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ces deux classes d'êtres , également douées de l'organisation et de la faculté de se nourrir, de croître et de se reproduire, ne sont séparées l'une de l'autre (surtout dans les points extrêmes où elles semblent se toucher) que par des nuances à peine sensibles; tandis qu'un intervalle immense sépare les êtres vivants de ces deux règnes, du reste des corps naturels, où l'on ne voit plus auciuie organisation, où les individus ne jouissent point d'une force propre, et n'éprouvent d'action que par l'effet des causes générales, qui, réglées par des lois mécaniques, agissent sur leurs molécules ou sur leurs masses.

M. Duhamel examina d'abord si l'endurcissement et la formation des os, si leur réparation ne suivaient pas des lois semblables à celles qu'il avait assignées à l'accroissement des arbres; et il établit, d'après une suite d'expériences, que les os s'augmentent par l'ossification des lames du périoste, comme les arbres par l'endurcissement des couches corticales : les os, dans l'état de mollesse, s'étendent en tous sens, comme les jeunes branches des végétaux; mais, parvenus à leur état de dureté, ils ne croissent plus, ainsi que les arbres, que par l'addition de ces couches successives. Cette organisation était incompatible avec l'opinion de ceux qui pensaient que les os croissaient par l'addition d'une matière terreuse, déposée dans les mailles du réseau organisé qui en forme la texture. M. Duhamel combattit cette opinion par une expérience ingénieuse; il avait appris par une lettre de Hamsloane, président de la vSociété de Londres, que les os des jeunes ani-

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maux, nourris avec de la garance, se coloraient en rouge ; il iniaejina de les nourrir successivement avec des aliments mêlés de garance et avec leurs aliments ordinaires ; en sciant les os de ces animaux dans le sens de leur largeur, il observa des couches concentriques alternativement rouges et blanches , qui correspondaient aux différentes époques pendant lesquelles ces animaux avaient été nourris avec de la garance ou sans garance; lorsque ensuite on les scie dans le sens de leur longueur, on voit ces mêmes couches colorées plus ou moins épaisses dans les différentes parties de l'os, suivant le nombre des lames du périoste qui se sont ossifiées. Quant aux portions encore molles ou susceptibles de s'étendre en tout sens, telles que les lames voisines de la moelle , dont le réservoir s'agrandit pendant une partie du temps de la croissance des animaux, la couleur rouge marque également les progrès de leur ossification par des points colorés plus ou moins étendus.

M. de Haller attaqua cette opinion , et M. de Fougeroux , neveu de M. Duhamel, se chargea de lui répondre; il sut concilier le respect dû au nom de M. de Haller, avec le zèle qui l'animait pour la défense d'un oncle chéri, dont il regardait la gloire comme une portion de son héritage. Il ne nous appartient point de prononcer sur le fond de cette discussion; mais quand bien même la différence d'organisation, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître entre les os et les lames du périoste, comm(^ entre les couches de l'écorce et celles du bois, dé-

truirait également l'explication que M. Duhamel a donnée de la formation des couches ligneuses, et son opinion sur l'accroissement des os; quand bien même on reconnaîtrait un jour que ce physicien si sage, si timide, n'a proposé qu'un système ingénieux, ne suffirait-il point à sa gloire (puisqu'il s'agit d'une question d'anatomie) d'avoir partagé quelque temps les savants de l'Europe entre INI. de Haller et lui ?

M. Duhamel avait observé, dans ses recherches botaniques, que la greffe ne s'attache point sur la branche qui la porte, comme les plantes parasites sur l'arbre dont elles tirent leur nourriture; qu'elle fait un même corps avec le sujet; que leurs organes ont entre eux une véritable continuité, et que leur réunion se fait comme celle des plaies des arbres. Il essaya d'étendre ces observations aux animaux : d'abord il s'assura par une opération ingénieuse, mais cruelle, que la jand^c d'un poulet pouvait, en totalité, se souder au corps, après que toutes les parties, peau, muscles, nerfs, vaisseaux, os même, en avaient été successivement séparées ; non-seulement il observa que la sensibilité et le mouvement subsistaient après cette opération, mais il vit s'établir une nouvelle communication des artères et des veines de la partie séparée , aux artères et aux veines du reste du corps.

