XII
ignorans. On remarque la même chose en Europe pendant plusieurs siècles. Il est vrai que nous avons aux moines l'obligation d'avoir conservé des manuscrits : mais ils avaient encore conservé la scholastique et l'ignorance. Ce n'est donc pas dans les cloîtres qu'il faut s'attendre à voir renaître les lettres ; laissons par conséquent les vaines études qu'on y faisait , et voyons ce qui se passait ailleurs.
Elles devaient Si, commc jc l'ai dit, c'est par les choses de
naître chez le
'^mn'er?"JJrau go^t quc l'espôt humaiii doit commencer à se dé- " ^°"'' velopper, nous trouverons le berceau des lettres chez le peuple qui aura le premier cultivé la poésie : mais on ne s'occupe des choses de goût qu'après avoir pourvu à des besoins plus pressans, et ce principe doit nous faire découvrir le peuple où la poésie a du naître.
les Proven- Après \'d cliule dc l'empire d'Occident , la Pro-
(;.-)ux,aprè»bien
d.yéyoïuiion*, yencc , commc toutes les autres nrovinces, fut
s. enrichissent " i 7
ercumvënt^u cxposéc à bien des révolutions. Elle passa sous la
poe'sie. ^
domination des Visïgoths,desOstrogoths,des Mérovingiens, des Carlovingiens, des rois d'Arles, des rois de Bourgogne : elle eut ses comtes particuliers, et elle fut ravagée par les Sarrasins, qui s'établirent sur les cotes de la Méditerranée. Mais dans le dixième siècle, le comte Guillaume, ayant chassé les Sarrasins, rétablit les villes maritimes que ces barbares avaient détruites, et le commerce répara bientôt les pertes que la Provence avait
MomnNR. 4iQ
faites. Cette province a pltisiciirA bons ports; et 9es habitans , toujours imlustrieux , ont au jouir (les avantages de leur situation.
Marseille , fondée par des Phocéens dionie, a de tous temps été célèbre par son commerce et par son goiit pour les arts. C'est par elle que les lettres commencèrent à pénétrer dans les Gaules: elle devint en quelque sorte la rivale d'Athènes , et elle fut une des villes où la jeunesse romaine venait s'instruire. Les Marseillais, comme leurs ancètn^s, ont toujours aimé la liberté; ils en ont joui quelque temps sous les comtes de Provence; ils Tout défendue avec courage, et ils ont conservé quelques restes de leur ancien gouvernement républicain , jusque sous le règne de Louis XIV.
lycs Provençaux , s'étant enrichis par le commerce, songèrent à jouir de leurs richesses. I^ poésie naquit parmi les plaisirs qu'ils recherchaient. Us commencèrent à la adtiver dans le onzième siècle, et leurs poètes, qu'on nommait trous^res ou troubadours^ ftirent bientôt célèbres dans toute l'Europe. Ces troubadours s'associaient des chanteurs et des joueurs d'instrumens, qu'on nommait jongleurs^ et, avec ce cortège, ils allaient de cour en cour, toujours accueillis partout, et comblés de présens. Vous voyez combien ces usages ressemblent à ceux que nous avons vus chez les Grecs.
Les Provençaux répandirent parmi les grands „.„,^^ le goût de la poésie. Dès le douzième siècle, on ^w^^'^^
pies, et princi- cssava dc faire, à leur exemple, des vers dans les
paiement parmi •' '-
[es grands. langues vulgalres. Mais ce ne fut que dans le treizième, que la France eut dans Thibault, roi de Navarre, un poète qui montra quelque talent. Dans le même temps , l'empereur Frédéric II faisait des vers en Italie. Comme la poésie a dû naître chez un peuple riche, elle devait, par la même raison, être d'abord cultivée par les grands. Cependant le Français et l'Italien étaient alors encore bien informes.
