‹ Œuvres. publiées par les soins de Son Excellence, le Ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 285 sur 347 · IV · texte numérisé non relu

IV

618 MÉMOIRES DE LAVÔISIER.

ouvrage immortel, qui n'est point encore complètement achevé, mais qu'un coup d'œil vivifiant de la part du Corps législatif porterait bientôt à sa perfection. Ces différents ouvrages contiennent le germe de toutes les découvertes qui ont été faites dans les arts et dans les sciences depuis plus d'un siècle ; c'est un des plus beaux monuments qui aient été élevés à la gloire de la nation française.

La France, sous un gouvernement arbitraire, a joui presque exclusivement de ces avantages, parce que, même sous f ancien régime, les sciences étaient en quelque façon organisées en république, et qu'une sorte de respect avait garanti le sanctuaire des sciences de l'invasion du despotisme.

Mais laissons les exemples et attachons -nous à des preuves plus directes. Il n'en est pas des sciences comme des autres travaux littéraires : l'homme de lettres trouve dans la société tous les éléments qui lui sont nécessaires pour le développement de son talent. Se livre-t-ii au genre dramatique, l'histoire lui fournit des caractères; il en trouve dans tout ce qui l'environne. L'historien trouve de même dans les bibliothèques les matériaux nécessaires pour ses travaux; il ne dépend de personne. Il n'en est pas de même dans les sciences; la plupart ne peuvent pas être cultivées avec succès par des individus isolés. Il faut une réunion d'efforts; souvent même, pour arriver à un résultat, il faut le concours de plusieurs savants instruits dans différents genres de connaissances. Le géomètre ne ferait que des calculs hypothétiques si l'astronome, si le physicien, si le mécanicien, ne lui fournissaient les . données qui doivent servir de base à ses calculs. De même le physicien , le chimiste, le mécanicien ne tireraient aucun parti de leurs expériences, si le géomètre ne venait à leur secours et n'y appliquait le calcul. C'est ainsi que toutes les sciences s'entr'aident les unes les autres et se prêtent mutuellement des forces pour avancer en commun le grand édifice des connaissances humaines.

L'intervention du Gouvernement est nécessaire dans cette association de travaux, parce qu'il faut bien que ceux qui s'adonnent aux sciences et qui en font leur occupation principale aient une subsistance assurée

comme les autres fonctionnaires publics ; parce qu'il faut bien encore que ce soit le trésor public qui se charge des grandes avances qui sont au-dessus des facultés des individus; parce que personne n'élèverait un observatoire et ne le munirait d'instruments dispendieux, si le Gouvernement n'en faisait pas les frais, et qu'une des plus belles de toutes les sciences, la plus utile pour la navigation, l'astronomie, s'anéantirait, si elle était abandonnée à elle-même. Il en serait de même des riches collections de minéraux, des grandes réunions de machines et d'instruments de physique. Ces collections, ou n'existeraient pas, ou n'existeraient que d'une façon précaire et momentanée, si le Gouvernement n'en était pas chargé, si elles ne formaient pas une partie de la richesse nationale.

Enfin, la discussion des mémoires dans les séances académiques est encore un avantage qui résulte de la réunion des savants; c'est une sorte de creuset où les expériences, les observations et les découvertes sont soumises à une sérieuse épreuve. Il en résulte une véritable sanction sans laquelle elles inspireraient moins de confiance.

Mais, c'est trop insister sur des vérités évidemment démontrées. Nous avons suffisamment établi que le régime qui peut convenir aux lettres n'est pas celui qui convient aux sciences; que ces dernières doivent être cultivées en commun; qu'elles ne peuvent l'être que par des associations, et que même ces associations ne rempliraient pas leur objet, si elles n'étaient aidées par le Gouvernement. Passons au second point de la division que nous avons embrassée, et considérons l'Académie des sciences comme une Commission du Gouvernement.

L'Académie, considérée sous ce point de vue, est un tribunal libre, toujours ouvert à quiconque y présente des inventions à juger. Ce tribunal est utile aux entrepreneurs des grandes fabriques qui ne veulent pas exécuter légèrement les machines ou les inventions qui leur sont présentées, ni s'exposer à des mises de fonds qui pourraient entraîner leur ruine sans être auparavant assurés du mérite de l'invention. Ce tribunal est utile à ces inventeurs qui le consultent, parce qu'ils trouvent dans les commissaires qui leur sont nommés des guides éclairés

qui se font toujours un devoir de les aider de leurs conseils et de modifier ou de corriger leurs inventions, quand ils les en croient susceptibles.

Mais c'est surtout au Gouvernement que ce tribunal est utile : les différents départements du ministère, les corps constitués, le Corps législatif lui-même, sont continuellement assiégés de projets relatifs aux arts et aux sciences, qu'il est également dangereux d'admettre ou de rejeter légèrement. L'Académie des sciences est la ressource habituelle des administrateurs : il n'y a pas de séance où elle ne reçoive des renvois des comités, de la Convention, du ministre de la guerre ou de la marine, même de celui du ministre des contributions publiques. Une partie de ses membres sont continuellement occupés de ce travail, qui ne coûte rien à l'Etat, d autant plus que l'Académie s'est fait une loi de prendre, autant qu'elle le peut, sur son compte et sur les fonds qui lui sont accordés par le Gouvernement, tous les frais que ces rapports peuvent occasionner.