Il voulut examiner ensuite les phénomènes que présente une expérience connue depuis longtemps daus les campagnes, mais que les physiciens avaient ignorée ou dédaignée : on sait que l'ergot d'un jeune

coq , placé sur la tête d'un autre dont on vient de couper la crête, s'y attache, s'y nourrit, et croît souvent jusqu'à la longueur de plusieurs pouces. M. Duhamel observa qu'il devient alors une véritable corne formée de lames comme celle du bœuf, remplie de même par un noyau osseux, quelquefois adhérent à l'os du crâne, plus souvent ayant avec cet os une véritable articulation , et retenu par des ligaments qui unissent l'ergot étranger à l'individu auquel il s'est attaché.

En examinant la manière dont croissent ces ergots, on aperçoit que c'est, comme dans les cornes du bœuf, par l'addition des lames successives qui se forment entre le noyau osseux et la corne. Ce mécanisme est semblable à celui par lequel le bois et l'écorce d'un même arbre s'accroissent en même temps par de nouvelles couches. On voit donc encore ici de nouveaux rapports entre les plantes et les animaux, et l'exemple d'une véritable greffe animale qui, comme celle des végétaux, exige que les parties qui s'unissent soient douées chacune d'une force vitale.

M. Duhamel s'occupa longtemps de chimie : il donna, en lySy, un mémoire où il démontra que la base du sel marin est un véritable sel alcali, mais différent à quelques égards du sel alcali qu'on retire des plantes terrestres , et semblable à celui que donne l'incinération des plantes marines. On est étonné aujourd'hui que ce fait, si simple, si élémentaire , fût alors ignoré ou combattu par les chimistes français, et plutôt indiqué que prouvé par

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Stahl et ses disciples. M. Duhamel porta plus loin ses recherches; il voulut savoir si la différence entre ces alcalis tient à la différence spécifique des plantes qui les produisent, ou à la nature des terrains où elles croissent. Il fit semer du cali à Denainvilliers, et suivit ces expériences pendant un grand nombre d'années. Comme il avait renoncé à la chimie longtemps avant qu'elles fussent terminées, il pria M. Cadet d'examiner les sels que contenaient les cendres des calis de Denainvilliers, et ce chimiste habile prouva que la première année l'alcali minéral V dominait encore ; dans les années suivantes, l'alcali végétal augmentait rapidement , et enfin il se trouvait presque seul après quelques générations.

Les mémoires de M. Duhamel sur l'éther, alors presque inconnu, sur les tartres solubles, sur la chaux, renferment des faits curieux et bien observés; mais les découvertes nouvelles auxquelles ces observations n'ont peut-être pas été inutiles, ont fait oublier tout ce qui les avait précédées. Toutes ces sciences sont sujettes à ces espèces de révolutions ; la gloire de l'auteur d'une découverte éclipse celle des savants qui l'ont préparée, et ne leur laisse de droit qu'à la reconnaissance publique.

M. Duhamel avait une correspondance très-étendue ; il observait sans cesse tout ce qui se passait sous ses yeux, et il avait soin de consigner dans nos recueils tous les faits curieux qui s'offraient à lui ou qu'il recueillait dans les lettres de ses correspondants.

Nous n'en citerons qu'un seul exemple. On trouve dans les Mémoues de 1757 les détails de l'embrase-

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ment spontané de grosses toiles imbibées d'buile et fortement serrées : des toiles ainsi préparées avaient souvent causé des accidents ; si l'on était assez heureux pour les prévenir, on les cachait, moitié par ignorance sur leur véritable cause, moitié dans la crainte de n'être pas cru et d'essuyer des reproches. Si l'incendie n'avait pas été prévenu, alors la voix publique accusait la négligence de ceux qui étaient chargés de ces dépôts ; plus souvent on soupçonnait quelque crime; car le soupçon d'un crime est, chez le vulgaire, la première explication qui se présente pour suppléer à l'ignorance des causes naturelles, et si souvent c'est une injustice, l'humanité ne l'a malheureusement que trop méritée. L'observation de M. Duhamel était donc utile pour prévenir des soupçons injustes et pour engager à prendre des précautions; cependant, plus de vingt ans après l'impression de son mémoire, deux accidents, causés en Russie par les embrasements spontanés de toiles préparées, furent encore attribués à la trahison. L'impératrice seule devina que la cause en était naturelle , et les expériences faites par ses ordres ont confirmé ce qu'avait prouvé le physicien français.

