DES PAPIERS FAITS EN FABRIQUE DE MATIERES DE DIFFERENTES COULEURS
Il est possible de fabriquer des papiers composés de bandes et de dessins de différentes couleurs incorporés dans la pâte même. MM. Montgolfier paraissent avoir à cet égard un procédé particulier, dont ils n'ont il est vrai, présenté que des essais grossiers. Il est également possible, et les échantillons fournis par différents fabricants le prouvent, surtout ceux de Buges, des frères Jobannot et Montgolfier, d'incorporer des dessins de différentes couleurs entre des feuilles de papier blanc ou coloré, très-minces, et de les réunir ensuite par une pression; mais il est à craindre que ces papiers ne soient d'une exécution difficile, parce qu'il faut les fabriquer à deux fois, dans deux et même dans trois cuves différentes qui contiennent de la pâte diversement colorée.
Ce genre de fabrication paraît d'ailleurs avoir un grand inconvénient. Quand la forme a été trempée dans une cuve chargée de pâte colorée en rouge, par exemple, on ne peut la tremper dans une cuve dont la pâte est colorée en bleu , sans occasionner un mélange de couleurs qu'on ne pourrait éviter sans laver les formes et par conséquent sans perdre de la matière. Il y aurait donc à la fois difficulté et renchérissement. Ces sortes de fabrications difficiles ne peuvent d'ailleurs se faire que feuille à feuille, c'est-à-dire par assignat séparé, ce qui occasionne une grande perte de temps.
Avant cependant de prononcer l'exclusion de ces moyens, qui concourraient à rendre les contrefaçons difficiles, il paraîtrait nécessaire de réunir plus de connaissances sur les procédés de la fabrication.
D'après les réflexions qu'ont vient de présenter, on pense que les questions sur lesquelles la commission est provisoirement dans le cas de délibérer peuvent être posées comme il suit :
1° Séparera-t-on la fabrication des formes de celle du papier?
9** Quel parti prendra-t-on pour obtenir une identité constante dans les formes, au moins pour chaque espèce d'assignats?
3° Quels artistes emploiera-t-on pour le filigrane ?
A" Quels artistes emploiera-t-on pour la fabrication des toiles?
5° Quels artistes emploiera-t-on pour la réunion des fdigranes et des toiles?
6° Ne serait-il pas possible de faire des formes dont le fond serait d'une seule pièce, parla méthode du citoyen Tugot, soit en les fabriquant en filigrane plus ou moins serré , soit en réunissant à ce moyen la méthode du citoyen Didot pour ménager différentes épaisseurs au papier et obtenir des clairs et des ombres?
7" Emploiera-t-on pour matière première du papier le chiffon blanc?
S° Emploiera-t-on le chiffon éeru?
9° Emploiera-t-on le chanvre écru ?
1 0" Emploiera-t-on le lin écru ?
il** Emploiera-t-on du papier de deux couches et de deux matières différentes?
1 2** Emploiera-t-on du papier de deux feuilles diversement colorées?
i3° Emploiera-t-on le moyen proposé par les frères Montgolfier, c'est-à-dire du papier composé de bandes de diflerentes couleurs teintes en pâte?
1 k° Emploiera-t-on des timbres de couleur entre deux feuilles de papier blanc et coloré d'une ou de plusieurs matières?
1 5" Employera-t-on plusieurs fabriques pour la confection du papier destiné à la refonte des assignats, ou concentrera-t-on toute la fabrication dans une seule?
16** Sifon emploie plusieurs fabriques, quelles sont celles qu'on doit préférer?
PREMIER RAPPORT
Quoique les commissaires de TAcadémie des sciences et du bureau de consultation réunis n'aient à donner leur opinion que sur le choix du papier destiné aux assignats; sur les moyens de perfectionner la fabrication et surtout d'en prévenir la contrefaçon; il existe cependant une telle connexité entre les différentes opérations, entre les différents arts qui doivent concourir à la fabrication des assignats , qu'il leur sera impossible de se renfermer strictement dans la question sur laquelle le Comité a jugé à propos de les consulter.
Le choix du papier, d'ailleurs, est subordonné à une foule de considérations sur lesquelles les commissaires ont besoin d'être éclairés : car le papier ne doit pas être indistinctement le même pour toutes les espèces d'assignats. Ceux qui sont destinés à une circulation plus rapide demandent un papier plus fort ; ceux qui sont destinés à être conservés longtemps dans les portefeuilles peuvent être formés d'un papier plus mince; enfin l'espèce du timbre, la disposition des ornements, des gravures, des caractères d'impression exigent des différences dans la qualité du papier, dans son épaisseur, dans la manière de distribuer les clairs et les ombres, ainsi que les traits de filigranes.
