ÉLOGK DL M, DE VAUCANSON
Cette machine devint bientôt l'objet de la curiosité d'un monde plus avide de nouveauté que sensible aux grands talents, prodiguant au hasard l'enthousiasme ou le dédain , et passant rapidement de l'un à l'autre pour un objet qui n'a pas cessé d'être le même. Quelques-uns de ces hommes qui se croient fins, parce qu'ils sont soupçonneux et crédules, ne voyaient dans le flùteur qu'une serinette, et regardaient comme une charlatanerie les mouvements des doigts qui imitaient ceux de l'homme. Enfin, l'Académie des sciences fut chargée d'examiner l'automate, et elle constata que le mécanisme employé pour faire rendre des sons à la flûte exécutait rigoureusement les mêmes opérations qu'un véritable joueur de flûte, et que le mécanicien avait imité à la fois les effets et les moyens de la nature, avec une exactitude et une perfection à laquelle les hommes les plus accoutumés aux prodiges de l'art n'eussent pas imaginé qu'il pût atteindre.
A cette machine succéda bientôt un automate qui jouait à la fois du tambourin et du galoubet, comme les successeui^ de nos anciens troubadours. Enfin, on vit deux canards qui barbotaient, mangeaient, allaient chercher le grain, le saisissaient dans l'auge ; ce grain éprouvait dans leur estomac une sorte de trituration, il passait ensuite dans les intestins, et ce n'était pas la faute de M. de Vaucanson si les médecins avaient mal deviné le mécanisme de la digestion, ou si la nature opérait ces fonctions par des moyens d'un autre genre que ceux qu'il pouvait imiter. Ces machines étaient des preuves
ÉLOGE Dli M. DE VAUCANSOK. ()/|9
suffisantes de son génie, et il ne restait plus à désirer aux hommes éclairés que de le voir en faire un
usage utile.
On se forme en général des idées bien peu exactes de l'espèce de talent qui constitue un véritable mécanicien; ce n'est point un géomètre qui, approfondissant la théorie du mouvement et l'ordre des phénomènes, crée des principes nouveaux de mécanique, ou découvre dans la nature des lois inconnues; ce n'est pas même le physicien-géomètre qui, joignant la science de l'observation et de l'expérience à celle du calcul, fait de ces connaissances une application utile à la construction des machines ou aux travaux des arts.
Un mécanicien est celui qui tantôt applique aux machines un moteur nouveau , tantôt leur fait exécuter des opérations qu'on était obligé, avant lui, de confier à l'intelligence des hommes, ou sait obtenir d'une machine des produits plus abondants et plus parfaits. Le génie, dans cette partie des sciences, consiste principalement à imaginer et à disposer dans l'espace les différents mécanismes ^qui doivent produire un effet donné, et qui servent à régler, à distribuer, à diriger la force motrice. Il ne faut point regarder un mécanicien comme un artiste qui doit à la pratique ses talents ou ses succès. On peut inventer des chefs-d'œuvre en mécanique sans avoir fait exécuter ou agir une seule machine, comme on peut trouver des méthodes de calculer les mouvements d'un astre qu'on n'a jamais vu.
Dans la plupart des autres parties des sciences.
65o JÉLOGE Dli M. DE VAUCANSOJV.
on trouve des principes constants; une foule de méthodes offrent au génie une source inépuisable de moyens. Si un savant se propose une question nouvelle, il l'attaque avec les forces réunies de tous ceux qui l'ont précédé. Il n'en est pas ainsi de la mécanique : sa véritable théorie dépend de cette géométrie de situation dont Leibnitz a connu l'existence, mais qui n'a fait encore que peu de progrès. Aucun livre élémentaire ne contient les principes de la science; aucun ne peut même en apprendre l'histoire ; les aleliers des arts, les recueils des machines montrent ce qui a été fait; niais, pour en tirer des résultats, i! faut soi-même les former; pour entendre une machine, il faut la deviner : telle est la cause qui rend le talent pour la mécanique si rare, et surtout si prompt à s'égarer; voilà pourquoi il ne se présente presque jamais sans montrera la fois la hardiesse et les écarts qui, dans l'enfance des sciences, caractérisent le génie.
M. de Yaucanson était à l'abri de ces écarts par son éducation, qui lui avait donné assez de connaissances pour l'en préserver, et par son caractère qui le rendait incapable d'un faux enthousiasme et d'une vaine présomption.