On sera étonné sans doute qu'un seul homme ait suffi à tant de travaux; mais M. Duhamel avait un frère, qui, fixé dans la terre de Denainvilliers, dont il portait le nom , partageait son temps entre les soins de la bienfaisance et l'observation de la nature, n'était occupé que de soulager les habitants de ces terres, et d'aider son frère dans ses travaux. Pendant

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que M. Duhamel composait ses ouvrages, consultait les savants, entretenait une correspondance avec les hommes les plus éclairés de l'Europe, s'occupait de nouvelles recherches sur les sciences, formait le plan de ses expériences et de ses observations, M. de Denainviliiers suivait, dans sa retraite, les observations et les expériences dont son frère l'avait chargé; toujours inconnu, satisfait de l'être, servant l'amitié, se rendant utile à sa patrie, et ne demandant d'autre récompense que le plaisir d'avoir fait du bien. Pour juger M. Duhamel, il fallait le voir à Denainviliiers : des campagnes couvertes de productions étrangères enrichissant les cultivateurs, dont les pères avaient ignoré jusqu'au nom de ces plantes utiles ou salutaires; partout les terres du seigneur présentant les résultats plus ou moins heureux, mais toujours instructifs, d'expériences ou de procédés nouveaux d'agriculture; des forets remplies d'arbres étrangers, enlevés à toutes les contrées du globe , offrant aux yeux un aspect piquant par sa variété, intéressant par l'espoir des richesses que ces plantations préparent ; des vergers, où sont rassemblés tous les fruits que l'industrie humaine a pu créer ou perfectionner dans nos climats; des fermes, dont les plus petits détails renferment une foule de moyens de salubrité, de commodité ou de profit; moyens qui, suggérés par une physique éclairée, sont, pour les habitants de la campagne, des leçons et des modèles; une éluve pour les blés , unique en France, offerte gratuitement à quiconque veut ou essayer cette utile industrie ou en profiter; tous les instruments

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inventés pour observer la nature et pour en connaître les lois, répandus dans les châteaux, dans les jardins, dans les parcs; et au milieu de tous ces objets d'instruction, deux hommes réunis par l'amour du bien, différents par leur caractère comme par leurs occupations, l'un portant avec une infatigable curiosité, sur tous les objets utiles, la vue d'un observateur éclairé et d'un citoyen voué au bonheur public; l'autre, occupé de soulager les maux de l'humanité, d'empêcher ou d'apaiser les querelles, de prévenir la misère en encourageant au travail, de répandre des lumières comme des bienfaits, d'inspirer des vertus , et surtout d'en donner l'exemple : tel était le spectacle unique qu'offrait ce lieu célèbre par le séjour des deux frères, et qui, conservé par les mains du digne héritier de leur science et de leur vertu, en sera le monument le plus touchant et le plus durable (i).

Les ouvrages de M. Duhamel forment un grand nombre de volumes; partout il est élémentaire; il compte peu sur les connaissances de ses lecteurs; il ne veut pas exiger d'eux une attention qui, en les fatiguant, pourrait les rebuter : ce n'est point pour les savants qu'il écrit, c'est pour tous ceux qui veulent acquérir des lumières applicables à la pratique. Il ne se borne point à dire ce qu'il a observé de nouveau; il dit tout ce qu'il croit qu'ont besoin d'apprendre ceux auxquels il s'adresse : il rend compte des expériences, des observations même, qui ne

(i) M. Fougeroux, de l'Académie royale des sciences.

l'ont conduit à aucun résultat, afin d'épargner du moins aux autres des recherches superflues : ainsi, ses ouvrages ont dû paraître longs et remplis de choses connues. S'il se fût occupé de sa gloire, il les eût réduits dans un espace plus resserré; il n'eût parlé que de ce qui était vraiment à lui, n'eût rapporté que celles de ses expériences, de ses observations , qui l'avaient mené à des découvertes ; on eût été plus frappé de ses talents, de sa sagacité, on lui eût rendu plus de justice; mais il aurait été moins utile.

