateurs ; que la crainte de l'opprobre ne le forçait pas d'être brave ; qu'il fallait affronter des dangers qui se présentaient sous une forme effrayante et nouvelle : il n'était pas même soutenu par l'idée d'une mort glorieuse ; il savait trop bien que les hommes ne jugent que par l'événement, et que sa mort, cachée dans des déserts, ne pourrait qu'attirer à sa mémoire le reproche d'une témérité insensée.
M. de la Condamine attendit à Cayenne un vaisseau de France, pendant cinq mois entiers : il ne lui restait plus rien à faire, et son courage l'abandonna : il avait résisté à dix ans de fatigues et de dangers ; il ne put résister à cinq mois de repos. Cette âme active , que l'espérance d'être utile et le plaisir d'agir avaient soutenue jusque-là, ne sentit plus que la douleur d'exister : il tomba dans cet état d'angoisse, où l'homme, éprouvant le besoin de sentir, interroge tout ce qui l'entoure, et où rien ne lui
répond, .^'lors, n'existant plus que par ses souvenirs, et rempli de l'idée des lieux où il a commencé à vivre et à aimer, il sent avec amertume qu'il n'y a que ce seul endroit où il puisse espérer d'être encore heureux, et que des obstacles insurmontables l'en séparent. La santé de M. de la Condamine fut altérée par la mélancolie, et une maladie lente le consumait, lorsqu'il reçut des lettres du gouverneur de Surinam, qui lui offrait les moyens de revenir en Europe ; il accepta ses offres, et s'embarqua pour Amsterdam.
A son retour en France, il trouva l'Académie occupée de comparer les mesures du degré de latitude, prises à l'équateur et au pôle, avec celles du degré de France, et d'en déduire la véritable figure de la terre ; mais les conséquences qui résultaient de cette comparaison prouvèrent que le problème n'était pas aussi simple qu'on l'avait supposé d'abord : c'est ce qui a depuis été confirmé par les savantes recherches d'un grand géomètre, qui a réuni au génie le plus brillant, cet esprit de doute et de réserve malheureusement si rare, et cependant si nécessaire dans les applications du calcul aux phénomènes de la nature. Mais si la mesure d'un degré n'a pas suffi pour déterminer la figure de notre globe, elle a prouvé du moins que la terre est un sphéroïde aplati par les pôles ; vérité que la précession des équinoxes et le retardement du pendule sous l'équateur confirment également.
Tel fut le principal fruit que les sciences retirèrent du voyage de M. de la Condamine; et quel en
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fut le prix? Un peu de gloire, des querelles et une surdité incurable. On demandera peut-être quels ont été les objets de la dispute qui s'éleva alors entre MM. Bouguer et de la Condamine ? entre deux hommes qui, pendant plusieurs années, avaient couché dans la même chambre, sous la même tente, et souvent à plate terre, enveloppés dans le même manteau ; qui s'étaient donné, pendant tout ce temps, des marques publiques d'une estime réciproque, et qui ne pouvaient se diviser sans perdre de leur considération, et sans nuire à la gloire de leur entreprise. Nous sommes affligés d'être forcés de répondre, qu'à peine peut-on apercevoir l'objet réel de cette dispute : mais il est plus aisé d'en deviner les causes morales.
M. Bouguer ne pouvait se dissimuler la supériorité qu'il avait sur IM. de la Condamine, comme mathématicien. Tout ce qui, dans la mesure du méridien, exigeait des connaissances profondes, de l'invention, de la sagacité, il le regardait comme son ouvrage : selon lui, M. delà Condamine n'y avait mis que du zèle, de la générosité, une application infatigable et du courage. M. Bouguer croyait donc, et sans doute avec justice, devoir être le premier objet de l'attention publique : il voyait cependant que M. de la Condamine, répandu dans toutes les sociétés, possédant l'art de persuader aux ignorants qu'ils l'avaient entendu, rapportant des observations singulières et propres à amuser la curiosité frivole des gens du monde, écrivant avec assez d'agrément pour se faire lire, avec trop de négligence et un ton
trop simple pour blesser l'amour-propre ou exciter l'envie, intéressant par son courage, et piquant même par ses défauts, avait entièrement fait oublier les savantes recherches de son collègue, qui semblait, comme on le lui dit un jour à lui-même, n'avoir été au Pérou qu'à la suite de M. de la Condamine.
