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l'Académie, et le resta longtemps. Il prenait plaisir à se parer de ce titre aux yeux de celte compagnie lorsqu'elle avait occasion de le voir; et dans son second ministère, où l'administration des académies n'était plus un de ses devoirs, il avait soin de se montrer toujours aux académiciens comme leur confrère , et jamais comme un ministre.
Sa place d'honoraire à l'Académie a été remplie par M. le duc de la Rochefoucault.
Théodore Tronchin , citoyen de Genève, membre de la noblesse du duché de Parme, premier médecin de M. le duc d'Orléans, et de l'infant duc de Parme, docteur en médecine des universités de Leyde , de Genève et de Montpellier, professeur dans celle de Genève, associé étranger de l'Académie des sciences de Paris, et de celle de chirurgie, de la Société royale de Londres, des académies de Pétersbourg, d'Edimbourg et de Berlin, naquit à Genève en 1709, de Jean-Robert Tronchin et d'Angélique Calaudimi.
La famille de M. Tronchin est française; elle fait remonter son origine à une famille noble de ce nom, qui a longtemps subsisté en Provence. Celui de ses aïeux qui, ayant embrassé le calvinisme, fut obligé d'abandonner sa patrie , était établi dans la ville de Troyes, dont l'évêque , Jean Caraccioli, favorisait la religion réformée, qu'il finit par professer publi-
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quemeiit , et à laquelle il sacrifia son évéché. Après sa retraite, cet aïeul de M. Tronchiri resta dans cette ville jusqu'au temps du massacre de la Saint-Barthélémy, où il fut sauvé par un prêtre de ses amis, qui fut obligé de le faire cacher dans un tonneau. Le fanatisme des persécuteurs ne sait point respecter la vertu, dans ceux même qu'il regarde comme des objets sacrés.
11 choisit Genève pour asile , servit utilement cette république naissante dans quelques négociations , y obtint la bourgeoisie, et devint membre du tribunal appelé le conseil des deux cents.
Son fils , Théodore Tronchin, se distingua par ses lumières et même par sa modération dans le synode de Dordrecht, dont les décisions furent si fatales au repos et à la liberté de la Hollande. Il fut employé à la rédaction d'un formulaire de doctrine pour les églises suisses; car les ministres protestants, en s'élevant contre l'autorité de l'Eglise romaine, voulaient forcer les laïques à se soumettre à l'autorité de leurs synodes. Ils soutenaient contre Rome le droit qu'ont les particuliers d'interpréter l'Écriture , et persécutaient quiconque avait la hardiesse de l'entendre autrement qu'eux. Ils attaquaient les mystères que l'Église romaine a reçus, parce que ces mystères, disaient-ils, sont contraires à la raison ; et ils faisaient périr dans les flammes ceux qui osaient opposer la raison aux mystères que les Églises protestantes avaient conservés. Cette conduite n'était ni juste, ni conséquente, ni même politique. Elle écartait de leurs Églises ceux que la liberté de penser aurait pu
50O lÎLOGE DE M. TRONCHIN.
y attirer ; elle prouvait que ces réformateurs n'étaient point, comme ils prétendaient l'être, des hommes vertueux que les abus de l'Église romaine avaient indignés, mais des théologiens orgueilleux qui n'avaient brisé le joug de Rome que pour imposer le leur.
Après la mort de Théodore Tronchin , sa famille continua d'occuper à Genève les premières places de l'université et des conseils, et ses descendants y jouirent constamment de la considération publique comme théologiens et comme magistrats; mais la fortune du père de M. Tronchin avait été jjdétruite, vers 1720 , par des malheurs trop communs à cette époque , où la fureur des innovations en finance agita toute l'Europe, comme celle des innovations en théologie l'avait agitée deux siècles auparavant. Le jeune Tronchin quitta sa patrie à l'âge de dixhuit ans pour aller eu Angleterre auprès du célèbre Bolingbroke , son allié. Hardi dans sa politique comme dans sa philosophie, plus fait pour entraîner les opinions que pour gouverner les hommes, ayant ces talents qui portent aux grandes places et qui en font juger digne, plutôt que les talents qui rendent capables de les exercer avec succès, et qui donnent les moyens de s'y maintenir, Bolingbroke se trouvait alors sans crédit à la cour d'un roi qu'il avait voulu exclure du trône, et chez une nation qui l'accusait d'avoir trahi ses intérêts, parce qu'il n'avait point flatté tous ses préjugés, il ne put être utile à M. Tronchin qu'en lui montrant , par son exemple , combien le goût de l'étude et du travail est une res-
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source sûre et une douce consolation dans tous les états de la vie, et en procurant à ce jeune étranger l'amitié des hommes les plus célèbres de l'Angleterre, dans la philosophie et dans les lettres. Plus frappés des talents personnels que du pouvoir ou du crédit, ils regardaient alors comme leur chef Bolingbroke disgracié, mais à qui la disgrâce avait laissé son éloquence , son courage et l'élévation de son caractère.
