DE M. LE VEILLARD
SUR
Du 18 Novembre 1772.
Nous avons été chargés par l'Académie, M. Cadet et moi, de lui rendre compte d'un mémoire sur la décomposition du nitre, par M. Le Veillard. Avant de l'entretenir des expériences intéressantes qu'il renferme, nous allons donner ici en peu de mots l'historique de ce qui était connu sur cette matière.
Viganus et Basile Valentin sont les premiers qui aient soumis le nitre à la distillation. Leur méthode pour le décomposer et pour obtenir son acide consistait à le mêler avec une certaine quantité de glaise, de bol ou d'argile. Une foule d'artistes, depuis eux, ont répété la même expérience sans y rien ajouter. Nous ne parlons pas ici de la distillation du nitre par l'arsenic, donnée par Glauber, ni des travaux de Borrichius pour obtenir l'acide le plus concentré possible. Ce que nous pourrions dire à cet égard serait absolument étranger à l'objet de M. Le Veillard.
Depuis Viganus et Basile Valentin, l'illustre Boyle annonça que le nitre pouvait se décomposer par lui-même dans les vaisseaux fermés, et il prétendit qu'il en avait obtenu l'acide en le distillant sans intermède dans une retorte de verre.
Zwelfer prétendit avoir eu le même résultat en employant le verre pilé pour intermède.
On pourrait doutei, à la lecture des ouvrages de Stahl, qu'il se soit occupé d'expériences directes sur la décomposition du nitre, et l'on serait tenté de croire qu'il ne parle que d'après l'expérience des autres. Quoi qu'il en soit, on y lit en plusieurs endroits que le sable et les cailloux en poudre décomposent le nitre dans les vaisseaux fermés. Ce célèbre auteur, à cette occasion, ne peut s'empêcher de jeter des doutes sur l'expérience de Boyle; il observe, en effet, que la décomposition du nitre, soit par lui-même, soit à l'aide de la plupart des intermèdes, exigeant un degré de feu très-violent, cette expérience n'a pu être faite comme Boyle l'avance dans une retorte de verre. Stahl ajoute encore [Traité des sels) un fait très-remarquable, c'est que la même terre peut servir plusieurs fois pour la distillation du nitre; mais ce dernier fait se trouve contredit dans un autre endroit de ses ouvrages, et il l'a été depuis par Juncker.
M. Pott a senti comme Stahl la difficulté de l'expérience de Boyle, mais il a prétendu, comme ce dernier, qu'on pouvait décomposer le nitre par lui-même, en se servant d'une retorte de fer. Nous ne pouvons dissimuler que cette expérience de M. Pott ne soit presque aussi embarrassante à expliquer que celle de Boyle. Comment concevoir, en effet, que l'acide nitreux, en supposant qu'il se dégage, ne se combine pas avec le fer de la retorte, avec lequel il a tant d'analogie, et qu'il n'en dissolve pas au moins le col à mesure que l'acide s'y rassemble.
Si d'un côté presque toutes les expériences faites sur la décomposition du nitre présentaient de l'incertitude, les opinions sur les conséquences qu'on devait en tirer ne s'accordaient pas mieux. Quelques chimistes pensaient que les argiles agissaient sur le nitre par une petite portion d'acide vitriolique qu'ils y supposaient. Juncker était de ce sentiment, et c'était de même à une petite quantité d'acide, qu'il supposait dans le sable et dans les cailloux, qu'il attribuait leur action sur le nitre. D'autres chimistes assuraient que les argiles ne faisaient qu'étendre et diviser le nitre, qu'elles l'empêchaient de fondre, et qu'elles le laissaient
par là plus exposé à l'action du feu; d'autres enfin disaient que de rnême que les fluides, lorsqu'ils sont au point d'ébullition, ont acquis le plus grand degré de chaleur qu'ils soient susceptibles de prendre, de même le nitre seul, dans une retorte, ne pouvait s'échauffer que jusqu'au point oii il commence à bouillir; mais qu'à l'aide d'un intermède on pouvait retarder son ébullition et lui faire supporter une chaleur beaucoup plus forte. Stahl, sans avoir adopté formellement d'opinion sur cet article, était flottant entre toutes.