Charles d'Anjou, comte de Provence, monta sur le trône de Naples en j 266 : il se piquait aussi de faire des vers, et il protégea les poètes. Les lettres Naplcs paraissait devoir être le séjour deslettres.
sont protégées à • /» -i î • i • i
Naples. Elle pouvait facilement s enrichir par le commerce,
pour peu qu'elle jouît de la paix. De tous temps elle avait eu des écoles ; elle avait même connu la liberté. Autrefois république, elle avait conservé quelques-uns de ses privilèges sous les rois normands; elle en jouissait encore, lorsque Charles d'Anjou se rendit maître du royaume.
L'empereur Frédéric II , persuadé que, de tous les peuples de son royaume, lesNapolitains étaient les plus propres à cultiver les sciences, et que les écoles sont d'autant moins bonnes, qu'elles se multiplient davantage, défendit d'enseigner ailleurs qu'à Naples : il n'y eut que la grammaire qui ne fut pas comprise dans cette défense. Il attira les professeurs qui avaient le plus de réputation; il
MODF.RNK. ^21
leur accorda des privilèges, ainsi qu'aux écoliers, et il ne négligea rien pour donner de la célébrité à Técole qu'il protégeait.
Naples commença sous ce prince à devenir plus considérable. L'université y contribua, et encore plus le goût que Frédéric avait pour cette ville, où il venait souvent. Le long séjour qu'y firent les papes Innocent IV et Alexandre IV, avec toute leur cour, dut aussi contribuer à la rendre florissante.
Elle s'agrandit encore, et devint toujours plus peuplée et plus magnifique sous les Angevins, qui l'embellirent d'édifices, et qui continuèrent de protéger les lettres.
Les rois normands avaient établi leur cour a \j...a, .. .
,,tu .ilu i».
Païenne. Frédéric abandonna le premier ce se- "^-^i! jour, et Charles d'Anjou se fixa tout-à-feit k Naples, ÏJTmI^^T^ lorsque le soulèvement, qui éclata par les Vêpres »'*• Siciliennes en laSa, lui enleva la Sicile, et fit passer cette province sous la dominatioiidePierrelll, roi d'Arragon. Cette révolution contribua beaucoup à l'agrandissement de Naples, parce que cette ville devint le séjour et la capitale des rois angevins. Charles I*', Charles II et Robert s'appliquèrent à la rendre florissante ; et Jeanne 1'*, malgré les troubles de son règne, ne négligea rien pour faire fleurir le commerce , et pour entretenir l'abondance dans sa capitale. Cest ainsi que Naples fut gouvernée jusqu'à la mort tragique de
cette malheureuse reine, en i382. Mais sous Charles P^, les Napolitains perdirent les restes de leur liberté ; et ce sentiment de moins aurait éteint le génie parmi eux , si la protection des princes n'y avait suppléé. Cependant la bonne poésie ne devait pas commencer à Naples, et cette ville opulente pouvait seulement donner de l'émulation aux talens qui naissaient ailleurs.
Pendant long. Lcs Véuitieus out été long-temps avant de s'oc-
temps les \'éni- 111 •!
tiens ne cuiii- cuocr dcs Icttrcs. Adonnés au commerce, ils ont
vent que le 1
commerce. fj'abord cultivé Ics arts propres à le faire fleurir, et ils en ont fait une étude jusque dans leurs jeux : car la régate, dont vous avez entendu parler, est une course sur mer, qui ressemble beaucoup aux courses des jeux olympiques.
Ils n'ont ponr Lcs pcuplcs qui sc retirèrent dans les lagunes
lois que des 1 i i i • 1 1 •
usages inro curcnt Ic Douneur de ne pomt porter de lois avec
duits par les il-
circonstances. ^^^ gvjg avaicnt cu dcs jurisconsultes, ils auraient eu un code avant d'avoir un gouvernement ; et je ne sais comment, avec des lois inutiles et confuses , ils auraient fait pour se gouverner ; ils se conduisirent d'après les circonstances; les usages, qui s'introduisirent peu à peu , devinrent des lois ; ils en firent quand ils en sentirent le besoin, et ils imitèrent en cela les Romains sans le savoir.