On lui a reproché d'être souvent diffus, et quelquefois incorrect; mais son style était simple et clair : en le soignant davantage , il eût sacrifié à son amour-propre une partie de son temps, et il voulait le consacrer tout entier au bien de la société. La diffusion nuit sans doute à la clarté, quand on parle à des hommes accoutumés à une attention soutenue, qui savent saisir des nuances fines, qui peuvent recevoir à la fois un grand nombre d'idées, et suppléer aux idées intermédiaires que l'on a supprimées. Si on s'étend trop, leur attention , qui n'est pkis réveillée, s'éteint, leur mémoire se lasse à retenir des idées qui ne les ont pas assez vivement frappés, et la marche plus lente à laquelle on les contraint les fatigue, parce qu'ils ont pris l'habitude d'une marche plus rapide. Mais ce n'était pas a cette classe peu nombreuse de lecteurs que s'adressait M. Duhamel; il parlait à ceux qui ne voient dans un ouvrage rien au delà de ce que l'auteur a exprimé, pour qui l'attention est un travail, qui, en-

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fin, cherchent dans leurs lectures plutôt une instruction de détail que des idées nouvelles; et un auteur écrit toujours bien quand il a le style qui convient à son sujet et à ses lecteurs.

L'aversion naturelle de M. Duhamel pour les systèmes s'était accrue avec l'âge, et elle paraissait s'étendre jusqu'à toute espèce de recherches théoriques , quoique souvent lui-même eût développé dans ses ouvrages la nécessité de ne point négliger la théorie; mais le zèle de l'utilité publique était en lui une véritable passion, et toutes les passions exagèrent : cette passion a nui quelquefois à sa gloire, à ses succès, à cette utilité même qui en était l'objet. En examinant les effets d'un coup de tonnerre qui avait frappé un sonneur à Pithiviers , M. Duhamel saisit une analogie si forte entre ses effets et les phénomènes de l'électricité, qu'il ne put s'empêcher de reconnaître l'identité de leur cause. Malheureusement, M. de Réaumur donne à cette heureuse conjecture le nom si effrayant de système; aussitôt M. Duhamel sacrifie cette partie de son mémoire; il efface, comme une vaine opinion, ce qui, peu d'années après, devient un des faits les plus importants et les plus utiles dont la découverte ait honoré notre siècle.

En disant que M. Duhamel eut une probité sévère, un désintéressement que rien ne put altérer, et qu'il porta jusqu'à ne pas songer même aux intérêts de sa famille ; que ses revenus étaient employés en expériences, en dépenses pour l'impression de ses ouvrages, que toute espèce de faste et presque

de vanité lui était étrangère, que sa vie fut toujours simple comme ses discours et ses manières, je ne dirai rien que le récit de ses travaux n'ait fait deviner à tous ceux qui savent combien l'amour de l'étude est un excellent remède contre toutes ces passions qu'enfantent l'oisiveté ou les préjugés. Sa franchise avait quelquefois de la dureté; sa vivacité pouvait paraître de la brusquerie; mais il avait un cœur droit; il était bon ; ses défauts semblaient n'être que ses vertus mêmes portées jusqu'à l'excès ; on ne pouvait s'empêcher de les lui pardonner, et on eût à peine osé désirer qu'il ne les eût pas.

Il avait dans sa maison un ordre qu'il serait dangereux d'imiter si on était moins sûr de soi; il savait que jamais il ne serait tenté de faire une dépense inutile, et en conséquence sa manière de vivre une fois décidée, il recevait et dépensait sans songer à tenir jamais aucun compte.

M. Duhamel était attaché à l'Académie par principes, par goût, par l'habitude, par la considération même que son assiduité , ses travaux , son zèle , ses vertus lui avaient méritée parmi nous. Quoiqu'il aimât beaucoup les innovations dans les sciences, et qu'il se fût appliqué toute sa vie à en introduire d'utiles dans les arts, il ne les aimait point en politique, et encore moins dans le régime intérieur de corps littéraires. Ce n'est pas qu'il crût que tout fût bien dans la constitution des États ou des académies; mais il regardait le temps que les changements consomment , l'espèce d'agitation qu'ils causent nécessairement, comme une perte pour les

progrès des sciences physkjues, qu'il croyait être celles dont les secours sont d'une utilité plus immédiate et plus sûre; d'ailleurs, c'est un sentiment naturel à l'homme, de trouver bien les choses avec lesquelles le temps l'a familiarisé, de craindre tout changement parce qu'il lui donne la peine de s'accoutumer à des usages nouveaux, et les hommes même les plus éclairés ne sont pas à l'abri de ce pouvoir de l'habitude.

