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chaque géographe, chaque voyageur. Ce n'est pas tout : après avoir rejeté ce que la critique lui montre comme trop incertain, il aperçoit encore des différences entre les déterminations qui ont pu lui paraître également assurées. Ainsi, lorsque ces données lui offrent plusieurs manières de former une carte, il lui reste à trouver encore la manière qui s'accorde le mieux avec les points déterminés par des méthodes certaines, et qui ne suppose point, dans les observations ou dans les faits qu'on ne peut rejeter, des erreurs qu'il est impossible d'y admettre. Il serait inutile de chercher une méthode scientifique de résoudre ces difficultés; elle n'échapperait point aux principes du calcul, mais elle lasserait la patience et le courage du calculateur le plus laborieux : une sorte d'instinct doit y suppléer; et cet instinct est ce qui distingue le grand géographe, c'est proprement le génie de cette science. Il est impossible de marquer sur une carte le degré de probabilité qu'on croit pouvoir assigner à la position de chaque point : il est donc important pour la géographie de n'y placer que les objets dont l'existence est à peu près certaine, dont on connaît la position avec une sorte d'exactitude; mais alors on est encore souvent exposé à laisser vides de grands espaces, et il faut du courage pour s'y résoudre; il faut être bien sûr qu'on les attribuera plutôt à l'imperfection de la géographie qu'à l'ignorance du géographe.
En disant ici ce qu'un géographe doit être, nous avons dit ce qu'a été M. d'Anville; rien de ce qui pouvait l'éclairer ne lui avait échappé; on était sûr
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qu'il n'ignorait que ce qu'il était impossible de connaître à l'instant où il composait ses cartes. On y vit disparaître une foule de fleuves, de royaumes, d'îles qu'il reléguait dans le pays des chimères : de vastes espaces en blanc marquaient ce qui restait à connaître; mais ils étaient une preuve de l'exactitude de tout ce qui était rempli.
A la géographie moderne, M. d'Anville avait joint l'étude de la géographie ancienne, et de celle du moyen âge, qui unit l'une à l'autre. Géographes, philosophes, historiens, orateurs, poètes même, il avait tout lu, tout étudié, mais uniquement dans leur rapport à l'objet de son travail. De nouvelles difficultés s'opposaient à cette partie de ses études : n'ayant pour guide que des observations astronomiques en petit nombre , et presque toujours inexactes, sans aucune détermination géométrique des positions et des distances, il fallait faire d'immenses recherches pour s'assurer de la véritable valeur des mesures employées par les anciens, tantôt les mêmes, sous des dénominations différentes, et tantôt, quoique sous les mêmes dénominations, variant suivant les pays et le siècle où elles étaient en usage.
Il fallait reconnaître les changements que le temps a pu apporter dans le cours des rivières, dans la forme des terrains, dans celle des côtes ; retrouver des villes dont la position a changé, quoiqu'elles aient conservé leur nom ; celles qui, restées au même lieu, ont perdu leur nom et le souvenir de leur origine; celles enfin dont les ruines ont été ou dispersées ou
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ensevelies sous la terre. Il fallait assigner la place qu'ont occupée sur le globe, des nations dont il ne reste plus que le souvenir ; marquer les limites d'États détruits depuis un grand nombre de siècles; suivre ces limites au milieu de toutes les révolutions politiques; reconnaître leurs capitales, qui, démolies par des conquérants, rebâties pour être détruites encore, changeant quelquefois de nom comme d'habitants ou de maîtres, semblent se dérober à toutes les recherches.
