DE M. BERTHOLLET
Du 27 juin 1781.
M. Berthollet a demandé des commissaires pour un ouvrage de chimie qu'il se propose de publier.
Ont été nommés Lavoisier et Macquer'.
Le rapport sur cet ouvrage est tout entier de la main de Lavoisier; mais la première page n'a pas été retrouvée. Elle avait sans doute pour objet de définir la nature de l'ouvrage et d'en marquer le but, avant d'en aborder l'examen détaillé qui suit. [Note de l'éditeur. "j
La première section traite des terres et pierres. M. Berthollet n'examine pas si nous connaissons la terre primitive, sd les terres qui ont été jusqu'ici soumises à des expériences sont élémentaires et simples, ou si elles sont composées. Mais, sans s'arrêter aux réflexions théoriques dont cet objet est susceptible, il rend compte de l'état de nos connaissances sur chaque espèce de terre.
Parle nom de terre calcaire, on entend aujourd'hui une combinaison de l'acide crayeux avec la chaux. Quelque éloigné que soit M. Berthollet de l'esprit de système, il ne peut se refuser à l'évidence des découvertes faites depuis peu sur cet objet. Il rend compte à cette occasion de tous les phénomènes de la calcination de la terre calcaire; il passe ensuite aux différentes combinaisons dont elle est susceptible,
' Extrait des registres de l'Académie des sciences.
soit avec les acides, soit avec les huiles, soit avec les substances animales. Quoique la terre calcaire, proprement dite, soit une, la nature nous l'offre sous un grand nombre de formes différentes. Est-elle tendre, friable et sans liaison, on la nomme craie. Est-elle plus rassemblée et liée, soit par la simple attraction de ses parties, soit par un ciment quelconque, on la nomme pierre à chaux ou pierre calcaire. Est-elle d'un grain très-fin, susceptible de prendre le poli, on la nomme marbre. Est-elle cristallisée, on la nomme spath. M. Berthollet, en parlant de ces différentes espèces de pierre calcaire, les examine en naturaliste et en chimiste, et il rend compte de tout ce qu'on connaît sur leur analyse, soit par la voie humide, soit par la voie sèche. Le gypse, qui n'est autre chose que la combinaison de l'acide vitriolique et de la terre calcaire, se trouve compris dans cet article.
De la terre calcaire, M. Berthollet passe à la terre pesante. Cette terre, qui n'est bien connue que depuis quelques années, par les travaux de MM. Gahn, Scheele et Bergman, a quelques propriétés communes avec la terre calcaire : celle de se réduire en une espèce de chaux par la calcination, et de se combiner avec l'acide crayeux. Mais elle en diffère en ce qu'elle forme avec l'acide vitriolique un sel absolument insoluble dans l'eau; qu'elle forme des sels médiocrement solubles avec l'acide marin et l'acide nitreux; qu'elle forme un sel déliquescent avec le vinaigre; enfin, parce que, par une exception dont la chimie ne fournit point encore d'autre exemple, cette terre a plus d'affinité avec les acides que les alcalis, en sorte qu'elle devient une épreuve sure pour connaître la moindre parcelle de sel neutre à base d'alcali qu'une eau peut contenir.
La pierre de Bologne, si célèbre comme phosphore, n'est autre chose que la combinaison de la terre pesante avec l'acide vitriolique.
Dans l'article troisième, M. Berthollet traite de la magnésie ou base du sel d'Epsom. Cette terre, connue depuis longtemps en Angleterre, notamment par le travail publié en 1765 par M. Black, n'a commencé à être bien connue des chimistes français que depuis la publication de la dernière édition du Dictionnaire de chimie, et depuis les
expériences que M. Quatremère y a ajoutées dans des mémoires communiqués à l'Académie. Cette terre a la propriété remarquable de se dissoudre dans l'eau, même lorsqu'elle est combinée avec l'acide crayeux, qualité que n'a pas la terre calcaire ordinaire, et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'elle est beaucoup plus soluble dans l'eau froide que dans l'eau chaude, comme l'a remarqué M. le D' Butini, citoyen de Genève, dont M. Berthollet ne paraît pas connaître l'ouvrage.