En 17/40, il fut appelé par un jeune roi qui venait de monter sur le trône, et que, depuis, ses victoires, son génie pour la guerre , son zèle pour les progrès de la raison, et ses ouvrages, ont mis au rang de ces hommes dont un seul suffit pour illustrer le siècle qui l'a produit. Ce prince eut voulu rassembler dans ses États tous les hommes illustres disper-
ses alors en Europe; mais M. de Vaucanson croyait se devoir à sa patrie; il résista non-seulement à des offres avantageuses, mais au désir si naturel d'être auprès d'un prince, juge éclairé du mérite réel, et il garda le silence sur cette proposition honorable, sans chercher à faire valoir un sacrifice qui lui avait peu coûté; mais il ne put se refuser la satisfaction d'en instruire le cardinal de Fleury, et de lui montrer quelle estime les princes étrangers savaient faire d'un talent qu'en France on avait vanté et négligé.
Peu de temps après, ce ministre attacha M. de Vaucanson à l'administration, et lui confia l'inspection des manufactures de soie, qui forment une des I)ranches les plus importantes de notre commerce : cet objet occupa depuis M. de Vaucanson presque tout entier, et même il n'a pas étendu ses recherches au delà des moyens de perfectionner les préparations que doit subir la soie avant d'être employée; il regardait, avec raison, ces premiers travaux comme la partie de l'art la plus importante, la plus difficile, et jusqu'alors la plus défectueuse.
II existait pour ces différentes opérations des procédés ingénieux; mais ces procédés ne conduisaient ni à donner à volonté aux diverses espèces de soie le juste degré d'apprêt qu'on voulait qu'elles eussent, ni à rendre cet apprêt égal pour toutes les bobines ou tous les écheveaux d'un même travail, et pour toute la longueur du fil qui formait chaque bobine ou chaque écheveau : cette régularité dans le travail exigeait une précision qui obligea M. de Vaucansoji à imagiuei- non-seulement les machines en
6j2 Éloge de m. ue v\uca.nson.
elles-mêmes, mais encore les instruments nécessaires pour exécuter avec régularité, et d'une manière uniforme, les différentes parties de ces machines. Ainsi, par exemple, une chaîne sans fin donnait le mouvement à son moulin à organsiner, et M.de Vaucanson inventa une machine pour former la chaîne de mailles toujours égales. Cette machine est regardée comme un chef-d'œuvre ; toutes les courbures que peut avoir le fil de fer sont redressées; toujours coupé de la même longueur, il reçoit deux plis toujours égaux; à chaque extrémité un crochet toujours semblable est destiné à recevoir le fil qui formera la maille suivante^ et lorsque la chaîne est faite dans toute sa longueur, une autre machine plus simple réunit les deux mailles extrêmes, et achève la chaîne sans fin; si quelques mailles viennent à briser, la même machine sert à les remplacer, et à réunir cette partie nouvelle aux deux extrémités de ce qui reste de l'ancienne chaîne.
On n'a fait contre les machines de M. de Vaucanson qu'une seule objection : on a dit que le prix de la soie préparée par sa méthode ne dédommageait point des dépenses qu'elle entraînait. Quand même cette objection serait fondée , elle ne nuirait pas à sa gloire ; il a vu les défauts des méthodes employées avant lui; il a donné les moyens non-seulement de les corriger, mais de porter dans cette fabrique une égalité, une perfection supérieure à ce qu'on aurait à peine osé désirer, et dès lors il a rempli tout ce qu'on doit attendre du génie d'un mécanicien. C'est à ceux qui s'occupent de la pratique des arts, à cou-
ÉLOGE DE M. DK VAUCAïVSON. ()53
cilier, d'après les intérêts du commerce, l'économie et la perfection, et à faire les sacrifices que ces intérêts exigent; le service rendu aux arts par l'invention de M. de Vaucanson n'en serait pas moins réel, quand même on serait forcé de faire, dans la pratique ordinaire, des changements à ses machines; il est toujours plus facde de descendre de la perfection que de trouver des moyens d'y atteindre, et de corriger une méthode que de l'inventer.
M. de Vaucanson croyait que le tirage de la soie ne pouvait se bien faire que dans de grandes fabriques; cette opinion a été souvent combattue, même par des écrivains estimables; mais, en général, tout ce qui dans les arts approche de la perfection , tout ce qui peut être donné à bas prix, ne s'exécute que dans les fabriques en grand , parce que c'est là seulement qu'on peut réunir tout ce qui est nécessaire pour la perfection et pour l'économie, le choix des matières, la bonté des instruments, l'usage des machines, l'intelligence dans ceux qui président aux travaux, l'épargne dans l'emploi des forces motrices, des combustibles, des ingrédients nécessaires pour la préparation , enfin la distribution du travail, qui, fixant chaque ouvrier à une simple opération qu'il répète constamment, le met en état de faire mieux en moins de temps.