Il ne se maria point , n'en eut même jamais le désir ni le projet, et il voyait avec peine les savants prendre un état qui les obligeait de sacrifier à de nouveaux devoirs leur temps et surtout leur indépendance. On a demandé si pour un homme de lettres le célibat était préférable au mariage, et l'on a discuté cette question d'après les principes de la médecine et d'après ceux de la philosophie ; mais ne serait-elle point du nombre de ces questions dont la solution générale est impossible , parce que la constitution, le caractère, le degré et l'espèce de sensibilité de chaque individu en sont les éléments nécessaires ? La réponse doit-elle être ici la même pour toutes les espèces de travaux ? pour l'écrivain politique comme pour le géomètre , pour l'homme livré à des études sédentaires et pour le savant qui veut soumettre à des lois générales des phénomènes dispersés sur toute la surface du globe , pour celui qui, suivant la marche lente et sûre des sciences physiques, doit tout à la méditation, ou pour celui qui, dans la carrière des lettres, attend tout de son imagination ou de son âme ? Heureusement cette ques-

tion est peu importante ; heureuseinent , quelque espèce de sciences que l'on considère , soit qu'on veuille comparer la fécondité ou la profondeur, l'opiniâtreté dans le travail ou la facilité, l'imagination ou la sagacité, on trouvera, parmi les célibataires et parmi ceux qui se sont engagés dans le mariage, des hommes d'un génie égal , et qui ont porté ces qualités à un même degré. Il serait donc injuste de blâmer un homme de lettres, de vivre dans l'une ou dans l'autre de ces conditions; et nous devons respecter le plus celui qui fait, de la portion de talent qu'il a reçue, l'usage le plus étendu et le plus utile. M. Duhamel conserva toute sa vie les principes de religion qu'il avait reçus dans son enfance ; il pratiquait les devoirs religieux avec exactitude, mais sans faste ; comme tous ses moments étaient employés d'une manière utile, il ne se croyait pas obligé à donner à la religion plus de temps que ses préceptes n'en exigent à la rigueur : servir les hommes, se pénétrer des merveilles de la nature et les rapporter à leur auteur, lui pai^aissait l'exercice de piété le plus convenable à ini savant et à un citoyen. Quelques personnes, en lisant l'histoire des sciences, ont cru trouver parmi les savants une disposition plus ou moins grande à la piélé, suivant les différents genres de connaissances qu'ils cultivent, et les botanistes leur ont paru mériter d'être mis au premier rang ; en effet , c'est dans le règne végétal qu'il semble que l'on découvre davantage une unité de desseins et de vues, et qu'on peut moins attribuer l'ordre que l'on aperçoit à l'effet nécessaire des lois

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de la mécanique; les faits qui ne peuvent entrer dans cet ordre , ou qui semblent le contredire, frappent moins l'imagination, étonnent moins la raison, parce qu'il n'en résulte point, comme dans le système des êtres animés , un mal inévitable et direct pour nousmêmes; ainsi l'observation du règne végétal semble rappeler plus fortement l'idée d'une cause première, nous entretenir plus souvent de ses bienfaits, et porter plus naturellement notre âme à la reconnaissance. Une existence douce et tranquille fut le prix des vertus de M. Duhamel; jouissant de la considération publique , de l'estime , du respect même de ses confrères, il avait obtenu la gloire qu'il désirait, celle d'avoir beaucoup fait pour le bien de l'humanité, occupé sans relâche^ mais sans effort , récompensé du travail de ses recherches par le succès ou par Futilité de leur résultat ; il était débarrassé des soins domestiques par l'amitié de son frère : aidé dans ses travaux par un coopérateur si cher, avec lequel il n'avait rien à disputer ni à partager, il vivait entouré de neveux dont les succès, dans plus d'un genre, étaient encore pour lui une source de bonheur. Il les aimait avec la tendresse d'un père, mais d'un père sévère, qui, en s'occupant de ses enfants, suit plus sa raison que la leur, agit d'après son sentiment plus qu'il ne consulte leurs inclinations : il négligea leur fortune comme il avait négligé la sienne, et le prix de tous ses travaux a été perdu pour sa famille comme pour lui-même. Quelquefois il se plaignait d'être oublié , et même il s'en plaignait avec un peu d'humeur, parce qu'il trouvait cet oubli injuste et