M. Tronchin se livra uniquement à l'étude; il lut la chimie de Boerhaave, et cette lecture lui inspira le désir d'entendre Boerhaave lui-même. Il quitta donc l'Angleterre pour la Hollande, sans aucun autre projet que celui de s'instruire par les leçons d'un grand homme. Boerhaave le distingua bientôt de la foule de ses auditeurs ; et une de ces petites aventures qu'on aime à se rappeler quand des noms célèbres les ennoblissent, forma bientôt une liaison intime entre le disciple et le maître.
M. Tronchin avait une taille grande et agréable, une figure douce et noble , un front imposant et serein , de longs et beaux cheveux relevaient encore ces avantages , et il était permis , à vingt ans, d'attacher quelque prix à cette parure. Boerhaave observa un jour qu'une si belle chevelure devait faire perdre bien du temps; on répéta cette plaisanterie à M. Tronchin, et le lendemain il parut devant Boerhaave les cheveux coupés en rond.
En 1731 , M. Tronchin s'établit à Amsterdam par le conseil de Boerhaave, qui souvent lui renvoyait les malades lorsqu'ils venaient le consulter à Leyde^
5o2 ÉLOGE DE M. TRONCHIJV.
et bientôt l'estime de Boerhaave , des succès soutenus , et ce don secret que la nature lui avait donné d'obtenir la confiance, le mirent à la tête des médecins d'Amsterdam. Il y épousa une fille de la maison de Witt, petite-nièce de ce célèbre Jean Witt qui a été du petit nombre des hommes d'Etat dont les écrits et le talent pour les sciences ont prouvé que ce qu'ils ont fait de grand dans la politique n'était pas l'ouvrage du hasard et des circonstances; ministre habile et zélé républicain , sous l'administration duquel la Hollande se vit la rivale de l'Angleterre et l'arbitre de l'Europe , et qui périt par la fureur du même peuple dont il avait augmenté la puissance et fondé la liberté. Le nom de Witt était, en Hollande , le cri sacré du patriotisme ; attaché à ce nom respectable, M. Tronchin eût cru le profaner en acceptant la place du premier médecin d'un stathouder; il la refusa, et quitta Amsterdam peu de temps après l'établissement d'un stathoudérat héréditaire, pour aller jouir, dans sa patrie, du spectacle de l'égalité républicaine.
Le conseil de Genève lui donna le titre de professeur honoraire en médecine, en ne lui imposant aucun devoir ; cependant il ne se crut pas dispensé de faire des leçons. Il y cherchait surtout à dissiper les préjugés dont la médecine était infectée, à désabuser tle la fausse science qui servait de base à la pratique , à inspirer aux médecins plus de défiance de leurs luuiières, et à leur donner des doutes salutaires sur la certitude de leur art. Ces leçons eurent le sort qu'elles devaient avoir ; elles furent
ÉLOGE DE M. TRONCHIN, 5o3
goûtées du public, applaudies par les philosophes et critiquées par les médecins.
En 1766, M. Tronchin fut appelé à Paris pour l'inoculation des enfants de M. le duc d'Orléans. Il avait établi cette pratique en Hollande presque sans contradiction. Dans un voyage fait à Genève, avant de s'y fixer, il avait déterminé ses parents à en donner l'exemple. Les cris élevés contre l'inoculation , même avant qu'on eût essayé de la mettre en usage, ne l'avaient pas empêchée de s'introduire en France, le pays peut-être où, selon la classe d'hommes que l'on observe, on peut trouver, ou le plus de raison ou le plus de préjugés. Cependant, la tendresse du prince pour ses enfants, ne lui permit de les confier qu'à M. Tronchin. Aucun inoculateur, en Europe, n'était plus célèbre, aucun n'avait été si heureux. Cette inoculation réussit; et, depuis, cette pratique utile, toujours combattue, a fait toujours des progrès.