L'opinion contraire est fondée sur un motif respectable : on suppose que les petites fabriques emploient plus d'hommes, et répandent les richesses dans une plus grande étendue de pays ; mais cette préférence donnée aux petites fabriques nuirait à la
(>54 liLOGE DE M. DE VAUCANSON.
perfection des arts , et même au bien général des hommes, à qui la nature offrira toujours plus d'emploi utile de leur temps et de leurs forces que leur industrie ne trouvera de moyens.
M. de Vaucanson fut consulté par le gouvernement, dans une discussion où l'on faisait valoir l'intelligence peu commune que devait avoir un ouvrier en étoffe de soie, dans la vue d'obtenir en faveur de ces fabriques quelques-uns de ces privilèges que l'igtiorance accorde souvent à l'intrigue , sous le prétexte si commun et si souvent trompeur du bien public ; il répondit par une machine avec laquelle un âne exécutait une étoffe à fleurs : il avait quelque droit de tirer cette petite vengeance de ces mêmes ouvriers qui , dans un voyage qu'il avait fait à Lyon, le poursuivirent à coups de pierres, parce qu'ils avaient ouï dire qu'il cherchait à simplifier les métiers : car depuis la fabrique d'une étoffé jusqu'aux objets les plus élevés , quiconque veut apporter aux hommes des lumières nouvelles doit s'attendre à être persécuté; et les obstacles de toute espèce qui s'opposent à toute innovation utile, tirent leur principale force des préjugés de ceux même à qui l'on veut faire du bien. M. de Vaucanson ne regardait cette machine que comme une plaisanterie, et en cela il était peut-être trop modeste; le travail de veiller sur de pareils métiers qu'on pourrait faire mouvoir par des moulins, et de renouer les fils qui se cassent, demande moins de force , d'intelligence , un moins long apprentissage que n'eu exigent les métiers actuels; et la plus sévère économie des
KLOGI' !)K M. D! VAUCANSON. 655
forces et de l'intlustrie des hommes est à la fois et un excellent principe dans tons les arts, et nne des maximes les plus certaines d'une politique éclairée.
Au milieu de tous ses travaux , M. de Vaucanson suivait en secret une idée qui l'occupa longtemps, et à l'exécution de laquelle le feu roi s'intéressait : c'était la construction d'un automate dans l'intérieur duquel devait s'opérer tout le mécanisme de la circulation du sang. D'après ses premiers essais , il osait presque répondre de quelque succès, et l'on sait combien il était éloigné de promettre légèrement. Tout le système vasculaire devait être de gomme élastique ; mais il fallait pour cela qu'il fut exécuté dans le pays qui produit cette gomme; un anatomiste habile aurait été dans la Guyane présider à ce travail; le roi avait approuvé le voyage, l'avait même ordonné; mais les lenteurs qu'éprouva l'exécution de ses ordres dégoûtèrent M. de Vaucanson. Un homme qui a le sentiment de son génie s'indigne d'être réduit à solliciter comme une grâce la permission de l'employer.
Chaque grand mécanicien (et la même remarque peut s'appliquer dans les autres sciences à tous les hommes d'un véritable génie) imprime à toutes ses productions le caractère propre de son talent : c'est presque toujours la même marche, la même méthode, la réunion d'une ou deux idées toujours les mêmes. En examinant les travaux de M. de Vaucanson , on voit qu'il tendait toujours à donner aux mouvements des grandes machines la précision, l'u-
65G liLOGli UE M. DE VAUCAINSON.
iiifoniiité et la régularité si nécessaires pour la perfection (le leurs effets, et en même temps si difficiles à obtenir. L'exactitude dans les proportions des pièces était son principal moyen ; ses derniers travaux, dirigés encore vers ce but, avaient un objet bien important pour îa pratique des arts : il voulait substituer dans ses moulins des pièces en bois à celles qu'il avait été obligé de mettre en fer, mais de manière que cette substitution ne nuisit pas à la bonté du travail, et l'on sent à combien de machines employées dans les arts l'application de ces moyens pouvait s'étendre. Ainsi , il s'occupait en secret de cette recherche dont l'épargne était le motif principal, dans le temps où il était accusé de sacrifier l'économie à la perfection des produits , et même à sa vanité , si nous pouvons nous permettre d'employer ici le langage de ses ennemis.
