RAPPORT SUR LA CAUSTICITÉ DES SELS MÉTALLIQUES. 3A
sant évaporer la liqueur on a du sublimé corrosif et du mercure précipité rouge.
Ces réflexions conduisent M. Berthollet à penser, et cette opinion a beaucoup de vraisemblance, que, dans l'eau régale, il n'y a que l'acide marin qui attaque l'or; que l'acide nitreux ne sert qu'à déphlogistiquer ce premier acide et à le rendre propre à dissoudre l'or. Il ne serait peut-être pas impossible, en partant du même principe et en déphlogistiquant l'acide nitreux autant qu'il est possible, qu'on ne pût l'amener également à attaquer l'or; mais il n'existe, jusqu'à présent, aucun moyen de déphlogistiquer l'acide nitreux au delà d'un certain terme.
M. Berthollet termine ce second mémoire par quelques observations sur la dissolution du mercure dans l'acide nitreux, et il fait encore voir que les sels mercuriels de cette classe sont d'autant plus caustiques qu'ils sont plus privés de phlogistique.
Après avoir épuisé tout ce que les dissolutions mercurielles pouvaient présenter d'intéressant, relativement à la théorie de la causticité, M. Berthollet passe, dans un troisième mémoire, aux expériences et aux observations qu'd a faites sur les autres sels métalliques. Parmi les caustiques que fournit la chimie métallique, la pierre infernale occupe le premier rang relativement à sa qualité corrosive. Si l'on dissout de l'argent dans de l'acide nitreux, qu'on fasse évaporer et cristalliser la liqueur, on obtient un sel connu sous le nom de cristaux de lune, sel très-actif, mais qui n'est point un caustique violent, et dont Boyle et quelques autres ont conseillé l'usage intérieur. Mais, si l'on expose ce même sel à une chaleur modérée, si on lui fait éprouver une légère calcination, alors le métal perd son phlogistique, il devient pierre infernale et il est alors le plus puissant de tous les caustiques. Voilà donc l'argent susceptible de passer par trois états différents; dans son état métallique, il n'a nulle action corrosive, nulle causticité, parce qu'il est saturé de phlogistique; dans l'état de cristaux de lune, comme il a déjà perdu quelques portions de phlogistique, il commence à prendre quelques degrés d'activité; enfin, comme dans l'état de
us MEMOIRES DE LAVOISIER.
pierre infernale il est entièrement privé de phlogistique, comme il a une grande appétence pour en reprendre partout où il en trouve, cette préparation d'argent est excessivement caustique.
M. Berthollet attribue également la causticité des acides concentrés à l'absence du phlogistique et à la force qu'ils exercent pour le reprendre. L'acide vitriolique légèrement phlogistique se convertit en acide sulfureux, qui est déjà beaucoup moins actif que ne l'était l'acide avant cette combinaison. Plus phlogistique encore, il forme le soufre, substance dépourvue de toute causticité. Il en est de même de l'acide nitreux; combiné avec le phlogistique, il forme le gaz nitreux, qui n'est ni caustique, ni même acide. C'est également en raison du phlogistique enlevé à l'espritde-vin , que les acides minéraux dulcifiés perdent, suivant M. Berthollet, une partie de leur causticité.
Si, au lieu de calciner les cristaux de lune à l'air libre pour les convertir en pierre infernale, on opère dans l'appareil pneumato-chimique, on remarque dans la partie vide de la cornue des vapeurs rouges; mais i\ passe, en même temps, une grande quantité d'air déphlogistiqué^ Cette circonstance, à laquelle on n'avait pas lieu de s'attendre, forme une objection assez forte contre la théorie de M. Berthollet, et elle ne lui a pas échappé : il s'est efforcé de la résoudre; mais nous ne croyons pas qu'il y ait réussi complètement.
