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/^So ÉLOGE DE M. BERTIN.
L'effet de la respiration sur les veines du foie a fourni à M. Bertin le sujet d'un autre mémoire; il y montre que, pendant l'inspiration naturelle, la pression exercée sur les veines hépatiques fait gonfler les veines jugulaires, les deux veines caves et leur sinus; que ce gonflement cesse dans l'expiration naturelle, tandis que dans l'inspiration et l'expiration forcées, le gonflement a lieu également; et il tire de ces observations des conséquences importantes pour la physiologie et pour l'usage de la médecine. Par exemple, c'est à cet effet qu'il attribue l'utilité de tous les exercices qui augmentent l'action des muscles du bas-ventre sur le foie, et qui par là y raniment la circulation languissante, tandis qu'au contraire les purgatifs qui diminuent l'action des muscles ou des viscères sur les vaisseaux du foie, doivent dégager la tête et la rendre plus libre.
En 1766, M. Bertin donna un mémoire sur la comparaison des glandes lacrymales et des conduits destinés à recevon- les larmes dans l'homme et dans les animanx. Il trouve que dans un grand nombre d'espèces les points et les conduits lacrymaux n'existent point, et qu'une ouverture du sac nasal remplit les fonctions de ces organes. Cette construction, plus simple, est plus avantageuse, surtout pour les animaux dont les yeux sont plus exposés à l'effet de la poussière : ils sont moins sujets aux fistules lacrymales. Ce n'est point ici le seul cas où l'examen des animaux nous ait prouvé que, parmi les moyens qui ne sont point contraires aux lois de la nature, elle n'a pas toujours choisi, en faveur de notre es-
pèce,^ceux qui semblent les plus simples et les plus avantageux, comme si elle eût voulu par-là donner à l'homme une leçon de modestie. Nous n'avons parlé ici que d'une partie des mémoires que M. Berlin a envoyés à l'Académie. Quoiqu'il eût été fait associé vétéran dès 1748, et qu'il pût se plaindre qu'on eût jugé trop tôt sa maladie incurable, il ne s'est jamais cru dispensé de faire hommage de ses travaux à la compagnie qui l'avait adopté d'une manière si honorable, et il a sacrifié sans peine tout autre sentiment à celui du respect et de la reconnaissance. On voit, dans tous ses ouvrages, cet amour de la vérité, la plus noble passion qui puisse animer un vrai savant, le seul sentiment par lequel il soit réellement élevé au-dessus du commun des hommes qui ne peuvent l'éprouver au même degré, et dont un grand nombre est même condamné à ne pas le concevoir. Il défendait les découvertes d'autrui contre ceux qu'il soupçonnait de vouloir les usurper ou les nier, avec le même zèle qu'il eût défendu ses propres intérêts. Il cherchait avec soin dans les ouvrages de ceux qui l'avaient précédé, jusqu'aux plus petites traces des découvertes que luimême avait développées; il craignait jusqu'au scrupule de leur faire la moindre injustice; et par-là il a mérité qu'on lui pardonnât la chaleur peut-être trop grande avec laquelle il a quelquefois défendu ses droits lorsqu'il les croyait fondés. Isolé, n'ayant d'autre appui que lui-même, frappé d'un événement qui avait suspendu longtemps ses travaux et différé la publication de ses recherches, craignant que le
souvenir de ce malheur n'affaiblît l'estime qu'il croyait mériter, pourrait-on lui reprocher une délicatesse trop grande? Il sentait toujours, pour ainsi dire, le besoin qu'il avait de prouver qu'il était redevenu ce qu'il avait été. On voit qu'il cherchait moins à se faire valoir qu'à se justifier d'un soupçon qu'il craignait toujours de ne pouvoir détruire assez complètement; et plusieurs traits de ses ouvrages qui, dans un autre, auraient prouvé un amour-propre trop petit ou trop délicat, ne prouvaient chez lui que le sentiment douloureux dont il ne pouvait se délivrer.
Dans ses ouvrages, il se livre à une critique, souvent un peu sévère, de ceux des autres; mais cette critique est toujours dictée par l'impartialité et par l'amour du vrai. On voit que les grands noms ne lui en imposaient point; il combat quelquefois Morgagni en le respectant, et Haller en l'estimant. Il savait sans doute que l'opinion publique ne plaçait pas son nom à côté des leurs; mais il sentait qu'il était digne de les combattre, et il avait droit de croire que sans les malheurs qui avaient dérangé le cours de sa vie, s'il eût pu, comme eux, employer tout son temps et toutes ses forces, il eût mérité d'être leur rival.
M. Berlin avait formé le plan d'un cours complet d'anatomie. Sa maladie en interrompit l'exécution; mais il reprit son travail lorsqu'il eut recouvré ses forces; et dès 1754, il publia l'ostéologie, qui devait en former la première partie. Cet ouvrage est regardé comme un des meilleurs traités d'anatomie, par Tordre qui y règne, par la précision et l'exactitude
avec desquelles chaque partie est décrite, par Texposition détaillée et complète de beaucoup d'objets peu connus, par les observations neuves que l'auteur y a semées, par le soin avec lequel il a décrit, non-seulement chaque os en particidier, mais les différents assemblages osseux qui en résultent, leur organisation, leurs cavités, et le rapport des os avec les différentes parties qui s'y attachent ou qui les traversent. Il avait présenté à l'Académie, il y a plusieurs années, la seconde partie de son cours, qui renfermait la description des artères; et on a trouvé dans ses papiers les matériaux de quelques autres traités.
M. Bertin s'était retiré à Gahard, près de Rennes, dans un bien dont la culture lui servait de délassement : il s'était marié, et avait choisi une femme beaucoup plus jeune que lui, et à laquelle, cependant, il a eu le malheur de survivre; elle mourut à vingt-cinq ans, en 1773, et lui a laissé quatre enfants, dont l'éducation a été pour lui une nouvelle occupation douce, consolante, la seule qui pût répandre quelques plaisirs sur ses derniers jours, et porter la douceur et la paix dans cette âme agitée par tant d'orages, et déchirée par tant de malheurs. Aussi, la seule singularité qu'on ait pu observer dans sa vie privée, était l'excès auquel il portait la sollicitude paternelle, le scrupule avec lequel il remplissait toutes les fonctions d'un père de famille; les sciences, la gloire, les conventions sociales, tout était sacrifié à ce premier devoir; il semblait que ses malheurs, en l'obligeant de se séparer de la so-
ciété, l'eussent rapproché de la nature, et lui eussent donné le droit d'en écouter les sentiments sans partage, et de s'y livrer tout entier.
Sa réputation lui avait attiré la confiance de sa province; on le consultait dans ces maladies rares et extraordinaires pour lesquelles les charlatans n'ont pu faire accroire que la connaissance de l'anatomie fût inutile. Souvent les réponses de M. Bertin étaient une description anatomique complète de la partie qui était le siège de la maladie, description où l'on trouvait des remarques utiles et nouvelles. Se défiant de lui-même, il craignait toujours de n'en pas faire assez, et faisait toujours beaucoup plus qu'on eût cru pouvoir exiger. Jamais son âme ne put reprendre cette force qui permet de voir le danger tel qu'il est, et qui suffit pour ne plus le craindre. On le vit, lors de la descente des Anglais à Saint-Cast, songer à quitter sa maison et à prendre la fuite, parce qu'il se souvenait d'avoir porté quelques mois le titre de médecin du prince Edouard. Il s'exagérait les inconvénients des plus petites affaires; il portait la même inquiétude sur sa santé. On sent, parles efforts mêmes qu'il fait pour se rassurer, combien il avait besoin de l'être; et Ton ne peut s'empêcher de le plaindre lorsqu'on le voit, dans un de ses mémoires, se féliciter de la découverte de l'anastomose de quelques vaisseaux du foie, comme d'une vérité consolante, et propre, dit-il, à rassurer, les gens de lettres surtout, contre la crainte des effets que produit l'engorgement de ce viscère. Il avait naturellement luic Ame douce el capable d'attachement, un caractère
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franc^t ouvert; mais ces qualités étaient quelquefois ternies par une défiance inquiète, qui n'avait pour principe que cette fatale disposition à tout craindre, première cause de tous ses malheurs. Avec des talents qui attirent la considération, avec cet amour de l'étude qui empêche de sentir le poids du temps, et en remplit l'espace de plaisirs que l'habitude n'émousse jamais, il ne fut point heureux. Les qualités de son âme, la franchise et l'égalité naturelle de son caractère, ses vertus même ne contribuèrent ni à son bonheur, ni à celui de ceux qui l'entouraient, et il ne put mériter que d'être plaint et estimé.
