IV
expériences de M. Le Veillard, et le défaut de succès de ceux qui i'ont précédé.
Enfin M. Le Veillard a observé que le nitre, distillé seul, sans addition, sans intermède, dans une cornue de grès, donne bien quelques vapeurs acides, mais que cette décomposition était très-incomplète, quelque longtemps que le feu fût continué, et M. Le Veillard concilie par cette expérience tout ce que les auteurs anciens semblent avoir avancé de contradictoire.
M. Le Veillard passe ensuite à la discussion de la cause de la décomposition du nitre par l'argile.
M. Baume avait prétendu qu'en faisant bouillir le résidu de la distillation par la glaise dans une lessive alcaline, on obtenait du tartre vitriolé. M. Le Veillard assure avoir répété un grand nombre de fois cette expérience sans avoir obtenu de tartre vitriolé, et il se trouve d'accord à cet égard avec M. Monet, et en contradiction formelle avec M. Baume.
Quelque fortes que fussent les indications tirées des expériences précédentes, pour porter à croire que ce n'était point par l'acide vitriolique contenu dans la glaise que se faisaient la décomposition du nitre et le dégagement de son acide, M. Le Veillard est parvenu à le prouver d'une manière encore plus satisfaisante; il fait voir que toutes les fois qu'on distille du nitre, soit avec de l'argile bien sèche, soit avec du verre en poudre, ce même verre et cette même argile bien lessivés après l'opération, loin d'avoir perdu de leur poids, en ont acquis au contraire, et il a observé qu'en examinant ce résidu avec attention on y voyait des globules de verre formés par la combinaison de l'acali fixe du nitre avec l'intermède.
D'après ces observations, la cause de la décomposition du nitre est palpable; on sait que le verre, le sable, l'argile combinés avec de l'alcali fixe, forment une fritte de verre. L'alcali du nitre, quoique combiné avec un acide, n'en a pas moins cette propriété; mais, comme il paraît en même temps que son acide ne peut entrer dans la combinaison du verre, il demeure libre, et la chaleur le fait passer dans le récipient.
M. Le Veiliard donne le complément de cette démonstration chimique en faisant voir que l'alcali fixe existe encore dans le résidu de la distillation du nitre par la glaise, et que, quoique dans une espèce d'état de vitrification, on peut le séparer par les trois acides minéraux, et qu'il en résulte ou du tartre vitriolé, ou du nitre, ou du sel de Sylvius, suivant l'acide qui a été employé.
De ces différentes expériences, M. Le Veiliard conclut que l'acide vitriolique n'est point l'intermède nécessaire de la distillation du nitre, que le sable pur, le verre même le décomposent; enfin que la distillation du nitre par la glaise ne prouve point qu'elle contienne de l'acide vitriolique; que ce n'est point par son moyen qu'elle sert à la séparation de l'acide dans cette opération, mais qu'elle parvient à le dégager en s'unissant à la base du nitre et en formant avec elle une substance vitreuse insoluble dans l'eau.
Ces conclusions nous paraissent des conséquences immédiates et évidentes des expériences de M. Le Veiliard. Son mémoire nous a paru , en général, clair, méthodique, et ses expériences bien concertées et bien vues. Par rapport à la contradiction qu'elles présentent avec celles publiées par M. Baume, le temps ne nous a pas permis de nous mettre en état de prononcer sur toutes. Ce que nous pouvons assurer, c'est que les expériences de M. Le Veiliard forment un corps de preuves bien lié auquel il est difficile de se refuser. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons trop inviter M. Le Veiliard à s'assurer de plus en plus de la certitude de ses résultats, et nous croyons que son mémoire méritera ensuite d'être imprimé dans le Recueil des Savants étrangers , en faisant note cependant du travail de M. Monet sur le même objet.
Fait à l'Académie, le 28 décembre 1772.
Signé Cadet, Lwoisier.
RAPPORT
SUR
M. du Bois a soumis au jugement de l'Académie un projet d'établissement d'une fabrique d'amidon sans blé ni recoupes, et dans lequel il se propose de ne faire entrer que des matières végétales gâtéefe et de peu de valeur, et elle nous a nommés, M. Cadet et moi, pour assister aux expériences relatives et lui en rendre compte.