En général, quoique la théorie de M. Berthollet sur la causticité des sels soit très-ingénieuse; quoiqu'elle paraisse satisfaire à l'explication du plus grand nombre des phénomènes; enfin, quoiqu'elle se lie parfaitement avec la théorie de Stahl, nous ne la regardons pas comme démontrée. Le phlogistique est un principe dont on a abusé dans ces derniers temps pour expliquer tout, et, tandis que M. Berthollet attribue avec quelque vraisemblance la causticité du sublimé corrosif à l'absence du phlogistique, M. Baume, dans sa Chimie, l'attribue à sa présence et à sa surabondance. Lorsqu'une matière est obscure et neuve, il est facile de lier ensemble, par des hypothèses plausibles, le petit nombre
' Cette expérience est de M. de Lassonne.
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de phénomènes connus qu'elle présente ; mais, il n'en est plus de même lorsque les faits se multiplient à un certain point : une expérience de plus suffit souvent pour renverser une théorie qui paraissait solidement établie, et il n'est plus aussi facile d'en imaginer de nouvelles.
Quoi qu'il en soit, quoiqu'il soit possible de donner, dans un autre système, une explication suivie, et peut-être aussi satisfaisante des phénomènes de la causticité des sels métalliques, les trois mémoires de M. Berthollet n'en ont pas moins le mérite de présenter un grand ensemble de faits nouveaux, des observations très -fines, une théorie, sinon démontrée, au moins rendue probable et établie sur des faits bien liés et bien présentés. Ces mémoires ne peuvent qu'ajouter à la réputation que l'auteur s'est déjà justement acquise par les mémoires multipliés qu'il a donnés à l'Académie, et nous pensons qu'ils sont trèsdignes d'être imprimés dans le recueil des mémoires présentés à l'Académie par des savants étrangers.
Fait à l'Académie, ce i 2 avril 1780.
Signé Macquer et Lavoisier.
RAPPORT
SUR
L'ACIDE ARSENICAL.
Nous avons été chargés par l'Académie, M. Macquer et moi, de lui rendre compte d'un mémoire de M. Berthollet, intitulé : Observations sur l'arsenic.
C'est à M. Macquer, l'un de nous, que les chimistes doivent la découverte du sel neutre arsenical. L'arsenic, dans cette combinaison singulière , fait l'office d'un acide : il se combine avec l'alcali fixe , il le neutralise et forme, avec lui, un sel dont M. Macquer a examiné les propriétés dans un très-grand détail.
D'après les travaux de M. Macquer, on ne connaissait encore l'acide arsenical que dans l'état de combinaison, c'est-à-dire engagé dans différentes bases. M. Bergman, célèbre chimiste suédois, est le premier qui ait obtenu cet acide libre; mais les deux procédés qu'il indique pour y parvenir sont extrêmement compliqués, et M. Berthollet en donne un au contraire extrêmement simple dans le mémoire dont nous rendons compte.
Il part d'abord de l'hypothèse que l'arsenic blanc est le résultat de la combinaison du phlogistique avec un acide d'une nature particulière, de la même manière que le soufre est le résultat de la combinaison du même principe avec l'acide vitriolique. Ce principe posé, il suffit d'enlever ce phlogistique à l'arsenic pour le convertir en un acide.
La combinaison avec l'acide nitreux est le moyen que M. Berthollet a regardé comme le plus propre à remplir cet objet, c'est-à-dire à enlever le phlogistique à l'arsenic; il a donc versé de l'acide nitreux sur
de l'arsenic en poudre et il a fait chauffer. Le mélange s'est boursouflé, et il s'en est élevé une grande quantité de vapeurs rouges; lorsque ensuite toute l'humidité a été dissipée, il a remis de nouvel acide nitreux, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne se dégageât plus de vapeurs rouges. Il faut assez pousser le feu après la dernière addition d'acide nitreux, pour être sûr qu'il n'en reste point dans le mélange, et pour plus grande certitude même , il est bon de mettre la matière dans un creuset et de la faire légèrement rougir.
Il reste dans le creuset, après cette espèce de calcination, une masse blanche qui tombe en déliquium à l'air et qui est l'acide arsenical; cet acide, dans l'état de liqueur, a une pesanteur spécifique à peu près double de celle de l'eau, c'est-à-dire égale à celle de l'huile de vitriol.
Si cette combinaison de l'acide nitreux avec l'arsenic s'opère dans l'appareil pneumato-chimique, il se fait un dégagement très-considérable de l'air nitreux le plus pur et le plus fort qu'on ait encore obtenu par aucun autre moyen.