Enfin, outre les fautes et les contradictions des écrivains dans le peu de détails qu'ils fournissent, on a encore à combattre les fables des siècles d'ignorance, les traditions fausses accréditées par la vanité des nations ou des villes, et les erreurs des savants antérieurs à l'époque où la saine critique a pris naissance. Tels étaient les obstacles que M. d'Anville avait à vaincre; une mémoire prodigieuse, une ardeur infatigable pour l'étude, cet art qu'il avait de saisir dans toutes les combinaisons possibles les résultats les plus vraisemblables, l'en firent triompher; mais il ne nous appartient point d'apprécier cette partie de son mérite. L'Académie des belles-lettres, occupée de l'étude de l'antiquité dont elle a dans plus d'un genre percé les ténèbres, l'a choisi pour un de ses membres. Les recueils publiés par elle renferment un grand nombre de ses dissertations, et c'est dans l'éloge qu'elle lui a décerné que nous devons apprendre à le juger comme érudit. Nous nous arrêterons seulement à une remarque singulière : c'est que souvent il trouva dans l'étude des anciens
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(.les lumières utiles pour la géographie de notre temps. Une partie des corrections importantes qu'il fit dans la carte d'Italie sont dues, non aux observations modernes, mais à la lecture des autein^s grecs ou romains. L'Italie, qui produisit des poètes, dignes rivaux de ceux de l'antiquité, dans un temps où les autres nations de l'Europe n'avaient que des chansons grossières; qui parlait une langue déjà fixée lorsque les autres peuples n'avaient encore que des jargons sans règle comme sans noblesse; qui créa l'analyse mathématique dans un siècle où les éléments des sciences étaient inconnus au reste de l'Europe, l'Italie n'avait pas également cultivé la géographie : partagée en petits États longtemps troublés par des révolutions et par la guerre, les travaux tranquilles qui demandent la protection suivie d'un gouvernement paisible y avaient été négligés; il semblait que ses habitants eussent dédaigné de connaître une terre disputée par des maîtres étrangers. Depuis la publication de la carte de M. d'Anville, on a fait en Italie des travaux géographiques bien combinés, et dont le résultat s'est trouvé conforme à ce qu'il avait deviné; triomphe le plus grand qu'un géographe puisse obtenir : et M. d'Anville l'a obtenu plus d'une fois. Ceux qui ont parcouru ou même mesuré les pays qu'il a décrits ont été souvent surpris d'une précision à laquelle il paraissait impossible que de simples conjecturespussent atteindre. Tel est le témoignage que lui a rendu en particulier M. le comte de Choiseul, qui, entraîné par un goût éclairé pour l'antiquité et pour les arts, a
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parcouru, les cartes de M. d'Anville à la main, les îles de la mer Egée, une partie de la Grèce, de l'Asie Mineure et de la Syrie.
Nous n'entrerons ici dans aucun détail sur les cartes qu'a publiées M. d'Anville; nous observons seulement que dans celles qui ont pour objet la géographie moderne, les deux hémisphères et les quatre parties du monde, présentés sur une grande échelle, renferment tout l'univers connu au moment où il les a publiées: elles sont à la fois et une description exacte d'une grande partie du globe , et un monument précieux de l'état de la géographie à cette époque.
Dans les cartes anciennes, Vorbis veteribus nolus présente l'ensemble de tous les pays qui ne purent échapper à la curiosité des voyageurs ou des philosophes, à l'ambition d'Alexandre, à la tyrannie des Romains, à l'avidité des navigateurs phéniciens. Uorbis roinanus renferme tous les détails de cet empire, dont le nom est encore si imposant pour les nations mêmes qui l'ont détruit et qui se sont élevées sur ses ruines , tandis que la carte des monarchies du moyen âge offre le tableau de cette destruction, le plus grand des événements dont Thisloire nous ait transmis le souvenir.
Attaché à feu M. le duc d'Orléans, qui retiré à Sainte- Geneviève avait conservé son goût naturel pour les sciences, mais ne voulait plus que les faire servira ce qui était devenu l'unique objet de ses études, M. d'Anville fit, pour ce prince, une carte de la Palestine.
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L'ignorance dans laquelle les juifs étaient plongés, le silence des écrivains profanes sur une petite province abîmée dans les empires des Assyriens, des Perses, d'Alexandre, des Séleucides, des Romains, des Califes et des Turcs, la dispersion de ses habitants, la barbarie de ses derniers maîtres, tout rendait difficile de décrire un pays stérile où rien n'appelle le commerce, et qui, depuis dix siècles, n'a été parcouru que par des croisés ou par des pèlerins. Il ne put échapper cependant à la sagacité de M. d'Anville , et l'on ne sait ce qui doit étonner le plus, ou de limmensité du travail nécessaire pour embrasser, dans la vaste étendue de l'empire romain, cette foule de nations, de colonies, d'établissements militaires et civils qu'il renfermait , ou de la critique délicate qu'il fallait employer pour retrouver quelques bourgades détruites par les mêmes Romains, il y a seize siècles, dans un coin de l'Asie.