M. Bertin fut attaqué d'une fluxion de poitrine le 21 février 1781; le quatrième jour de sa maladie, il se fit saigner, et lorsqu'il eut examiné son sang, il prononça qu'il était sans ressource; dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Il avait toujours eu une vraie piété ; et même dans sa jeunesse, dans le temps où sa passion pour l'étude était dans toute son activité, dans l'âge où l'on a le plus le sentiment de ses forces, où l'on est le plus sur d'obtenir de la gloue , où l'on est si tenté de la confondre avec le bonheur, il fut près de renoncer à tout pour embrasser la vocation religieuse; mais, heureusement pour les sciences, il sentit que si le ciel a marqué dans le cloître la place de ceux auxquels il n'a donné que de la piété, il soumet à d'autres devoirs ceux qui ont reçu à la fois de la piété et des talents. Le reste de sa vie ne se démentit point , et sa mort fut semblable à sa vie; il répondit avec la plus grande résignation aux prières des agonisants; mais,
lorsqu'elles furent finies, il ne put s'empêcher de jeter un dernier regard vers la vie, si adhiic, dit-il en se servant des paroles de saint Martin, si adhiic sumnecessarius huic populo, non recuso laborem, et il regardait ses enfants. La religion elle-même ne peut désapprouver ce mouvement échappé de l'âme d'un père qui laisse après lui des enfants jeunes, sans appui, presque sans fortune, et déjà condamnés au plus grand des malheurs, à ne plus jouir des soins et des consolations de la tendresse maternelle. Le prêtre qui l'exhortait, exigeant une résignation plus entière, ajouta ces paroles du même saint , ^er/ /«menfiat.vo/untas tua;fiat, dit le mourant, et il expira. Son désintéressement était tel, que, malgré l'économie la plus sévère, il n'a pu laisser à ses enfants, privés des secours et des talents d'un si bon maître, que le faible patrimoine qu'il avait? reçu, augmenté seulement de sa gloire, qui doit rejaillir sur eux, et de l'intérêt que les malheurs de leur père doivent inspirer.
François-César le Tellier, marquis de Courtanvaux,duc de Doudeauville, grand d'Espagne de la première classe, capitaine-colonel des Cent-Suisses de la garde du roi, naquit à Paris en 1 718, de François Macé , marquis de Courtanvaux, et d'Aune-Louisc de Noailles.
ÉLOGh DE M. DE COURTANVAUX. ^D'j
Le chancelier le Tellier, trisaïeul de M. de Courtanvaux, avait fondé la grandeur de sa famille, que le marquis de Louvois, son fils, accrut encore. Tous deux ont montré une grande habileté dans les affaires; mais la finesse dominait dans la politique du père, et la fermeté dans la conduite du fils : tous deux étaient infatigables dans le travail, simples et austères dans leur vie privée. On leur a reproché également de la dureté et l'amour du despotisme. Ils passaient pour inflexibles ; mais le chancelier avait été souple sous Mazarin, et Louvois ne pliait pas même sous Louis XIV. L'un voilait son caractère sous les dehors de la modestie et par la pratique des vertus religieuses; l'autre se plaisait à le déployer tout entier. La fortune que laissa Louvois fut immense, et elle était formée tout entière par les dons répétés de Louis XIV. On eût été en droit d'exiger du ministre plus de modération ; mais ses ennemis mêmes n'ont pu accuser son intégrité, et l'on ne croyait pas alors qu'il fût permis de porter le désintéressement jusqu'à refuser les bienfaits du souverain. Enfin, la postérité, qui se rappelle avec terreur la sévérité qu'il montra dans l'exercice du droit rigoureux de la guerre , et qui ne peut le compter au nombre des ministres amis du peuple, n'attache point encore ses regards, sans quelque admiration, sur ce ministère illustré par trente années de victoires.
M. de Courtanvaux fit, en i 733, sa première campagne, à l'âge de quinze ans, comme aide de camp du maréchal de Noailles, son oncle; et, dans la guerre
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suivante, il servit à la tète du régiment royal, dont il avait été nommé colonel en 1740, pendant les campagnes de Bohême et de Bavière. En 1745, sa santé l'obligea de quitter le service: il avait bravé sans peine une mort glorieuse; mais il ne crut pas devoir à sa patrie le sacrifice inutile et obscur des restes d'une vie que les fatigues auraient bientôt consumée.
Cependant, au bout de quelques années, le repos rétablit ses forces; mais alors il eut un ennemi terrible à combattre : le désœuvrement avec l'ennui qu'il traîne à suite, et qui en est, pour ainsi dire, la punition. Né avec le goût de la simplicité et de l'indépendance, il ne trouvait dans la société que de la gène; les plaisirs de vanité, attachés à une grande fortune, n'étaient rien pour lui; et les plaisirs réels ne peuvent suffire au bonheur que dans les premières années de la jeunesse. Plus ils ont été vifs, plus le vide qu'ils laissent, lorsque l'habitude a flétri leurs premiers charmes et dissipé leurs illusions, devient difficile à remplir. L'homme occupé, qui les regarde comme un délassement , peut leur devoir des instants heureux; mais ils ne sont qu'un obstacle de plus au bonheur de l'homme qui croirait, en s'y livrant tout entier, y trouver une véritable ressource. Il paraissait n'en devoir rester aucune à M. de Courtanvaux, dont l'éducation avait été trèsnégligée. Heureusement un goût naturel pour les sciences le sauva ;e%s devinrent bientôt son unique occupation. Comme il ne s'y hvra que pour éviter l'oisiveté, il les traita trop peut-être comme un simple
ainusenaent, les prenant et les quittant chacune tour à tour et à plusieurs reprises; mais, malgré cette inconstance, elles furent la consolation de sa vie, et nous verrons que son amour pour elles a plus d'une fois servi à leurs progrès. Il s'appliqua successivement à l'histoire naturelle, à la chimie, à la géographie, à la physique, aux mécaniques, à l'astronomie; montrant dans toutes ces études un esprit juste et de la facilité; mais s'y livrant avec trop peu de suite et de constance pour mériter dans aucun genre le titre d'homme vraiment profond, titre qui ne s'acquiert jamais que par un travail continu et opiniâtre. Ceux qui croient que les hommes de génie sont dispensés de cette condition à laquelle la nature nous a condamnés, ne font que prouver, par cette opinion, combien ils sont éloignés d'être de ce nombre. Cependant, par la manière dont M. de Courtanvaux saisissait l'ensemble d'une machine qu'on lui présentait, la devinait souvent sans l'avoir vue, la perfectionnait presque toujours, lorsqu'il la, faisait exécuter, il était aisé de juger que cette partie de la mécanique, qui s'occupe de don-ner à des machines délicates la précision et l'exactitude qu'exigent leurs usages dans les sciences d'observation, était le genre auquel la nature paraissait l'avoir appelé.
Il s'était marié très-jeune à Louise-Antoinette de Gontaut, fille du duc de Biron; à seize ans il était père : heureusement pour son fils, il avait senti de bonne heure le mal irréparable que fait une éducation négligée. Aussi celle de M. le marquis de Montmirail fut-elle très-soignée. La nature lui avait donné,
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comme à M. de Courtanvaiix, le goût des sciences, et une sorte de répugnance pour le monde, c'est-àdire, pour la dissipation sans plaisir, la vanité sans motif, et l'oisiveté sans repos. M. de Montmirail y joignait l'habitude du travail.
Une place d'honoraire à l'Académie était le seul objet d'ambition dont M. de Courtanvaux n'eût pas fait le sacrifice : mais il savait que son fils avait le même désir; il sut lui cacher ses vues, et y renoncer pour toujours : l'idée de succéder à son fils ne se présente point à l'esprit d'un père. Cependant l'Académie eut le malheur de perdre M. de Montmirail, et le regretta comme un des hommes de son état qui donnaient le plus d'espérance aux sciences et à la patrie. Elle crut devoir lui choisir son père pour successeur; elle offrit à M. de Courtanvaux, moins une place d'académicien, qu'une association avec les hommes qui avaient le mieux connu son fils, et qui l'avaient le plus estimé; elle unissait ses regrets aux regrets d'un père, et rendait à la piété filiale de M. le marquis de Montmirail un triste et dernier hommage. M. de Courtanvaux reçut avec reconnaissance, mais en gémissant, cette marque d'estime de l'Académie, qu'il avait longtemps désirée, mais que le sort lui faisait acheter par une perte si cruelle.
Il s'était fait connaître de la compagnie par deux mémoires imprimés parmi ceux des savants étrangers : l'un a pour objet l'éther marin, et l'autre la concentration et l'inflammation du vinaigre radical.
Il n'existait aucune méthode certaine de faire l'é-
ÉLOGE DE M. DE COU RTAN VAUX. l\6l
ther marin, quoique plusieurs procédés, proposés pour y parvenir, eussent prouvé la possibilité de cette opération. La difficulté de réussir paraissait tenir à celle de pouvoir employer l'acide marin dans un assez grand degré de concentration pour agir avec force sur l'esprit-de-vin. C'était à ce point que cette difficulté avait été réduite par MM. Rouelle, dont l'aîné avait été le maître en chimie de M. de Courtanvaux, et dont le cadet présidait avec lui aux travaux qu'il avait entrepris dans son laboratoire de Colombe. M. de Courtanvaux choisit, parmi les préparations d'acide marin, la liqueur fumante de Libavius, et cette expérience eut un succès complet. Depuis, on a trouvé d'autres méthodes; mais on sait combien, dans les sciences, une première méthode, une fois connue, rend facile la découverte des autres, même de celles qui paraissent s'en éloigner le plus.
