‹ Œuvres. Publiées suivant l'ordre chronologique avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 123 sur 133 · LA CONDITION DES GRANDS · texte numérisé non relu

LA CONDITION DES GRANDS

RËDIGÉS PAR NICOLE

(Ute présumée : fin iôSq.

[Nicole], De tÉdaeation d'un Prince. Paris, Savreux, 1670, p. 960.

SM

Ce» trois Dtteonn ont été publiés pour la première fois en 1670 par Nicole; sous le nom de Sieur Chanteresne, il 6t pe- FAttre, ao mois de juillet, son traité De Cidaoation (Tan Prinee éùMe en trois parîiet dont la dernière eoniient divert Traitez utiles à tout le monde. Paris, Savreui, 1670, 436 p. in-ia*. Ce livre qui contenait aussi le Traité de la grandeur fut imprimé avec privilège, après un examen fait par Méserai. Réimprimé en 1 67 1 , il forma le second volume des Essais de Morale, Nicole avait fait précéder les trois opuscules de Pascal de cet Avertisiemenl : < Une des chosessur laquelle feu M. Paschalavoit plus de veucs estoit rinslructiond'un Prince que l'on tàcheroit d'élever de la manière la plus proportionnée à Testât où Dieu l'appelle, et la plus propre pour le rendre capable d'en remplir tous les devoirs et d'en éviter tous les dangers. On luy a souvent ouy dire qu'il n'y avoit rien à quoy il désirAt plus de contribuer s'il y estoit engagé, et qu'il sacrifieroit volontiers ta vie pour une chose si importante. Et comme il avoit accoustumé d'écrire les pensées qui luy venoient sur les sujets dont il avoit l'esprit occupé, ceux qui l'ont connu se sont pstonnez de n'avoir rien trouvé dans celles qui sont restées de luy, qui regardast expressément cette matière, quoy que l'on puisse dire en un sens qu'elles la regardent toutes, n'y ayant gueres de livres qui puissent plus servir à former l'esprit d'un Prince que le recueil que l'on en a fait. Il faut donc, ou que

I. Amatild écrit k Perier le filt, la 5 août 1670 (édition de Paris-Lausanne, T. I, p. 675) : « On a donné charge k M. Decprat do vous eovoyar un nouveau livre de V Education d'un Prince. Vous j tfoutaras quelque chose de M. Pascal qui n'en fait pas un dos moto-

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ce qu'il a écrit de cette matière ait esté perdu, ou qu'ayant ces pensées extrêmement présentes, il ait négligé de les écrire. Et comme par l'une et l'autre cause, le public s'en trouve également privé, il est venu dans l'esprit d'une personne, qui a assisté à trois discours assez courts, qu'il fit *à un enfant de grande condition ; et dont l'esprit, qui estoit extrêmement avancé, estoit déjà capable des veritez les plus fortes, d'écrire *sept ou huit ans après, ce qu'il en a retenu. Or, quoy qu'après un si long temps il ne puisse pas dire que ce soient les propres paroles, dont M. Paschal se servit alors, neantmoins tout ce qu'il disoit, faisoit une impression si vive sur l'esprit, qu'il n'estoit pas possible de l'oublier. Et ainsi il peut asseurer que ce sont au moins ses pensées et ses sentimens.

« Ces trois petits discours avoient pour but de remédier à trois défauts ausquels la grandeur porte d'elle-même ceux qui y sont nez. Le premier, de se méconnoistre eux-mesmes, .de s'imaginer que tous ces biens dont ils jouissent leur estoient deus, et font comme partie de leur estre, ce qui fait qu'ils ne se considèrent jamais dans l'égalité naturelle avec tous les autres hommes.

« Le second est, qu'ils se remplissent tellement de ces avantages extérieurs dont ils se trouvent maistres, qu'ils n'ont aucun égard à toutes les qualitez plus réelles et plus estimables, qu'ils ne taschent point de les acquérir, et qu'ils s'imaginent que la seule qualité de Grand mérite toute sorte de respect, et n'a pas besoin d'estre soutenue par celles de l'esprit et de la vertu.

« Le troisième est que la condition des Grands estant jointe à la licence et au pouvoir de satisfaire ses inclinations, elle en engage plusieurs dans des emportemens déraisonnables et des déreglemens bas. De sorte, qu'au lieu de mettre leur grandeur à servir les hommes ils la font consister à les traitter avec outrage et à s'abandonner à toutes sortes d'excès.

I . Les éditions postérieures ajoutent : en divers temps. î. Ibid : neuf ou dix.

