‹ Œuvres. publiées par les soins de Son Excellence, le Ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 8 sur 347 · PRÉSENTÉ PAR M. DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

PRÉSENTÉ PAR M. DE LA FOLIE

Nous avons à rendre compte à l'Académie, M. Macquer et moi, d'un mémoire sur la théorie des couleurs par M. de La Folie.

Ce mémoire commence par une exposition succincte de la théorie newtonienne des couleurs. Tout le monde sait que le célèbre Newton admettait dans les rayons solaires sept couleurs primitives, dont les diverses combinaisons forment toutes les nuances que nous connaissons. Les expériences qui prouvent l'existence de ces sept couleurs sont trop connues des savants pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici. Cependant, malgré la force des preuves rapportées par le célèbre Anglais, M. de La Folie a cru pouvoir réduire à trois les couleurs du spectre solaire. Ces couleurs sont le jaune, le bleu et le rouge; les couleurs intermédiaires ne sont point, suivant lui, des couleurs simples, ce sont des couleurs moyennes et composées. On sait en effet que les rayons rouges combinés avec les jaunes forment l'orangé; que les rayons bleus combinés avec les jaunes forment le vert, etc.

Nous n'examinerons pas ici jusqu'à quel point ce système peut être rendu vraisemblable, nous nous contenterons de dire que ce n'est que par des raisonnements que M. de La Folie a cherché à l'appuyer: or ce

sont de bien faibles armes lorsqu'il s'agit d'attaquer une théorie fondée sur des expériences aussi conséquentes et aussi décisives que celles de l'illustre Newton.

Nous conviendrons avec M. de La Folie qu'on peut, en combinant ensemble deux à deux le rouge, le jaune et le bleu, former toutes les couleurs du spectre solaire, mais nous lui répondrons en même temps que ces couleurs de mélange diffèrent essentiellement de celles qui sont reçues directement du prisme ; si l'on fait en effet passer ces rayons combinés par un prisme, ils se divisent de nouveau et l'on obtient séparément les deux espèces de rayons dont ils étaient composés. Par quelque nombre de prismes au contraire qu'on fasse passer les rayons simples, ils sont toujours les mêmes, on ne peut parvenir à les altérer. Bien plus, si l'on reçoit l'image que forment ces rayons simples sur un carton blanc, et qu'on la regarde avec un prisme, elle paraît toujours ronde et de même couleur; tandis que l'image formée par la cornbi- . naison de deux rayons de différentes couleurs paraît oblongue à travers le prisme, et se partage en deux parties, dont chacune représente la couleur des rayons dont l'image était composée.

Si les expériences de Newton ne suffisaient pas pour convaincre M. de La Folie de l'existence des sept couleurs primitives, nous lui demanderions comment il peut, dans son système, expliquer la formation de la couleur violette. Cette couleur résulte d'après lui de la combinaison des rayons rouges et bleus; or ces rayons sont presque aux deux extrémités du spectre solaire, ils sont séparés par l'orangé, le jaune et le vert; comment donc concevoir qu'ils puissent se combiner ensemble? Nous pourrions encore ajouter un raisonnement qui n'est pas moins frappant : si les rayons solaires n'étaient composés que de trois couleurs, de rouge, de jaune et de bleu, il s'ensuivrait qu'avec ces trois couleurs seules réunies on pourrait former le blanc. L'expérience prouve cependant au contraire que le mélange de ces trois couleui's n'en forme qu'une peu décidée, fort différente du blanc, et qui participe des trois couleurs qui ont servi à la former; d'oii il suit que trois couleurs ne suffiraient pas pour remplir le but de la nature, puisque dans

cette hypothèse nous aurions été privés de la couleur blanche, la plus belle et la plus éclatante de toutes.

M. de La Folie appuie encore son opinion sur un fait absolument taux; il prétend que, si après avoir réfracté la lumière dans le sens vertical on la réfractait encore dans le sens horizontal, on multiplierait encore le nombre et la diversité des couleurs. Les expériences de Newton sont formellement contraires à cette assertion, et cette partie de son Optique esta peu près celle de toutes qui est la plus forte en preuves. M. l'abbé Nollet, dans ses leçons physiques, fait voir que les rayons solaires, une fois séparés par le prisme, ne subissent plus de changement dans quelque sens qu'on les réfracte.