L'extrême violence du feu et la longue continuité qu'exige ce genre d'expériences avaient lassé sans doute la persévérance des artistes, et c'était vraisemblablement la cause de la diversité de ces opinions.
Cette incertitude sur la cause de la décomposition du nitre régnait encore en 1768, lorsque M. Monet adressa à l'Académie de Turin un mémoire sur la distillation du nitre et du sel marin par la glaise; il y fit voir que les glaises n'agissaient point dans cette opération par leur acide vitriolique, parce qu'elles n'en contiennent pas, mais que c'était la base alcaline du nitre et du sel marin qui se combinait avec la glaise qui formait avec elle une espèce de vitrification. Ce mémoire de M. Monet n'est point encore parvenu jusqu'à nous, et nous ne le connaissons que par une note assez succincte, insérée à la page 262 de sa Nouvelle Hydrologie. M. Le Veillard nous a même assuré n'en avoir eu aucune connaissance dans le temps de la rédaction de son mémoire. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons dissimuler que le travail de M. Le Veillard n'ait beaucoup de rapport, quant à son objet, avec ce que nous connaissons de celui de M. Monet. Pour ce qui est de la manière dont cet objet est rempli, il ne nous est pas possible d'établir aucune espèce de comparaison, et nous nous contenterons de mettre sous les yeux de l'Académie le détail abrégé des expériences de M. Le Veillard. Il commence par faire voir qu'une partie de nitre mêlée avec quatre de sablon pur, exposée d'abord à un feu modéré dans des retortes de grès, puis poussée pendant vingt et une heures au feu le plus violent, se décompose en entier et donne la totalité de son acide. Le résidu de la distillation forme une masse qui se dissout dans l'eau, qui, évaporée, donne une
belle gelée, enfin qui, par tous les acides, donne un précipité terreux tout semblable à celui qu'on obtient du liquor silicum.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cette terre précipitée du liquor silicum ne se dissout pas, suivant M. Le Veillard, dans les acides, et ne fait même aucune effervescence avec eux. Cette assertion est directement contraire à ce qu'avancent M. Pott dans sa Lithéo-géognosie et M. Baume dans son ouvrage intitulé Manuel dé Chimie, puisque ce dernier même prétend que cette terre, combinée avec l'acide vitriolique, donne de l'alcali.
Cette contradiction nous a paru d'une assez grande importance pour mériter toute l'attention de l'Académie, et nous avons cru devoir répéter l'expérience. Nous nous sommes munis, en conséquence, i° de liquor silicum, fait à la façon de Glauber, c'est-à-dire par le moyen des cailloux; 2° de cette même combinaison , faite avec du sablon très-pur de la forêt de Senlis; et nous avons observé qu'en étendant dans beaucoup d'eau le liquor silicum et en versant dessus un acide quelconque, il était possible de dissoudre la terre en même temps qu'elle se précipite, ou au moins de la tenir suspendue à l'aide de la matière saline en dissolution, mais que, sitôt que cette terre a été une fois précipitée, il n'est plus possible de la redissoudre dans l'acide vitriolique, en quelque état que soit cet acide, encore moins d'en former de l'alun. Les bornes d'un rapport ne nous permettant pas de nous étendre davantage sur cette expérience, nous nous contenterons de dire qu'elle nous a laissés entrevoir des vérités très-importantes.
M. Le Veillard a fait la même distillation avec un mélange de quatre parties de verre en poudre et une de nitre; l'effet a été le même, et le nitre a été décomposé comme dans la première expérience. Il a obtenu quelque peu de vapeurs acides d'un mélange de nitre et d'os calcinés, mais la totalité de l'acide n'a point passé dans le récipient; sans doute il est demeuré engagé dans la terre calcaire animale avec laquelle le nitre était combiné.
Chacune de ces opérations exige au moins douze heures de feu; c'est sans doute à cette persévérance que tiennent et la réussite des