Les travaux de M. de Vaucanson contribuèrent à augmenter sa fortune. Il croyait que des ouvrages utiles à la nation devaient être payés par elle, et il le disait avec franchise; si quelquefois on lui objectait que sa fortune était déjà suffisante, il répondait par l'exemple de gens au moins inutiles et beaucoup mieux payés : on sent que cette réponse n'était qu'une plaisanterie. Les grands talents, comme les services, méritent des encourageujents plus nobles, et ils savent s'en contenter. M. de Vaucanson , sans se piquer de dédaigner ce qui était le juste prix de ses travaux , savait encore être utile , même quand ce prix était fort au-dessous de ce qu'il croyait mériter; et la fortune qu'il a laissée est telle qu'on ne
tLOGK JJi; JM. I)i; VAUCANSON. 65'^
peut ni l'accuser d'avidité, ni reprocher à son pays de l'avoir négligé.
M, de Vaucanson était entré à l'Académie en j 74G; il a donné dans nos recueils plusieurs mémoires sur son moulin à organsiner, et la description de quelques autres mécanismes utiles aux arts.
Il possédait à un degré très-rare le talent de décrire les machines avec clarté et précision. Ses descriptions, lors même qu'elles ne sont point accompagnées de planches , sont intelligibles pour quiconque a des idées de mécanique, et jamais la maxime : Ce que Von conçoit bien s'énonce clairement, n'a été plus vraie que pour lui.
M. de Vaucanson avait un coup d'œil sûr dans le jugement des machines, et rarement ce premier coup d'œil le trompait. Il avait droit d'être difficile , et il s'exprimait avec sincérité. Aussi se plaignait-on souvent de son jugement; et comme l'érudition en ce genre est très-rare , que les principes de cette partie de la mécanique n'existent , comme nous l'a'vous dit, que dans la tête des mécaniciens célèbres^ qu'enfin la discussion des avantages que peut avoir ime machine nouvelle dépend d'une foule d'observations fines qui ne peuvent être suggérées que par l'habitude de voir et même de faire des machines, cette partie des sciences est une de celles où les jugements des savants sont le moins respectés. D'aiU leurs, la plupart des mécaniciens, ceux même qui sont nés avec du génie, ignorent les lois de la mécanique et les principes de physique; ils regardent la découverte qu'ils croient avoir faite, comme la base- Il. 42
658 ÉLOGK DE M. Dl VAJÎCiNSON.
(le leur gloire et de leur fortune; il ne faut donc pas s'étonner"si ceux dont M. de Vaucanson désapprouvait les machines, presque toujours incapables d'entendre ses motifs, l'accusaient souvent de partialité et d'envie. Nous ne répondrons à cette accusation que par des faits; il applaudit avec transport an nouveau métier proposé par M. de la Salle : M. Tillet, son confrère et son ami, lui ayant demandé s'il était content de cette invention : Si j'en suis content y répondit-il, je donnerais ce que j' ni fait de mieux pour en étreV auteur. Cependant il n'ignorait pas que M. de la Salle avait hautement approuvé le moulin à organsiner du père Peronnier, qu'on voulait substituer au sien. Nommé pour examiner ce moulin, il avait cru ne pas devoir l'approuver, parce qu'il sentait qu'en lui donnant une marque de confiance si singulière, on avait supposé qu'il préférerait la vérité, même à la gloire de prononcer contre lui dans sa propre cause ; mais il avouait sans peine que ce moulin renfermait une idée ingénieuse, et que la difficidté d'une exécution assez parfaite était le seul motif de sa sévérité.
Il est impossible de concilier de pareils traits avec la passion qu'on lui supposait; mais rien n'est plus commun que d'appeler envie, le sentiment involontaire qu'excitent les productions faibles ou défectueuses dans l'âme de ceux qui sont faits pour être frappés vivement de ce qui est bon; et il ne faut pas toujours croirequ'unhommed'ungrand talent est jaloux, parce qu'il montre du mépris pour les talents médiocres.