Il serait inutile d'examiner ici les avantages d'une opération sur laquelle on trouverait difficilement à dire des choses nouvelles, et de discuter une cause que la voix de l'Europe paraît avoir jugée. Nous nous bornerons à observer ce qui paraît distinguer la méthode M. Tronchin. Il était persuadé qu'on ne mourait point de l'inoculation; et si on en excepte un seul exemple qu'il faut rapporter à la terreur excessive de la petite vérole naturelle, jamais aucun malade, inoculé par ses conseils et traité par lui, n'a perdu la vie. Mais il prenait les plus grandes précautions pour s'assurer que le sujet était parfai-
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tement sain. Sans ces précautions, il ne se croyait pas sûr de prévenir les accidents qui suivent si souvent les petites véroles, même en apparence le plus heureusement terminées. D'ailleurs , il voulait n'avoir à combattre qu'un ennemi à la fois; et il croyait qu'avoir à se défendre contre deux maladies réunies, c'en était trop, et pour les forces de la nature, et pour l'art du médecin.
Il dut à ces principes le succès de sa pratique, et eut le plaisir de voir cette opération salutaire, dont il était le principal apôtre dans le continent, s'établir chez toutes les nations éclairées.
En 1765, il fut appelé à Parme pour inoculer les enfants du souverain, événement qui pouvait paraître le plus grand triomphe de l'inoculation. L'Italie n'était pas regardée par les autres peuples comme le pays de la philosophie, seule protectrice des nouveautés utiles.
Après ces voyages, M. Tronchin retournait à Genève, où il trouvait une foule de malades rassemblés de toutes les parties de l'Europe. Il était devenu ce que Boerhaave avait été vingt ans avant lui, réunissant, comme son maître, la célébrité, l'indépendance et la fortune ; jouissant de la considération d'un homme nécessaire à tous, sans avoir besoin de personne; cher à son pays, qu'il illustrait et qu'il enrichissait à la fois; goûtant enfin le plaisir d'être utile en conservant sa liberté et son repos. Aussi refusa-t-il constamment toutes les places qui lui furent offertes; aucune ne pouvait valoir ce qu'il aurait quitté pour elle. M. le duc d'Orléans fut le seul
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prince qu'il ne se crut point permis de refuser, et l'Athènes de l'Europe moderne, le seul séjour pour lequel il put quitter sa patrie. Il accepta donc le titre de premier médecin de M. le duc d'Orléans, et il vint se fixer à Paris en j 766.
L'arrivée d'un médecin célèbre dans une capitale est presque toujours l'époque d'une révolution dans la médecine. Il apporte avec lui un autre régime, des remèdes inconnus ou inusités, et de nouvelles méthodes. On n'adopte pas toujours ce qu'il propose; mais il force d'examiner de nouveau, de revenir sur des principes qu'on croyait incontestables; et, qu'on suive ou non ces méthodes, l'art doit nécessairement y gagner.
M. Tronchin apprit à renouveler l'air dans la chambre des malades, à ne plus condamner les femmes en couches à un régime incommode et souvent funeste, à donner aux enfants une éducation plus saine, en la rendant moins efféminée et moins contrainte. Il proscrivit les ligatures et les entraves qui déformaient leur taille, ou leur préparaient une constitution faible et malsaine. Il sut persuader aux femmes qu'une vie molle et sédentaire est une des principales causes des maladies particulières à leur sexe; que l'exercice, dans le temps de la grossesse, expose à moins de dangers qu'un repos trop absolu; qu'en nourrissant leurs enfants, elles conservaient plus siirement et leur santé et leurs agréments. Il fit sentir que dans le régime établi pour les enfants comme pour les femmes, tout ce qu'on faisait pour la conservation de leur santé et de leur figure était
5o6 ÉLOGE DE M. TRONCHIJV.
précisément ce qui pouvait nuire le plus à toutes les deux. Il guérissait par le régime et par l'exercice, plutôt que par les remèdes, et cherchait à en diminuer le dégoût et la fatigue lorsqu'ils étaient malheureusement nécessaires. Il détrompa d'une foule de routines, d'observations presque superstitieuses, qui s'étaient glissées dans le régime ou dans l'usage des médicaments, et qui ne servaient qu'à inquiéter ou incommoder les malades.