Le problème que les commissaires ont à résoudre est donc en quelque ïaçonnn problème indéterminé \ ils manquent, pour le résoudre, à^ données qui leur sont indispensablement nécessaires; et ils ont besoin d'éclaircissements préliminaires qu'ils ne peuvent recevoir que du Comité. Ils se borneront, en conséquence, dans ce premier rapport, à poser quelques principes et à présenter au Comité un plan successif d'opérations sur lesquelles ils s'empresseront de l'aider de leur concours aussitôt qu'il leur aura fait connaître ses intentions.
On se sert continuellement dans la société du mot de contrefaçon, sans en bien déterminer ie sens, ou du moins ceux qui s'en servent y attachent des idées très-différentes. Si par le mot de contrefaçon on entend une imitation rigoureuse de l'assignat dans toutes ses parties et dans tous ses détails, on peut dire que les contrefaçons sont impossibles. 11 ne dépendrait pas du même artiste, quelqu'habile qu'on pût le supposer, de faire deux assignats semblables; et la nature elle-même, qui jette pour ainsi dire dans un même moule les corps d'une même espèce, ne parvient jamais à faire deux individus parfaitement semblables. Mais cette imitation rigoureuse que l'art ne peut atteindre n'est pas nécessaire pour en imposer aux yeux de la partie la plus nombreuse du public. Il est aisé de le tromper par des contrefaçons imparfaites, et c'est contre ce genre de surprise qu'il est important de le prémunir.
Les moyens par lesquels on peut espérer de parvenir à ce but consistent :
1° A ménager, dans le papier destiné à servir de monnaie, des caractères frappants et qui puissent être facilement saisis par tout le monde;
9° A faire concourir à la fabrication le plus grand nombre qu'il est possible d'arts différents et surtout d'arts dont les agents n'aient entre eux ni rapports ni connexité ;
3° A employer pour chaque partie de la fabrication les talents les plus distingués; car il est facile à l'artiste supérieur d'imiter et de copier les productions de l'artiste médiocre, tandis qu'il est impossible à l'artiste médiocre d'imiter les productions du grand artiste ;
4° A faire en sorte d'arriver, dans la confection de l'assignat, à une identité tellement parfaite, que tout assignat puisse servir de moyen de vérification et qu'en appliquant l'un sur l'autre deux assignats vrais et en les examinant au transparent toutes les parties, tous les points concourent avec une exactitude rigoureuse.
C'est en combinant ainsi les obstacles moraux et les obstacles physiques, c'est en multipliant tellement les difficultés, que personne ne puisse entreprendre la contrefaçon sans avoir à sa disposition de grands
artistes de différents genres, de grandes fabriques, un grand concours de moyens qui exigent de la publicité, qu'on pourra espérer de rendre la contrefaçon des assignais, sinon absolument impossible, au moins extrêmement difficile.
Quoique ces principes aient été sentis en général par ceux qui ont envoyé des papiers pour le concours; quoiqu'ils aient tous fait preuve d'une grande intelligence et d'une connaissance très-approfondie de leur art, on peut dire cependant, comme ils en conviennent euxmêmes, qu'ils ont travaillé plutôt en artistes qu'en fabricants de papier.
La plupart des échantillons qu'ils ont présentés sont de dimensions si petites, ils ont été exécutés avec des formes d'une si médiocre étendue, qu'il serait imprudent d'en tirer des conséquences précipitées sur la possibilité de les fabriquer en grand. La commission pense d'ailleurs qu'en combinant tous les moyens proposés par les artistes et en y ajoutant ceux que l'expérience et la discussion lui a suggérés, il n'est pas impossible de faire mieux encore qu'aucun des échantillons présentés, surtout relativement à la perfection des formes, à l'identité des dessins, du filigrane et même relativement au mélange des matières premières propres à la fabrication du papier. Elle va présenter ses idées sur ces différents objets, en suivant la division naturelle des différentes parties de la fabrication de l'assignat.
DE LA CONSTRUCTION DES FORMES, DES TOILES, DES VERJURES ET DES FILIGRANES.
Les formes dont on se sert pour la fabrication du papier consistent en un châssis de bois très-léger, qui soutient des fils de laiton plus ou moins déliés ou posés parallèlement les uns à côté des autres à de trèspetites distances, et on leur donne alors le nom de verjures, ou croisés comme un tissu, et alors on les nomme toiles. Ces dernières servent à fabriquer le papier vélin. On plonge les formes dans la cuve qui contient la pâte destinée à former le papier, on en puise une quantité déterminée. Lorsque ensuite on retire la forme, l'eau s'écoule par les
intervalles que laissent entre eux les fils de laiton; la pâte reste sur cette espèce de filtre; elle y forme un feutre qui prend de la consistance en séchant.