La fabrication parfaite de l'amidon étant une opération d'un mois environ , on conçoit qu'il ne nous aurait pas été facile d'en suivre scrupuleusement tous les détails : aussi nous sommes-nous contentés d'assister aux opérations principales, et nous nous en sommes rapportés, pour le surplus, au journal qu'en a tenu M. du Bois.
11 a été mis le 2 6 août de cette année , en notre présence , dans un tonneau de contenance de demi-queue de Bourgogne environ :
5o livres de haricots et de lentilles gâtées; 16 livres de riz avarié;
12 livres environ de pommes de terre;
6 livres de racine de bryone ou couleuvrée.
Les pommes de terre avaient été grossièrement écrasées; les autres matières étaient en poudre. Le tout a été exactement mêlé et détrempé avec une suffisante quantité d'eau. On y a ajouté environ deux pintes de différentes liqueurs propres à exciter ou à favoriser la fermentation acide; on sait, en effet, que c'est par cette opération que se dégage
l'amidon; la composition de ces liqueurs ne nous a pas été communiquée.
Après cette première opération , que les amidonniers appellent mise en trempe, on a laissé reposer les matières; la fermentation acide s'est excitée insensiblement dans le mélange, et vers le II septembre elle était à son terme et l'amidon était formé. Il n'était plus question que de l'obtenir pur et de le séparer des matières étrangères avec lesquelles il était mêlé.
Pour y parvenir, on a décanté toute l'eau et les graisses surnageantes à la matière précipitée; on y a passé ensuite de nouvelle eau, et l'on a filtré cette espèce de pulpe à travers un tamis de crin pour en séparer le gros son; cette opération se nomme, en termes de l'art, laver les sons.
Les jours suivants ont été employés à ce qu'on appelle rafraîchir l'amidon, c'est-à-dire à lui faire éprouver différentes lotions.
Le 1 2 on a passé les blancs , c'est-à-dire qu'on a filtré la pulpe à travers un tamis de soie pour en séparer les corps étrangers.
Le i6 on a décanté toute l'eau surnageante; on a séparé le gros d'avec le blanc, c'est-à-dire d'avec l'amidon proprement dit; on a mis ce dernier à égoutter dans un panier d'osier; cette opération se nomme laver les blancs.
Les jours suivants on a travaillé le gros pour en tirer l'amidon commun.
Lorsque l'amidon a été suffisamment égoutté on l'a mis à sécher dans un grenier exposé à l'air; enfin, le 27, il a été écrasé pour être porté à l'étuve, dont il n'a été tiré que le 3o.
Cette opération a rendu 1 9 livres j d'amidon fin et 29 livres d'amidon commun, c'est-à-dire environ moitié du poids des matières employées. Cet amidon, sans être d'une blancheur parfaite, nous a paru d'une assez bonne qualité, et il était aisé de juger que, dans une opération plus en grand et avec des soins particuliers, il serait possible d'en obtenir de très-beaux des mêmes matières.
Cette expérience confirme ce qu'on savait déjà, que les substances
végétales en générai, et surtout les substances farineuses, traitées convenablement, peuvent donner un amidon tout semblable à celui qu'on retire du blé.
Les pharmaciens savent qu'on retire, de la racine de bryone ou couieuvrée (^Bryonia aspera sive alba baccis rubrts ) , une fécule qui n'est autre chose que de l'amidon; on en tire également de la racine d'Arum vulgare maculatum an non maculatum de Tournefort, de celles de YAsphodelus primus Clusii, de celles de la cassave ou manioc, des pommes de terre et des truffes rouges, enfin d'un grand nombre d'autres plantes et racines.
M. du Bois n'est pas non plus le premier qui ait formé le projet d'un établissement de ce genre. Le sieur Vandeuil, dans la vue d'économiser la consommation des grains, sollicita, en 171/1, un privilège pour fabriquer exclusivement, pendant vingt ans, de l'amidon de racines. Mais, afin que cette exclusion ne fût pas préjudiciable au commerce des amidonniers et qu'elle ne dégénérât pas en abus, l'arrêt du conseil et les lettres patentes, qui intervinrent les 20 novembre 171/1 et 20 janvier 1716, portèrent non-seulement qu'il serait loisible à tous les sujets de Sa Majesté de fabriquer des amidons de recoupes, mais même qu'en cas d'interruption pendant un an de la fabrication des amidons de racine, le sieur Vandeuil serait déchu de son privilège.