Il avait fait, sousBoerhaave, une étude approfondie de la matière médicale et de la composition des remèdes : ceux qu'il ordonnait étaient variés, mais toujours simples. M. Rouelle a souvent répété qu'aucini médecin ne prescrivait de meilleures formules, et un tel suffrage nous dispense de tout éloge.
Dans le traitement des maladies aiguës, M. Troncliin cherchait à deviner la marche que la maladie abandonnée à elle-même paraissait devoir suivre, à faciliter les événements qui pourraient être favorables au malade, à détourner ceux qui auraient pu lui être funestes. Il croyait que les différentes crises qui peuvent terminer une maladie connue, ne sont pas également possibles dans chaque malarlie, également salutaires pour chaque malade; qu'il faut préparer, seconder celles que l'observation indique, et, surtout, prendre garde de les retarder ou de les arrêter par des remèdes hors de saison : semblable à un artiste habile, qui, pour conduire des eaux, sait profiter des pentes naturelles et de tous les avantages du terrain, dirige ces eaux plutôt qu'il ne les force
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à prendre la route qu'il prescrit, et obtient à moins de frais un succès plus sûr que s'il avait prodigué les machines, et déployé tout le faste et toutes les ressources de l'art.
C'est là ce qu'il faut entendre, sans doute, quand on dit que la médecine doit seconder la nature et non la contrarier. Le mot de nature est un de ces mots dont on se sert d'autant plus souvent, que ceux qui les entendent ou les prononcent y attachent plus rarement une idée précise.
Ceux surtout qui parlent de médecine font souvent de la nature une espèce d'être moral qui a des volontés, qui supporte impatiemment la contradiction, qui a quelquefois assez de sagacité pour sauver le malade et bien diriger ses efforts, mais qui, malgré les bonnes intentions qu'on lui suppose, est sujette à se tromper presque aussi souvent que les médecins. Il ne faut pas croire que l'art de la médecine puisse consister à s'en rapporter à cet être imaginaire, à ne faire aucun remède, à se contenter d'attendre avec tranquillité l'événement, quel qu'il soit, pour se réserver la ressource d'en accuser la nature lorsqu'il est malheureux. On doit également se défier, et du médecin qui prodigue les remèdes pour faire briller les ressources de son art, et de celui qui n'en fait aucun, dans la vue d'éviter le reproche d'avoir tué le malade. L'ignorance peut également prendre l'un ou l'autre parti, et se promettre le succès en choisissant celui qui s'accorde le mieux avec l'esprit du moment, ou qui s'écarte le plus de la routine du pays, celui enfin qui doit dans tel lieu,
5o8 ÉLOGE DE M. TRONCHIN.
à telle époque, faire une impression plus forte sur le peuple de tous les rangs.
M. Tronchin ne bornait pas ses soins à conserver la vie de ses malades; il songeait à diminuer pour eux les souffrances d'une convalescence lente et pénible, à leur sauver ces infirmités longues et quelquefois mortelles, qui sont trop souvent l'ouvrage de remèdes trop actifs. Il savait que la douleur est un mal plus réel que la mort même ; et jamais on ne le vit employer ces ressources cruelles qui prolongent la vie de quelques instants, pour livrer ces instants à l'angoisse et aux douleurs, et qui changent souvent en un long supplice ce dernier et paisible sommeil, par lequel la nature aurait terminé la vie. Dans les maladies chroniques, celles où il eut les succès les plus constants, les moins contestés, il s'appliquait à connaître le moral de ses malades; et souvent l'histoire de leurs sentiments ou de leurs passions lui découvrait ce que l'inspection seule de la maladie n'aurait pu lui faire deviner. Cette confiance qu'il savait si bien obtenir, lui donnait une force bien grande contre des maux sur lesquels, même quand ils sont le plus réels, l'imagination a tant de pouvoir; elle lui apprenait à distinguer les maladies contre lesquelles il devait employer les remèdes, et celles dont ses malades ne devaient attendre la guérison que du temps, des événements, de la raison et de leur courage.
