DE LA MATIERE PREMIERE DU PAPIER
II est difficile de prendre une opinion fixe et déterminée sur le choix du papier et sur la matière première dont il doit être formé , jusqu'à ce que le Comité ait arrêté un plan général sur les coupures des assignats, jusqu'à ce qu'il en ait déterminé les espèces et les sommes. Le genre de gravure qui sera adopté, la distribution des ornements, la nature du timbre influeront nécessairement sur le choix, en sorte qu'on ne peut encore donner sur cet objet que des conclusions provisoires.
En général, la refonte dont le Comité s'occupe exigeant une fourniture immense, il est nécessaire d'exclure de la fabrication du papier toutes les matières premières qui ne sont pas extrêmement communes, toutes celles dont un emploi considérable occasionnerait ou le renchérissement ou la pénurie; toutes celles qui pourraient mettre la république française dans la dépendance de l'étranger.
On ne peut d'après cela , du moins dans l'état actuel de nos connaissances, choisir qu'entre le chiffon blanc, le chiffon jaune ou écru, le chanvre ou le lin écru. Ces quatre matières peuvent même être réduites à trois, si l'on considère que le lin écru serait beaucoup plus cher que le chanvre et qu'il ne présenterait aucun avantage particulier.
Le chiffon blanc a le mérite de la finesse et de la beauté; on est assuré d'en trouver en abondance; le hnge ne manque pas en France, et, en cas de disette de chiffon, le patriotisme français offrirait à la Convention des ressources pour ainsi dire illimitées.
On peut être presque également assuré de trouver une quantité suffisante de chiffons écrus; les vieilles guêtres des habitants de la campagne, les vestes, les culottes, les sarraux de toile en fournissent abondamment. Le papier qui se fabrique avec cette espèce de chiffon est grisâtre, et, sous ce point de vue, il n'est pas également propre pour les papiers destinés à l'écriture et à l'impression, mais c'est un avantage de plus à l'égard des assignats, parce que le défaut de concurrence le rend moins cher. Il est d'ailleurs plus solide que le papier de chiffon blanc, même que celui non pourri, et sa teinte grisâtre n'est pas même désagréable à la vue.
Le chanvre écru présente encore de plus grands avantages du côté de la solidité. Il existe dans le chanvre une partie glutineuse qui s'incorpore dans la pâte du papier et qui lui donne l'apparence du parchemin et de la baudruche : ce papier a même l'avantage de pouvoir être nettoyé quand il est sale, et la Commission le croit préférable à tout autre pour les assignats de petites sommes et pour ceux en général destinés à une circulation habituelle.
Voilà donc trois matières premières qui pourront fournir abondamment à la fabrication du papier destiné aux assignats : on peut par leur mélange dans différentes proportions varier pour ainsi dire à l'infini la force et la qualité du papier. On pourrait destiner le chiffon blanc non pourri aux assignats de fortes sommes qui se conservent dans les portefeuilles et qui ne sont pas aussi exposés au frottement et à l'usure que les coupures d'assignats.
On emploierait le chanvre écru à fabriquer un papier parchemin pour les assignats au-dessous de cinq livres, enfin les intermédiaires seraient formés avec un papier composé d'un mélange de chiffon blanc et de chiffon écru ou de chanvre dans la proportion que l'expérience ferait reconnaître comme le plus convenable.
Si Ton croyait utile de donner, même au papier des assignats de fortes sommes, une plus grande solidité, il serait encore facile de remplir cet objet au moyen d'un papier composé d'une couche très-mince de pâte de chiffons blancs et d'une couche très-mince de pâte de chiffon
ou de chanvre écru; on fabriquerait ainsi des papiers qui réuniraient ]r blancheur à la sohdité. La Commission est déjà convaincue, d'après la lecture des mémoires des différents fabricants et d'après l'inspection des échantillons, que ce genre de fabrication ne serait ni très-difficile ni très-dispendieux.; il aurait l'avantage de présenter une difficulté de plus aux contrefacteurs.
La Commission, pour ne rien donner au hasard, a pris sur elle de faire construire des appareils au moyen desquels elle pourra déterminer, par des expériences sûres, la force et l'épaisseur des papiers. Ceux qui, toutes choses d'ailleurs égales, soutiendront le poids le plus considérable mériteront la préférence ; et la Commission ne doute pas que le résultat de ces expériences ne soit favorable au papier de chanvre.
La Commission aurait un grand nombre de réflexions à soumettre au Comité sur la rédaction des marchés à faire avec les fabricants de papier. Le poids et les dimensions sont les éléments principaux qui doivent entrer dans la fixation du prix : on pourrait donc stipuler que la rame de papier de telle dimension et de tel poids sera payée un tel prix; que la rame ne pourra pas être au-dessous d'un certain poids et qu'elle ne pourra pas en excéder un autre; tout ce qui serait hors des limites convenues serait mis au rebut.
On remédierait, par cette manière de libeller les marchés, au grand inconvénient d'avoir des papiers de différentes épaisseurs, car les papiers les plus épais prennent en séchant plus de retraite que les autres , toutes les parties du dessin, du filigrane, de la gravure, des caractères d'imprimerie cessent alors d'être entre elles dans les mêmes distances respectives, elles assignats ne présentent plus cette exacte identité qu'on doit désirer d'atteindre.
Il est nécessaire, d'après les mêmes considérations, que le papier reçoive toujours un même degré de collage; car le papier plus ou moins collé prend encore des degrés de retraite différents; on pourrait essayer, pour parvenir à cette uniformité de collage, d'employer un pèse-liqueur, dont la graduation exprimerait la quantité de colle contenue dans la liqueur où se plonge le papier; on entretiendrait cette liqueur
toujours au même degré par des additions d'eau ou de colle, suivant le besoin.
La Commission rendra compte au Comité de ses expériences sur tous ces objets; elle y apportera tout le zèle et toute la célérité dont elle est capable.
DES PAPIERS COLORÉS COMPOSES DE COUCHES OU DE BANDES DE DIFFÉRENTES COULEURS.
Dans le nombre des échantillons de papier remis parles concurrents, il s'en trouve dont chacune des faces présente une couleur différente. La fabrique de Buges , celle des frères Johannot à Annonay, celle des frères La Garde, ont également réussi dans ce genre de fabrication. Ces papiers se fabriquent en remplissant deux fois la forme dans deux cuves différentes, qui contiennent de la pâte diversement colorée. Cette fabrication exige seulement une grande attention pour que les matières soient bien dégorgées et qu'elles ne se délayent pas l'une sur l'autre lorsqu'elles sont en contact.
Les frères Montgolfier ont aussi présenté des essais d'un papier formé de la réunion de bandes diversement colorées. C'est l'origine d'un art nouveau susceptible de faire des progrès et dont les applications peuvent devenir un jour précieuses pour la société : il ne serait pas impossible, à en juger par les premières tentatives, qu'on parvînt un jour à faire en fabrique des papiers à fleurs imitant les papiers peints et imprimés; mais la Commission, tout en sentant le mérite de ces inventions, ne croit pas qu'd soit encore possible de les appliquer à la fabrication du papier destiné à la confection des assignats. Indépendamment des difficultés et peut-être delà longueur de la fabrication, on ne serait pas même assuré d'atteindre le but, parce que les contrefacteurs parviendraient vraisemblablement à imiter, par des enluminures, ce qu'on aurait pris tant de peine à faire en fabrique.