M, Bouguer pouvait donc regarder M. de la Condamine comme un ennemi de sa gloire, du seul bien dont il fût jaloux. Déjà assez âgé lorsque ses talents le firent appeler dans la capitale, et préférant , par goût comme par habitude, le travail à la société, il n'avait pu acquérir cette connaissance des hommes qui apprend à apprécier leurs injustices et à les supporter. Il n'eut pas la patience d'attendre du public et de M. delà Condamine lui-même, la justice qui était due à ses talents ; il ne sentit pas assez que le bruit que l'on fait à Paris ne dure qu'un moment , • et que la gloire attachée à des ouvrages de génie est éternelle comme eux. La relation de son voyage fut pleine d'humeur contre M. de la Condamine, qui n'y répondit qu'avec gaieté; et le public, incapable de juger le fond de cette discussion, fut pour celui qui savait l'amuser.
A peine M. de la Condamine fut-il débarrassé de cette dispute, qu'il se livra à un objet dont les sciences et le commerce devaient retirer un égal avantage, dont l'exécution était simple et facile, et qui n'a été abandonné que par l'indifférence générale des hommes pour ce qui n'est utile qu'au public : c'est l'établissement d'une mesure universelle. Il proposait de choisir pour unité la longueur du pendule sous
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l'équateiir, longueur vérifiée par cinq habiles observateurs, d'après une longue suite d'expériences; et cette mesure, qu'aucune idée de vanité nationale n'aurait fait rejeter par aucun peuple, ne pouvait changer qu'avec une révolution dans le globe. Il y avait longtemps que ce projet occupait M. de la Condamine; et c'est en partie dans cette vue que ses recherches sur la longueur du pendule tiennent une place si considérable parmi les travaux de son voyage. Nous voici arrivés à fépoquelaplus glorieusepour lui, au moment d'une vie toujours si bien employée, où peut-être il a été plus utile : je veux parler de ses ouvraiïes en faveur de l'inoculation. Parmi les maux que les conquêtes ont faits à fespèce humaine, un des plus cruels,dumoinspar sa durée, est d'avoir répandu sur la surface de la terre entière, les vices, les erreurs et les maladies de chaque climat. C'est ainsi que les conquêtes des Arabes, les croisades et les brigandages des dévastateurs de l'Amérique ont porté dans tout le globe, des maux que la nature avait cachés dans les déserts de l'Arabie et dans les forêts des Caraïbes. Peu d'hommes évitent la petite vérole : environ un quatorzième de l'espèce humaine en est la victime ; et parmi ceux dont elle épargne la vie, combien n'y en a-t-il pas qui restent ou défigurés, ou condamnés à des infirmités qui rendent la vie araère, et ne finissent qu'avec elle? On observa bientôt que cette maladie n'attaque qu'une seule fois chaque individu, ou du moins que les rechutes en sont trop rares (i),
(i) On ne connaît aucune observation faite avec assez de soin.
pour qti'un homme sensé puisse les craindre, ou se précautionner contre elles : on vit ensuite qu'il y a des circonstances où cette maladie est plus bénigne, et qu'on éviterait une partie du danger, si on pouvait choisir le temps où on l'éprouverait. On savait enfin qu'elle se communique, soit par l'attouchement d'un malade qui en est attaqué, soit en respirant le même air que lui : de là vint l'idée d'une sorte d'inoculation qu'on a trouvée presque partout établie de temps immémorial. On voit, dans nos villages, des parents exposer leurs enfants à la contagion de la petite vérole, parce que cette maladie est regardée comme moins dangereuse à cet âge. 11 y a loin de cet usage à la pratique de l'insertion, à une méthode par laquelle on peut non-seulement choisir le temps de la maladie, mais encore en diminuer les dangers au point de la réduire à une incommodité légère. Cependant l'inoculation, que des peuples si éclairés n'ont adoptée qu'après tant de résistance, s'était établie sans peine chez une nation à demi barbare. Cette pratique, si salutaire pour conserver la vie des hommes, et, ce qui n'est pas moins important peut-être, la beauté des femmes , tire son origine de la Circassie, d'un pays où cette beauté est un objet de commerce. Un médecin grec la répandit parmi les chrétiens de Constantinople. Milady Montaigu l'apporta en Angleterre, d'où il semblait qu'elle dût se répandre en peu de
et par des hommes assez dignes de foi, pour qu'il en résulte véritablement, que de pareilles rechutes ont eu lieu.