Le vinaigre radical, c'est-à-dire le vinaigre privé d'eau autant qu'il est possible, a des propriétés singulières, qui furent observées à peu près dans le même temps par M. le marquis de Courtanvaux et par M. le comte de Lauraguais. Parvenu à un certain degré de concentration, le vinaigre devient sus^ ceptible de prendre, par le refroidissement, une forme concrète ; la température nécessaire pour produire ce phénomène est de quelques degrés audessus du terme de la glace : c'est une véritable cristallisation oui se forme alors; mais elle est si fusible, qu'une chaleur de bain-marie, très-faible, la résout en liqueur. Si on augmente la concentration
4tia ELOGE DE M. DE COI'RTANVAUX.
du vinaigne radical, la cristallisation se fait à, un moindre degré de froid, et ne se fond qu'à un plus grand degré de chaleur.
Le vinaigre radical, étant chauffé fortement, devient susceptible de prendre feu; plus il est concentré, plus il est inflammable. On sait que le vinaigre ne doit point son principe acide à celui qui est contenu immédiatement dans le vin, l'acide tartareux , mais à une nouvelle combinaison de principes de la partie spiritueuse du vin; ainsi, la substance à laquelle cette partie doit la propriété d'être inflammable n'est point détruite par la fermentation acide, et subsiste dans la combinaison nouvelle qui en est le produit. Ces deux mémoires, qui ont exigé des expériences très-coùteuses, et qui contiennent des faits nouveaux, présentés avec méthode et avec clarté, doivent faire regretter que le goût de ]\L de Courtanvaux pour la chimie n'ait pas été plus durable,
L'Académie avait proposé, en 1767, pour sujet d'un prix, la construction d'une montre marine. H fallait éprouver à la mer celles qui avaient été présentées au concours. M. de Courtanvaux se chargea de cette épreuve; et accompagné de MM. Pingre et Messier de cette Académie, et de M. le Roi, auteur de deux de ces montres, ils parcoururent, pendant trois mois et demi, les côtes de France, de Flandre et de Hollande. Il eut le bonheur, car c'en était un à ses yeux dans cette circonstance, d'essuyer des coups de vent assez violents pour être sûr que les montres étaient à l'abri des dérangements que peut
causer le mouvement du vaisseau. De fréquentes relâches mettaient à portée de vérifier la régularité de leur marche. Enfin, le temps du voyage était suffisant pour assurer de la solidité de leur construction. Aussi l'Académie, satisfaite de cette épreuve, décerna-t-elle le prix, en 1769, à l'une des deux montres de M. le Roi.
L'avantage que M. de Courtanvaux recueillit de cette entreprise ne se borna point au plaisir d'avoir fait une épreuve importante, qui, sans lui, eût été retardée de quelques années. Il suivit avec exactitude tous les détails de la construction de la frégate qui fut faite sous ses yeux. Il apprit la théorie et la pratique de la manœuvre et du pilotage, et remplaça quelquefois le pilote avec succès. Ce voyage fut pour lui l'occasion de s'instruire de toutes les parties de l'art nautique, cet art si vaste, et celui de tous peut-être qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain. Aussi le temps de cette navigation , celui où il fut occupé ou d'en faire les préparatifs , ou de rendre compte du succès, fut-il une des époques les plus remplies et les plus heureuses de sa vie.
Ce n'est pas ici la seule preuve de zèle pour les sciences que M. de Courtanvaux nous ait donnée. Il avait établi, à Colombe, un observatoire où il allait souvent, et dont il laissait la libre disposition à ceux de ses confrères auxquels cet observatoire, et les instruments dont il l'avait enrichi , pouvaient offrir quelque secours, soit pour de grands travaux, soit pour des observations importantes. Il fit exécuter un grand nombre d'instruments qui, peut-être.
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fussent restés longtemps de simples projets; souvent il les construisait lui-même, employant avec plaisir non-seulement sa fortune, mais son temps à exécuter les idées d'un autre, lorsqu'il croyait ou que ces idées seraient utiles, ou même seulement qu'il était nécessaire de les exécuter pour les bien juger. Il présenta à l'Académie un de ces instruments inventés par M. Jeaurat : il l'avait fait luimême, et y avait gravé cette inscription: Jeaurat invenit, CouRTANVAUxy^c/^. Il n'avait vu, dans cette inscription, qu'une marque d'amitié pour un de ses confrères, et une sorte de plaisanterie ; mais cette plaisanterie renfermait deux leçons utiles : l'une pour ceux qui pourraient encore regarder comme ignoble toute espèce de travail qui n'est pas frivole, ou du moins inutile; l'autre, plus importante encore, adressée à ces protecteurs prétendus des sciences, qui écartent d'eux les vrais savants, en exigeant que, pour prix des dépenses qu'ils consentent à faire pour les sciences, ces savants leur cèdent une partie de la gloire attachée à leurs découvertes.
C'est ainsi que M. de Courtanvaux passait sa vie au milieu des amusements utiles qu'il s'était procurés, entouré des savants dont il s'était fait de véritables amis. Étranger à toute autre espèce de société , il mêlait quelquefois les plaisirs dont il avait conservé le goût, à ces occupations savantes qu'il leur préférait, même en ne les regardant que comme un autre genre de plaisirs. Aussi dégagé de toute vanité qu'il est possible de l'être à la faiblesse humaine, il oubliait ce qu'on appelle le monde, et consentait à en
être Q^iblié ; plus heureux sans doute dans ce loisir si bien occupé d'une vie obscure et privée, que le Tellier ou Ijouvois ne l'avaient été au milieu de leur puissance, lorsque, maîtres absolus de l'État, ils régnaient sur la France et faisaient trembler l'Europe.
Depuis quelques années, son tempérament s'était affaibli, et le condamnait à une retraite plus absolue : il cessa de paraître dans nos assemblées, et, après avoir supporté avec constance de longues infirmités, il y succomba le 7 juillet 1781.
En rapportant les principaux traits de la vie de M. de Courtanvaux, nous avons peint son caractère. La simplicité, l'indépendance, la franchise, la bonhomie, le zèle pour les sciences en formaient le fond, et se montraient dans son intérieur comme dans ses actions. Il laissait voir tous ses sentiments , et ne perdait rien à être vu tout entier. Il était facile, malgré une sorte de brusquerie qui naissait de sa véracité et de son aversion pour toute espèce de contrainte ; et peut-être il a dû une partie de son bonheur, et l'avantage d'avoir conservé son caractère et sa bonté naturelle, à ses goûts, qui, en l'écartant du monde, le préservèrent des vices qu'on y contracte presque infailliblement; car la retraite est, contre ces vices, un préservatif bien plus sûr que la sagesse et le courage.
M. de Courtanvaux avait eu deux enfants, M. le marquis de Montmirail dont nous avons déjà parlé, et madame la duchesse de Villequier. Il eut le malheur de leur survivre à tous deux. Il a laissé un pe~ tit-fils, M. le marquis d'Aumont, et deux petites- II. 30
filles, madame la duchesse de Doudeauville, et madame la marquise de Montesquiou , toutes deux filles de M. de Moutmirail.
La place d'honoraire, vacante par la mort de M. le marquis de Courtanvaux, a été remplie par M, le président de Saron.
Jean-Frédéric Phelypeaux, comte de Maurepas, ministre d'État, président du conseil des finances, naquit à Versailles, au mois de juillet lyoïjde Jérôme Phelypeaux, comte de Pontchartrain, ministre et secrétaire d'Etat, et d'Éléonore de la Rochefoucault.
La famille de Phelypeaux est originaire de la ville de Blois, où elle était connue même avant le commencement du quinzième siècle. Les villes considérables (et Blois était de ce nombre) avaient alors dans la monarchie une importance qu'elles ont perdue; la fidélité de leurs habitants était la digue la plus puissante que les rois pussent opposer aux factions où les grands entraînaient la noblesse. Ces villes fournissaient le peu de bonne infanterie qu'il y eût dans les armées; elles seules pouvaient offrir, par des dons volontaires, une ressource dans des temps d'épuisement ou de désastre : aussi n'était-il pas rare d'y trouver des familles riches, qui, satisfaites d'une illustration municipale, s'y fixaient cous-
tammejit, et préféraient l'honneur paisible d'y occuper les premières places, à l'ambition de briller au second rang dans la cour ou dans la capitale.
Ce fut seulement à la fin du seizième siècle, que les enfants de Louis Phelypeaux quittèrent leur ancienne patrie. Paul , son fils cadet, n'avait encore que dix-neuf ans, lorsque Révol, secrétaire d'État, qui se trouvait à Blois avec la cour, en i 588, pria son père de le lui confier, et se chargea de sa fortune. Il perdit cet appui à l'âge de vingt-cinq ans ; mais son application et sa prudence prématurée étaient déjà pour lui des protections plus sûres, et qui ne pouvaient lui manquer. Au mariage de Henri IV, il obtint la place de secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis ; et ce prince récompensa en 1610, par une charge de secrétaire d'Etat, la sagesse et la modération que Paul Phelypeaux avait montrées dans la cour désunie et orageuse de la reine. Mort en 1 621, il eut pour successeur Raimond, son frère aîné, dont les descendants ont possédé sans interruption cette même charge jusqu'en 1775 ; en sorte que cette place du ministère a été occupée par six ministres du même nom pendant l'espace de cent soixante-cinq ans; phénomène historique d'autant plus singulier, que cette espèce de confiance héréditaire du gouvernement subsista sans altération parmi les troubles de la minorité de Louis XIIl, les factions qui agitèrent l'Etat pendant sa jeunesse, le règne sanglant de Richelieu, les tumultes de la fronde, le gouvernement modéré, mais défiant, de Mazarin; les malheurs de la guerre de la succession, les orages
de la régence , et les révolutions de la cour de Louis XV; tandis qu'enfin, dans le même espace de temps, une autre charge de secrétaire d'Etat a vu passer vingt familles différentes.