L'Académie fut consultée, en 1769, par le parlement de Paris, sur un pareil privilège, et son avis fut favorable. Le sieur Ghise, qui le sollicitait, se proposait de ne faire entrer dans la fabrication de son amidon que des pommes de terre et des truffes rouges.
En général, l'Académie n'a pu et ne peut encore qu'applaudir à un projet qui tend à économiser une substance aussi précieuse que le blé; mais, comme en même temps une de ses obligations essentielles est d'éclairer autant qu'il est en elle ceux qui s'occupent de projets utiles, nous allons terminer ce rapport par quelques réflexions sur celui de M. du Bois.
Une première réflexion, qui nous paraît frappante et qui doit tenir en garde tous ceux qui se proposent de fabriquer de l'amidon sans blé.
c'est qu'aucun des établissements de ce genre qui ont été tentés jusqu'à ce jour n'a pu se soutenir. Sans doute que le meilleur marché de la matière première se trouve compensé par la qualité plus défectueuse de l'amidon et par la moindre quantité qu'on en tire. On se convaincra de plus en plus de la vérité de cette opinion , lorsqu'on fera attention que ce n'est pas avec de bon blé que se fabrique communément l'amidon; les règlements des amidonniers leur prescrivent de ne se servir que de blé gâté, de gruau et de recoupettes; or ces dernières matières ne sont autre chose que le son le plus fin; c'est donc une matière de peu de valeur en elle-même qu'on emploie à faire l'amidon , et la fabrication de cette substance ne consomme du blé que la portion qui ne peut servir à la nourriture des hommes.
Ces réflexions sont généralement applicables à tous les amidons fabriqués sans gruau et recoupettes; celui que M. du Bois se propose de fabriquer avec des fèves et des lentilles gâtées , est susceptible de quelques observations qui lui sont particulières.
Premièrement, il se fabrique tous les ans dans Paris environ 3 millions pesants d'amidon, et cet objet ne forme pas le tiers de la fabrication totale qui se fait dans le royaume. On peut donc évaluer à 10 millions pesants la fabrication totale de l'amidon en France; une pareille fabrication suppose, dans les proportions ci- dessus, l'emploi de 2 0 millions pesants de matières premières. Or il est très-probable qu'on aurait peine à rassembler en France 5oo millions de fèves, de lentilles et de riz gâté. Une fabrication fondée sur l'emploi de ces matières ne peut donc jamais être susceptible d'une grande extension, elle ne peut procurer qu'un bénéfice très-médiocre à l'entrepreneur, et il ne peut en résulter sur le blé qu'une économie presque insensible pour le Gouvernement.
Secondement, ce n'est pas non plus sur la racine de la couleuvrée qu'on peut se fonder pour un établissement en grand : cette plante n'est pas assez commune pour cela, et l'on ne pourrait la mettre en culture réglée sans occuper un terrain qui serait employé plus utilement par du blé.
Ce n'est donc que sur les pommes de terre qu'on pourrait former une spéculation raisonnable pour une fabrique d'amidon en grand; encore le prix de cette denrée est-il beaucoup augmenté depuis quelques années : nous croyons pouvoir assurer, d'ailleurs, que la quantité d'amidon qu'on en retirerait en proportion du poids serait infiniment moindre que celle qu'on retire du blé, du riz et des fèves, de sorte qu'il est probable que le bénéfice serait, ou très-modique, ou peut-être nul.
Nous croyons devoir nous borner à ces réflexions sur le projet de M, du Bois, dont nous avons cherché à faire sentir les avantages et les inconvénients; mais, comme en même temps l'Académie s'est fait une loi de ne prononcer que sur des inventions nouvelles et que le projet de M. du Bois ne présente que des choses déjà connues, nous pensons qu'elle ne peut que louer le zèle de l'auteur sans lui donner son approbation.
Fait au Louvre, le 2 5 novembre 1772.
Signé Lavoisier, Cadet.