On peut compter au nombre des obligations que nous avons à M. Tronchin , le mérite d'avoir rendu la petite vérole moins dangereuse , en même temps
ÉLOGE DE M. TROJVCHIN. 5oq
qu'il nous apprenait à nous en préserver par l'inoculation. Sa méthode était simple et contrariait peu les désirs du malade : il lui prescrivait de respirer un air pur et frais, de se désaltérer avec des boissons antiputrides, de diminuer, par tous les soins de la propreté, une partie des dégoûts et des incommodités de la maladie. Par ce moyen , il mourait moins de malades , et la mort de ceux qu'il ne pouvait sauver était moins affreuse.
Ainsi la méthode de M. Tronchin diffère beaucoup de celle qu'il trouva établie. Le temps seul peut nous apprendre si c'est à leur utilité ou à leur nouveauté que les changements introduits par lui , ou à son exemple, durent les réclamations qu'ils excitèrent; et sur plusieurs points il a déjà prononcé en sa faveur.
Lorsque M. Tronchin vint s'établir à Paris, il essuya tout ce que la haine peut produire dans une carrière où il attaquait à la fois la gloire et la fortune de ses rivaux. Au tort d'être étranger , d'être novateur et d'avoir des succès et de la vogue, il joignait celui d'avoir établi l'inoculation, contre laquelle toutes les espèces de préjugés semblaient s'être réunis. Mais il triompha de tous ces obstacles par son sang-froid et son courage, ne répondant aux critiques qu'en guérissant les maladies; consultant sans peine avec les médecins qui , dans d'autres circonstances , avaient refusé de consulter avec lui; retournant, sans se faire solliciter, sans se permettre aucun reproche, chez les malades qui l'avaient abandonné; ne songeant point à son amour-
5lO ÉLOGE DE M. TRONCHIN.
propre , pour ne s'occuper que de leur salut, qu'il préférait au maintien des lois de la médecine et même à la gloire du médecin : s'il ne désarma point la haine de ses ennemis, il sut du moins la fatiguer et la réduire au silence.
Il s'était rendu cher à ses malades par l'art avec lequel il savait donner aux fonctions de son état l'apparence et le charme des soins de l'amitié; par une attention scrupuleuse à leur épargner toute souffrance , tout dégoût inutile, à s'occuper de leurs douleurs comme de leur danger. Enfin , la différence entre la médecine de M. Tronchin et celle de ses confrères, était encore une des causes de l'attachement qu'on avait pour lui ; on croyait impossible de le remplacer. Nous ne parlerions pas de cette dernière raison , si nous n'eii avions cité de meilleures ; car ce motif peut agir en faveur des charlatans comme du médecin le plus habile; c'est même un de ceux qui nourrissent le plus l'enthousiasme de leurs partisans, et un des moyens qu'ils savent employer avec le plus d'adresse.
Ainsi, M. Tronchin s'était fait de véritables amis de la plupart de ses malades : cependant il conservait avec eux un ton imposant qui lui était naturel; mais ce ton même augmentait leur confiance. Quelque habile que soit un médecin , s'il parle beaucoup sur les maladies qu'il traite , il est impossible qu'il ne lui échappe des contradictions, des raisonnements vagues, souvent même des erreurs, et que ces erreurs ne soient remarquées. Les médecins, comme les législateurs, ne doivent rendre compte
ÉLOGE UE M. TRONCHiN. 5ll
de leurs motifs que quand ils sont bien sûrs d'avoir raison.
Une pratique très-étendue ne permit point à M. Tronchin de publier des ouvrages sur les sciences dont l'Académie s'occupe, et sur lesquelles l'art de la médecine est fondé. Si même on en excepte quelques essais très-courts, les principes de sa pratique, les observations qu'il a faites, ne subsistent plus que dans la mémoire de ses disciples. Tel a été le sort de plusieurs praticiens célèbres; et c'est peut-être une des causes qui ont le plus retardé la marche de la médecine.
Membre des plus illustres Académies de l'Europe, M. Tronchin désira d'occuper une place d'associé étranger dans celle des sciences. Son séjour habituel à Paris était un obstacle ; mais sa religion , à laquelle il était fort attaché, ne lui permettait point de jouir, en France , des droits de citoyen. Membre d'une république libre, il y avait conservé tous les droits de cité. Il pouvait paraître injuste de le regarder comme Français, uniquement dans une circonstance où ce titre lui donnait une exclusion; et l'on pouvait penser aussi que le citoyen d'une république ne cesse point d'appartenir à son pays pour l'avoir quitté , et que sa patrie doit être marquée par ses droits plutôt que par sa résidence.
