DE M. ROUELLE LE CADET
Nous avons été chargés par l'Académie, M. Bourdelin et moi, de lui rendre compte d'un mémoire sur le tartre, dans lequel on démontre que l'alcali fixe y est tout formé et qu'il est l'ouvrage de la végétation , par M. Rouelle le Cadet.
Avant d'entrer dans le détail des expériences contenues dans ce mémoire, nous pensons qu'il ne sera pas hors de propos de placer ici une histoire très-succincte des sentiments qui ont partagé les chimistes sur la formation des alcalis. Cet exposé fera connaître à l'Académie quel est précisément l'état de la question et la mettra à portée de distinguer ce qui appartient à M. Rouelle d'avec ce qui appartient à ceux qui l'ont devancé.
Sitôt que la chimie théorique a eu acquis quelque consistance, il s'est établi deux opinions sur la formation des alcalis. Les uns ont prétendu qu'ils existaient dans les végétaux antérieurement à la combustion, qu'ils étaient seulement masqués par des parties acides et huileuses, avec lesquelles ils étaient combinés et dont l'action du feu ne faisait que les dégager; les autres ont prétendu au contraire que les alcalis étaient l'ouvrage du feu, que les végétaux avant la combustion
ne contenaient que les matériaux propres à les fornier, que l'acide végétal entrait pour beaucoup dans leur combinaison, et que c'était à son union avec la terre et le pblogistique qu'était dû l'alcali fixe. Il est aisé de voir en quoi ces deux opinions diffèrent l'une de l'autre; dans la première, les alcalis sont des êtres résultant de la décomposition des sels des végétaux ; dans la seconde, au contraire, ce sont les acides végétaux, auxquels le feu a ajouté de nouvelles parties. Cette seconde opinion a été celle de Stahl, et de Boerhaave; ils ont prétendu, l'un et l'autre, que les alcalis étaient l'ouvrage du feu. Juncker, Neuman', et presque tous les chimistes allemands ont embrassé la même opinion. Mais il faut avouer en même temps que c'est plutôt par des raisonnements qu'ils ont appuyé leur sentiment que par de solides expériences; le peu même qu'ils en ont rapporté leur est plutôt contraire que favorable.
Tandis que l'opinion de Stahl et de ses disciples s'établissait en Allemagne, elle trouvait déjà des contradicteurs en France. M. Bourdelin,run de nous, donna, dès 1728, une dissertation, dans laquelle il combat fortement l'opinion de Stahl. L'objet de son mémoire consiste à prouver que l'elfet de la combustion n'est que de chasser les parties volatiles des plantes, décomposer leurs sels essentiels, séparer les acides de leur base, de sorte que les alcalis qui existaient dans la plante, mais qui y étaient dans un état de neutralité, se trouvaient absolument libres après la combustion. Les preuves rapportées dans le mémoire que nous venons de citer nous ont paru si solides et si conformes aux vérités les mieux établies, que nous ne concevons pas comment le système de Stahl n'en a pas reçu une plus forte atteinte.
Depuis ce mémoire, M. Duhamel , dans son Traité de l'exploitation des forêts, a repris de nouveau la question. On trouve à la tête de cet ouvrage une analyse chimique très-détailhîe du bois et des végétaux en général. L'auteur y examine les différentes opinions qui ont partagé les chimistes sur l'origine des alcalis; il fait voir que ces sels sont tout
' \ OYez Stahl, Fundamentuchtmiœ; lloer- losophical transactions , t. WWl\ , n" 892; liaave , Elementa chimtœ ; Neuman, Phi- hmcker, Couspectus chimiœ.
formés dans les végétaux antérieurement à la combustion, qu'ils y existent dans deux états, ou combinés avec l'acide nitreux, c'est-à-dire sous la forme d'un véritable nitre, tel qu'il avait été démontré dans les plantes par M. Lemery en 1 7 1 7, ou combinés avec des matières grasses et résineuses avec lesquelles ils forment une espèce de savon. M. Duhamel ajoute même nommément, par rapport au tartre : te On peut c: conclure de ces expériences que le tartre du vin est un sel savonneux reformé par beaucoup de substance grasse, unie en partie à un acide (rapprochant de la nature du vinaigre, en partie à un sel alcali fixe, cr et en partie à une terre absorbante, -n
Quelque lumière qu'eussent répandue sur la formation des alcalis le travail de M. Bourdelin, celui de M. Lemery et celui de M. Duhamel, il ne pouvait qu'être avantageux que cette partie de la chimie fût encore éclairée par de nouvelles expériences. C'est l'objet que se sont proposé presque en même temps deux chimistes très-célèbres, M. Marggraf et M. Rouelle le Cadet. Ils ont démontré complètement, l'un et l'autre, que l'alcali fixe était tout formé dans le tartre , qu'on pouvait l'en tirer par la voie des combinaisons, et sans employer le secours du feu. Quoique le mémoire de M. Marggraf ait devancé de plusieurs années celui de M. Rouelle, le travail de ce dernier aura toujours un mérite très-réel aux yeux des chiuiistes; les expériences de M. Marggraf y sont presque toutes répétées et étendues; on y trouve d'ailleurs plusieurs vérités tout à fait neuves et extrêmement intéressantes : c'est ce que nous allons essayer de faire voir par les détails qui suivent.
