‹ Œuvres. Publiées suivant l'ordre chronologique avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 125 sur 133 · II. DISCOURS · texte numérisé non relu

II. DISCOURS

Il est bon, M. que vous sçachiez ce que l'on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû ; car c'est une injustice visible : et cependant elle est fort commune à ceux de vostre condition, parce qu'ils en ignorent la nature.

Il y a dans le monde deux sortes de Grandeurs ; car il y a des grandeurs d'établissement, et des grandeurs naturelles. Les Grandeurs d'établissement dépendent de la

DISCOURS SUR \Ji CONDITION DES GRANDS SM

volonl«5 des hommes, qui ont cn^ avec raison devoir honorer certains estais, et y attacher certains respects. Les dignitez et la noblesse sont de ce genre. En un paît on honore les Nobles, en l'autre les roturiers* : encclui-cy les aisnez, en cet autre les cadets. Pourquoy celaP Parce qu'il a plù aux hommes. La chose estoit indiiïerente avant Testablissement : après Testablis^ement, elle devient juste, parce qu'il est injuste de la troubler'.

)..es Grandeurs naturelles, sont celles qui sont ind<^pendantes de la fantaisie des hommes, parce qu'elles consistent dans les qualitez réelles et ciïectives de l'ame ou du corps, qui rendent l'un ou l'autre plus estimables, comme les sciences, la lumière de Tcsprit, la vertu, la santé, la force.

Nous devons quelque chose à l'une et à l'autre de ces Grandeurs ; mais comme elles sont d'une nature diflerente, nous leur devons aussi diflerens respects. Aux Grandeurs d'établissement, nous leur devons des respects d'établissement', c'est k dire certaines cérémonies extérieures qui doivent estre neanlmoins accompagnées selon la raison, d*une reconnoissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte : Il faut parler aux Rois à genoux : il faut se tenir debout

I. Cf. Pensif, fir. Soi, T. U, p. ai8: « .... en France de* genlil»hommes, en Suisse desrotunert. elc » — fr. 3o5 : a Le» Suisses s'offensent d'estre dits gentilshommes et prouvent leur roture de raoe pour estre juges dignat dat grands emplois. »

a. Cf. Pensées, fr. 3ia, T. U, p. a3^ : « La justice est ce qui est establi ; et ainsi tout«^ nos loii seront nécessairement tenues pour justes sans estre examinées, puis qu'elles sont astablies. »

3. Cf. Pensées, fr. 3io. T. II, p. a5a : « .... Grandeur d'esUli, respect d'eataUiaaemeol. >

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dans la chambre des Princes. C'est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs.

Mais pour les respects naturels, qui consistent dans restime, nous ne les devons qu'aux Grandeurs naturelles, et nous devons au contraire le mépris et l'aversion aux qualitez contraires à ces Grandeurs naturelles. 11 n'est pas nécessaire, parce que vous estes Duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue*. Si vous estes Duc et honneste homme, je rendray ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualitez. Je ne vous refuseray point les cérémonies que mérite vostre qualité de Duc, ny l'estime que mérite celle d'honneste homme. Mais si vous estiez Duc sans estre honneste homme, je vous ferois encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachez à vostre naissance, je ne manquerois pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que meriteroit la bassesse de vostre esprit.

Voila en quoy consiste la justice de ces devoirs. Et l'injustice consiste à attacher les respects naturels aux Grandeurs d'établissement, ou à exiger les respects d'établissement pour les Grandeurs naturelles. Monsieur N. est un plus grand Géomètre que moy ; En cette qualité il veut passer devant moy ; je luy diray qu'il n'y entend rien. La Géométrie est une grandeur naturelle, elle demande une préférence d'estime, mais les hommes n'y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passeray donc devant luy, et l'estimerayplus que moy en qualité de Géomètre. De mesme si estant Duc et Pair vous ne vous contentez pas que je me tienne découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse,

I. Voir Montaigne de l'Art de conférer (III, viii) et particulièrement le texte que nous avons cité, Pensées, T. II, p. 3o8, n. i.

DISCOURS SUR LA CONDITION DB9 ORAlfDS S7I

je VOUS prierots de me monstrer les qiialitet qui montent mon estime* si vous le faisiez elle vous est acquise', et je ne pourrois vous la refuser avec justice ; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander et assurément vous n'y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand Prince du mondo.

m. DISCOURS

Je vous veux faire connoistre, M. vostre condition véritable, car c'est la chose du monde que les personnes de vostre sorte ignorent le plus. Qu'est-ce à vostre avis d'estre grand Seigneur ? C'est eslre maislre de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous, et qui font qu'ils se soumettent à vous, sans cela ils ne vous regarderoient pas seulement ; mais ils espèrent par ces services et ces déférences qu'ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu'ils désirent, et dont ils Yoyenl que vous disposez.

Dieu est environné de gens pleins de charité, qui luy demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance ; ainsi il est proprement le Roy de la charité.

Vous estes de mesme environné d'un petit nombre de personnes sur qui vous régnez en vostre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les

I. Cf PenUtê. fr. 333, T. II, p. aSa : • N'avet-vou» jamais veu 6m gens qui pour te plaindre du peu d'eUt que voiu faiU>s d'oux, vous fUleot l'e&emple det gens de condition qui le* eslimont ? Je leur repoodroif en cela : Mootrtt-moj le merilo par où voua tves durmé det peraonoee, et je vous etiimeray de meame. »

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biens de la concupiscence. C'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous estes donc proprement un Roy de concupiscence*, vostre royaume est de peu d'étendue, mais vous estes égal en cela aux plus grands Roys delà terre. Ils sont comme vous des Roys de concupiscence. C'est la concupiscence qui fait leur force, c'est à dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire .

Mais en connoissant vostre condition naturelle, usez des moyens qu'elle vous donne, et ne prelendez pas régner par une autre voye que par celle qui vous fait Roy. Ce n'est point vostre force et vostre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ny les traitter avec dureté. Contentez leurs justes désirs, soulagez leurs nécessitez, mettez vostre plaisir à estre bien faisant, avancez les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vray Roy de concupiscence.

Ce que je vous dis ne va pas bien loin : et si vous en demeurez là vous ne laisserez pas de vous perdre, mais au moins vous vous perdrez en honneste homme. Il y a des gens qui se damnent si sotement par l'avarice, par la brutalité, par les débauches, par la violence, par les emportemens, par les blasphèmes. Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honneste ; mais en vérité c'est toujours une grande folie que de se damner. Et c'est pour-

I. Cf. Pensées, (t. 3i4, T. II, p. a35 : « Dieu a créé tout pour soy, a donné puissance de peine et de bien pour soy. Vous pouvez l'appliquer à Dieu ou à vous. Si à Dieu, l'Evangile est la règle. Si à vous, vous tiendrez la place de Dieu. Gomme Dieu est environné de gens pleins de charité, qui luy demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance, ainsy.... Gonnoisscz-vous donc et sçachez que vous n'estes qu'un Roy de concupiscence et prenez les voyes do la concupiscence. » Cette Pensée n'est pas dans l'édition de Port-Royal.

DISQOimS SUR LA GOCIDITION DES GRANDS 37S

quoy il n*en faut pas demeurer là. Il faut mépriser la concupisoeooe et son royaume et aspirer à ce royaume de charité, où toas les sujets ne respirent que la charité et ne désirent que les biens do la charité. D*autres que moy vous en diront le chemin; il me suffit do vous avoir détourné de ces vies brutales où je voy que plusieurs personnes de vostre condition se laissent emporter, faute de bien connoislre Tétat véritable de cette condition.

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