DISCOURS SUR LA CONDITION DES GRANDS m

• Ce toni cet trois défauts que M. Paschal a voit en veùe lort qu'il fît en diverses rencontres ces trois discours que nous rapporterons icy. »

Nicole déclare que les amis de Pascal ont été surpris de ne pas trouver sur ce sujet de nombreuses Penêéet, et pourtant dan» le manuscrit de Pascal plusieurs fragments se rapportent à cette question ; quelques-uns même ont visiblement été écrits en vue de ces oonférenoes. On peut signaler en particulier les fragments 3od et 3o5, 3ioet3io bis» 3ia,3i/4,3ir>, '^19, 3aoet 3ao 6tf, 33a, 333, 335, 336 (cf. T. Il, pp. aa7 et 5inv.). La plupart d'ailleurs ne se trouvent pas dans l'édition princeps de 1670; peut-être est-ce pour cette raison que, la même année, Nicole, désireux de compléter le recueil de Pascal, a reproduit de mémoire ces discours, où les pensées de Tauteur liées et développées ne pouvaient prêter à des interprétations fâcheuses. Pour plus de prudence. Nicolo reprend, explique et discute quelques-unes d'entre elles dans son Traité iie la gra/uieur (i^^ partie, ch. 4 et 5).

Bossut a émis l'opinion, tout à fait inacceptable, que ces discours auraient été tenus au duc de Rouannez, né en lôag. Havet a très justement conjecturé qu'il s'agissait du fils aîné du duc de Luynes, le futur duc de Chevreuse. Né en octobre 1 6^6, il avait été confie par son père aux Messieurs de Port- Royal ; Lancelol était, en 1669 et en 1660, son précepteur. C'est pour lui que fut composé à celte date le petit traité qui devint ensuite la Logiqae de Port-Royal (vide supra p. 337); dans la préface de ce livre il est représenté comme « un jeune Seigneur qui dans un âge peu avancé, faisoit paroistre beaucoup de solidité et de pénétration d'esprit » ; plus loin on ajoute que « son esprit étoit tout-à-fait extraordinaire dans toutes les choses qui dépendent de l'intelligence ». Sainte Simon, dans ses Mémoires (édition A. de Boislisle, T. XXllI, p. i8a), confirme ces indications : « Né avec beaucoup d'esprit naturel, d'agrément dans l'esprit, de goût pour l'application, et de facilité pour le travail et pour toutes sortes de sciences, une justesse d'expression sans recherche et qui cou-

loil de source, une abondance de pensée, une aisance à les rendre el à expliquer les choses les plus abstraites ou les plus embarrassées avec la dernière netteté et la précision la plus exacte, il reçut la plus parfaite éducation des plus grands maistres en ce genre, qui y mirent toute leur affection et tous leurs rares talents. Le duc de Luynes son père qui n'avoit ni moins d'esprit, ni moins de facilité et de justesse à parler et k écrire... ni moins d'application et de sçavoir, s'etoit lié, par le voisinage de Dampierre, avec les solitaires de Port-Royaldes-Champs, et après la mort de sa première femme, mère du duc de Chevreuse, s'y etoit retiré avec eux ; il avoit pris part à leur pénitence et à quelques-uns de leurs ouvrages, et il les pria de prendre soin de l'instruction de son fils... Ces messieurs y mirent tous leurs soins par attachement pour le père, et par celui que leur donna pour leur eleve le fonds de douceur, de sagesse et de talents qu'ils y trouvèrent à cultiver. » Il semble bien qu'il faille voir dans ce jeune duc et pair âgé de treize ans, en 1660, « l'enfant.... dont l'esprit estoit extrêmement avancé», auquel fait allusion l'avertissement.

Après hésitation, Nicole reporte à neuf ou dix ans avant la date où il les rédige de mémoire, l'époque où ces discours ont été tenus « en divers temps ». Ils seraient de 1660, plutôt peutêtre des derniers mois de 1669. Pascal, très malade en juin lôbg, allait un peu mieux vers le milieu d'août; il se trouvait alors depuis quelques jours « à la campagne » au dire de Carcavi ; le 22 octobre, Nicole était à Vaumurier. Dès le début de 1660, de grandes difficultés s'élevèrent entre Port-Royal et le duc de Luynes, qui voulait se remarier avec sa tante et filleule. Le 19 février, Pascal est à Paris, comme le prouve le fragment en forme de lettre qui se trouve dans le manuscrit des Pensées, î° 194 (cf. Pensées, ï. III, p. 25 1, n.); en mars, les Petites Écoles sont dispersées, et, peu après, Pascal part pour un long voyage en Auvergne.

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