Les vertus domestiques où tous les hommes peu-
klogj: i)f m. 1)1, vAUCAJNSoiv. 6:kj
vent prétendre, par lesquelles ils répandent la paix et la joie sur tout ce qui les entoure, sont peut-être celles qui contribuent le plus au bonheur de l'huinanité, et dont les motifs sont les plus purs, parce qu'elles ne peuvent trouver leur récompense que dans le plaisir de les exercer. Elles deviennent bien plus touchantes dans ceux qui, livrés à des travaux d'une utilité plus générale, semblent pouvoir acquitter sans elles la dette que tout homme est obligé de payer à la société , et qui , nés avec de grands talents ou placés dans des postes importants, peuvent prétendre à des vertus plus éclatantes. M. de Vaucanson posséda ces vertus domestiques ; il fut bon ami, bon maître, et surtout bon père; n'ayant qu'ime fille qui avait perdu sa mère peu de temps après sa naissance , il voulut suivre lui-même son éducation : il consacrait tous les jours trois heures à remplir ce devoir, ne croyant pas avoir d'occupation plus importante, et n'en connaissant point de plus chère. Il fut l'unique instituteur de sa fille dans ces premières connaissances pour lesquelles on a presque toujours l'imprudence de s'en rapporter à des maîtres pris au hasard ; comme si une funeste expérience n'eût pas prouvé que souvent, avant qu'un enfant ait achevé d'apprendre à lire , les préjugés ont déjà jelé dans son âme des racines que l'éducation la plus soignée ne détruira plus. A ces premières leçons, il joignit toutes celles qu'il crut nécessaires à une femme destinée par la nature à être la première institutrice de ses enfants et le guide de leur jeunesse. M. de Vaucanson obtint le prix que les parents qui
66o ÉLOGF i)F !>r. i)i-; vaucanson.
ont le même courage manquent rarement tle recueillir; il vit ses soins récompensés par le succès et par la tendresse de sa fille.
Attaqué depuis plusieurs années d'une longue et cruelle maladie , il la supportait avec ce courage tranquille qui adoucit les maux; conservant toute son activité, il avait la force de se distraire de ses souffrances. 11 s'occupait encore dans les derniers jours de sa vie à préparer la description de la machine qu'il avait inventée pour composer sa chaîne sans fin; il expliquait à des ouvriers formés par lui et dignes d'un tel maître, les moyens qu'il avait imaginés pour exécuter en bois une partie des pièces qui formaient son moulin. Ne perdez point de temps, leur disait-il, y^ ne vivrai peut-être pas assez pour exposer mon idée en entier. Il jouissait, au milieu de douleurs violentes et presque sans relâche , des dernières marques de l'attachement de tout ce qui lui était cher, d'un petit nombre d'amis, d'une parente qu'une amitié respectable attachait à lui depuis longtemps, et qui ne l'avait point quitté depuis le mariage de sa fille avec M. le marquis de Salvert; surtout des soins de cette fille chérie qui joignait à la piété filiale le sentiment d'une reconnaissance que son père avait si bien méritée.
Enfin, il termina sa vie et ses souffrances le 21 novembre 1782, laissant un nom qui sera longtemps célèbre chez le vulgaire, par les productions ingénieuses qui furent l'amusement de sa jeunesse; et chez les hommes éclairés, par les travaux utiles qui ont été l'occupation de sa vie.
f'lo(;i: oj. m. hlmjiî. (>Gi
EI.OGE DE M. HUNTIK.
Guillaume Huuter, agrégé au collège royal de métlecine de Londres, médecin extraordinaire et accoucheur de la reine d'Angleterre, médecin-consultant de l'hôpital des femmes en couche , professeur d'anatomie, de l'xAcadéniie royale des arts, membre de la Société royale et de celle des antiquaires, président de la Société de médecine de Londres, associé étranger dé l'Académie des sciences et de la Société de médecme de Paris, naquit le aS mai 1718, à Kilbride, dans le comté de Lanerk : il était le septième des dix enfants de Jean et d'A£:nès Hunter. Envoyé à l'âge de quatorze ans dans un séminaire à Glasgow, il y passa cinq années , pendant lesquelles il mérita, par sa conduite et son application, l'estime de ses maîtres.
Son père le destinait à Tétat ecclésiastique; mais lorsqu'à dix-neuf ans, ses études étant finies, on lui proposa la signatm^e des articles de foi , à laquelle la loi soumet tous les membres du clergé anglican, ni l'autorité, ni les prières de son père ne purent l'y résoudre : la franchise de son caractère ne lui permit point d'enchaîner par cet acte la liberté de penser dont il faisait déjà profession; et jamais il ne voulut se laisser persuader qu'il fût permis, en morale , de signer ce qu'on rejette au fond du cœur, et de promettre d'enseigner ce qu'on ne croit pas. Sa famille avait fait des sacrifices pour son éducation ; il était aifligé de ne pouvoir répondre* à ses vues, et
()t)2 lÎLOGE DE M. HUJVTER.
d'être forcé peut-être d'en accepter de nouveaux secours ; mais il eut le bonheur de rencontrer le docteur CuUen , aujourd'hui célèbre professeur d'anatomie à Edimbourg, et qui pratiquait alors la médecine à Hamilton. M. Cullen le confirma dans la résolution de suivre sa conscience, lui proposa d'embrasser l'état de médecin, et obtint le consentement lie sa famille. M. Hunter passa trois années dans la maison de son ami, devenu son instituteur et son père; il ne le quitta que pour aller achever, à Edimbourg et à Londres, ses études de méd^ècine , bien décidé à revenir ensuite partager pour toujours la retraite de M. Cullen.