En parlant dans l'article quatrième des argiles, M. Berthollet rend compte de la découverte de la base de l'alun, découverte que nous devons principalement à MM. Pott etMarggraf. Il y ajoute les connaissances que nous devons à M. Bergman sur la nature des argiles. Ce chimiste a fait voir que la terre de l'alun ne faisait communément pas moitié du poids de l'argile; que la terre siliceuse entrait pour beaucoup dans sa combinaison, et que la quantité en était souvent de plus des trois quarts. M. Berthollet réfute à cette occasion l'opinion de M. Baume, qui regarde la terre siliceuse et l'argile comme une seule et même chose; il discute les expériences sur lesquelles se fonde cet académicien, et présume que la terre des creusets, qui se combine avec le liquor silicum, lui en aura probablement imposé. Cette opinion de M. Berthollet devient d'autant plus probable que M. Le Veillard , qui a fait le liquor silicum en combinant le nitre et le sable dans des cornues de verre, a constamment obtenu par précipitation une terre insoluble dans l'acide et qui n'avait aucun des caractères de la terre de l'alun. M. Berthollet prouve également, contre l'opinion de M. Baume, que l'acide vitriolique n'entre pas comme partie essentielle dans l'argile, et que cet acide se trouve accidentellement dans quelques-unes. A l'article de la terre siliceuse, M. Berthollet rend compte de l'opinion de M. Bergman sur la formation de cette terre, des expériences de M. Achard sur la formation du cristal de roche, etc.
Dans tout le premier chapitre, M. Berthollet n'examine que les terres ou pierres qu'on a coutume de regarder comme simples; dans le second, il traite des pierres composées : telles sont les stéatites, les pierres ollaires, le talc, le mica, le feldspath, le schorl, la pierre de corne,
les schistes, la zéolithe, le lapis-lazuli, l'amiante, le granit, le porphyre. 11 donne l'analyse chimique de ces pierres d'après les expériences des chimistes modernes, et principalement d'après celles de MM. d'Arcet, Bayen, Monnet, Bergman, de Saussure et Bucquet.
Le chapitre troisième a pour objet les produits des volcans. Ces pierres étant très-composées, l'analyse chimique ne conduit pas toujours à des résultats très-satisfaisants, et cotte partie de la chimie laisse encore beaucoup à désirer.
Le chapitre quatrième traite des pierres précieuses. Cette partie , toute neuve jusqu'à nos jours, est devenue entre les mains de M. Bergman, une des plus complètes et des plus satisfaisantes de la chimie. Les matières qu'il était question d'analyser étant très-précieuses, il était important de n'opérer que sur de très-petits fragments. M. Bergman s'est servi, en conséquence, pour agent, de la lampe d'émailleur; pour supports, d'une cuiller d'argent ou de gros charbons, et, pour dissolvant de sel microcosmique, d'alcali minéral et de borax. Cette première analyse par le feu n'était encore propre qu'à donner quelques indices sur la nature des pierres précieuses. M. Bergman y a joint l'analyse par la voie humide. Le premier point était de rendre les pierres précieuses attaquables par les menstrues chimiques, et c'est à quoi M. Bergman est parvenu , d'après une expérience de M. Stange. Elle consiste à mettre en cémentation les pierres précieuses réduites en poudre fine avec de l'alcali, sans les faire fondre. On les rend ainsi accessibles aux acides; ils dissolvent le fer, la terre calcaire, la terre pesante, l'argile; ils laissent au contraire intacte la terre siliceuse. Après avoir donné une idée des moyens chimiques, nous allons donner le tableau des résultats :
Rubis.
1 0 0 parties ont donné par l'analyse :
Argile /lo j
Terre siliceuse ^g f
Terre calcaire 9 i
Fer . i o '
Saphir.
1 0 0 parties ont donné par l'analyse :
Terre argileuse 58
Terre siliceuse 35 ,
) 100 parties.
Terre calcaire 5
Fer 2
Topaze.
100 parties ont donné par l'analyse :
Argile û6
Terre siliceuse Sg
Terre calcaire Si
Fer G )
Hyacinthe.