M. de Maurepas eut pour aïeul Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain, contrôleur général en 1689, ministre de la marine en 1690, chancelier en 1699. La charge de ministre de la marine fut alors donnée à son fils; et ce ne fut qu'en 1749 qu'elle sortit de sa famille, qui, par une singularité non moins remarquable, posséda ainsi constamment, pendant soixante ans, deux places importantes du ministère. Elle a produit, dans l'espace d'un siècle et demi, neuf secrétaires d'État, si on compte seulement ceux qui ont exercé leurs charges; et onze, si on veut comprendre dans cette liste Louis Phelypeaux, reçu en 1648, à l'âge de douze ans, en survivance de son père; et un autre Louis Phelypeaux, qui, après la mort du sien, fut pourvu de sa charge à l'âge de huit ans, en 1621. Nous ne demandons point d'indulgence pour ces détails; la famille de Phelypeaux n'est pas étrangère à l'Académie; le renouvellement de cette compagnie, en 1699, peut être regardé comme l'ouvrage du chancelier de Pontchartrain; et, dans une durée de quatre-vingt-trois ans, elle a été administrée pendant près de soixante et dix par des ministres de ce nom. M. le comte de Maurepas, âgé de quatorze ans seulement, fut pourvu, en lyiS, d'une charge de secrétaire d'État. Louis XIV venait de mourir, et ses ministres, soupçonnés par le prince régent d'avoir conseillé ou approuvé le testament qui
limita^; son autorité, furent obligés de se retirer; mais en exigeant la retraite du comte de Pontchartrain, le prince voulut assurer sa place à son fils, par égard pour le chancelier. Ce magistrat avait quitté la cour immédiatement avant l'époque des édits que le prince régent croyait contraires à ses intérêts, et un mois avant la date du testament de Louis XIV. Le nom du chancelier de Pontchartrain aurait ajouté quelque poids à ces derniers actes d'un pouvoir si longtemps absolu , au lieu qu'une retraite qui paraissait une sorte de protestation contre ces mêmes actes, était une autorité en faveur du régent; autorité d'autant plus grande, que des édits rigoureux sur les affaires ecclésiastiques qui agitaient alors tous les esprits, n'avaient été envoyés au parlement que depuis la retraite du chancelier de Pontchartrain à l'Oratoire. Cette circonstance l'avait rendu cher au public de la capitale, qui le regardait dans ce moment comme le défenseur et la victime des libertés de l'Église, et des droits de la nation. M. le comte de Maurepas aimait à raconter que le jour où Louis XV, encore mineur, vint à Paris visiter la bibliothèque du roi et voir les académies, le prince régent recommanda expressément à son gouverneur de le mener à l'Oratoire, chez le chancelier : Il faut, ajouta-t-il, que vous lui fassiez connaître le plus honnête homme de son royaume. Le marquis de la Vrillière fut chargé d'exercer la place dont M. de Maurepas avait le titre, et de former aux détails de l'administration ce jeune ministre son parent, et peu après son gendre. M. le comte de Maurepas prépa-
rait les affaires avec lui, et assistait au travail. Successivement il fut chargé seul de quelques départements; mais ce n'est qu'à l'année lyaS, temps de la mort de son beau-père, qu'on doit marquer la véritable époque de son ministère, qui embrassa dès lors plusieurs grandes provinces, Paris, la cour et la marine : il n'avait que vingt-quatre ans.
Ce n'était plus le temps où , sous l'administration de Seignelai, la marine française était la rivale de celle de l'Angleterre, et souvent sa rivale heureuse. Nous sommes parvenus, de nos jours, à une égalité plus réelle et qui nous a coûté moins d'efforts : sans doute cette prospérité sera durable, mais alors elle ne put se soutenir. La France, affaiblie par ses victoires mêmes, avait été ensuite épuisée par de longs malheurs : la marine fut sacrifiée à la nécessité de défendre nos frontières contre des armées accoutumées à vaincre sous des chefs habiles et heureux; et la bataille de Malaga, plutôt disputée que gagnée, en 1704, avait été le dernier effort des flottes françaises.
A la mort de Louis XIV, le système politique changea; les princes qui gouvernèrent après lui crurent devoir chercher dans l'alliance de l'Angleterre et de la Hollande un appui contre Phihppe V, qui s'était montré leur ennemi, et qui pouvait devenir leur rival : le cardinal de Fleury eut la même conduite par d'autres principes; il faisait consister toute sa politique à détruire chez les nations de l'Europe cette jalousie contre la France, que Louis XIV avait trop excitée, et qui enfin lui coûta si cher; il sentait que
la Fia^ice, étant alors la seule grande puissance qui eût à la fois des hommes et des trésors, elle devait, tant que l'or de l'Angleterre et de la Hollande ne serait pas à la disposition de ses ennemis, ou conserver la paix , ou n'avoir que des guerres courtes et heureuses. D'ailleurs, si une économie sévère du trésor de la nation est toujours un devoir pour les rois, ce devoir était alors imposé par la nécessité comme par la justice : ces considérations déterminèrent le cardinal ministre à laisser la marine dans l'état de faiblesse où il l'avait trouvée. Il oublia trop que le moyen le plus sûr pour une puissance de convaincre ses voisins de sa modération, n'est pas de s'exposer à la faire prendre pour de la faiblesse, et que la véritable économie consiste à se préserver, par des dépenses réglées, du danger d'être contraint à des dépenses extraordinaires et forcées.
M. de Maurepas , obligé de renoncer à l'honneur de rétablir la marine militaire, sut rendre son ministère brillant au milieu même de la paix , en faisant servir la marine aux progrès même des sciences, et les sciences aux progrès de la marine. Chargé de l'administration des académies, il réunissait toute l'autorité nécessaire pour l'exécution de ses projets.
Cette partie de son histoire est celle qui nous intéresse le plus, et qui peut-être lui assure la réputation la plus durable. Il est peu d'événements politiques dont le souvenir se conserve autant que celui d'une grande entreprise liée au système général de l'univers, ou au progrès de l'esprit humain. On se souvient de la bibliothèque des Ptolémées, bien plus
que de leurs actions. La gloire et les malheurs du règne d'Alphonse sont dans l'oubli ; mais on conserve la mémoire des tables alphonsines. Ulug-Beb, petit-fils du conquérant de l'Asie, n'est connu dans l'histoire que par ses observations astronomiques; et, malgré toute la puissance des califes, la mesure d'un degré du méridien, faite par leurs ordres, est le seul monument qui reste de leur grandeur.
Ainsi, l'on comptera toujours au nombre des événements qui ont illustré notre siècle, l'entreprise de mesurer en même temps deux degrés du méridien, l'un sous l'équateur, l'autre près du pôle boréal de notre continent; opération qui était nécessaire pour confirmer l'aplatissement de la terre, découvert par Newton, et devait servir de base à une détermination plus exacte de la figure du globe. Jamais , tant que les sciences seront cultivées en France, on n'oubliera le nom du ministre qui, par cette magnificence si rarement déployée en leur faveur, a prouvé qu'il sentait tout le prix de la vérité, dont le sort dans les cours est si souvent dédaigné comme inutile, lorsqu'elle n'y est pas persécutée comme dangereuse. Nous n'entrerons dans aucun détail , ni sur le succès, ni sur les résultats de ces savantes expéditions : l'histoire de l'Académie en a rendu compte; on les trouve dans les éloges des savants qui ont sacrifié à ces travaux utiles et pénibles leur temps, leur santé, et même une partie de leur gloire personnelle : en effet, ils ne pouvaient espérer d'autre récompense que l'estime due à leur zèle, à leur courage, à l'exactitude de leurs obseivations, au travail
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opiniâtre, nécessaire pour assurer le succès de leurs entreprises; et plusieurs ont prouvé, avant et après leur voyage, qu'ils n'avaient pas besoin de s'exposer à tant de fatigues pour mériter, par leurs découvertes, une gloire plus brillante.
Nous avons vu périr successivement tous ceux qui ont eu part à ces expéditions : M. le Monnier reste seul. Il a réuni sur sa personne tous les sentiments qu'un zèle si courageux et si noble nous avait inspirés pour ces héros de l'astronomie; et sa présence, qui, en nous retraçant nos pertes, nous entretient de nos regrets, en est en même temps la plus douce consolation.
M. de Maurepas ne voulut point que l'utilité de ces voyages se bornât aux recherches qui en étaient le principal objet. Un savant, d'un nom illustre dans la botanique , M. Joseph de Jussieu , qui s'était montré digne de son nom , se joignit aux mathématiciens envoyés dans le Pérou; l'Amérique méridionale, à qui l'Europe n'avait montré que des conquérants féroces ou des trafiquants avides, apprit alors , pour la première fois , qu'il existait au delà des mers des hommes pour qui la vérité était préférable à l'or , et qui, regardant le genre humain comme une seule famille, ne cherchaient dans chaque climat que ce qui pouvait être utile à tous les hommes.