La santé de M. Tronchin s'était altérée depuis quelques années, malgré la sagesse de son régime. Une maladie violente l'enleva à ses amis et à ses malades le 3o novembre 1781.
Des regrets plus honorables encore attendaient sa
5 12 KLOGE DE M. IT.ONCHIN.
mémoire : on apprit alors combien il avait été bienfaisant; une foule de pauvres entourèrent son cercueil. Il avait regardé son état comme un ministère d'humanité; toutes les espèces de souffrances lui paraissaient avoir des droits à ses secours; il donnait avec zèle , à ceux qui éprouvaient le double malheur de la maladie et de la misère, des soins dont sa célébrité eût pu le rendre avare , et il versait dans leur sein ce que la reconnaissance du riche lui prodiguait souvent malgré lui. Econome dans sa maison et prodigue en bienfaisance seulement , il n'a laissé qu'une fortune médiocre, tandis que sa pratique et son crédit eussent pu lui en procurer une immense. Mais il s'était fait une grande famille de tous les infortunés qui avaient eu besoin de lui, et il ne les abandonnait plus quand une fois il leur avait été utile.
On aime à rapprocher un homme célèbre de ceux dont il a été le contemporain et le compatriote. M. Tronchin était l'ami de ceux de ses concitoyens qui , dans ce siècle, ont fiut honneur à leur patrie, de M. Bonnet, de M. Tremblai, de M. Rousseau, qui avait si bien secondé, par son éloquence, les sages conseils que le médecin avait donnés aux enfants et aux mères, et que M. Tronchin eut la douleur d'avoir pour ennemi, après avoir eu le bonheur de le servir. M. de Voltaire était allé le consulter à Genève; et ce fut par son avis que ce grand homme choisit ce beau pays pour asile. C'était un service que M. Tronchin rendait à sa patrie; si toutefois les troubles qui l'ont agitée de nos jours, comme il
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y a deux siècles, peuvent nous permettre de croire que ce fut un bien pour elle d'attirer une seconde fois les regards de l'Europe et pour une cause semblable, en offrant une retraite à des Français célèbres qui voulaient quitter leur patrie , mais non l'abandonner , et se mettre à l'abri de la haine de leurs ennemis, sans perdre, par un trop grand éloignement, leur influence sur l'esprit de leurs compatriotes. Ainsi la retraite de Voltaire fut placée auprès de l'asile de Calvin. Mais l'un souilla son asile par les proscriptions et les supplices ; l'autre honora sa retraite en consacrant son génie à défendre la cause de l'humanité ; et par une révolution aussi honorable pour Genève que pour notre siècle, c'est du milieu des bûchers allumés par Calvin , que partait cette voix éloquente qui a détruit dans l'Europe l'esprit d'intolérance et de persécution.
Jean Pringle, chevalier-baronnet, premier médecin du roi et de la reine d'Angleterre, docteur en médecine de l'université de Leyde , membre des collèges de médecine de Londres et d'Edimbourg, président de la Société royale de Londres, associé étranger de l'Académie des sciences, des académies de Gottingue , de Harlem , de Naples et de Philadelphie; des sociétés de médecine de Paris et de Hanau, et de la société des antiquaires de Londres, II. 33
5l4 ÉLOGE DE M. PRINGLE.
naquit le lo avril 1707, à Stitchel-house , clans le comté de Roxburgh, au nord de la Grande-Bretagne, de Jean Pringle de Stitchel, chevalier-baronnet, et de Madeleine Elliot de Stobs.
Le jeune Pringle se destina de bonne heure à la médecine. En Angleterre, l'opinion permet à chaque citoyen de choisir son état , non d'après celui qu'ont exercé ses pères , ou le degré d'orgueil que leurs titres peuvent inspirer, mais d'après son goût et ses talents. Cette liberté doit produire d'heureux effets; les particuliers, moins contraints, sont plus heureux; moins d'hommes sont hors de leur véritabe place, et la nation en est mieux servie.