Les fabricants, pour incorporer dans le papier le nom et la marque de leur fabrique ont très-anciennement imaginé d'attacher aux verjures ou à la toile métallique de la forme des fils de laitons contournés en lettres ou en dessins de différentes figures : on leur a donné dans les papeteries le nom à.t filigrane. Depuis, lorsqu'il a été question de fabriquer du papier destiné aux billets de confiance ou aux effets publics, on a imaginé de faire de ces enseignes ou marques de fabrique un moyen de sûreté : mais, quoique réellement ils aient constitué jusqu'ici une des plus grandes difficultés que les faussaires aient eu à vaincre dans la contrefaçon des assignats, l'expérience a cependant appris qu'on ne devait y donner qu'un degré de confiance médiocre, et d'après le peu de soin surtout qu'on a apporté dans leur fabrication.
Les lettres ou dessins tracés par le filigrane se dessinent en clair sur l'étoffe du papier et c'est ce qu'il est facile de reconnaître en regardant la feuille au transparent : les contrefacteurs ont imaginé trois moyens très-ingénieux pour imiter les clairs ; on se dispensera de les décrire ici, dans la crainte de répandre ces procédés d'une industrie funeste.
A cette possibilité d'imiter les effets du filigrane se joint un autre inconvénient : c'est celui d'affaiblir l'étoffe du papier, inconvénient trèsgrand, principalement pour les assignats, qui sont destinés à une circulation très-active.
Ces considérations, dont plusieurs des fabricants qui se sont présentés pour le concours paraissent avoir été frappés, ont fait penser à la Commission qu'il serait préférable de substituer des lettres et dessins opaques aux lettres et dessins que le filigrane ne peut tracer qu'en clair dans le papier. On ajouterait par là à la solidité du papier, tandis que le filigrane en affaiblit la contexture en diminuant son épaisseur ; on déjouerait même encore plus complètement les contrefacteurs si l'on entremêlait dans les dessins des clairs et des obscurs. Les échan-
tillons qui ont été présentés prouvent que l'art peut y parvenir, et la Commission d'ailleurs en a reconnu la possibilité dans les conférences qu'elle a eues avec les artistes.
Guidée par les mêmes principes et surtout dans la vue de donner une identité parfaite à toutes les parties de l'assignat, la Commission a encore pensé qu'il serait utile de fabriquer d'une seule pièce la partie de la forme qui doit répondre à chaque assignat. On pourrait mouler ces formes d'après des procédés particuliers connus des citoyens Tugot et Bouvier; on y ménagerait des parties claires et des parties obscures, et la précision pourrait être telle, d'après les détails dans lesquels ces artistes sont entrés avec la Commission, que les dessins du papier répondraient toujours rigoureusement à la même place dans l'assignat et s'entrecouperaient dans des points déterminés avec la gravure et l'impression, de manière à donner un grand nombre de points de reconnaissance que les contrefacteurs ne pourraient obtenir quand même ils parviendraient à employer le même procédé.
Quelque assurée que la Commission se croie des grands avantages des moyens proposés par les citoyens Tugot et Bouvier, cependant, comme dans les arts c'est toujours à l'expérience à démontrer la possibilité des moyens indiqués par le raisonnement et par la théorie, la Commission pense qu'il serait à propos de mettre, le plus tôt possible, ces artistes en activité; de leur accorder, comme ils le demandent, un local dans lequel ils pourraient exercer commodément leur industrie : on leur ferait exécuter, à titre d'essai, une forme en grand, d'après des dessins qui seraient convenus, et l'on ne prendrait un parti définitif qu'après que le succès aurait pleinement justifié les espérances qu'on a conçues. Les citoyens Tugot et Bouvier ne demandent pas beaucoup de temps pour cet essai.
La Commission désirerait encore que le citoyen de Lisle, qui dirige la fabrique de Buges et qui paraît avoir des idées particulières sur le même objet, fût mandé à Paris, pour y conférer avec la Commission. A l'égard des autres artistes qui ont proposé quelque chose d'analogue, ils sont à Paris et la Commission se propose de les entendre.
ir. S6
Quel que soit au surplus ie parti que prendra le Comité, la Commission pense, comme le rapporteur du Comité des finances, que c'est principalement dans le papier que consiste la sûreté de l'assignat; que la confection des formes ne doit point être abandonnée aux fabricants de papier et aux formaires ordinaires; que les toiles, les filigranes, tous les ustensiles nécessaires à la fabrication doivent être faits dans le local de l'administration et sous la surveillance des commissaires.