Des savants dans l'antiquité et dans les langues parcouraient en même temps la Grèce et lOrient. MM. Sévin et Fourmont, s'enfonçant dans l'antique berceau des arts et des sciences, peuplé maintenant
de brigands et d'esclaves, en rapportèrent un grand nombre d'inscriptions échappées à l'ignorance des habitants, qui emploient à faire de la chaux ces marbres précieux que nous allons y chercher avec tant de fatigues et de périls. M. Otter voyagea dans la Mésopotamie et les provinces méridionales de la Perse, les observa en érudit et en géographe; il nous procura quelques notions plus exactes de ces contrées, qu'une longue succession de grands empires, détruits l'un par l'autre, a rendues célèbres, et où l'influence d'un éternel despotisme et des révolutions toujours sanglantes n'ont pu anéantir encore ni la fertilité naturelle du sol, ni même l'industrie. La science navale ne peut avoir de principes certains, qu'autant qu'on lui donne pour base la théorie des sciences mathématiques. Sans doute , pour rendre ces théories utiles à la pratique , il faut les réduire à des règles simples et faciles; mais qui trouvera ces règles? qui pourra répondre qu'en les suivant, on ne s'écartera pas de la vérité rigoureuse, si ce n'est un homme qu'une longue habitude a familiarisé avec toutes les difficultés et toutes les ressources des sciences ? Il est des questions où la théorie est inutile; mais qui est en droit de l'assurer, sinon celui que son génie a élevé audessus d'elle? et si enfin cette théorie n'est inutile que parce qu'elle n'a pas encore été portée assez loin, n'est-ce pas une raison pour chercher à l'approfondir davantage au lieu de la négliger? En vain la paresse et une présomptueuse ignorance répètent-elles, tantôt que la théorie ne sert à rien, tantôt
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qu'elle est trop compliquée; celle qui est nécessaire à la pratique peut toujours, lorsqu'elle a été développée par les inventeurs, être mise à la portée de la force commune des esprits. M, de Maurepas sentit ces vérités, et crut devoir attacher à la marine des géomètres et des astronomes : non content . d'employer ceux que lui offrait la capitale, il y appela le célèbre Bouguer, que sa modestie avait retenu dans sa patrie, et que la voix publique montrait au ministre comme un des hommes qui ont réuni, à un plus haut degré, le génie de l'expérience et de l'observation à des connaissances profondes dans les mathématiques.
L'art de la construction des vaisseaux, qui tient à la fois à tout ce que les sciences ont de plus abstrait et de plus profond , à ce que les arts mécaniques ont de plus difficile et de plus minutieux ; cet art se bornait en France à la simple routine : nos constructeurs n'étaient, pour ainsi dire, que des charpentiers. Non-seulement chacun d'eux s'assujettissait, dans ses constructions , à des plans particuliers que l'habitude, l'instinct ou quelques premiers succès le portaient à préférer ; mais ils faisaient même de ces plans une sorte de secret. M. de Maurepas voulut que l'art de la construction devînt une science , et surtout il crut utile d'en bannir toute espèce de mystère. Il savait que les secrets des arts, dont une politique peu éclairée rend quelques nations si jalouses , ne sont jamais assez bien gardés pour que le mystère soit utile, et qu'ils servent bien moins à donner à un peuple une supériorité exclu-
sive, qu'à tenir la nation tout entière dans la dépendance de quelques artistes , et opposer aux progrès de ces mêmes arts un obstacle presque insurmontable. Il fut aidé, dans ce projet, par un de ces hommes en qui le talent est indépendant de l'éducation. M. Olivier, constructeur de vaisseaux, vit que son art avait besoin du secours des sciences mathématiques , et il quitta tout pour les étudier. Plus il s'instruisait, plus il sentait le besoin d'une grande réforme. Il s'adressa directement au ministre, auquel il était inconnu; et le ministre, frappé de la justesse de ses vues, appuyées du suffrage de M. Duhamel , s'empressa de les seconder. M. Olivier fut envoyé en Angleterre pour y étudier un art qui alors y était plus avancé qu'en France. M. de Maurepas établit à Paris une école publique pour les constructeurs; il désira que cet art fût développé dans un ouvrage mis à leur portée ; il voulut répandre dans le public la connaissance des bois employés dans la marine, de leurs usages, de leurs différentes qualités. La direction de celte école, la composition de ces différents ouvrages , les expériences nécessaires pour confirmer ou rectifier les connaissances qu'on avait déjà; tous ces objets furent confiés à M. Duhamel , qui depuis longtemps avait mérité la confiance du ministre, par un zèle actif et désintéressé, par des conseils utiles en plus d'un genre, et qui tour à tour chimiste, physicien, botaniste ou mécanicien , a parcouru toutes les branches de l'agriculture et des arts, guidé dans toutes ses recherches par l'utilité publique, et pié-
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férantj^dans chaque époque de sa vie, la science dont il croyait en ce moment que l'étude ou l'application à la pratique seraient plus utiles à son pays.
Nos progrès dans l'art de la construction ont égalé, surpassé même ceux que les autres nations ont pu faire dans le même espace de temps; la France a produit plus d'ouvrages importants sur la marine, que l'Angleterre même; et comment, sans les avantages de cette union entre les sciences et l'art nautique , union également nécessaire et plus nécessaire qu'on ne croit aux progrès de tous les arts, un peuple dont la marine ne peut être ni le premier objet, ni la principale occupation, auraitil pu s'élever au niveau d'une nation qui la regarde comme sa puissance et la source de ses richesses?
Les déterminations astronomiques de plusieurs points, qui n'étaient connus auparavant que par des estimes ^ l'exactitude des instruments qui se perfectionnent sans cesse , la découverte de nouveaux instruments et de méthodes nouvelles, la multiplication même des observations qui se corrigent et se réforment mutuellement; toutes ces causes exigent dans les cartes marines de fréquents changements et des corrections perpétuelles. M. de Maurepas ordonna un grand nombre de cartes nouvelles, envoya des officiers examiner des côtes peu connues, et déterminer des positions importantes, mais qui restaient encore incertaines; il mit plus d'activité et de suite dans le travail habituel de la correction des cartes et du recueil des observations. Nous sommes forcés encore de supprimer les détails
/^nS ÉLOGE Ui; M. OE MAtREPAS.
de ces opérations utiles; on en trouvera l'histoire dans celle de l'Académie. MM. de la Galissonnière, d'Albert, le marquis de Chabert, chargés de présider à ces recherches par M. de Maurepas ou par ses successeurs , M. Buache, attaché au dépôt des cartes, en qualité de géographe, ne nous ont rien laissé ignorer du fruit de tous ces travaux , et de la reconnaissance due au ministre qui leur a donné le premier plus d'étendue et de consistance.
Ajoutons, enfin, pour réunir ici tout ce qui, dans le ministère de M. de Maurepas, peut intéresser les sciences, qu'il a été, parmi les hommes en place, un des premiers qui aient hautement préféré les sciences aux talents frivoles, les arts nécessaires aux arts agréables, et qui aient senti qu'il n'est juste d'encourager , aux dépens du peuple , que les travaux utiles à la nation. En embrassant cette opinion, M. de Maurepas ne fit, à la vérité, qu'obéir un des premiers à une impulsion qui commençait dès lors à entraîner les esprits, et qui depuis a produit une révolution presque générale; mais combien peu d'hommes savent devancer leur siècle, et combien il doit être rare que le hasard les conduise aux grandes places, où ils ne cherchent point à s'élever, et où si peu de gens sont intéressés à les voir !
Cette opinion, dans M. de Maurepas , avait d'autant plus de force, que, passant lui-même pour un des esprits les plus légers et les plus agréables de la société , on ne pouvait l'accuser de sévérité ni de pédanterie, et qu'il paraissait sacrifier son goût
personnel à ce que lui prescrivaient la raison et l'utilité publique.
Cependant M. de Maurepas n'était pas savant ; et comment l'aurait-il été? Appelé au ministère à l'âge de quatorze ans, et dans un temps où l'on se croyait assuré, par une longue expérience, que des connaissances étendues ou profondes étaient inutiles aux ministres, comment aurait-il pu avoir le temps ou même le désir de se livrer aux sciences? Mais il avait un esprit trop juste pour ne pas voir l'inutilité , le ridicule, ou même le danger des demiconnaissances; et il sentait trop bien sa supériorité à d'autres égards, pour rougir d'une ignorance involontaire : aussi se gardait-il bien de s'en rapporter à son opinion , ou même d'en avoir une sur les choses qu'il n'avait pu étudier ni connaître ; toutes ses décisions, sur des objets relatifs aux sciences, étaient formées d'après l'avis des juges naturels de chacun de ces objets; s'il ne pouvait se défendre d'être quelquefois trompé, il voulait du moins être toujours en état d'opposer aux reproches du public, des noms faits pour imposer à l'opinion, et des suffrages dont le public lui-même était accoutumé à respecter l'autorité.