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décourageant pour ceux qui, avec un zèle égal au sien , n'auraient ni la même fortune ni la même philosophie : mais il ne fit jamais rien pour que l'on réparât cette injustice, et il ne demandait même point qu'on le dédommageât d'une collection trèscoùteuse de modèles de vaisseaux et de machines de marine qu'il avait rassemblée à ses frais et donnée au gouvernement, parce qu'il avait cru qu'elle serait plus utile étant déposée dans un lieu public, que si elle restait cachée dans la maison d'un particulier.

La mort de son frère vint troubler la paix dont il jouissait, le condamner à s'occuper de soins domestiques, à faire seul ce qu'il lui avait été si doux de partager avec un frère : ses neveux n'oublièrent rien pour adoucir l'amertume de cette perte ; l'un d'eux , son confrère dans cette Académie, et son disciple, devint le compagnon de ses travaux. Une nièce chérie lui prodigua, jusqu'à ses derniers moments, ces soins consolateurs auxquels son sexe sait mêler tant de douceur et un charme si touchant; mais la chaîne qu'une longue habitude lui avait rendue si chère s'était brisée , et rien ne l'attachait plus à la vie.

Son ardeur pour l'étude n'était pas diminuée; mais il s'affaissait peu à peu sous le poids de l'âge; il avait l'air de faire les mêmes choses et avec Li même activité, mais ses forces ne répondaient plus à ses désirs. Au printemps dernier il oublia, pour la première fois, d'aller voir ces plantations dont il avait embelli ses terres, et qui, par l'exemple qu'elles ont donné , étaient un de ses ouvrages les plus utiles. Quoiqu'il vînt avec la même assiduité à

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nos séances, on s'apercevait qu'il n'y assistait plus avec le même intérêt. Enfin, le 22 juillet dernier, il fut frappé d'une apoplexie presque en sortant de l'xlcadémie, et mourut après vingt-deux jours d'assoupissement, sans avoir épronvé ni des douleurs vives, ni le sentiment, souvent si pénible, de la nécessité de mourir.

Telle fut la fin d'un des hommes de ce siècle qui ont le plus contribué à rendre les sciences respectables , surtout aux yeux de ceux qui ne peuvent en juger que par leurs effets immédiats sur le bonheur des hommes. Sans avoir ces qualités brillantes qui forcent l'admiration , il jouit d'une réputation que ses travaux et sa conduite avaient méritée : les étrangers le recherchaient avec empressement, et son nom était dans toute l'Europe, pour les voyageurs , nne des recommandations les plus honorables et les ])lus efficaces. Sa carrière, utile, glorieuse et paisible, est une des plus heureuses que l'histoire des sciences puisse présenter : il fera époque dans cette histoire , parce que son nom s'est trouvé lié avec cette révolution dans les esprits qui a dirigé plus particulièrement les sciences vers l'utilité publique, et que personne n'y a plus contribué qne lui.

Sans donte cette révolution sera durable; l'idée du bien général des hommes sera le guide des savants dans leurs recherches; ils sauront la préférer peut-être à leur gloire même, et les hommes plus éclairés sauront aussi distribuer la gloire d'une manière plus utile à leurs intérêts. Mais il est rare qu'on puisse rester dans, de justes bornes, et cju'en renon- FI. 41

6/|>. ÉLOGE DE M. DLHAIVIEI..

çant à une eneui- on ne tombe dans l'erreur opposée. Si les sciences se sont trop élevées vers le ciel , s'il a été avantageux de les rappeler vers la terre, il ne faut pas les condamner à y ramper.

On ne fait pas une découverte parce qu'on en a besoin , mais parce qu'elle est liée avec des vérités déjà connues, et que nos forces peuvent enfin franchir l'espace qui nous en sépare. Si les savants avaient borné leurs études aux objets qui présentent une application immédiate, les branches des sciences les plus importantes ne seraient peut-être point encore créées ; et sans cet instinct qui porte l'homme vers des recherches qui paraissent vaines aux yeux du vulgaire, jamais il n'eût employé, d'une manière si utile à ses besoins , son infatigable curiosité.

