LETTRE DE L;V SŒUR JACQUELINE DE ^AI^TE
EUPHEMIE PASC\L A MESDEMOISELLES PEHIER
SES NIECES».
A P. R. d« Ch., 06 io« ^' i60o.
Mes très chères Nièces,
Vous aves tant de sujet de vous plaindre de moy que je n'en ay point du tout de m'cxcuscr, c'est pourquoy je crois que c'est plustost fait de vous en demander pardon, puisque je ne doutte point du tout que vous ne me l'accordiez, au lieu que si je vous aportois quelque excuse qui ne fut pas véritable, je me ferois tort à moy mesme et je vous donnerois bien mauvais exemple. J'espère que mon retardement k vous escrire ne vous aura pas fait oublier neantmoins la promesse que vous m'avez faitte de bien prier Dieu pour moy ; car vous estes trop bien instruittes pour vouloir rendre mal pour mal. C'est pourquoy, encore que je vous aye donné sujet de croire que je vous a vois oubliées, je ne crois pas que vous ayez voulu en faire autant. Aussi auriez-vous fait une grande injustice; car je puis vous assurer, mes chères sœurs, que je m'oublierois, ce me semble, plustost moy-mesme que vous, et il me semble que moins je vous le témoigne plus je le ressens. Car la charité estant un feu qui est dans le cœur, il faut nécessairement qu'il agisse ; et quand il ne se produit point au dehors, il se fait ressentir au
I. La lettre originale que Cousin • eno foui les yeux, et qui m trouvait parmi le» papier» de Hocquei, n'a pu être retrouvé*.
dedans avec plus de force; pourveu que ce ne soit pas par foiblesse et par tiédeur qu'il ne se fait pas voir au dehors; car allors il est sans doute qu'il se diminue d'autant plus qu'il paroist moins, comme un feu qui n'a point d'air et que l'on laisse elteindre manque de luy fournir de quoy brusler. Mais il me semble que je puis vous assurer avec certitude que la charité que j'ay pour vous n'est pas comme cela, mais quelle est comme un feu bien embrasé qui fait ressentir d'aulant plus sa chaleur à tout ce qui l'environne, qu'elle ne peut se respandre au dehors. Voyez, mes chères sœurs, oii je me suis emportée sans y penser pour vous assurer de l'affection que j'ay pour vous. Je prie Noslre Seigneur qu'il nous embrase toutes de sa sainte charité, afin que celle que nous aurons les unes pour les autres ne naisse que de celle-là : sans quoy ce ne seroit qu'une amitié de chair et de sang qui n'auroit rien de bon. Je suis assurée que vous me ferez cette charité ; mais comme je ne vous crois pas encore assez avancées pour mériter de Dieu tout ce que vous luy demandez, je vous supplie de me procurer les prières de ma sœur Flavie, que vous assurerez de mon affection, et celles de vos autres maistresses, si notre mère trouve bon que vous les en priiez et que vous les saluyez de ma part. Bon jour mes chères sœurs je suis tout à vous en celuy qui est nostre tout et en la présence duquel nous ne sommes rien. Priez le pour moy afin que je sois digne de le prier pour vous.
S' J. DE S*« EUPHEMIE, R" P«
[religieuse indigne].
(^Pour mes chères sœurs Marie Jacqueline et Marguerite Euphemie Perier, à Port-Royal, à Paris.)