Nous devons ajouter encore, avant de finir cet article, que M.Dufay n'admettait, ainsi que M. de La Folie, que trois couleurs primitives. On peut consulter un Mémoire sur la teinture de ce savant physicien (année 1737, page 2 53), à la fin duquel il a exposé cette opinion. On ne saurait nier qu'elle ne soit très-soutenable et même vraie dans le sens dans lequel elle a été présentée par M. Dufay : il ne prétendait en effet dire autre chose sinon qu'avec trois couleurs, le jaune, le rouge et le bleu, on pouvait produire toutes les variétés possibles de couleurs. Or, à l'exception du blanc, il n'y a rien en cela qui ne cadre avec les expériences de Newton; on peut encore voir cette même opinion développée et en partie prouvée par des expériences dans un petit traité de M. Le Blon , imprimé en français et en anglais sous le titre d'Harmonie du Colons dans la teinture réduite en pratique. Mais, de ce que M. Dufay disait qu'on pouvait avec trois couleurs imiter toutes celles du spectre solaire, il ne faut pas en conclure qu'il ait jamais entendu dire que le spectre solaire ne fût composé que de trois espèces de rayons. Nous avons cru devoir cette distinction à la mémoire de M. Dufay, d'autant plus qu'elle ne paraît pas avoir été saisie par M. Montucla dans son Histoire des mathématiques.

D'après ces préliminaires, M. de La Folie entreprend de donner une théorie de la manière dont les objets nous paraissent diversement colorés; il suppose la surface des corps couverte de petits prismes qui ré-

fractent la lumière avant qu'elle parvienne jusqu'à eux. crOn connaît, rrdit l'auteur, l'expérience de Newton; en faisant passer la lumière par (Tun prisme, on interpose un carton percé qui ne laisse passage qu'à fftel ou tel rayon; c'est le même effet pour les couleurs de tous les cr corps; le petit prisme adhérent sur un corps réfléchit sur ce corps ff même tous les rayons colorants, et les surfaces de ce corps, en raiff son de leur direction plus ou moins oblique et de leurs différentes rr positions, empêchent que tels ou tels rayons se réfléchissent vers cf nous, n

Il ne sera pas difficile de faire voir que ce système est destitué de tout fondement; on sait par les expériences de Newton qu'à peu de distance du prisme la lumière qui le traverse est seulement colorée vers les bords, en haut en rouge, en bas en pourpre et en violet. C'est que la séparation des bandes colorées n'est encore que commencée, il n'y a que les extrêmes qui soient un peu séparées; ce n'est qu'en éloignant sensiblement le carton qui reçoit l'image que les couleurs se distinguent. Il suit de là que les prismes que M. de La Folie suppose adhérents à la surface des corps ne suffisent pas pour expliquer la variété des couleurs et qu'ils ne peuvent même en faire aucune séparation , à moins qu'on n'admette que les prismes ne touchent pas à la surface du corps coloré, qu'elle forme une surface particulière et séparée, trèssensiblement distante de la première; or une pareille supposition répugne à tout principe de physique.

Nous croyons qu'il suffit d'avoir détruit le principe sur lequel l'auteur appuie toute sa théorie, et nous nous croyons dispensés par là d'entrer dans le détail des conséquences qu'il en tire.

M. de La Folie passe ensuite à l'explication des causes qui concourent à l'altération des couleurs; il admet pour cet effet dans l'air un excès d'alcali pendant l'été et un acide pendant l'hiver, et c'est à ces deux agents qu'il attribue les changements que nous voyons arriver à la plupart des couleurs, et notamment des couleurs tendres. Nous ne prétendons pas nier que les différents sels qui sont répandus dans l'air n'agissent sur les couleurs, mais nous ne pouvons regarder cette cause

comme aussi générale que M. de La Folie paraît le penser, et elle ne nous paraît pas, à beaucoup près, rendre raison de tous ces phénomènes. Il ne nous sera pas difficile de le faire sentir.

On peut distinguer en général deux espèces de débouillis dans la teinture, ceux dont la qualité est acide, tels que l'alun, le tartre, etc. d'autres qui agissent comme alcali , tel qu'est le savon. Parmi les couleurs qu'on nomme de faux teint, les unes résistent à l'action des débouillis acides, les autres à l'action des débouillis alcalins, mais elles sont toujours altérées par l'une ou par l'autre; l'air agit au contraire indistinctement sur toutes et les détruit à la longue; il faudrait donc dans les principes de M. de La Folie admettre en même temps, dans l'air, un acide et un alcali libre. Or une telle supposition soufFie nécessairement beaucoup de difficultés et ne pourrait même être admise qu'autant qu'elle serait appuyée sur les expériences les plus décisives.