Mais le sort les destinait tous deux à une vie plus active; el leurs talents, trop resserrés sur le petit théâtre où l'amitié et la philosophie les voulaient confiner, devaient briller dans les deux capitales de la Grande-Bretagne.
M. HuiJter vint à Londres eu 174') perdit sou père au bout de quelques mois, et ne retourna depuis qu'une seule fois en Ecosse, dix ans après, pour revoir sa mère et son ami le docteur Cullen. Il passa quelques jours ilans la demeure de ses pères, acheta des terres pour augmenter l'étendue de leur petit domaine, s'occupa du soin de l'embellir, l'abandonna ensuite à sa mère, et la quitta pour toujoiu's.
En 1743, M. Hunter donna son premier ouvrage; sa dissertation présentée à la Société royale de Londres, a pour objet la structure des cartilages qui terminent les os : on les supposait composés de couches concentriques recouvertes l'une par l'autre
ÉLOGli DE M. HIJJVTER. 6G3
jusqu'à celle qui s'étendait et se moulait sur l'extrémité de l'os. M. Hiinter prouva qu'au contraire les cartilages sont formés de fibres qui s'élèvent perpendiculairement à cette même extrémité, et sont liées entre elles par d'autres fibres transversales. Cette découverte de M. Huntera été confirmée par par M. de Lassone, qui, en observant les os après la calcination, s'est assuré de l'existence de ces fibres perpendiculaires.
Trois ans après, une société de cbirurgiens de la marine choisit M. Hunter pour faire un cours d'anatomie ; il dut à ces leçons la première aisance dont il ait joui. Soixante-dix guinées qti'il rassembla, lui parurent un trésor inépuisable ; il en fit part à ses amis, mais avec si peu de précaution, que l'année d'après il se trouva hors d'état de faire imprimer les affiches d'un nouveau cours. Cette leçon lui fut utile ; on l'accusa même depuis de porter l'économie jusqu'à l'avarice : il est vrai qu'il consacra de trèsgrandes sommes à son goût pour l'anatomie et pour l'histoire naturelle, k son zèle pour le progrès des sciences; mais on n'attribue à la libéralité que les dépenses de vanité ou de luxe, et l'homme qui ne s'en permet que d'utiles court risque de passer pour un avare dans l'opinion publique.
Les premiers volumes de la Société de médecine de Londres renferment des ouvrages précieux de M. Hunter; telle est l'observation d'une espèce particulière d'anévrisme, dans lequel l'artère s'ouvre une communication avec la veine, et une description nouvelle de la structiu-e du tissu cellulaire. Il y
()G4 ÉLOGK UK M. HtIJVTER.
reconnaît deux substances d'une organisation différente, l'une réticulaire, l'autre glanduleuse : celte dernière, destinée à contenir la graisse, est munie des vaisseaux qui la portent dans ses réservoirs, et des organes où s'en fait la sécrétion ; mais c'est la première qui seule est le véritable siège del'hydropisie.
Après avoir pratiqué la chirurgie pendant quelques années, par nécessité, et avec un dégoût que jamais il n'eut le courage de vaincre, M. Hunter se livra principalement à la pratique des accouchements, et bientôt il n'eut qu'un rival à Londres. Heureusement pour sa fortune, ce rival, M. Smellie, n'avait pas joint à ses talents l'art de se rendre agréable à un sexe qui , accoutumé au langage de la flatterie, est étonné d'entendre celui de la vérité, même dans la bouche de son médecin , voudrait (ju'il s'occupât de plaire encore plus que de guérir, et sans doute est excusable de le vouloir, car les défauts des femmes sont l'ouvrage des hommes, comme les vices des nations sont le crime de leurs tyrans.