On fait gloire à un ministre des conquêtes exécutées avec les forces dont la disposition lui est confiée ; et quelle conquête plus réelle que celle d'une nouvelle branche de culture ! Doubler le produit de sa terre , c'est acquérir une terre nouvelle , et l'acquérir sans injustice et sans dangers. Le café avait été transporté en 1726 dans nos îles d'Ame-
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rique par M. Deselieux, depuis chef d'escadre, à qui M. du Fay en avait confié quelques pieds. Manquant d'eau dans la traversée, il avait conservé ce dépôt précieux aux dépens de son propre nécessaire ; son zèle fut récompensé par le succès, au delà même de ses espérances, et le café devint bientôt une culture importante. Mais la compagnie des Indes avait le privilège d'empêcher cette production d'une terre française, de croître pour la France; cet abus fut détruit; et une denrée qui n'était qu'un objet de luxe et un plaisir de plus pour le riche , devint bientôt assez commune pour servir à la consommation du peuple. On a observé que dans presque toutes les nations, le peuple avait adopté un aliment ou une boisson dont l'usage est pour lui un amusement, une distraction plutôt qu'un besoin réel , et devient un plaisir de tous les jours que l'habitude n'émousse pas; c'est aux médecins à prononcer sur les effets physiques de ces habitudes : mais ne doiton pas regarder comme un bien pour l'espèce humaine l'usage de boissons, telles que le café et le thé, lorsqu'il succède à celui des liqueurs fortes, et qu'il en émousse le goût parmi le peuple? L'abus de ces boissons ne conduit point à l'abrutissement et à la férocité; l'espèce d'agitation qu'elles procurent et qui en fait le cliarme , ne coûte rien à la raison ni aux mœurs, et elles préservent le peuple, en diminuant sa passion pour les liqueurs enivrantes, d'une des causes qui contribuent le plus à nourrir dans cette classe d'hommes la grossièreté, la stupidité et la corruption.
Si jU. de Maiirepas ne prévit point ces conséquences, s'il ne songea, en détruisant le privilège de la compagnie des Indes, qu'à rendre à la culture et au commerce leur liberté naturelle, il savait du moins que les heureux effets de la liberté s'étendent toujours bien au delà de ce que la prudence a pu prévoir. M. de Maurepas alla visiter les ports de la inarine royale, et quelques-uns de ceux du commerce , mais sans qu'il en coûtât rien ni au trésor royal, ni aux provinces, ni à la marine. Il voyageait sans suite, avec un seul de ses amis. Ce fut dans ce voyage que M. de Roquefeuille lui ayant présenté son fils, en le priant de l'admettre parmi les gardesmarines : Je me charge de lui, dit le ministre, et je compte le faire un jour vice-amiral. Il eut la satisfaction, peu de jours avant sa mort, d'accomplir à la lettre cette prophétie. Pendant ce même voyage, il fit la connaissance d'un officier , qui ne l'intéressa alors que par sa figure et par sa grande jeunesse; en 1780, il le reconnut avec autant de surprise que de plaisir dans M. le comte de Guichen, qui venait lui rendre compte du commandement d'une grande flotte, et de trois batailles glorieuses qu'il avait livrées. Le département de Paris ou des provinces, celui de la cour, que M. de Maurepas joignait au ministère de la marine, fournissent plutôt des traits pour le caractère d'un homme d'Etat, que des événements pour sa vie.
Toujours accessible, cherchant par la pente naturelle de son caractère à plaire à ceux qui se présentaient à lui; saisissant avec une facilité extrême
toutes les affaires qu'on lui proposait ; les expliquant aux intéressés avec une clarté que souvent ils n'auraient pu eux-mêmes leur donner; se les rappelant après un long temps, comme s'il en eût toujours été occupé; paraissant chercher les moyens de les faire réussir; choisissant, lorsqu'il était obligé de refuser, les raisons qui paraissaient venir d'une nécessité insurmontable, et (s'il était possible) celles même qui pouvaient flatter l'amour-propre de ceux dont il était obligé de rejeter les demandes; évitant surtout de leur laisser entrevoir les motifs qui pouvaient les blesser; adoucissant ses refus par un ton d'intérêt qu'un mélange de plaisanterie ne permettait pas de prendre pour de la fausseté ; paraissant regarder l'homme qui lui parlait comme un ami qu'il se plaisait à diriger, à éclairer sur ses vrais intérêts ; cachant enfin le ministre pour ne montrer que l'homme aimable et facile : tel fut, à l'âge de vingt ans, M. de Maurepas; tel nous l'avons vu depuis à plus de quatre-vingts ans.
Suivant les différences du rang, du mérite personnel, de la réputation, il donnait à sa politesse, à ses égards, les luiances que ces différences exigent; mêlant à ces égards une liberté , une gaieté qui rendaient son accueil plus flatteur, en lui ôtant l'apparence de la cérémonie et de l'étiquette, il savait satisfaire l'amour-propre sans paraître céder aux prétentions. S'il était obligé de ménager, par des distinctions, une vanité plus délicate, il évitait avec soin tout ce qui pouvait les rendre humiliantes pour ceux qui n'en étaient pas l'objet, et souvent même il
avaitJ'art de ne les laisser apercevoir qu'à celui qui devait en être flatté.
Nul ministre n'a paru moins mystérieux; la gravité, l'importance lui paraissaient un ridicule dans les autres; et s'il craignait peu les ridicules qu'on lui voulait donner, il évitait jusqu'au scrupule ceux qu'il aurait pu se donner à lui-même. Ses ennemis lui ont reproché d'être indiscret; mais souvent ce qu'on appelait ses indiscrétions, ou plutôt ses prétendues imprudences, était réfléchi : il laissait échapper ce qu'il voulait bien qu'on sût, quand il ne devait pas le prononcer.
Le ministre de la maison du roi est en quelque sorte le juge de ces petites querelles d'étiquette, de rang, de droits, de places, qui occupent si souvent les cours. La raison les méprise , mais les suites qu'elles peuvent avoir leur donnent une importance nécessaire; on ne peut les traiter avec gravité sans s'avilir en quelque sorte; on ne peut paraître les dédaigner sans montrer pour ceux qu'elles agitent un mépris qui les blesse. Cette partie du ministère , si petite par son objet, expose celui qui en est chargé à des haines plus actives, plus dangereuses que les affaires de son administration les plus importantes au bonheur des peuples. Elle exige une grande connaissance des détails de l'histoire, des ressources dans l'esprit, pour empêcher des querelles minutieuses de dégénérer en haines ou en cabales, et pour ti-ouver des expédients qui satisfassent ou consolent deux vanités opposées; elle demande un mélange heureux de douceur et de gaieté qui fasse pardon-
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ner au ministre, par les intéressés, son indifférence pour les intérêts dont ils sont si vivement émus, et qui le sauve lui-même du reproche d'avoir traité des minuties comme de grandes affaires. M. de Maurepas sut à la fois s'occuper de toutes ces questions sans ennui, éteindre les querelles sans les décider, et en rire sans se faire d'ennemis. Pendant son ministère, on vit construire à Paris un magnifique égout, une machine à élever l'eau ; on bâtit des fontaines, on élargit des quais : les monuments destinés à l'utilité publique furent constamment préférés à ceux qui n'ont pour objet que de satisfaire des goûts frivoles, ou de flatter la vanité.
Le premier honneur de ces établissements appartient sans doute au magistrat qui en a formé le plan et dirigé l'exécution ; magistrat dont la mémoire est encore si chère et si respectée: mais nous blâmerions avec raison le ministre qui aurait autorisé, par son silence, des administrateurs capables de sacrifier le patrimoine commun des citoyens à des vues ambitieuses et futiles; rendons par conséquent justice à l'esprit de sagesse et d'équité qui a fait concourir M. le comte de Maurepas à une disposition si utile des fonds publics.
Il avait existé longtemps à Paris des maisons de jeu , c'est-à-dire , des maisons dont les propriétaires avaient le droit d'établir publiquement les mêmes jeux que les lois avaient proscrits; de lever un impôt sur le vice, et de lui vendre l'impunité. Dans presque tous les temps, les lois contre les jeux ont été insuffisantes, comme toutes celles qui ont pour
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objet»iioii de véritables crimes, mais des vices dangereux dont l'éducation seule peut préserver, et que la crainte de l'opinion peut seule corriger. En effet, les lois dont toutes les dispositions doivent être d'une précision rigoureuse , les lois qui demandent des preuves régulières et irrésistibles, semblent devoir être réservées pour ces actions, criminelles par elles-mêmes, qui blessent directement les droits de la société : elles perdent toute leur force, et peuvent même devenir injustes, lorsqu'on les emploie contre les actions qui ne sont des crimes, que parce qu'elles sont défendues par le législateur, et qui ne deviennent dangereuses pour la société, ou même contraires à la morale, que par des circonstances souvent difficiles à déterminer avec cette précision et celte certitude que les lois doivent toujours exiger avant de punir. Toute loi d'ailleurs qui attaquegde front un vice que les mœurs tolèrent est nécessairement bientôt éludée et oubliée; mais du moins, tant que cette loi subsiste, tout privilège qui en dispense est un scandale et une injustice. Le législateur peut et doit même souvent laisser des vices impunis .^jamais il ne doit les protéger. M. de Maurepas saisit le premier moment où la destruction de ces maisons n'était plus au-dessus de son crédit pour la demander et l'obtenir; elles furent fermées le même jour. Le peuple, dont les regards avaient été fatigués si longtemps par les scènes scandaleuses, les désastres, les vols, les meurtres occasionnés par le jeu, allait en foule contempler ces antres de l'avarice, désormais fermés, et qu'il ne devait pas craindre de voir
jamais rouvrir; les pères voulaient s'assurer par leurs yeux qu'ils n'avaient plus à redouter d'apprendre, à leur réveil, le crime ou le déshonneur de leurs enfants; et les bénédictions du peuple furent la digne récompense de cet acte d'humanité et de justice. Des motifs semblables avaient déterminé M. de Maurepas à détruire le privilège de la traite des nègres, que la compagnie des Indes avait obtenu. Trop éclairé pour ne pas savoir que ce trafic est un véritable crime qu'aucune raison d'intérêt ou de politique ne peut excuser, il sentait que l'administration, qui différait (sans doute malgré elle) de détruire cet usage si digne du siècle où il s'est établi , ne devait pas du moins paraître l'autoriser, en accordant à un corps légalement établi le droit exclusif de commettre ce genre de crime; que le gouvernement partagerait la honte de ce commerce, tant qu'il serait fait par une compagnie soumise à son inspection, et qu'il fallait laisser cette honte tout entière à ceux qui voudraient acheter à ce prix une fortune souillée du sang des hommes.