1 0 0 parties ont donné par l'analyse :
Argile Uo
Terre siliceuse 25 ,
> 90 parties.
Terre calcaire 20
Fer «3
Émeraude.
100 parties ont donné par l'analyse :
Argile 60 1
Terre siliceuse 26' „
m , . o ' 9^ parties.
ierre calcaire 01
Fer 6 !
Le grenat contient beaucoup de terre siliceuse et beaucoup de i'er; il donne aussi par l'analyse un peu de terre calcaire et d'argile.
Quelque ingénieuses et quelque bien faites que soient les expériences de M. Bergman, on ne peut s'empêcher d'être surpris de voir que toutes les pierres précieuses sont, à peu près, composées des mêmes principes. On serait tenté de demander à M. Bergman comment, ayant opéré sur d'aussi petites quantités, il a pu s'assurer que les ins-
truments chimiques qu'il employait, les acides, les alcalis et les sels dont il se servait, étaient parfaitement purs et ne fournissaient rien dans ses expériences; comment il s'est assuré qu'ils ne se décomposaient pas en partie eux-mêmes; enfin, il semble qu'il est, au moins, permis de rester encore en suspens sur la nature des pierres précieuses, jusqu'à ce que le temps et la conformité des résultats obtenus par différents chimistes aient accoutumé à prendre confiance dans ce genre d'analyse.
Nous avons cru devoir nous étendre un peu davantage sur cette partie de l'ouvrage de M. Berthollet, parce qu'elle présente des résultats qui sont encore peu connus et qui font infiniment d'honneur à la sagacité, aux ressources et au génie d'observation de M. Bergman. M. Berthollet entre dans des détails aussi étendus à l'égard du diamant, la plus remarquable de toutes les pierres précieuses. Mais, comme la plupart des expériences qui ont fixé les idées des chimistes sur cet objet ont été faites depuis peu d'années dans le sein même de l'Académie, et qu'elles sont consignées dans les derniers volumes de ses Mémoires, nous nous dispenserons de suivre M. Berthollet dans le précis qu'il en présente. "
La seconde section de l'ouvrage de M. Berthollet traite des substances métalliques. Il développe, dans un discours préliminaire, les opinions modernes sur la nature des métaux, sur les phénomènes de leur calcination, de leur revivification. Il rend compte de la théorie de Stahl, de celle de M. Scheele, de celle de M. Crawfort et de quelques autres; et, après avoir balancé les preuves sur lesquelles ces théories sont appuyées, il se décide pour la théorie de Stahl, à laquelle néanmoins il est obligé d'apporter des modifications considérables , et à cet égard il se rapproche beaucoup de l'opinion de M. Macquer.
Après ces préliminaires, M. Berthollet traite en particulier de chaque substance métallique; il décrit les différentes espèces de mines, donne les détails de leur composition chimique; il s'étend sur les travaux par lesquels on parvient à les extraire et à les traiter en grand. Il épuise sur chaque espèce de métal en particulier toutes les con-
naissances que fournit la science des combinaisons. A l'article de l'or, il rend compte des expériences qui ont été faites sur la prétendue existence de l'or dans les végétaux et dans la terre végétale, des découvertes de M. Bergman sur l'acide marin déphlogistiqué , de l'action que peut avoir l'acide nitreux sur l'or et dans quelles circonstances elle a lieu et à quoi elle se réduit; il fait voir que l'or, dans le précipité qui porte le nom d'or fulminant, est combiné avec le gaz alcali volatil, et que c'est au dégagement subit de ce gaz qu'est due la fulmination.
Nous ne pouvons nous dispenser de relever une erreur dans laquelle est tombé M. Berthollet sur ce qui concerne l'affinage de l'or à la Monnaie. Il se persuade que l'eau -forte de reprise dissout de l'or dans cette opération et que cet or est perdu. Il propose, pour éviter cette perte, de précipiter, par un peu d'argent, l'or qui peut être dissous ou suspendu dans l'eau-forte de reprise. Mais s'il avait été témoin, comme nous, du détail des travaux de la Monnaie de Paris, il aurait su que l'eau-forte de reprise qui a bouilli sur l'or est employée pour l'affinage suivant, en sorte qu'il ne peut jamais y avoir la moindre parcelle d'or de perdue.