Craignons des opinions qui, sous prétexte de réduire les sciences à leur véritable destination , favoriseraient l'ignorance , le plus grand des fléaux de l'espèce humaine, puisque étant la cause éloignée ou prochaine de presque tous ceux qui nous accablent, c'est encore elle qui nous empêche de prévenir ou de réparer le petit nombre de maux qu'on ne peut l'accuser de produire.

Des ignorants actifs, sous prétexte de l'utilité qui résulte tle leurs médiocres connaissances, usurperaient la gloire due aux talents ou au génie; la charlatanerie, espèce d'hypocrisie, qui, née du goût pour des sciences, croît avec elles, et se multiplie à mesure qu'elles se répandent, régnerait à la place du véritable talent, avec d'autant plus de facilité ,

qu'elle sait mieux se mettre à la portée des ignorants ou des demi-savants, se prêter à leurs préjugés comme à leurs intérêts, qu'elle est plus féconde en promesses, plus hardie en assertions, et surtout qu'elle humilie moins ceux qu'elle se vante d'éclairer, et qu'elle ne fait que séduire.

Personne ne fut plus éloigné de ce vice que M. Duhamel; et il faut bien se garder de penser qu'avec des connaissances superficielles , il eût pu se croire digne de se rendre l'interprète des sciences auprès du peuple. Il était, à l'âge de cinquante ans, un des hommes les plus instruits de l'Europe, dans toutes les différentes branches des sciences dont il s'est occupé presque uniquement depuis à faire des applications ; ainsi la moitié de la vie de l'apôtre de l'utilité des sciences a été consacrée à étudier ces théories, dont ceux qui voulaient abuser de son exemple l'ont accusé d'avoir été l'ennemi; et si on l'a souvent cité avec justice, pour montrer quel usage les savants doivent faire de leurs connaissances, on peut aussi prouver, par son exemple, qu'il faut être très-savant pour avoir droit d'aspirer à l'honneur de rendre les sciences utiles.

Jacques de Vaucanson, pensionnaire mécanicien de l'Académie des sciences, naquit à (irenohle le

'jt[[ février 1709, de Jacques de Vaucanson et de Dorothée la Croix.

Son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance, et, ce qui est peut-être sans exemple, son talent fut aussi précoce que son goût.

Il faisait ses études au collège des jésuites, et sa mère , femme d'une piété sévère, ne lui permettait d'autre dissipation que de l'accompagner le dimanche dans un couvent, chez deux dames qu'un zèle égal au sien pour les exercices de dévotion liait avec elle. Pendant ces pieuses conversations, le jeune Vaucanson s'amusait à examiner, à travers les fentes d'une cloison , une horloge placée dans la chambre voisine; il en étudiait le mouvement , s'occupait à en deviner la structure et à découvrir le jeu des pièces dont il ne voyait qu'une partie; cette idée le poursuivait partout : enfin un jour, au milieu de la classe, dont ses distractions l'empêchaient souvent de suivre les travaux, il saisit tout d'un coup le mécanisme de l'échappement qu'il cherchait vainement depuis plusieurs mois, et il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si pur, et qui serait le premier de tous si la nature n'avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus touchants.

Dès ce moment toutes les idées du jeune Vaucanson se tournèrent vers la mécanique; il fit en bois, et avec des instruments grossiers, une horloge qui marquait les heures assez exactement. Le })laisir J

d'arranger une petite chapelle était au nombre de ■

ceux que sa mère lui permettait; bientôt il orna cette chapelle de petits anges qui agitaient leurs

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ailes, et de prêtres automates qui imitaient quelques fonctions ecclésiastiques.

Sa patrie lui aurait offert bien peu de ressources pour cultiver ces premiers germes de son talent; heureusement, au sortir du collège, le hasard fixa son séjour à Lyon. Les grandes manufactures présentent une foule d'inventions mécaniques que nous admirerions si l'habitude ne nous avait familiarisés avec elles, et si leur usage, ou l'état de ceux qui les exécutent ou qui les emploient, ne semblaient les rabaisser aux yeux des préjugés; mais elles étaient une source féconde d'instructions pour un homme né avec un véritable talent, qui saisissait tout, et pour qui presque tout était encore nouveau. On parlait alors à Lyon de construire une machine hydraulique pour donner de l'eau à la ville : M. de Vaucanson en imagina une, mais il se garda bien de la proposer; ce qu'il avait déjà vu l'avait trop convaincu de son ignorance, et le vrai génie n'a besoin tout au plus que d'une seule leçon de modestie.