M. de Maurepas jouissait, à la mort du cardinal de Fleury^ d'une réputation d'intégrité, de douceur, de modération, que personne ne lui disputait; ses ennemis ne lui refusaient ni la connaissance des hommes, ni celle des affaires; mais la digue qui soutenait les ministres contre les intrigues de la cour était rompue. M. de Maurepas s'aperçut bientôt combien sa place devenait orageuse; et il attendit patiemment l'instant de sa chute, bien sûr qu'elle n'aurait sur son bonheur qu'une légère influence.
ÉLOGK DE M. DK MAUREPAS. 4^7
En effct, on lui demanda sa démission, et il fut exilé à Bourges en 1749; mais i\ eut la consolation de voir que si l'on attribuait sa disgrâce à des imprudences comme particulier, la voix publique respectait sa conduite comme ministre et comme citoyen. Il est difficile de passer en un instant d'une grande place à l'état d'homme privé, et de la cour en un lieu d'exil, sans éprouver une émotion du moins passagère. M. de Maurepas, qui ne mettait de faste dans aucune de ses actions, n'en mit point dans la manière dont il supporta cet événement. « Le premier jour, a disait-il, j'ai été piqué; le second, j'étais consolé. » Il plaisantait, à son arrivée dans son exil, sur les épîtres dédicatoires qu'il allait perdre, sur le chagrin des auteurs qui lui en avaient préparé, et qui regrettaient les peines que leurs phrases leur avaient coûtées, beaucoup plus que lui-même n'avait legretté sa place. Obligé de vivre dans les sociétés d'une ville de province, il s'en amusa comme de celles de Paris et de Versailles; il y trouvait les mêmes intrigues et les mêmes ridicules : les formes, les noms seuls étaient changés.
Il étudia la langue anglaise, presque inconnue en France à l'époque où il aurait pu l'apprendre, mais devenue, pendant son ministère, la langue étrangère la plus cultivée. Dans les deux derniers siècles, le désir de plaire aux reines en parlant leur langue, avait amené successivement la mode de l'italien et de l'espagnol. Ce que produisit alors l'esprit de galanterie, la réputation des philosophes et des i)oliliques anglais l'avait fait dans notre siècle; et il nous
serait permis d'en tirer vanité, si, malheureusement, nous n'avions adopté quelques modes ridicules des Anglais, avec plus d'enthousiasme encore que leur philosophie.
M. le comte de Maurepas ne put résister, dans sa retraite, au désir qu'on lui montrait de le consulter sur des affaires particulières; il se rendit le conseil d'un grand nombre de familles considérables et l'arbitre de leurs plus grands intérêts. Son intégrité, la confiance que sa réputation de sagacité lui avait acquise , lui formaient ainsi une sorte de ministère assez étendu pour l'occuper, assez important pour l'intéresser, et d'autant plus flatteur, qu'il ne devait plus son autorité qu'à lui-même. Par là il évitait ce vide qu'éprouvent les ministres déplacés, lorsqu'ils n'ont rien à substituer, ni aux grands objets qui les ont occupés, ni à ces agitations qui fatiguent et qu'on préfère à l'ennui. Le dégoût de tout ce qui n'est que spéculation, est la suite presque nécessaire de l'habitude de s'occuper des affaires publiques. Le travail qu'elles exigent attache fortement, parce qu'il conduit toujours à un résultat qui produit sur les autres hommes un effet réel. Pour un ministre, travailler est agir : une occupation tranquille ne peut donc remplacer les affiiires dans l'homme qui s'y est livré, à moins qu'il n'ait pour la vérité cette passion qui, satisfaite du plaisir de la connaître, fait trouver des jouissances même dans le trav;ûl auquel elle se dévoue pour la chercher, et qui ne croit aucun temps mieux employé que celui qu'elle consacre à l'étude, parce qu'elle regarde la
vérité^comme îa source la plus réelle et la plus féconde du bonheur des hommes; passion si rare, que plusieurs philosophes ont été tentés d'en nier l'existence, et d'en attribuer tous les effets à un désir secret de la gloire, par lequel sont entraînés, à leur insu, ceux même qui ne se croient animés que de l'amour de la vérité.
M. de Maurepas n'avait pas besoin de ce sentiment; il s'était occupé des affaires sans passion; il les quitta sans regret; et il avait beaucoup plus à remplir le vide de son temps que celui de son âme.
Il menait dans sa disgrâce une vie occupée, jouissant de tous les plaisirs de la société et de la réputation d'un homme aimable; entouré d'un grand nombre d'anciennes connaissances, qui, ne l'ayant point abandonné dans sa retraite, pouvaient mériter le nom d'amis; soutenu par la considération publique, sans laquelle un ministre, qui n'a conservé ni espérance ni parti , est presque condamné à la solitude.
Après vingt-cinq ans d'une vie privée, il fut rappelé dans le ministère en 1774:. non plus pour remplir des départements, mais pour être le conseil et le guide du roi, qui, placé à vingt ans sur le trône, croyait avoirbesoin qu'un homme, longtemps chargé des fonctions les plus importantes du gouvernement, étranger aux partis qui pouvaient diviser la cour, et jouissant de l'estime générale, fût en quelque sorte auprès de la nation le garant des espérances qu'elle fondait sur un nouveau règne.
En ariivant à la cour, il se vit entouré une seconde
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fois des esclaves de la faveur, et en reconnut plusieurs, qui, après vingt-cinq ans d'oubli, vinrent lui répéter avec confiance les mêmes protestations de dévouement et de zèle, lui faire entendre les mêmes flatteries, et le fatiguer d'une reconnaissance que de nouvelles espérances avaient enfin réveillée. M. de Maurepas ne leur montra ni indignation ni dédain; peut-être même n'eut-il point pour eux plus de mépris que pour ses autres flatteurs; peut-être fut-il moins indigné de leur bassesse que frappé de leur maladresse et amusé de leur secret embarras. L'habitude des affaires apprend à mal penser des hommes; et cette mauvaise opinion de l'humanité est un malheur attaché aux grandes places. Ce n'est pas que ceux qui habitent les cours et les capitales soient beaucoup plus corrompus que les autres hommes; la différence à cet égard est plus petite peut-être qu'on ne l'imagine communément; mais un ministre est obligé d'arrêter sans cesse ses regards sur ce qui s'écarte de l'ordre, et ce qui s'y conforme lui échappe presque nécessairement. Si on s'adresse à lui, c'est presque toujours pour lui demander de faire une injustice ou de la réparer; chaque affaire nouvelle lui découvre donc un méchant de plus ou une nouvelle preuve de la corruption humaine. Les gens avides l'assiègent, et Jes hommes vertueux ne s'empressent pas autour de lui. L'amour du bien public, le zèle pur et éclairé du citoyen n'a point cette activité importune que donne l'intérêt personnel. Ce zèle parle hautement et avec force; mais il ne se fait entendre qu'une fois : si un le re[)ousse.
ÉLOGE DE M. DE MA.UREPAS. l\^l
il gémtt, sait attendre et se taire. Le mot célèbre de Fontenelle à un prince qui lui disait qu'il croyait peu à la vertu : « Monseigneur, il y a d'honnêtes « gens, mais ils ne viennent pas vous chercher, » renferme l'explication la plus vraie de cette conviction de la perversité humaine, qui endurcit ou afflige la plupart de ceux qui gouvernent.
Nous nous arrêterons peu sur cette dernière partie de la vie de M. de Maurepas; on ne peut louer que ce qu'il est permis de juger. Tout citoyen a sans doute le droit d'avoir une opinion sur les talents ou les intentions d'un administrateur, d'après les lois qu'il a proposées et rédigées, puisqu'on peut juger ces lois en comparant leurs dispositions avec l'intérêt de la nation, les droits des hommes, les règles de la justice, les principes certains et invariables de la science de gouverner. Mais qui pourrait se croire assez instruit pour prononcer sur la conduite d'un ministre contemporain , dont l'influence plus ou moins puissante dans chaque opération du gouvernement, dont les vues, les motifs, souvent même l'opinion, sont au nombre de ces secrets que les races futures découvrent presque toujours, mais qui ne sont jamais qu'à demi connus des hommes du même temps , et qui , n'ayant que la postérité pour juge, n'appartiennent qu'à l'histoire?