Ils connaissent Dcs lois Qui sc fout dc la sorte se perdraient
l'abus de la ^ ^ ^
lo"s'f*ct'^en om ^^ scraîent peu utiles , si elles n'étaient compilées,
'^'"* et publiées avec l'autorité du gouvernement. C'es|;
à quoi les Vénitiens trav^fillèrent à plusieurs re-
MODKBIIE. .|gi3
prises dans le cours du treizième siéde. Mai* il est vraisemblable qu'ils ne reprirent si souvetil cet ouvrage, que parce qu'ils n'étaient pas asAcr. éclairés pour faire une compilation qui demanderait les talens d'un législateur, ik eurent cependant assez de lumières pour sentir Tabus de la multitude des lois. Les leurs étaient en |>etit nombre : exprimées avec précision , elles expliquaient les cas généraux, et ne paraissaient sonvent qu'indiquer les principes. S'il survenait dos cas particuliers auxquels on ne pouvait pas appliquer les lois, les magistrats jugeaient d'après l'équité naturelle. Voyant que chez les peuples voisins, tant de lois et tant de commentateurs ne servaient qu'à multiplier et qu'à faire durer ie* procès, les Vénitiens aimèrent mieux s'en rapporter quelquefois au bon sens des juges, que de perdre à plaider un temps qu'ils pouvaient employer au commerce.
Rien n'était plus sase. Aussi Venise ftit-elle re- n-»* r*** u gardée comme le pays où la justice s'administrait **I'*'^"***^ le mieux; et les villes d'Italie invitaient k l'envi les Vénitiens à les venir gouverner. I^s exemples en furent si fréquens dans le treizième siècle, que la république porta un décret pour défendre aux nobles de se rendre à ces invitations. (Test sans doute parce qu'elle se voyait souvent enlever les meilleurs citoyens.
Cependant les lois des Vénitiens nV»taient pas i*«n i««,
cependant n'e- aussl simplcs 0116 ccllcs dcs Grccs , puisqu'ils
taient pas asseï » ^ ''11
qïïil" avail-nt avaicut besoiu de jurisconsultes. La république
besoin (le juris- . i i • • -i i •
ronsuiies. CH entretenait un pour le droit civil , sous le titre de Consultore dello stato^ et il y en avait un autre qui enseignait le droit canon.
iiséiudientia Lc voislnagc de Padoue excita la curiosité des
et n'en sont pas Véuitieus. lls voulurcnt entendre les professeurs
plus instruits. y -^
de réputation. André Dandolo, qui fut fait doge en j336, était docteur de cette université. D'autres, à son exemple, y reçurent le bonnet. La république, voulant encourager ces nouvelles études, accorda des distinctions aux docteurs; et Venise eut, comme les autres villes d'Italie, des professeurs de droit civil, de droit canon et de philosophie. Je ne sais pas si la justice en fut mieux administrée; mais les citoyens n'en furent pas plus savans.
Les Italiens , Un pcuplc richc veut tôt ou tard jouir de ses
enrichis parle . , •! • i i • i i
commerce, cul- richcsses, ct il attirc chez lui les arts et les artistes.
tivent les arts.
Les Vénitiens pouvaient-ils commercera Constantinople, et ne pas se faire insensiblement un besoin des commodités dont ils apprenaient l'usage ? Ils les transportèrent donc chez eux , et ils les répandirent dans l'Italie. D'autres villes riches et commerçantes. Gènes, Florence, Pise, Sienne, Bologne, y contribuèrent encore, chacune de leur côté. Les peuples commencèrent à devenir moins grossiers ; ils voulurent vivre avec plus d'aisance, ils recherchèrent les choses de luxe;
MODRRHK. /|a5
ils appelèrent les arts étrangers, et ils en créèreni de nouveaux. Cette nWolution se fit dans le court du treizième et du quatorzième siècle, et elle en produisit une autre dans les esprits, qui sentaient de plus en plus le besoin de s'instruire. Il est vrai que les sciences qu'on enseignait dans les universités ne firent point de progrès ; elles n'en pouvaient raème pas faire, parce que plus les écoles étaient célèbres, moins il était possible d ouvrir les yeux sur les vices des études. Au contraire, la langue et la poésie italiennes firent des progrès étonnans, quoiqu'on ne les enseignât nulle part, ou plutôt parce qu'on ne les enseignait pas. C'est que dans ce genre nous pouvons commencer sans maîtres : nous n'avons qu'à comparer ce qui nous plait davantage avec ce qui nous plait moins. Or le sentiment est un juge qu'on ne trompe pas aussi facilement que la raison , et on ne prouve pas qu'un mauvais vers est bon , comme on prouve qu'une proposition fausse est vraie.