On craignait le docteur Smellie; on attendait, pour l'appeler, que son secours fût absolument nécessaire, c'est-à-dire qu'il fût inutile. Il avait donc rarement des choses consolantes à dire, et on l'en craignait encore davantage; aussi n'eut-il jamais une pratique étendue dans ce qu'on appelle la bonne compagnie, et il fut très-heureux, pour les dames anglaises, que M. Hunter unît à une habileté pour le moins égale, la douceur et les agréments dont l'austère et savant Smellie avait été pri\p.
KLOGK DE M. HUNTfcK. (>^^
La pratique des accouchements el l'enseignement de l'anatomie partagèrent le reste de la vie de M. Hunter; et sous ces deux points de vue, il a mérité également l'estime des savants et la reconnaissance de ses concitoyens.
Son ouvrao;e sur la matrice dans l'état de grossesse est un monument précieux dans l'anatomie ; il est formé de trente-quatre planches, où les objets de grandeur naturelle sont représentés avec vérité et avec précision. La découverte de la membrane à laquelle il a donné le nom de decidua ; l'examen des usages de cette membrane qui unit ensemble, dans le commencement de la grossesse, la matrice et le fœtus, et dans l'épaisseur de laquelle le placenta se forme, croît et se développe ; l'exposition des conséquences pratiques qui résultent de cette découverte ; une description exacte de l'utérus et du fœtus qu'il renferme, aux différentes périodes de la grossesse ; le détail des changements que l'un et l'autre éprouvent ; cette partie importante de l'anatomie presque entièrement nouvelle, portée dès le premier pas à un grand degré de perfection ; tel a été le premier titre de M. Hunter à la célébrité et aux suffrages des compagnies savantes de l'Europe.
C'est dans ce même ouvrage qu'il fit connaître la maladie qu'il a nommée retroi'ersio utcn, maladie dangereuse, assez commune, mais encore inconnue, et dont il montra en même temps la cause, les symptômes et les remèdes. A peine sou livre fut-il public, que deux praticiens habiles reconnurent celte maladie ; ils avouèrent que peu de temps au-
'GGG ^LOGK DE M. HUNTER.
paravaiit tleux de leurs malades en avaient été les victimes, et qu'ils les auraient sauvées si les observations de M. Hanter leur avaient été connues.
Il n'a pas rendu moins de service à l'humanité par deux de ses ouvrages d'un autre genre, mais relatifs au même objet : l'un est une dissertation sur l'incertitude des signes de mort violente dans les enfants nouveau-nés. On sait combien, pour ce genre de crime, des femmes innocentes ont été sacrifiées à l'ignorance des juges, et à l'influence qu'a sur eux la prévention populaire ; il était encore plus nécessaire en Angleterre qu'ailleijrs de chercher à les éclairer. Les précautions de la jurisprudence anglaise pour assurer aux accusés tous les moyens de se défendre, pour les protéger contre leur propre ignorance , pour les mettre à l'abri de la passion ou de la corruption des juges, font à l'humanité de la nation britannique un honneur que malheureusement trop peu d'autres peuples s'empressent de mériter; mais les jurés ne sont pas des hommes choisis, comme nos magistrats, parmi ceux qui ont dû faire une étude particulière du devoir qu'ils ont à remplir : ces jurés, tirés au sort parmi tous les habitants d'un canton, dont la réputation est intacte, doivent partager souvent les opinions, les préjugés vidgaires; et l'expérience a prouvé que lojsqu'ils ont rendu des jugements injustes, c'est presque toujours à cette cause que leur erreur doit être imputée ; mais aussi l'instruction étant publique , un seul homme éclairé suffit pour prévenir l'injustice.
Le second ouvrage est un mémoire sui la section
ELOGt DE M. HUNlliR. 6G7
de la symphyse du pubis. Après avoir traité sou sujet en médecin, et avoir fait sentir combien il restait encore de recherches à faire avant de prononcer sur l'utilité de cette opération, M. Hunter examine s'il doit être permis en morale de livrer une mère à une mort presque assurée, dans l'espérance incertaine de conserver à un enfant, qui n'existe pas encore, une vie peut-être de quelques instants; il prononce en faveur de la mère, c'est-àdire, de celui des deux individus qui, appartenant à la société par ses liens et par ses devoirs, a dès lors acquis sur elle de véritables droits; qui souffre à la fois et la douleur physique et tout ce que la prévoyance et la crainte peuvent ajouter à la douleur; de celui enfin qui, connaissant son existence et pouvant l'apprécier, a sur sa propre vie un droit qui n'est qu'à lui seul, et que personne ne peut lui enlever sans injustice. Cette opinion, que beaucoup d'hommes éclairés ont adoptée, M. Hunter est le premier qui ait eu le courage de la prononcer hautement, sans détour et avec une entière franchise; il n'a pas craint de s'exposer à tout ce que l'orgueil et l'avarice pouvaient oser contre lui, à l'abri du voile respectable dont les passions les plus basses et les plus cruelles savent si souvent se couvrir avec tant d'habileté.
