ÉLOGE DE M. DT. MONTIGNI
progrès des manufactures, qui approchent d'autant plus delà perfection, qu'elles laissent moins à faire aux mains des hommes. Cependant, ce dernier établissement avait des préjugés à vaincre; on croyail ces machines nuisibles précisément par le même princijDe qui les rend si utiles, parce qu'elles font plus de travail avec moins de bras. Il est vrai que ce principe, qu'une fausse humanité opposait à l'introduction de ces machines, aurait dû aussi faire rejeter la charrue, les voitures de transport, les canaux, les moulins, l'imprimerie, presque tous les arts; et il n'est point difficile de sentir que toute épargne dans la main-d'œuvre, loin de dimiiiuer les moyens de travail pour le peuple, tend au contraire à multiplier ces moyens mêmes, en augmentant pour tous les hommes la masse des objets de consommation , et par conséquent celle de leurs jouissances et de leurs richesses. D'ailleurs, dès qu'une nation a une fois adopté des machines de ce genre, les autres n'ont plus la liberté du choix ; il faut qu'elles l'imitent, sous peine d'être condamnées, dans tous les marchés de l'Europe, à une infériorité ruineuse et humiliante.
Peu après, M. de Montigni s'occupa de perfectionner les teintures en fil et en coton, de rétablir les manufactures de Beauvaiset d'Aubusson , qui étaient tombées dans la langueur, et d'établir dans cette dernière ville une fabrique de tapis de pied supérieurs aux tapis de Perse et de Turquie , non pour la durée ou la solidité des couleurs, mais pour l'agrément et le bon goût du dessin.
En 1760, il fut chargé d'un travail d'un autre genre. On avait répandu en Franche-Comté que le sel de Montmorot gâtait les fromages, objet d'une grande importance pour cette province, et qu'il empoisonnait les bestiaux. Les sources de Montmorot charriaient, disait-on , de l'arsenic et de l'orpiment. Ces bruits s'étaient accrédités parmi le peuple, et il ne faut pas s'en étonner : il s'agissait d'une denrée nécessaire que la loi force d'acheter d'une seule compagnie. Tout bruit populaire qui suppose, dans une denrée de cette espèce, des qualités dangereuses, favorise la haine du peuple; et l'impossibilité d'en acheter d'une autre main rend cette rumeur effrayante : double raison pour qu'elle soit avidement adoptée. Les propriétaires de Franche-Comté, forcés de vendre leurs bois à bas prix, pour l'exploitation des salines, ou partageaient la crédulité populaire , ou du moins se gardaient bien de la détruire. M. de Montigni fut envoyé pour examiner jusqu'à quel point ces plaintes pouvaient être fondées. Il ne suffisait pas , pour bien remplir cette commission, d'avoir des connaissances chimiques; dans ces conjonctures délicates, où la défiance du peuple se porte sur celui même qu'on envoie pour le rassurer, il fallait avoir une conduite qui inspirât la confiance ; il fallait proportionner ses épreuves et ses expériences aux lumières de ceux qu'on avait à convaincre; ne point traiter avec mépris ou avec légèreté des opinions devenues générales; n'y point attacher une importance qui aurait pu les accréditer; examiner si ces sels, même sans avoir des qua-