Lorsque M. d'Anville donnait une carte importante, il y joignait une analyse de cette carte, c'està-dire, l'exposé des raisons d'après lesquelles il avait déterminé la position des points les plus importants; c'était révéler, en quelque sorte, le secret de son exactitude; mais il évitait toute charlatanerie; il voulait qu'il n'y eût rien de merveilleux dans ses ouvrages, que l'immense étendue de ses connaissances , son obstination au travail , et la sagacité de sa critique.
On croirait qu'un géographe si laborieux a parcouru quelques-uns des pays qu'il a décrits, et qu'il
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avait appris, par ses propres observations , à bien juorerde celles des autres; ou qu'au moins la connaissance de la géométrie lui était familière : cependant M. d'Anville n'avait pas voyagé; il savait trèspeu de géométrie, et moins encore d'astronomie.
Lorsque la question de l'aplatissement de la terre partageait les astronomes, M. d'Anville essaya de la résoudre par les connaissances géographiques alors acquises : son ouvrage était intitulé : Mesure conjecturale de la terre sous Véqiiateur; et son résultat fut contraire à ce que donnèrent les observations astronomiques. Il ne faut pas s'en étonner : la différence des degrés est beaucoup plus petite que l'erreur d'une méthode fondée sur la critique des observations d'après lesquelles M. d'Anville avait été obligé de chercher la détermination la plus probable; et on ne doit regarder cet ouvrage que comme un essai qui constate les bornes de l'exactitude à laquelle on peut espérer d'atteindre en géographie, lorsque cette science est privée du secours des mesures rigoureuses.
L'Académie des belles-lettres avait élu M. d'Anville non-seulement comme un géographe très-savant, mais comme un des hommes de l'Europe qui avaient l'érudition la plus profonde et la critique la plus sûre.
Celle des sciences le nomma, en 1778, à la place d'adjoint-géographe, la seule qui y ait été créée pour cette science; et quoique M. d'Anville eîit traité la géographie plus en érudit qu'en astronome ou en géomètre, elle crut devoir ce titre à celui que toutes
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les nations s'accordaient à regarder comme le premier géographe de l'Europe. M. d'Anville, quoique déjà affaibli par l'âge, voulut donner à cette compagnie une marque de son zèle et de sa reconnaissance en lui présentant quelques mémoires : dans le premier et le plus intéressant, il corrigeait une erreur importante qui se trouvait dans presque toutes les cartes, sur la position de la Mésopotamie, erreur que l'examen des observations astronomiques des Arabes lui avait fait découvrir.
Il avait rassemblé avec soin une immense collection de cartes : la grande réputation dont il jouissait dans les pays étrangers ; ses liaisons avec les savants, les navigateurs, les hommes d'Etat les plus éclairés; le désir que ceux qui cultivaient la géographie avaient d'obtenir son suffrage ; le plaisir si naturel de chercher à satisfaire le goût d'un homme célèbre et respecté, le mettaient à portée de recueillir, en ce genre, des morceaux presque uniques. Cette collection était trop grande pour un particulier; on la plaçait au nombre de ces choses rares et précieuses qui semblent appartenir de droit à la nation; le roi en fit l'acquisition, en laissant M. d'Anville jouir, le reste de sa vie, d'un bien qu'il devait à ses travaux et à sa réputation. Le travail nécessaire pour mettre en ordre cette collection, pour la rendre utile, fut le dernier dont M. d'Anville put s'occuper; à peine fut-il terminé, que, privé de ce grand et dernier intérêt, son esprit perdit son activité et ses forces. L'intervalle de deux ans qui s'écoula entre ce moment et sa mort ne fut rempli que par le dépéris-
semetit de ses organes, et il succomba sous le poids de l'âge et des infirmités le 28 janvier 1782.