Des peuples malheureux et abrutis par Tigno- ib >■■■■ rance ne portent pas plus leur vue sur le passé que sur l'avenir : c'est assez pour eux de s'occuper du présent. Tel a été le sort de l'Italie pendant plusieurs siècles. Dans des temps plus heureux, on eut la curiosité d'apprendre ce qu'on avait été, et d'en transmettre la connaissance à ses descendans. Les plus anciennes chroniques des Vénitiens sont du onzième siècle. C'élail des
annales écrites en mauvais latin, ou en langue vulgaire et barbare, sans discernement, sans choix et sans critique. Les plus estimées appartiennent au quatorzième siècle, et ont été composées parle doge André Dandolo. Alors on essayait d'écrire l'histoire : mais c'est un art qui demande des connaissances, un jugement et un goût qu'on n'avait pas. Il ne peut se perfectionner qu'après tous les autres : il faut qu'il y ait eu des compilateurs laborieux , des érudits qui aient travaillé avec quelque critique, des poètes qui aient poli la langue, et même encore des philosophes qui aient enseigné à voir. Venise , au quatorzième siècle, n'avait donc et ne pouvait avoir que de mauvais historiens. On y cultivait cependant la poésie; mais elle ne faisait que d'y naître : elle y était grossière, et le gouvernerrient circonspect de cette république ne donnait pas au génie cet essor qui fait les grands poètes.
Les lettres dans D^us Ic tablcau quc jc viens de faire de Naples
des circonslan- -, -^■,. . i • . r
ces où elles pa- ct QC Yeuise , VOUS voyez des circonstances lavo-
raissaient de-
IVo^JrjLint rables à la naissance de la poésie. Les peuples
retardées par la il*, il i *. • •!
protection ac- rccherchaient les choses de goût avec passion ; ils
cordée aux m au>
vaises études, étaicut asscz riches pour se les procurer. C'est la noblesse qui cultivait les arts et les sciences; les rois accueillaient les talens, et les excitaient par des récompenses. Mais tout cela ne suffit pas : c'est que la protection des grands est quelquefois plus nuisible qvi'uti le aux progrès de l'esprit hu-
xooiRiii':. /ia7
main. Trop i^noraiis, iU diipenneiit mal leitn^ bieiifiiits, et ils iiVncouragcnl que les faux lalens. Plus ils proté£;eaient les universités, plus ils leur accordaient de privilèges, plus ils pensionnaient les professeurs, plus aussi ils égaraient les esprits, et mettaient d'entravesaux meilleurs. En effet, dé» que le jargon de Técole conduisait aux richesses, il était naturel qu'on n étudiât que ce jargon, et qu'on se soulevât avec scandale contre quiconque oserait parler un autre langage.
Où doit donc naître la poésie, me demanderes- i* !-«•# vous? Dans un pays riche, où, comme à Napies ^•^••' et à Venise, on reclierchera les choses de goût , et où l'amour de la liberté parmi les troubles permettra de penser, et enhardira à dire ce qu'on pense. I^a Toseane sera donc TAttiquede Tltalie, elle sera le berceau des arts. Ce n'est pas que l'cftprit de liberté soit partout également nécessaire pour produire des hommes de talens, puisque nous en verrons naître dans des monarchies; mais je crois qu'il était nécessaire pour les produire la première ibis. Ce nW qu aux àmçs qui se croient libres, qu'il appartient de créer et de communiquer aux autres esprits une force qn'ib n'auraient pas trouvée en eusHnénies.