M. Rouelle divise son mémoire en trois parties. Il examine dans la première le résultat de la combinaison de la crème de tartre avec les trois acides minéraux. Presque toute cette partie du mémoire de M. Rouelle lui est commune avec M. Marggraf : il fait voir de même que le chimiste de Berlin, et seulement par des manipulations un peu différentes, que, toutes les fois qu'on unit ensemble un acide minéral quelconque avec la crème de tartre, on obtient toujours une quantité plus ou moins grande de sel neutre à base d'alcali fixe; d'oii ils concluent l'un et l'autre que l'alcali fixe est tout formé dans le tartre. Mais une
expérience très-singulière, qui appartient entièrement à M. Rouelle, c'est la décomposition totale de la crème de tartre par l'acide nitreux. Il fait voir, à la fin de cette première partie de son mémoire, qu'en cohobant à plusieurs reprises de l'acide nitreux fumant, fait à la façon de Glauber, sur de la crème de tartre, on parvient à la changer en entier en une masse saline qui n'est autre chose qu'un nitre pur, sans qu'on puisse y retrouver le moindre vestige de crème de tartre.
La seconde partie du mémoire de M. Rouelle traite de la combinaison de la crème de tartre avec les terres absorbantes et avec les chaux de plomb. Cette matière avait été déjà traitée, en 1781 et lySS, par MM. Duhamel et Grosse, à la vérité dans d'autres vues; aussi M. Rouelle convient-il lui-même qu'il doit beaucoup à ces habiles chimistes. Cependant ce même sujet que MM. Duhamel et Grosse paraissaient avoir épuisé, considéré sous un autre point de vue, a fourni à M. Rouelle les plus singulières découvertes. L'objet de cette seconde partie du mémoire est de prouver qu'il n'existe qu'une seule et même espèce de sel végétal ; que dans les différentes combinaisons qu'on a coutume de faire pour rendre le tartre soluble, soit qu'on emploie l'alcali fixe, soit qu'on emploie la chaux, soit qu'on emploie une terre absorbante quelconque, soit enfin qu'on emploie le minium ou la litharge, il en résulte toujours un même sel composé de l'acide du tartre uni à un alcali fixe et qu'on retrouve à peine dans ce sel quelques atomes de la terre ou de la substance métallique qui a été employée pour le former. Cette partie du mémoire de M. Rouelle est appuyée sur les expériences les plus décisives : cependant leur résultat nous a paru si singulier et si peu conforme aux idées que les chimistes s'étaient formées sur cet objet, que nous avons cru devoir en répéter une partie, avant de rendre compte de son mémoire à l'Académie.
Notre première expérience a été de combiner la crèuie de tartre avec une terre absorbante. Nous avons jeté à cet effet une livre de crème de tartre en poudre dans six livres d'eau bouillante, il ne s'est dissous qu'une très-petite portion de sel, le reste est demeuré au fond du vase. Nous avons jeté dans cette même eau de la craie réduite en
poudre et passée au tamis, il s'est fait sur-le-champ une vive effervessence; la crème de tartre s'est dissoute entièrement; en même temps il s'est déposé une quantité considérable de terre. Nous étions persuadés d'abord que cette terre était, ou une craie pure, qui, malgré les précautions que nous avions prises, était surabondante à la combinaison; ou peut-être une portion de la terre même qui avait servi à purifier le tartre et dont une portion était entrée dans la combinaison de ses cristaux; mais, ayant examiné ce dépôt avec plus d'attention, nous avons reconnu que ce que nous prenions d'abord pour une terre était une substance saline presque insoluble, et dans un état de neutralité. Les particules de cette poudre portées au microscope se sont trouvées autant de petits cristaux régulièrement figurés et à peu près semblables à ceux que fournit l'alun. Nous avons décanté la liqueur surnageante à ce dépôt et nous l'avons filtrée ; l'ayant ensuite fait évaporer, nous avons obtenu un sel végétal, ou tartre soluble, tel qu'il a été décrit par M. Duhamel K
Voilà donc deux différentes substances très-distinctes qui résultent de la combinaison de la crème de tartre avec la terre absorbante; l'une presque insoluble dans l'eau et qui se dépose pour la plus grande partie au fond du vase, l'autre au contraire très-soluble , qui ne commence à cristalliser que lorsque la plus grande partie du flegme a été évaporée.
Par l'examen que nous avons fait de ces deux substances, nous avons reconnu que la moins soluble était un sel à base terreuse tandis que l'autre était un sel végétal à base d'alcali fixe. Nous ne nous étendrons pas ici sur les expériences que nous avons faites sur le sel à base terreuse; nous savons que M. Rouelle se propose de donner un mémoire sur la nature de ce sel, et en général sur l'étiologie de cette combinaison; notre objet n'est point ici de prévenir ses expériences; nous nous contenterons donc de rapporter celles que nous avons faites.