C'est encore en sa qualité de Commission du Gouvernement que l'Académie des sciences juge les prix qui ont été fondés à différentes époques par des amateurs zélés pour le progrès des arts et des sciences et qu'elle juge d'utilité publique celui qui a été fondé par l'Assemblée constituante.

Nous ne devons pas omettre que c'est principalement de l'Académie des sciences que le bureau de consultation des arts et métiers tire sa force, et qu'il lui doit une grande partie de ses succès. Sur trente membres qui composent ce bureau, quinze proviennent de l'Académie des sciences, et les plus grands avantages résultent de cette réunion des savants et des artistes.

Enfin, dans ce moment même, l'Académie des sciences est chargée par le Corps législatif d'opérations de la plus grande importance. Nous ne parlerons pas de l'essai des argenteries des églises, dont la classe de chimie a été chargée, ni de l'examen des différentes méthodes proposées pour essayer le salpêtre brut livré par les salpêtriers, non plus que d'une foule d'autres objets qui lui ont été renvoyés; mais nous

devons arrêter quelques instants l'attention de la Convention sur l'une des plus belles entreprises qui aient été formées pour le bonheur de l'humanité, sur un des plus grands bienfaits de la Révolution française, l'établissement de mesures universelles.

Cette grande opération, qui intéresse toutes les nations, occupe six commissions de l'Académie : la première a été chargée de proposer à l'Académie les dispositions générales et d'en suivre l'exécution; c'est une espèce de commission à laquelle toutes les autres se réunissent comme à un centre.

La seconde s'occupe à déterminer, par des opérations astronomiques et géodésiques, l'étendue de l'arc du méridien terrestre qui traverse toute la France depuis Dunkerque jusqu'aux Pyrénées et depuis les Pyrénées jusqu'à l'Espagne. De cette mesure sera conclue la grandeur de la circonférence de la terre, dont la quarante millionnième partie sera le mètre ou l'unité de mesure usuelle. Les travaux de cette première commission sont très-avancés.

La troisième commission mesurera les bases sur lesquelles doivent s'appuyer les opérations géodésiques. Cette mesure se fera avec des règles de platine dont la dilatabilité par le chaud a été mesurée à un cinq cent millième de toise près; cette mesure sera terminée cette année.

La quatrième a déjà déterminé la longueur du pendule à l'Observatoire de Paris; elle se transportera incessamment à Bordeaux pour y répéter ces mêmes opérations sous le parallèle de 45 degrés.

La cinquième commission a été chargée de déterminer le poids d'un volume exactement connu d'eau distillée et d'en conclure l'étalon général des poids ; elle a déjà fait son rapport.

Enfin, la sixième est chargée de comparer d'abord à la toise et à la livre de Paris toutes les mesures de longueur et de capacité, et tous les poids usités dans les départements de la République, et de déterminer ensuite leurs rapports avec les nouvelles unités de poids et de mesures.

Dans un dernier rapport que l'Académie a présenté à la Convention

et qui a été renvoyé au Comité d'instruction publique, elle a fixé la longueur du mètre à un dixième de ligne près, ce qui suffit déjà pour les opérations habituelles du commerce, et elle a présenté tout le système des nouvelles mesures.

L'exactitude de toutes les parties de cette grande opération surpasse tout ce qui est sorti jusqu'ici de la main des hommes. Le plan ne pouvait en être conçu que par l'Académie des sciences; il ne peut être exécuté que par elle, en sorte que le sort de cette opération, qui intéresse tous les peuples de la terre est étroitement lié à l'existence et à la conservation de l'Académie.

La Convention nationale veut-elle arrêter dans la République française le mouvement progressif des sciences et des arts ? Veut-elle suspendre les opérations qu'elle-même a ordonnées? Veut-elle se priver des secours qu'elle attendait de l'Académie des sciences pour la rédaction des ouvrages classiques destinés pour les écoles primaires et secondaires, la suppression de l'Académie des sciences produirait immanquablement la plus grande partie de ces effets, et nous sommes assurés d'avance que ce n'est pas son intention? Veut-elle, au contraire, assurer à la nation française une prépondérance durable sur les nations les plus industrieuses de l'Europe, elle n'y parviendra qu'en conservant les établissements qui tendent à augmenter la sphère des connaissances, qu'en assurant leur utilité par des règlements sages, qu'en rapprochant davantage les arts des sciences, sans cependant les confondre, parce que leur esprit comme leur but est différent.

Le Comité d'instruction publique est dépositaire d'un projet de règlement rédigé par l'Académie des sciences d'après les ordres de l'Assemblée constituante. Lorsque vous aurez décrété la conservation de l'Académie , il vous proposera d'arrêter les bases de ce règlement et de le renvoyer ensuite à l'Académie, à laquelle il convient de s'en rapporter pour les détails de son organisation.

Enfin, la suppression de l'Académie des sciences ne procurerait aucune économie pour le trésor public, puisque, dans tous les cas, il serait indispensable de conserver aux membres actuels de l'Académie le trai-

tement dont ils jouissent, et d'après l'assurance duquel ils ont renoncé aux professions qui leur auraient procuré les moyens de vivre dans la société.

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