M. Pringle ne borna point ses études à la médecine; aussi fut -il jugé digne, à l'âge de vingt -cinq ans, de remplir une chaire de métaphysique et de morale dans l'imiversité d'Edimbourg. Ces sciences, comme celle de la médecine, devraient ne se fonder que sur des observations; le goût des systèmes, l'habitude de se payer de mots, et la routine des écoles, ont été les plus grands obstacles aux progrès de toutes trois; et l'importance dont les objets qu'elles traitent sont pour les hommes, leur liaison avec nos intérêts les plus chers, sont encore une des causes qui y ont rendu plus puissante que dans les sciences purement spéculatives, l'influence des passions et des préjugés populaires.
Mylord Stairs, général des troupes anglaises dans la guerre de i74< ^ crut que M. Pringle serait plus utile à son pays à la tête des hôpitaux de l'armée , que dans une école de métaphysique ; et il le fit
ÉLOGE UE M. PIÎINGLE. 5l5
nommer médecin de l'armée de Flandre. M. Pringle fit, avec le même général, la campagne de 174'^) sur le Mein. Né avec ce sentiment d'humanité, premier principe et seule base solide de toutes les vertus, il avait vivement senti quelles devaient être les angoisses des blessés ou des mourants, lorsqu'un mouvement de l'armée forçait ou de les transporter à la hâte, ou de les abandonner à la discrétion du soldat ennemi. Pour éviter ce malheur, on était souvent obligé de placer les hôpitaux loin de l'armée, et de préférer, dans le choix de leur emplacement, la sûreté à la salubrité. M. Pringle engagea mylord Stairs et le maréchal de Noailles à convenir que ces asiles du malheur seraient réciproquement respectés; son zèle obtint la récompense qui pouvait le plus le toucher, puisque ses compatriotes furent les premiers qui profitèrent de cette convention. Après la bataille d'Ettingen, un hôpital anglais se trouva dans le terrain occupé par l'armée française, et le premier soin du maréchal de Noailles fut de rassurer les soldais qui y étaient déposés , en leur annonçant que les troupes françaises avaient ordre de ne pas les inquiéter, et que ceux qui les servaient auraient une liberté entière de remplir leurs fonctions: trait d'humanité auquel le malheur d'avoir été vaincu donne peut-être un mérite de plus.
On doit compter parmi les progrès que le genre humain a faits dans notre siècle, ces actions de bienfaisance ou de justice exercées au milieu des horreurs de la guerre, avec une simplicité et une noblesse inconnues dans les siècles précédents, et
5l6 ÉLOGE DE M, PRINGLE.
surtout dans ces temps antiques que l'ignorance ou l'envie s'efforce d'admirer. Les militaires sont peutêtre la classe de la société où les progrès de ce sentiment d'humanité ont été les plus sensibles. Si l'on veut trouver des hommes qui aient conservé toute la barbarie antique au milieu de l'adoucissement des mœurs de leur siècle et de leurs concitoyens, ce n'est pasdans les cam ps qu'il faut les chercher, ce n'est point parmi les guerriers, qui n'attaquent la vie des autres qu'en prodiguant la leur; c'est parmi ceux qui frappent leurs victimes de sang-froid et sans danger, et qui exercent des rigueurs auxquelles ils se croient sûrs de n'être jamais exposés.
En 1745, M. Pringle fut nommé médecin enchef des armées britanniques, et repassa en Angleterre pour remplir ses fonctions auprès des troupes destinées à combattre le prince Edouard; elles restèrent en campagne pendant le mois de décembre, et cependant elles souffrirent peu. Une société de quakers leur avait fait distribuer des gilets. Depuis environ un siècle et demi, il n'y a pas eu , dans l'histoire d'Angleterre, un événement important où ces hommes pacifiques n'aient donné quelque exemple éclatant de bienfaisance ou de générosité; et, parmi tant de sectes qui ont désolé la terre en déshonorant la raison humaine, celle des quakers a été la seule jusqu'ici où le fanatisme ait rendu les hommes meilleurs, et surtout plus humains.
La place qu'occupait M. Pringle est peut-être la plus pénible et en même temps la plus brillante qu'un médecin puisse remplir. Au milieu de la dé-
liLOGi; DE M. PRINGLE. Sl'J
vastation et du carnage, lui seul exerce un ministère consolateur ; citoyens, ennemis, tous également confiés à ses soins, ne sont pour lui que des frères. Entouré d'une multitude immense occupée à exécuter des projets destructeurs, il peut se livrer aux sentiments de son cœur, et céder à toutes les impressions de la vertu. Les lois terribles de la guerre sont muettes pour lui, c'est à lui seul qu'il est permis d'écouter la voix de la nature. Il paraît, au milieu des hommes qui l'environnent, un être d'une espèce supérieure, ou plutôt lui seul est véritablement homme, et peut en conserver, sans atteinte, le caractère et la dignité.