temps dans le reste de l'Europe. Mais il suffit qu'une nouveauté soit utile, pour éprouver de grandes contradictions : elle a pour ennemis tous ceux à qui elle nuit ; et il est difficile de faire le bien du grand nombre des hommes, sans faire le mal de quelquesuns : or, ce petit nombre est plus éclairé, plus uni, pkis ardent pour ses intérêts ; et c'est là surtout ce qui rend le bien presque toujours impossible. D'ailleurs, les erreurs et les abus se tiennent par une chaîne d'autant plus forte, qu'elle est souvent imperceptible : ceux qui ont intérêt à perpétuer ces erreurs ou ces abus font cause commune, et forment entre eux une ligue nombreuse et puissante, contre laquelle tous les efforts de la raison n'ont que trop souvent échoué.
L'inoculation ne pouvait donc manquer d'exciter des clameurs ; et il était à craindre cju'elles ne l'empêchassent de s'introduire en France, chez une nation aussi opiniâtre dans ses préjugés, qu'inconstante dans ses modes; oiila maxime, qu il faut faire comme les autres, est celle qu'on répète le plus à la jeunesse, et presque la seule dont elle se souvienne. M. le Régent avait songé à faire essayer l'inoculation sur des criminels et dans les hôpitaux. Il mourut lorsque son courage et ses lumières allaient le rendre utile à son pays. Des médecins éclairés (i) avaient élevé la voix , et on ne les avait pas écoutés. Enfin , un grand poète, dont nous admirons les talents , et dont la postérité sentira les bienfaits, fit le premier
(i) M. Noguez, dans un ouvrage imprimé en 1725.
entendre au public les avantages de cette méthode. Cependant l'inoculation se pratiquait «n Angleterre, presque sans contradiction : la Hollande, Genève l'avaient adoptée, et la pratique en était encore inconnue en France, lorsque M. de la Condamine s'en déclara l'apôtre. 11 avait été témoin , en Amérique, des succès de l'inoculation : un missionnaire qui la connaissait, l'avait employée dans une épidémie, et il avait sauvé la peuplade qu'il dirigeait d'une destruction totale; car la chaleur du climat, et peut-être la dureté de la peau des sauvages, toujours exposée à l'air et enduite de vernis, rendent mortel, dans l'Amérique, ce funeste présent que les Européens lui ont fait, et dont elle s'est si cruellement vengée. Bien convaincu de l'utilité d'une méthode si importante, M. de la Condamine regarda comme un devoir d'employer toutes ses forces pour la soutenir et la répandre. Ce n'est point aux savants qu'il s'adressa dans ses ouvrages : ou les savants n'ont point de préjugés, ou rien ne les peut détruire. C'est pour les gens du monde, pour les mères tendres, et dont le courage avait besoin d'un appui , qu'il écrivit ses mémoires sur l'inoculation. Il les écrivit avec agrément, pour qu'ils fussent lus; et il y mit moins de raisonnement que d'expérience. Il cherchait à rassembler des faits avec une activité infatigable. Les ennemis de l'inoculation avaient trouvé plus commode d'en inventer de faux : il fallait les détruire; et ce n'est pas ce qui a le moins coûté à M. de la Conda- . mine, ni peut-être ce qui a le moins servi à sa cause. Son premier mémoire est de l'année 1 754 ; et c'est en