Mais, en admettant même ce principe, il ne suffirait pas encore pour expliquer le plus grand nombre des phénomènes qui arrivent dans les couleurs, tels sont par exemple ceux des encres de sympathie et particulièrement de celles qui sont formées par le cobalt. On sait que la couleur de ces encres paraît et disparaît à volonté suivant le degré plus ou moins chaud de température auquel elles sont exposées. Or nous ne concevons pas comment il serait possible que les acides ou les alcalis de l'air fussent en assez grande quantité pour agir avec autant d'énergie et de célérité; il faudrait d'ailleurs prouver que le changement de couleur n'aurait pas lieu dans le vide delà machine pneumatique, et cela même est fort douteux.

Enfin cette hypothèse ne nous paraît pas expliquer d'une manière satisfaisante les changements subits qui arrivent à certaines couleurs, tel est par exemple le développement de la couleur rouge , de la liqueur du buccin de mer, ou de la pourpre des anciens. Cette liqueur est presque sans couleur au sortir de l'animal, mais elle n'a pas essuyé pendant quelques minutes le contact de l'air qu'elle devient d'un rouge de pourpre. M. de Réaumur a fait voir dans un mémoire imprimé

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parmi ceux de l'Académie pour l'année 1711, page 168, que le contact de l'air libre n'était pas même nécessaire pour le développement de la couleur. Il a mis dans une bouteille de verre très-exactement bouchée de la liqueur du buccin de mer; il a agité quelque temps la bouteille, et la liqueur est devenue rouge. Il est vrai qu'il est nécessaire pour le succès de l'expérience qu'il reste une petite portion d'air dans la bouteille, autrement il ne serait pas possible de donner de mouvement à la liqueur; mais, quand cette portion d'air serait d'un ou deux pouces cubiques, comment peut on concevoir qu'il y ait assez d'acide ou d'alcali dans un si petit volume pour produire quelque effet sensible? Si cette petite portion d'air au surplus laissait encore quelque scrupule, il serait facile de le dissiper par une expérience décisive : elle consiste à mêler avec la liqueur du buccin une très-petite portion d'acide ou d'alcali. Il est certain que, si c'est en raison de la petite quantité de ces substances qui se trouve combinée dans l'air que se fait le développement de la couleur, le mélange de l'acide ou de l'alcali doit la développer également; cependant l'expérience a été faite par M. de Réaumur, et il n'est résulté aucun développement de couleur de ces différentes combinaisons.

M. de La Folie appuie encore son système par quelques expériences sur la manière de détacher les élofîes; il est certain que, lorsque des couleurs ont été altérées par un alcali, il est presque toujours possible de les restituer par un acide, et réciproquement; mais nous ne voyons rien en cela de favorable à la théorie de M. de La Folie, puisqu'il est impossible au contraire de restituer des couleurs qui ont été altérées à un certain point par l'air.

Nous passerons légèrement sur une digression de l'auteur sur un moyen de parvenir à la connaissance des maladies par les différentes altérations des couleurs; il prétend que la plupart viennent d'un excès d'acide ou d'alcali dans les humeurs, et ce sentiment est celui de la plupart des chimistes du siècle dernier et singulièrement celui de Tachenius. Il propose, en conséquence, d'employer des étoffes teintes de couleurs tendres, de les appliquer sur la peau du malade et d'observer

quelle est i'altération qui leur arrive, afin d'en tirer des conséquences sur la qualité des humeurs.

INous ignorons jusqu'à quel point cette méthode pourrait être utHe en médecine, mais nous ne pouvons dissimuler qu'elle exige du médecin qui s'en servirait les attentions les plus scrupuleuses, et qu'elle pourrait souvent, malgré ses précautions, le jeter dans l'erreur; l'odeur désagréable qui se fait sentir dans la chambre des malades ne vient le plus souvent que d'un alcali volatil très-subtil qui s'exhale des excrétions; cet alcali ne manquera pas d'agir sur les couleurs et de faire soupçonner au médecin une alcalescence dans les humeurs qui n'y existera réellement pas.

Nous avons parcouru successivement lesprincipaux objets qu'embrasse le mémoire de M. de La Folie; nous sommes obligés de dire que la plupart des idées qui y sont contenues nous ont paru plus ingénieuses que vraies, et que nous n'y avons pas trouvé un assez grand fonds d'expériences neuves pour que l'Académie pût en approuver l'impression: ce mémoire au surplus annonce dans l'auteur beaucoup d'imagination et une connaissance étendue de l'art de la teinture. L'Académie ne peut que l'exhortera suivre une carrière aussi intéressante et dans laquelle il s'est déjà fait connaître précédemment d'une manière avantageuse.

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