Au commencement du treizième siècle, loncnie . * rw«« toute l'Italie était partagée entre l'empereur et le ."i;*.^?!! pape, les Florentins se divisèrent en deux bc* ÎST*** lions , et prirent les noms de guelfes et de gibe»
i^S HISTOIRE
lins. Assez heureux pour étouffer enfin cet esprit de parti, ils se gouvernèrent en république après la mort de Frédéric II, arrivée en i^So, et nous avons vu qu'en dix ans Florence devint la principale ville de la Toscane, et fut une des premières de l'Italie. Mais l'esprit de faction recommença; le gouvernement essuya bien des révolutions; deux nouveaux partis se formèrent, celui des blancs et celui des noirs : les factions des guelfes et des gibelins continuaient; et on comptait encore celle du peuple et celle de la noblesse. C'est au milieu de ces factions que les talens devaient naître, pour procurer à un peuple riche les arts agréables dont il sentait le besoin. Dans un gouvernement plus calme , les esprits n'auraient pas pris le même essor. Athènes eût-elle eu tant d'hommes à talens , si elle n'eût pas été une démocratie florissante, c'est-à-dire une république riche et divisée par des partis? Non, sans doute; car les citoyens ne se seraient pas occupés des arts avec une sorte d'enthousiasme , s'ils avaient traité dans le calme^les affaires du gouvernement.
Dante. Alighicri Dante , né à Florence en 1 265 , se
forma parmi les troubles, auxquels il prit part. Il était de la faction des blancs , et il fut banni avec eux, lorsque Charles de Valois vint à Florence. Voilà le premier poète italien; c'est lui qui polit le premier sa langue, et il écrivit avec une élégance qu'on ne trouve pas dans ceux qui ont
MOnERNF. V*')
cru l.iuc «les vers avant lui. Son |m hk ipal (mm i i; «• est une satire des mœurs de son temps; il les pt uil arec les traits les plus hardis; et on voit rpic pour former un pareil poëte, il fallait lui esprit rt*publicain, et même un esprit de parti. Il mourut en i3ai. Alors se formait un nouveau poêle qui acheva de polir la langue italienne.
Pétrarque naquit en 1 3o4 à Arezzo , où s'était w«mn.. retirée sa famille, proscrite dans le même temps et pour les mêmes causes que Dante. Pétracco , son père, désespérant de rentrer dans sa patrie, alla s'établir à Avignon, où Clément V venait de fixer sa cour. Il destinait son fils à Tétude de la jurispixidence , qui était alors le grand chemin de la fortune; mais le jeune Pétrarque s'en dégoûta bientôt. La candeur de mon âme, disait-il, ne me permet pas de me livrer à une étude que la dépravation des mœurs a rendue pernicieuse. La plupart des hommes ne veulent connaître les lois que pour pouvoir les éluder eux-mêmes, ou apprendre aux autres à les violer impunément. Il ne m'est pas possible, ajoutait-il, de faire de cette étude un abus si contraire à la probité. 11 s'adonna donc tout entier à la poésie avec un succès qui le fit passer pour magicien; car Apollon , disait-on, n'est pas un dieu, et par conséquent il ne peut être qu'un diable. On l'accusa encore d'hérésie, parce qu'il lisait Virgile. Mais s'il eut pour ennemis tous les ennemis des lettres, il eut
43o HISTOIRE
pour protecteurs tous les princes qui les aimaient. Les Florentins, honteux de le compter parmi les proscrits, lui députèrent Bocaçe, l'invitèrent à revenir dans sa patrie, et voulurent lui rendre tous les biens dont son père et sa mère avaient été dépouillés. Pétrarque mourut peu d'années après à Arcqua, en i^']^. Je n'entrerai dans aucun détail sur la vie ni sur les ouvrages de ce poëte. D'autres l'ont fait; mais si vous voulez le connaître, vous le lirez.
ftocace. Les Florentins cultivaient aussi la prose ; car
les historiens Jean et Mathieu Villani étaient contemporains des deux Charles et de Robert, rois de Naples. D'autres avaient même écrit l'histoire avant eux. Mais Bocace, que je viens de nommer, est proprement le premier écrivain en prose ; puisqu'à cet égard il fixa la langue italienne, qui lui doit autant qu'au Dante et qu'à Pétrarque. Il naquit à Gertaldo en i3i3, et mourut au même lieu en iSyS.