Il quitta bientôt la province pour venir à Paris, et vit avec une joie qu'il est difficile de se peindre, que la machine de la Samaritaine était précisément celle qu'il avait imaginée à Lyon; cette conformité lui apprit, ce qu'il ignorait encore, que son goût pour la mécanique était accompagné de quelque talent; et il s'y livra avec toute l'ardeur qu'une juste espérance de succès peut ajouter à une grande passion. Quelques jours après, la statue d'un Auteur qui orne le jardin des Tuileries, phit à son imagination, et il se sentit frappé de l'idée de faire exécuter des airs

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par une statue semblable, qui imiterait toutes les opérations d'un joueur de flûte.

Dominé par cette idée , il s'aperçut de tout ce qui lui manquait de cojmaissances en physique, en anatomie, en musique, en mécanique, et il employa plusieurs années à étudier ces sciences : malheureusement, quoiqu'il eût formé la résolution de garder le secret , il était trop plein de son objet pour ne pas laisser échapper quelque indiscrétion; un de ses oncles fut instruit de ce projet, et le prit si sérieusement pour une extravagance, qu'après avoir fait à son neveu les reproches les plus vifs, mais les plus inutiles, sur sa folie, il le menaça d'une lettre de cachet qu'il voulait absolument solliciter pour écarter de Paris un jeune homme qui allait se perdre par un délire si singulier : en effet, tout ce qui s'écarte des idées communes doit paraître folie à un esprit vulgaire, et quand l'opinion ne dirige pas ses jugements, il lui est impossible de distinguer un fou d'un homme de génie, puisqu'il est également dans l'impuissance de saisir la chauie qui lie leurs idées. M. de Vaucanson eut la prudence d'épargner cette démarche ridicule à son oncle, et peut-être une injustice au gouvernement, qu'or» accusait alors de ne pas connaître assez les bornes de l'autorité des familles et les droits de la liberté : le jeune mécanicien se résolut par complaisance à voyager; il parcourut la Normandie et la Bretagne , toujours occupé de mécanique, trouvant souvent l'occasion de faire quelques petites découvertes, et se confirmant dans l'opinion qu'il pouvait espérer de plus grands succès.

ÉLOGIÎ DI-: M. OK \ AL'CAJNSOJN. ()47

Au bout (le trois ans, passés dans cette espèce d'exil, il revint à Paris, ayant eu la délicatesse de refuser les places que son oncle voulait lui procurer, parce qu'il sentait que son goût lui en ferait négliger les devoirs; mais il revint toujours déterminé à exécuter le flùteur, et surtout à garder un secret plus rigoureux.

Une maladie cruelle vint encore l'interrompre; ses médecins le condamnèrent à une diète de soixante jours, pendant laquelle il gardait le lit; il profita de cette solitude forcée pour s'occuper de son Auteur, et il en imagina les différents mécanismes avec tant de précision, il détermina avec tant d'exactitude la forme et les dimensions de chaque pièce, qu'en se relevant de son lit, il n'eut qu'à en donner le dessin à divers ouvriers chargés séparément d'exécuter les différentes parties de l'automate : sans aucune correction , sans aucun tâtonnement, la machine tout entière résulta de la combinaison de ces pièces. M. de Vaucanson cependant n'était pas sûr de la réussite, il n'osait avoir des témoins de son premier essai; il écarta même, sous prétexte d'une commission, un ancien domestique qui lui était attaché depuis longtemps; mais ce domestique avait vu des préparatifs, il avait pénétré une partie du secret de son maître, il ne put se résoudre à obéir; caché auprès de la porte, il écoute avec attention ; bientôt il entend les premiers sons de la flûte; à l'instant il s'élance dans la chambre , tombe aux genoux de son maître qui lui paraît alors plus qu'un homme, et tous deux s'embrassèrent en pleurant de joie.

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