M. Hunter donnait ses leçons d'anatomie au milieu d'un vaste musée élevé à ses frais; là, toutes les parties du corps humain, préparées par lui avec un ait dont il avait presque seul le secret, étaient présentées aux élèves sous l'aspect le plus i)ropre à en
668 ÉLOGi: DE M. HtiNTKR.
faire mieux apercevoir la structure et les détails; la plupart y paraissaient et clans l'état naturel et avec les altérations que les différentes maladies peuvent y causer; chaque pièce offrait le résultat du travail et de l'observation des anatomistes, et l'offrait d'une manière bien plus instructive et plus frappante que la description la mieux faite ou la planche la mieux gravée; un très-grand nombre même faisaient connaître des découvertes de détail dues à M. Hunter lui-même, qu'il n'avait exposées dans aucun ouvrage, et qui n'existent que dans les préparations anatomiques où il a eu l'art de les rendre sensibles.
Aussi c'était surtout en voyant ce cabinet, qu'on pouvait apprendre à concilier la grande réputation de M. Hunter avec le petit nombre de ses ouvrages : on y admirait entre autres ses préparations des vaisseaux lymphatiques; la nature, l'usage de ces vaisseaux, leurs ouvertures dans les intestins, par lesquelles ils absorbent le chyle, tous ces phénomènes importants, dans l'économie animale, étaient ou inconnus ou peu développés avant MM. Hunter et Monro, qui se disputèrent avec chaleur la gloire de ces observations.
I.e seul reproche qu'on puisse faire à M. Hunter est peut-être cette vivacité avec laquelle il réclamait souvent ses découvertes; mais il avait du moins la franchise de convenir de cette faiblesse. // /t'y a /joint eu, disait-il dans un de ses ouvrages, de <^rand anntoiniste qui n'ait eu de grandes querelles ; et un anatomiste qui enseigne, un anatomiste qui, occupé de faire des préparations, a déposé au moins autani
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d'idées dans son cabinet que dans ses livres, doit craindre encore jdIus de voir les autres s'approprier des découvertes qu'ils peuvent plus aisément n'avoir pas connues, et dont il leur est plus permis de paraître ignorer le premier auteur.
Au mois de mars 1783 , M. Hunter fut tourmenté par une goutte vague; cependant il voulut, le 20, faire une leçon d'opérations chirurgicales; mais il se trouva mal et ne put l'achever; deux jours après il avertit ses médecins qu'il croyait avoir éprouvé la nuit une attaque de paralysie. Sa conjecture se trouva vraie; l'attaque avait porté sur les intestins, et il mourut le 3o avec une tranquillité peu commune. Si je pouvais encore tenir ma plume, disait-il à son ami M. Combe , peu d'instants avant sa mort ^ j'écrirais combien il est facile et doux de mourir.
Il a laissé un frère, M. Jean Hunter, d'abord son élève, longtemps son compagnon d'études, et enfin son rival : c'est par les conseils et d'après les vues de son frère, que M. Jean Hunter s'est livré à ces belles recherches sur la position des testicules dans le fœtus, qui lui ont acquis une si juste célébrité. L'union des deux frères fut altérée par une dispute, il y a quelques années; l'amitié reprit ensuite ses droits, mais sans cette douce intimité qui ne revient jamais lorsqu'une fois elle s'est perdue; cependant, puisque cette dispute a été malheureusement connue du public, il est consolant de pouvoir dire que, dans sa dernière maladie, M. Hunter reçut avec reconnaissance les soins de son frère, et lui donna des marques de confiance qu'on ne peut regarder
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comme un simple hommage rendu à son habileté.
M. Hunter a légué au public son cabinet avec une somme de huit mille livres sterling, dont le revenu est destiné à l'entretenir et à l'augmenter.
Des livres rares, une belle suite de médailles, des morceaux précieux d'histoire naturelle, et ses préparations anatomiques, rendent cette collection une des plus riches, et surtout une des plus instructives qu'aucun particulier ait possédées. C'était la seule passion de M. Hunter : il y avait employé la plus grande partie d'une fortune très-considérable qu'il avait acquise dans une longue et heureuse pratique; le prix des services qu'il a rendus à ses contemporains a été consacré par lui au salut et à l'instruction de leur postérité.
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