Cependant, il doit nous être permis de faire honneur à M. de Maurepas, de cet esprit de modération, d'indulgence même, qui a constamment caractérisé son ministère. Aucun des ministres déplacés ne fut exilé. L'ambitieux est assez puni par la perte de son
pouvoir; l'homme vertueux jouit eu paix, dans une retraite libre, de sa reuommée et du témoignage de sa conscience. Ainsi , en bornant la disgrâce d'un ministre à la privation de sa place, la justice est observée du moins à l'égard des individus; et si l'on a eu le malheur de méconnaître la vertu ou le génie, on s'épargne le remords si douloureux de les avoir persécutés (1).
Nous ajouterons encore que, dans aucune époque de notre histoire, les ennemis des ministres n'ont été plus en sûreté. Cette conduite était à la fois, dans M. de Maurepas, l'ouvrage de sa modération naturelle et celui de sa raison. Il savait que c'est la rigueur seule qui donne aux partis de l'activité et de la force; que, pour les diviser, il suffit de les tolérer; et que les hommes, qui ont les mêmes sentiments et les mêmes intérêts, ne deviennent à craindre que, lorsqu'eu s'occupant d'eux , on les avertit de se réunir.
Élevé dans des principes pacifiques, M. de Maurepas aimait la paix ; il ne consentit à la rompre que lorsqu'il s'y vit contraint par une nécessité presque indispensable; et la guerre qu'il approuva, noble dans ses motifs, aussi juste dans ses principes que peut l'être une guerre qui n'est pas purement défensive, paraissait presque indépendante du hasard dans ses succès, et ne pouvait réveiller la jalousie d'au-
(i) On demandait à un roi s'il exilerait un ministre dont il avait cru le déplacement nécessaire ; Pourquoi l'exiler^ réponditil , yV ne veux pas avoir l'air dv le craindre.
ÉLOGE UE M. DE MAUREPAS. 4y'^
cune puissance : son résultat enfin devait être un événement important au bonheur du genre humain; et jusqu'ici peut-être aucune guerre, même juste, n'avait eu cette excuse aux yeux de l'humanité. 11 avait prévu, dès i']^^, cet événement qui n'eut lieu que vingt-neuf ans après, en 1778. Dans un mémoire remis au feu roi, peu de temps avant son exil, il lui développait les moyens d'ouvrir, par l'intérieur du Canada, un commerce avec les colonies anglaises , de leur apprendre à aimer le nom français, et à regarder la France comme une alliée naturelle, qui les aiderait un jour à briser le joug de l'Angleterre, lorsque l'inexorable dureté du despotisme populaire aurait rendu ce joug insupportable.
La mort vint surprendre M. de Maurepas à l'instant où son bonheur ne pouvait plus croître ; et la fortune, qui l'avait toujours favorisé, lui ménageait, pour ses derniers moments, les deux événements qui pouvaient le plus en adoucir l'amertume.
La naissance d'un héritier du trône n'est pas seulement , pour le confident intime d'un monarque, un événement public qu'il partage avec tous les citoyens; c'est un bonheur particulier et personnel. Le roi le sentit : il vint annoncer lui-même cette nouvelle à son ami, et s en féliciter avec lui ; expressions bien précieuses quand elles échappent au cœur d'un roi , dans un de ces instants surtout où la nature est seule entendue , et où les rois ne sont que des hommes. M. de Maurepas, déjà attaqué de la maladie sous laquelle il succomba, reçut cette preuve
4q4 éloge de m. de m.\u repas.
de la bonté de son souverain avec un attendrissement dont il donnait rarement des marques , et comme s'il eût prévu que c'était la dernière qu'il dût recevoir. La nouvelle d'un événement heureux et décisif pour la guerre d'Amérique , arriva presque dans ces derniers moments : mais il eut le temps de l'entendre et d'en jouir, et il expira le 21 novembre 1781, n'emportant avec lui, sur le sort de l'État, que des espérances flatteuses et bien fondées, et laissant la France partagée entre la joie de la naissance d'un prince et celle d'une victoire.
Il fut pleuré du roi, et cet attachement constant d'un jeune prince pour un vieux ministre , avec qui l'habitude ne l'avait pas familiarisé dès l'enfance, est un éloge pour le ministre comme pour le prince.
M. de Maurepas fut désintéressé, et le fut sans faste : après trente-quatre ans de ministère, il en sortit sans épargnes et sans dettes. Lorsqu'il y entra, il vit à peu près quelle augmentation de dépense son établissement à Versailles pouvait lui coûter, et borna ses appointements à cette somme.
Gouvernant lui-même ses terres avec une économie noble et sage, conciliant l'intérêt de son revenu et celui de ses vassaux , souvent bienfaisant et toujours juste, M. de Maurepas fut, pour les grands propriétaires, un modèle d'admiration, comme il en était un de désintéressement et de modestie pour les ministres. Dans les différentes époques où il eut part au gouvernement, il sut se plier à l'esprit dominant de chacune; mais il n'en
conserva que ce qui s'accordait avec son caractère. 11 avait appris , sous la régence , combien ceux qui gouvernent peuvent gagner de temps et s'épargner de tracasseries ou d'importunités, en ne mettant, aux petites choses, que le prix qu'elles ont. Il avait vu, dans plus d'une occasion, qu'un des moyens les plus sûrs de terminer facilement les affaires qui ne sont importantes que dans l'opinion, est de montrer, par la manière de les traiter, qu'on a su les réduire à leur juste valeur. 11 avait pris, sous le cardinal de Fleury , l'habitude de la modération et de la modestie , sans rien perdre de ce ton gai et facile qu'il avait vu, dans sa première jeunesse, remplacer la dignité des ministres de Louis XIV. Son extérieur, ses discours n'annonçaient qu'un homme de bonne compagnie, doux et aimable; sa maison était celle d'un particulier riche , mais ami de la simplicité et de l'ordre.
On lui a reproché d'avoir eu peu d'amis. Placé, à quatorze ans, dans le tourbillon de la cour et des affaires, comment aurait-il pu avoir le bonheur de connaître ces attachements profonds qui se nourrissent par le silence, par la conformité des goûts, des opinions, des sentiments? On n'a d'amis, dans le ministère, que ceux qu'on avait avant d'y entrer; et M. le comte de Maurepas avait presque toujours été ministre. Mais du moins a-t-il souvent trouvé une reconnaissance vive, constante; et il la méritait, puisqu'il savait obliger sans faste et sans jamais faire éprouver , soit avant , soit après ses services, ce despotisme des bienfaiteurs, qui fait plus
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d'ingrats encore que la perversité ou l'orgueil de ceux qu'on oblige.
Son esprit était naturellement juste. Les circonstances de la vie l'avaient empêché de se former à une application suivie et profonde; mais, également au-dessus des préventions de l'habitude, des préjugés de sa jeunesse et de ceux du ministère, il adoptait sans peine des principes nouveaux, quoique contraires aux opinions reçues, et même aux siennes, lorsque ces principes le frappaient par ce caractère de vérité et de simplicité, qui trompe rarement. Mais il était trop distrait par le courant des affaires, trop souvent entraîné par les événements, pour mé(hter un plan général d'après les principes dont il avait reconnu la vérité, ou pour en suivre l'exécution avec constance.
La finesse qu'on remarquait en lui n'était pas cette subtilité d'un esprit faux et bizarre qui ne trouve profond que ce qui est obscur, et vrai que ce qui est contraire à l'opinion des hommes éclairés. Sa conduite, ses discours montraient combien il avait de finesse dans l'esprit; mais fallait-il examiner ou juger, un sens droit et simple était son seul guide. Sa mémoire était prodigieuse : il n'oubliait ni les affaires, ni les noms, ni les personnes, ni les anecdotes, ni même les généalogies; mais il ne s'en souvenait qu'à propos et lorsqu'il en avait besoin. Sa conversation était naturelle et gaie; il aimait à conter, et contait bien, paraissant moins songer à l'effet qu'il pouvait produire sur ses auditeurs, que se livrer au plaisir de se rappeler ce qui l'avait occupé
un amusé autrefois. Alors même on Técoutait avec intérêt, parce qu'il s'attachait moins à faire des contes plaisants, qu'à rapporter des anecdotes peu connues, de ces traits qui peignent les mœurs, les caractères, ou à raconter les petits événements arrivés à ces hommes dont le nom réveille la curiosité. 11 plaisait aux vieillards en leur rappelant les aventures de leur temps qu'ils avaient oubliées, aux jeunes gens en leur faisant connaître la génération qui les avait précédés, à tous en leur parlant avec confiance et une sorte d'abandon des événements de sa vie et de ceux dans lesquels il avait été acteur ou témoin.
Il y a peu d'hommes dont la tête ait moins senti l'influence de la vieillesse : comme il faisait tout sans effort, cet affaiblissement des organes que l'âge amène nécessairement n'avait produit sur son esprit aucun effet sensible.
Il avait épousé, en 1718, M"^ de la Vrillière : durant une union de soixante-trois ans , leur plus longue séparation fut d'un mois. Il trouva auprès d'elle les consolations dont il eut besoin , soit dans sa disgrâce , soit dans ses deux ministères; souvent de bons conseils, et toujours cette fermeté contre les événements, qu'il est si doux et si utile de trouver dans ceux dont le sort est lié avec le nôtre.
M. de Maurepas devint, en 1725 , un de nos honoraires ; il fut le premier des ministres chargés de ce département que nous ayons vu occuper une place parmi nous, et tous ses successeurs ont suivi son exemple. Il devint de bonne heure doyen de