‹ Œuvres. publiées par les soins de Son Excellence, le Ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 210 sur 347 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

On trouve dans un discours préliminaire de M. le baron de Dietrich , placé en tête de la traduction de l'ouvrage de M. de Trébra sur l'intérieur des montagnes, qu'il a publié l'année dernière sous le privilège de l'Académie, des détails très-intéressants sur l'objet dont nous nous occupons dans ce moment. On y lit, page 3o, que, dès i663, Charles Patin, docteur régent de la faculté de médecine de Paris, avait publié un traité des tourbes; qu'à cette époque on fabriquait dans les Pays- Bas du charbon de tourbe, par suffocation. Il entre même dans des détails sur le procédé qu'employaient les boulangers, pâtissiers et autres artisans pour fabriquer ce charbon et pour le dépurer.

Un établissement de même genre et assez en grand a été fait en France, il y a environ quarante ans. M. Hellot parle avec éloge, dans un rapport fait à l'Académie, en 17A9, du charbon qu'on fabriquait alors avec la tourbe de Villeroy. M. Guettard a même donné, en 1761, la description des fosses dont on se servait pour cet objet. Enfin il est de notoriété publique qu'en Hollande on fabrique du charbon de tourbe à feu ouvert; qu'on le couvre, lorsqu'il est bien embrasé, et qu'on s'en sert principalement pour les chaufferettes des femmes.

Mais c'est surtout dans les pays où les grandes exploitations de mines rendent les combustibles rares et précieux, qu'on a fait des tentatives pour tirer parti de la tourbe et pour la convertir en charbon.

En Allemagne, on emploie trois procédés différents pour charbonner la tourbe : le premier, en la disposant en meules, à peu près comme pour le bois destiné à être converti en charbon; le second, en se servant de fourneaux adaptés à cet objet, dans lesquels on suffoque la tourbe après l'avoir brûlée; enfin, on a porté l'art plus loin, et l'on est parvenu à recueillir les produits volatils, tels que l'huile et l'alcali volatil, qui s'échappent pendant la réduction de la tourbe en charbon. Ces procédés ont été déci'its par MM. Cramer, Schreiber et Pfeiffer.

Les deux premières de ces méthodes sont usitées dans le comté de Wiltgenstein et la troisième à Bruchberg-en-Hartz.

C'est depuis que ces grands établissements se sont formés en Allemagne, depuis qu'ils ont été décrits dans des ouvrages imprimés, et que des savants français les ont fait connaître dans des traductions publiées avec l'approbation de l'Académie, que différentes propositions absolument du même genre ont été faites au Gouvernement. Celle de M. Canole a été renvoyée à l'Académie, qui en a entendu le rapport, il y a deux ans; l'examen de celles de MM. Humbert et Fremin a été confié à des commissions particulières. Enfin, tout récemment, MM. de Sainte-Foix et Thorin ont renouvelé les mêmes propositions, et nous sommes de plus informés que M. de Cormeré a fait, à quelques lieues de Paris, un établissement considérable pour tirer parti de la tourbe soit en nature, soit convertie en charbon.

SECONDE PARTIE

Après avoir fait à l'Académie l'exposition des tentatives et des établissements qui ont été faits, jusqu'ici, pour convertir la tourbe en charbon, il nous reste à donner une appréciation des avantages ou des inconvénients des différentes méthodes proposées soit au Gouvernement, soit à l'Académie, et notamment de celle qu'emploie M. Fremin, autant que nous avons pu en avoir connaissance. Nous observerons d'abord qu'il n'y a pas de doute qu'on ne puisse employer utilement le charbon de tourbe dans les arts et même dans quelques usages habituels de la société; mais il ne faut pas croire que ce combustible présente tous les avantages que M. Fremin s'en promet. Premièrement, il est très-difficile de le dépouiller complètement de l'odeur désagréable qu'il répand en brûlant, et, en supposant même qu'on puisse y parvenir avec beaucoup de soins, on ne sera pas sûr d'obtenir toujours le même succès dans un travail en grand. Secondement, ce charbon a l'inconvénient, lorsqu'il est nouvellement fait, d'être pyrophorique, c'est-àdire de se rallumer de lui-même à l'air, ce qui peut en rendre l'usage

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dangereux, surtout dans les grandes villes, où il peut occasionner des incendies. Troisièmement, d'après la communication que nous avons eue du rapport fait au Gouvernement par MM. Bayen, Parmentier. Sage et Mitouart, la méthode qu'emploie M. Fremin nous paraît plus compliquée et plus dispendieuse que celles qui se pratiquent en Allemagne. Nous observerons, enfin, que les propositions de M. Fremin ne peuvent mériter attention qu'autant qu'il serait en état d'offrir, au Gouvernement et au public, un combustible à meilleur marché que ceux qui sont actuellement en usage, et nous nous sommes crus obligés de faire quelques recherches sur ce point important.