M. d'Anville eut toutes les bonnes qualités que doit avoir un homme laborieux, dont le plus grand plaisir est l'étude; la science qu'il cultive, la passion dominante; et la gloire d'y exceller, la seule ambition. On lui reprochait de laisser apercevoir la bonne opinion qu'il avait de lui-même; mais cette bonne opinion était excusable : on ne consacre point sa vie à un objet, on ne lui fait point le sacrifice entier de son temps et de ses forces , sans éprouver pour cet objet un véritable enthousiasme , sans être pénétré de son importance, sans l'exagérer même; heureux, lorsque l'objet de cet enthousiasme est une science utile et difficile! M. d'Anville regardait donc la géographie comme une des connaissances les plus dignes d'occuper les hommes, et il ne pouvait ignorer qu'il était, dans cette science, le premier de ses contemporains.
11 n'avait jamais pu se résoudre à rien négliger de tout ce qui pouvait lui procurer quelque instruction ; il était assuré que sur chaque objet il avait tout lu, tout étudié; ce n'était qu'après un travail opiniâtre qu'il prenait un parti, qu'il embrassait une opinion ; il était donc naturel qu'il y tînt fermement, qu'il la soutînt d'un ton tranchant, et ce ton pouvait paraître dur, surtout lorsque des hommes qui avaient pensé quelques heures à ce qui l'avait occupé toute sa vie, se croyaient en droit de disputer avec lui et de le contredire; dans toute autre circonstance, il était doux, gai , même très-modeste,
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comme le sont en général tous ceux dont l'amourpropre porte sur des objets qui intéressent peu les autres hommes. L'orgueil, qui aspire à des distinctions ou à des succès dans le monde , comme celui de la naissance ou de l'esprit, se montre souvent et blesse dès qu'il se montre; mais il est très-possible de vivre longtemps avec un savant convaincu d'avoir du génie dans une science étrangère à ce qui occupe la société, sans s'apercevoir qu'il ait de l'orgueil , et de l'apercevoir sans en être blessé.
M. d'Anville s'était marié, en 1780, à mademoiselle Testard ; il la perdit au bout de cinquante et un ans, et heureusement pour lui dans un temps où il ne pouvait plus être sensible à cette perte : l'élat où la nature l'avait réduit, lui épargnait du moins le plus grand peut-être des malheurs auxquels une longue vie nous condamne, celui de survivre à ceux que l'on a chéris.
La constitution de M. d'Anville était délicate, et néanmoins elle suffit, pendant près de soixante ans, à un travail de quinze heures par jour; mais la régularité de sa vie, une excessive sobriété, un genre de travail qui n'exigeait point ces grands efforts , plus fatigants qu'une application continue, la douce habitude de succès toujours répétés, qui faisait de son amour-propre même une source de plaisirs purs et continuels, destinée dont bien peu de savants peuvent jouir, et que bien peu de sciences peuvent procurer; toutes ces causes furent plus puissantes pour prolonger sa vie, et pour le soutenir dans le travail , qu'une constitution plus forte, qui peut-
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être lui eût donné d'antres besoins et d'autres passions.
Il a laissé deux filles, l'une religieuse, et l'autre mariée à M. de Hauteclair, trésorier de France, et honoré dans cette place par des marques particulières de la confiance du gouvernement.
La place d'adjoint -géographe que remplissait M. d'Anville a été donnée à M. Buache, qui lui avait déjà succédé dans le titre de premier géographe du roi.
Toussaint Bordenave, professeur royal et directeur de l'Académie de chirurgie, associé-vétéran de l'Académie des sciences, membre de l'Académie impériale de Florence, naquit à Paris, le lo avril 1728, de Pierre Bordenave, chirurgien, et d'Edmée- Marguerite Hauterive.
Quoique son père le destinât à sa profession, qui était depuis longtemps celle de sa famille , il lui fit suivre le cours des études ordinaires, afin qu'il pût entendre les langues dans lesquelles ont écrit les anatomistes les plus célèbres des derniers siècles, et qu'il apprît, autant du moins qu'on pouvait les apprendre au collège, ces sciences renfermées sous le nom (\e philosophie , et qui sont le premier fondement de toutes les sciences et de tous les arts.
On ne convenait point alors qu'un chirurgien dût