Cette opération jette, suivant M. BerthoUet, le plus grand jour sur le procédé qu'a employé M. Macquer pour obtenir le sel neutre arsenical. Ce procédé consiste à combiner ensemble, dans une cornue, du nitre et de l'arsenic; l'acide nitreux dans cette expérience déphlogistique l'arsenic, en met à nu l'acide, lequel réagit sur la base du nitre et forme avec elle le sel neutre arsenical. La même chose arrive, à peu près, dans cette opération, lorsque l'on combine du soufre et du nitre. Le soufre déphlogistiqué, dans l'opinion de M. BerthoUet, se convertit en acide vitriolique et, se combinant dans cet état avec la base du nitre, il forme du tartre vitriolé ou du sel sulfureux de Stahl.
L'acide vitriolique a également la propriété de déphlogistiquer l'arsenic, toujours pour me servir des expressions de M. BerthoUet, et de le convertir en acide arsenical; l'acide vitriolique s'échappe sous la forme d'acide sulfureux volatil et il reste un acide arsenical, qu'il est difficile d'obtenir aussi pur que par l'intermède de l'acide nitreux, attendu que, l'acide vitriolique n'étant pas aussi volatil, il en reste communément quelque portion mêlée avec l'acide arsenical.
L'acide arsenical a plus d'affinité avec ia plupart des substances métalliques que n'en ont les autres acides minéraux, et il forme avec elles des sels insolubles ou presque insolubles.
Il résulte de la réunion de ces deux circonstances que, pour opérer des combinaisons arsenico-métalliques, il suffit de verser de l'acide arsenical sur une dissolution métallique, faite par un autre acide; l'acide arsenical s'empare de la substance métallique et se précipite avec elle, en formant un sel presque insoluble.
Cet acide dissout la terre calcaire et la terre alumineuse et il forme avec elles des sels, non-seulement très-fusibles, mais encore qui ont la propriété de communiquer aux terres une propriété fondante trèsremarquable.
L'acide arsenical, combiné avec l'esprit-de-vin , répand une odeur éthérée non équivoque; cependant M. Berthollet n'est pas parvenu à obtenir d'éther en liqueur par aucun des moyens qu'il a employés.
Si l'on combine avec l'acide arsenical des matières qui contiennent du phlogistique, il se revivifie assez aisément et se convertit en régule.
M. Bertbollet, dans toutes les explications qu'il entreprend de donner des phénomènes relatifs à l'acide arsenical, suppose toujours, comme nous l'avons observé, que cet acide est tout formé dans l'arsenic. Cette opinion ne nous paraît pas encore suffisamment établie et nous aurions plutôt de fortes raisons de conclure que l'acide arsenical n'existe pas dans l'arsenic, et qu'il est le résultat de la combinaison de cette substance métallique avec un des principes de l'acide nitreux, ou au moins, comme le pense M. Macquer, qu'il y a échange de principe dans cette combinaison; que, d'une part, l'acide nitreux enlève le phlogistique à l'arsenic; mais que, d'une autre, il lui rend l'air déphlogistiqué, qui parait être un principe constitutif de tous les acides.
M. Berthollet termine son mémoire par cette question : Tous les métaux seraient-ils exactement dus à un acide combiné avec le phlogistique? La réflexion que nous venons de faire sert de réponse à cette question. Si l'existence d'un acide ne nous paraît pas même démontrée
dans l'arsenic, à plus forte raison nous paraît-il qu'on n'est pas fondé à l'admettre dans les autres métaux.
Le mémoire de M. Bertliollet contient un procédé absolument nouveau et très-simple pour obtenir l'acide arsenical libre; on y trouve de plus une suite très-intéressante d'expériences et d'observations sur les propriétés de cet acide, et nous pensons, en conséquence, qu'il mérite d'être imprimé dans le Recueil des mémoires présentés à l'Académie par les savants étrangers.
Fait à l'Académie, le l 'i avril 1780.
Signé Macqler et Lwoisiek.
35/i MEMOIRES DE LAVOISIER.
SLR LA NATLRE DE LA TERRE