' Mémoires de l'Académie royale des sciences, 1789.
Pour constater que le sel le plus soluble, celui qui a été décrit par différents chimistes et qui a été regardé par tous comme un sel végétal à base terreuse, est véritablement à base d'alcali fixe ainsi que l'avance M. Rouelle, nous avons fait dissoudre dans de l'eau distillée une portion de ce sel; nous avons mis de cette solution dans trois capsules différentes, et, ayant versé dans l'une de l'alcali fixe en deliquium, nous n'avons point eu de précipité sensible.
Nous avons versé dans une autre de l'acide vitriolique, et dans une troisième de l'acide nitreux. Il s'est précipité dans ces deux dernières combinaisons une poudre blanche que nous n'avons pas eu de peine à reconnaître pour de la crème de tartre très-peu dénaturée. Ayant filtré ces deux combinaisons, nous les avons mises à évaporer et nous avons eu, d'une part, du tartre vitriolé, et, de l'autre, du nitre en longues et belles aiguilles ; d'où il suit, comme l'avance M. Rouelle, que la combinaison de la crème de tartre avec la craie fournit un sel végétal à base d'alcali fixe.
Nous avons cru devoir répéter également l'expérience de la combinaison du tartre avec les chaux de plomb. Nous avons mis une livre de crème de tartre en poudre dans quatre livres d'eau bouillante, et nous y avons jeté ensuite peu à peu du minium; il s'est fait une effervescence assez vive, pendant laquelle toute la crème de tartre s'est dissoute. 11 nous paraissait d'abord que le minium se dissolvait en même temps, mais bientôt nous nous sommes aperçus qu'il se précipitait presque aussitôt sous la forme d'une poudre d'un rouge pâle, ou couleur de brique. Nous avons employé 1 9 à 1 3 onces de minium pour parvenir à une entière saturation. Lorsque la combinaison a été faite, nous avons décanté la liqueur surnageante et, ayant fait sécher la poudre rougeâtre qui était au fond du vase, nous avons trouvé qu'elle pesait une livre U onces et demie, de sorte que le minium, loin de s'être dissous dans la liqueur comme nous nous y étions attendus, avait acquis 738 onces de poids : or il était clair que ce ne pouvait être qu'aux dépens de la crème de tartre.
La hqueur qui surnageait à ce dépôt était extrêmement grasse et
colorée; nous l'avons évaporée à siccité à l'aide de la simple chaleur du bain-marie, et nous avons obtenu une masse saline pesant environ 6 onces. Cette masse saline, redissoute de nouveau dans l'eau et évaporée convenablement, nous a donné un sel végétal en assez beaux cristaux ; les dernières portions de la liqueur étaient extrêmement grasses, et ont refusé de cristalliser. Nous avons fait dissoudre de ce sel dans de l'eau, nous y avons versé de l'alcali fixe ordinaire et de l'alcali fixe saturé de la matière colorante du bleu de Prusse par la méthode de M. Macquer, mais nous n'avons point eu de précipité sensible; l'acide vitriolique et l'acide nitreux versés en quantité convenable sur une pareille solution ont précipité une crème de tartre en poudre fine ; les liqueurs surnageantes ayant été filtrées et évaporées, nous avons obtenu d'une part du tartre vitriolé, et de l'autre du nitre, sans que, dans ces différentes combinaisons, nous ayons aperçu aucun vestige de plomb. Il est donc très-vrai comme l'avance M. Rouelle qu'on obtient toujours un même sel végétal, ou tartre soluble, dans les différentes combinaisons de la crème de tartre, soit avec l'alcali fixe, soit avec les terres absorbantes, soit avec les chaux de plomb.
M. Rouelle ne donne aucune étiologie de ce singulier phénomène; il la réserve pour un autre mémoire. Personne n'est plus en état que cet habile chimiste de tirer tout le parti qu'il est possible d'une découverte aussi intéressante, et nous ne doutons pas qu'elle ne le conduise à des conséquences de la plus grande importance.
La troisième partie du mémoire de M. Rouelle contient une décomposition du tartre par le vitriol de Mars; cette expérience avait été déjà faite par Glauber, mais il avait été bien éloigné d'en sentir les conséquences, et l'étiologie qu'il en a donnée était absolument fausse.
Quoique le mémoire de M. Rouelle ne soit pas entièrement neuf, ainsi qu'il le reconnaît lui-même, on jugera cependant par l'exposé que nous venons d'en faire qu'il contient des découvertes de la plus grande importance et telles même qu'elles ont paru incroyables à la plupart des chimistes à la première lecture de son mémoire. On trouve d'ailleurs dans ce mémoire une suite très-considérable d'expériences bien liées les
unes aux autres et dans lesquelles il n'est pas difficile de voir que l'auteuia toujours été guidé par les lumières de la plus saine chimie : nous croyons en conséquence que ce mémoire sera reçu très-favorablement du public et qu'il mérite d'être imprimé dans le Recueil des Mémoires présentés à l'Académie.