En remplissant les fonctions de cette place , M. Pringle aperçut combien l'art de la médecine, employé avec sagesse, pouvait diminuer le nombre des victimes de la guerre. Au milieu d'une multitude d'hommes obligés aux mêmes travaux, respirant le même air, ayant la même nourriture, le même habillement, le même logement, les mêmes vices et les mêmes habitudes, il eut occasion d'observer en grand quels pouvaient être les effets des différentes constitutions de l'air, des saisons, de la température, des logements humides ou resserrés, des diverses sortes d'ahments et des différents régimes, ceux enfin de la négligence et de la malpropreté; il put examiner quelles maladies ces causes, ou séparées ou réunies, produisent parmi les soldats ; les caractères qui distinguent les épidémies des armées, des épidémies ordinaires, et les maladies qui sont vraiment épidémiques de celles que Ton confond avec
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les premières, parce quelles attaquent en même temps et dans un même lieu un grand nombre d'individus : il avait étudié la marche et les symptômes du mal, les différentes méthodes que l'art peut employer, les avantages ou les dangers de ces méthodes, les effets des remèdes qui paraissent indiqués par la maladie, et de ceux que l'esprit de système ou la routine ont introduits.
Ces observations servirent de base à son ouvrage sur les maladies des armées : ce traité, réimprimé un grand nombre de fois, traduit dans presque toutes les langues, a été regardé, dans l'Europe, comme un de ces livres fondamentaux si rares dans les sciences. Ce n'est point seulement un ouvrage destiné à instruire les médecins; tous les hommes peuvent y puiser des leçons utiles; et ceux qui sont chargés ou de l'administration d'un pays, ou de gouverner un grand nombre d'hommes, peuvent y apprendre à connaître les précautions nécessaires pour la conservation de ceux qui leur sont confiés, et s'éclairer sur des soins importants qui sont une de leurs premières obligations.
M. Pringic fait voir combien le défaut de propreté, l'humidité des vêtements ou des habitations, les lieux où l'air ne circule point, où les hommes sontentassés,lesterrainsinondés, l'air infecté d'exhalaisons marécageuses, produisent de maladies et font périr de malades. Ce n'est point ici un de ces amis de l'humanité qu'on accuse de se plaire à en exagérer les maux; c'est un physicien exact qui ne parle que de ce qu'il a vu , dont les observations répétées.
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faites sur des corps nombreux, ne peuvent permettre le doute si commode pour les hommes puissants, lorsqu'ils sont indifférents ou corrompus. M. Pringle eut le plaisir de voir un de ses confrères à la Société royale, le général Melvil, gouverneur des îles de l'Amérique, mettre ces préceptes en pratique, et conserver les soldats confiés à ses soins, en plaçant ses hôpitaux sur les lieux hauts et aérés , en fixant le séjour de ses troupes dans des terrains secs, et supérieurs aux exhalaisons humides.
Mais cette utilité des vues de M. Pringle n'a presque été sentie que par les guerriers : eux seuls semblent regarder la conservation des hommes comme un des devoirs du commandement. L'Europe est encore couverte de marais dont les exhalaisons ou écartent les hommes des terrains fertiles qu'elles infectent, ou les conduisent à une mort plus prompte par une vie languissante et ilouloureuse. Les générations que les terrains rendus à la culture auraient nourries sont étouffées dans leur germe : dans la durée d'un siècle, plus d'un million d'hommes qui périssent en Europe par cette seule cause, semblent accuser ou le peu de lumières ou l'indifférence de ceux qui négligent de les préserver de ce fléau : l'on est contraint même d'avouer avec douleur que ce n'est pas à la nature seule qu'on doit l'imputer; une partie du mal, et la plus grande partie peut-être, est l'ouvrage des hommes; c'est à l'avidité du riche que la santé, que la vie du pauvre est immolée; et tandis que l'utilité du commerce a ftiit délivrer les grandes rivières des obstacles qui en