Le principe général, pour comparer ensemble deux combustibles, est de déterminer ce qui se consomme de l'un et de l'autre pour produire un effet égal. Dans les expériences que nous avons faites à cet égard, nous avons suivi le procédé qui est décrit par l'un de nous dans les Mémoires de l'Académie, année 1781, page 379 ^ Nous croyons pouvoir nous dispenser d'en rapporter le détail; nous dirons seulement qu'il en est résulté qu'à mesure égale l'effet du charbon de bois était à celui du charbon de tourbe dans le rapport de 85 à 68; d'oti il suit que, toutes choses d'ailleurs égales, il faut, pour que ces combustibles soient mis au même niveau, dans les arts et dans les usages ordinaires de la vie, que leurs prix respectifs soient aussi dans le rapport de 85 à 68. Or, comme le charbon de bois coûte 5 livres 6 sous rendu chez le particulier, le charbon de tourbe doit valoir, dans la même proportion, ti livres 4 sous 9 deniers. Ce prix est, à neuf deniers près, celui auquel l'arrêt du Conseil portant privilège exclusif en faveur de M. Fremin fixe le prix du charbon de tourbe; d'oii il suit qu'en mettant de côté l'odeur et les autres inconvénients que peut présenter l'usage de ce charbon, le prix auquel on se propose de l'établir ne promet aucune économie pour les consommateurs.

Nous pouvons donc assurer, premièrement, que les propositions de M. Fremin, relativement au charbon de tourbe, ne présentent rien qui

' Œuvres de Lawisier, tome II, page 877.

ne soit connu et qui ne soit même exécuté par des procédés plus économiques et plus simples; secondement, qu'au prix auquel il fixe son nouveau combustible, il n'offrira aucune économie au consommateur, et nous nous croyons en droit d'en conclure qu'il n'a aucun titre pour obtenir l'enregistrement du privilège qui lui a été accordé par le Conseil. Nous ajouterons que ce privilège nous paraît même blesser les droits de la propriété, et qu'il est contraire aux principes de la justice d'interdire aux propriétaires de tourbe du royaume la faculté de la convertir en charbon, s'ils le jugent conforme à leur intérêt, et de leur défendre d'employer des méthodes qui sont connues et publiées et qui sont entre les mains de tout le monde.

A l'égard du charbon de bois dépuré, qui forme un des objets du privilège exclusif obtenu par M. Fremin, nous observerons que le charbon de bois, lorsqu'il a été suffisamment cuit et qu'il a été fabriqué avec soin, d'après les méthodes connues et employées dans toutes les forêts du royaume, n'est susceptible d'aucune dépuration, et que toute opération ultérieure à laquelle on pourrait le soumettre est inutile. Le privilège obtenu par M. Fremin à cet égard est donc sans objet.

Nous ne discuterons point ici les inconvénients dont le privilège exclusif accordé à M. Fremin pourrait être susceptible relativement au commerce de Paris; cet objet n'est point du ressort de l'Académie, et sera vraisemblablement traité par les magistrats que le parlement a jugé à propos de consulter; et nous conclurons, définitivement, que le Gouvernement doit se borner à encourager les tentatives de M. Fremin, comme de tous ceux qui présenteront des moyens, quels qu'ils soient, pour procurer de nouveaux combustibles à la capitale et au royaume; qu'il doit leur donner des facilités pour la vente et le débit de leur marchandise; mais qu'il est peu d'objets qui soient moins susceptibles de privilège exclusif; qu'on ne pourrait même en accorder sans nuire à un genre d'industrie qui paraît prendre un grand degré d'activité, à en juger parle nombre des propositions qui ont été faites, depuis quelque temps, au Gouvernement, sur cet objet.

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