Ceux qaiies Quaud uuc fois Ic goût a disparu, il est des
premiersont du • \ -§ i a •! i •
go..t le corn- Siècles avant de renaître ; et il ne se reproduit
niuniquent ra- ■'■
pidement. poiut, OU il sc Tcproduit tout à coup. Il semble que toute la difficulté soit d'en approcher, et que , quand on en approche, on ne puisse pas ne le pas saisir. Le Dante , Pétrarque et Bocace devaient donc avoir de grands succès, et leur goût devait se communiquer à tous les bons esprits qui les lisaient. Je distingue deux sortes de vérités : les vérités
il t>*«M ••«»«•
(le raison et les vérilcs de seiitinient. Ix^ prritiières sont liors de nous; et quelque proche qu elles soient , nous pouvons toujours portc?r maladroitement la main ii<:6té. I..CS secondes, mi contraire , sont en nous ou ne sont |K)int ; c'est pourquoi en approcher ou les saisir^ c'est la même chose. On peut raisonner avec mon esprit, sans ra*éclairer; mais on ne peut pas remuer mon âme d'une manière nouvelle et agréable, qu'aussitôt je ne sente le beau. I^goùt est donc un sentiment qui doit se transmettre avec rapidité.
Lorsqu'on sent le beau dans un genre , on est capable de le sentir dans tout autre; car c'est le même goût qui juge de la beauté d'une scène et de la beauté d'un tableau. Aussi dans le temps des progrès prompts de la poésie, les Florentins commençaient à cultiver avec succès la peinture et l'architecture. Cimabfié mourut en i3oo, âgé de soixante-dix ans, et laissa pour élève Giotto, qui mourut en 1 336.
Les beaux-arts sont donc nés en Italie, pendant u rim é» le treizième et le quatorzième siècle, et parcon- ^*,,^ J!^ séquent long-temps avant la ruine de Tempirc uri'iTfi Grec ; cependant on veut que la prise de Constantinople soit l'époque de leur naissance, et (|ae cette révolution ait été nécessaire pour apporter aux Italieus le goût qu'ils avaient déjà, et qu'ils avaient bien mieut que les Grecs de Comtiaiti* nople. Frappés d'une révolution qui a fint ffttnêm
432 HlStOlRE
à TEurope une face nouvelle, nous avons cru qu'elle a influé dans les progrès de l'esprit, parce que nous supposons qu'elle a tout fait. Cependant les Italiens,comme les Grecs,se sont formés d'après eux-mêmes , et s'ils doivent aux étrangers , ils leur doivent peu. 11 est même certain que la prise de Constantinople les retarda, parce que la langue grecque, dont l'étude devint à la mode, fit négliger les langues vulgaires. Aussi l'Italie ne produisit-elle pas, dans le quinzième siècle, des écrivains aussi bons que Dante, Pétrarque et Bocace; ce n'est pas que l'érudition n'ait ensuite contribué à l'avancement des lettres, en mettant les gens de goût en état d'étudier de bons modèles, et en amassant des matériaux dont ils surent faire usage. Il en est de même de l'art d'imprimer, qui fut inventé dans le quinzième siècle. Il nuisit d'abord au goût par la facilité qu'il donna de devenir érudit ; et tel Italien qui aurait été un écrivain élégant s'il eût étudié sa langue , se contenta de lire les livres grecs, qui devenaient plus communs, et se piqua d'en sentir les beautés, qu'il sentait mal. Si la prise de Constantinople a produit du savoir, elle a produit encore une pédanterie que l'imprimerie a rendue plus commune ; et le goût ne renaîtra que lorsqu'on étudiera les langues vulgaires. C'est ce que nous verrons quand nous reprendrons l'histoire de l'esprit humain au commencement du seizième siècle.
voDnunt. /|33