A l'article de Y argent, M. Berthollet traite de la coupellation et rend compte des travaux intéressants de M. Tillet sur cet objet et de ceux des commissaires de l'Académie.
A l'article du mercure, il rend compte des expériences qu'il a faites sur les différentes combinaisons salines de cette substance métallique, et il expose son système particulier sur les causes de la causticité en général, et de celle des sels mercuriels en particulier. Il fait connaître dans le même article le beau travail de M. de Moreau sur l'adhésion des différentes substances au mercure, et il fait voir que cette adhésion suit exactement la loi des affinités chimiques du mercure avec les mêmes substances.
A l'article du fer, il traite de la fabrication de l'acier et de la conversion du fer en acier. Ce métal, dans cette opération, augmente de pesanteur spécifique et de pesanteur absolue.
A l'article de Yétain, il expose les expériences de l'un de nous sur la
calcination de ce métal dans les vaisseaux fermés, et dans une quantité donnée d'air.
A l'article du zinc, il rapporte les expériences dont il a entretenu l'Académie, il y a quelques mois, sur la détonation du nitre et du zinc dans les vaisseaux fermés. 11 fait voir qu'il faut cinq parties de zinc pour équivaloir à une de charbon, et que le fluide aériforme qui se dégage est dans les deux cas de l'air fixe ou acide crayeux. Le fer, par sa détonation avec le nitre, produit aussi de l'acide crayeux, circonstance très-remarquable et dont l'auteur tire des conséquences trèsintéressantes relativement à la théorie du phlogistique. C'est encore à l'article zinc, que M. Berthollet rend compte des expériences de M. de Lassonne «ur ce dernier métal.
Dans une troisième section, M. Berthollet traite des sels minéraux. Ces sels se distinguent en acides et en alcalis, et delà combinaison de ces deux classes de sels résultent les sels moyens ou sels neutres. En traitant du soufre, que M. Berthollet regarde comme un sel neutre composé d'acide vitriolique et de phlogistique, il expose toutes les découvertes relatives au gaz hépathique, d'après MM. Rouelle, Scheele, Bergman, et d'après ses propres expériences. Il traite d'une manière très-savante, à l'article du lartre vitriolé, des sels avec excès d'acide, et il nous paraît défendre d'une manière victorieuse la doctrine de M. Rouelle. Le chapitre du nitre est un des plus intéressants de cette section ; il contient des expériences qui sont propres à l'auteur ou qu'il a répétées avec soin sur le gaz nitreux et le gaz déphlogisti.qué qui se dégage du nitre par la chaleur.
Nous n'avons pu qu'indiquer très-sonnnairement, dans ce rapport, une partie de ce que l'ouvrage de M. Berthollet présente de plus nouveau et de plus intéressant. Ce traité, comparé avec presque tous ceux qui l'ont précédé, est la preuve la plus frappante des progrès immenses que la chimie a faits depuis un petit nombre d'années, et de ceux qu'on a droit d'attendre dans un intervalle de temps, peutêtre aussi court, du zèle et du bon esprit de ceux qui s'en occupent. L'ouvrage de M. Berthollet ne peut que contribuer beaucoup à accé-
iérer ces progrès, et, dans un moment surtout où la science chimique est dans un état de mobilité difficile à saisir, on doit savoir gré à ceux qui veulent bien prendre la peine d'en rapprocher les matériaux, et de nous présenter le tableau de ce qui est fait et de ce qui reste à faire. L'ouvrage de M. Berthollet sera d'autant plus utile sous ce point de vue qu'il a puisé dans toutes les sources, dans toutes les langues, qu'il a mis à contribution toutes les nations, et que rien ne paraît lui avoir échappé. Nous croyons en conséquence que cet ouvrage est très-digne de l'approbation de l'Académie et d'être imprimé sous son privilège.
Fait à l'Académie, le décembre 1781.
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