‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 3 sur 58 · ŒLVHES DE RAI.ZAC · texte numérisé non relu

ŒLVHES DE RAI.ZAC

turc dans le Portique tle Zenon, chatouille l'Esprit dans les Livres de Seneque. En semblables lieux, TEsclatant et TAgreable ne sont pas incompatibles avec le Solide et le Salutaire. Dans vne mesme viande, le plaisir du goust se peut trouver avec la bonté de la nourriture. Mais souvenez-vous pourtant que je plaide la cause de Seneque , et non pas celle de Lucien. Il y a vne certaine gayeté de stile esloignée en égale distance de la bouffonnerie et de la tristesse. Tous les excez niesmes ne sont pas également dangereux. Les passions eschauffées ne produisent-elles pas des fautes heureuses, voire des actions héroïques, qui sont des courses que fait TAme bien loin au delà des Devoirs communs ?

D'ailleurs, l'Abondance ne sçauroit estre pure ny choisie par tout : Les herbes naissent parmy les bleds, et les boiiillons jettent de Tescume. La variété non plus n'a pas tant d'ordre que d'agrément. Et c'est peut-estrc cette multitude de Vices aimables, que Quintilien reproche à Seneque. Mais il me semble que Quintilien est en cela trop severe, et qu'il prend les choses trop à la rigueur. 11 fait trop le Maistre d'eschole et le reformateur de son Siècle. Quel mal y avoit-il, je vous prie, de vouloir guérir avec des remèdes délicieux? Estoit-ce vn vice de se servir de la volupté pour persuader la Vertu? Au pis aller c'estoit vser des charmes à bonne fin. C'estoit employer la débauche du stile à corriger les défauts des mœurs.

Avant que Seneque et que Plutarque fussent au Monde, cette façon estoit en usage dans la plus sage Republique qui fust jamais. Ainsi taschoient-ils de gagner des Ames, parce qu'ils sçavoient bien qu'elles ne veulent pas estre forcées ; parce qu'ils connoissoient la noblesse de leur naturel, ([ui est impatient du joug et de la contrainte, qui a horreur de la raison toute crue et du genre purement dogmatique. Quelques prudens et sages qu'ils fussent, ils prenoient des masques et des habillemcns de Théâtre, et n'en estoient pas moins sages ny moins prudens. Ils se déguisoient en Poètes Comiques et Satyriques. Les Sénateurs Romains ont paru de cette sorte , quand ils ont voulu instruire le Monde. Ils se sont despoùillez de leur Robe longue, pour se vestir d'vne Cimarre estrangere. Ils ont inventé vn certain largon (dont il nous reste quelques débris) demi-Grec et demi-Latin, inoitié en prose et moitié en vers. Et avec ce largon, qui se mocque de l'vniformitc du stile et des préceptes de l'Art, ils ont débité toute la Sa-

SOCRATK CHHESTIEN. 15

gesse divine et humaine : Ils ont composé des Ouvrages que les Maistres de TArt ont admirez comme Merveilleux, bien qu'ils ne les ayent pas approuvez comme Réguliers.

0 beaux Esprits qui faites des Livres et qui jugez des Livres qu'on fait, que vous connoissez peu le mérite de cette façon d'escrire ! Ou vue si noble et si délicate Manière me degouste de vostre vulgaire et de vostre insipide Sérieux ! Qu'elle me fait haïr cette immobile gravité dans laquelle vous vous roidissoz toujours, comme si vous aviez fait vœu de ne la quitter jamais ! Les mesmes Beautez et les mesmes Figures ennuyent. Les douceurs fades font mal au cœur; Et j'aime bien mieux vn grain de sel de nos amis de l'Antiquité, vn morceau de leurs ragousts, que vos rivières de lait et de miel, que vos montagnes de cassonnade et toutes vos citroiiilles confites.

Pardonnez ce petit emportement à vn homme qui se venge, après avoir esté obligé par vue puissance supérieure à lire vn gros volume de Panégyriques Ifcdiens. Le souvenir de cette violence qui me fut faite excite de temps en temps mon chagrin contre les Panégyriques : Et pour ne rien dire de pis de ceux-cy, il est certain qu'ils me donnèrent beaucoup plus de peine que celuy de Pline ne m'avoit autrefois donné de plaisir.

Toutes les paroles neantmoins en estoient de soye, et telles que la Reyne Parisatis les demandoit pour les oreilles des Roys. Ce n'estoient que fleurs et que parfums, et encore des fleurs sans espines et des parfums épurez, tant le Panégyriste avoit eu soin de choisir ses flatteries et d'en oster la lie et le marc. Quoy davantage? l'Art observé jusqu'à la superstition, ne souffroit pas à l'Esprit le moindre mouvement de liberté. Vne clarté au reste, vue netteté incomparable, ou certes qui ne peut estre comparée qu'à la sérénité de ces beaux jours, quand il n'y a pas vn nuage dans le Ciel, ny vne haleine de vent sur la Terre. ,

Le Calme pourtant qui languissoit dans tous les endroits du gros V^olume me faisoit languir avec luy, et me tenoit en cet estât incommode où l'on ne peut veiller ny dormir, où l'on ne fait que s'estendre et que baailler. Quoy que les Panégyriques fussent eloquens, jamais Lecture ne me dura plus que celle-là : le ne me repentis jamais davantage que de m'y estre embarqué par complaisance : Vne si continuelle Bonace me sembla plus importune que la Tempeste.

14 (KUVUKS DE BALZAC.

Louer tousjours , admirer tousjours , et employer à cela des périodes d'vne lieuë de long et des exclamations qui vont jusqu'au Ciel, cela fait despit à ceux mesmes que Ton loue et que Ton admire. Les Victorieux s'en sont plains au milieu de leurs Triomphes. Et je sçay de bonne part que le feu Roy se regardant vn jour au miroir, estonné du grand nombre de s(^s cheveux gris, en accusa les Complimenteurs de son Royaume et leurs longues Périodes. Il dit à celuy de qui je le sçay ces paroles remarquables : « Tay opinion que ce sont les Haran- « gués qu'on m'a faites depuis mon avènement à la Couronne, et par- « ticulierement celles de Monsieur le *** qui m'ont blanchy la teste M de si bonne heure. »

Voila vn estrange effet des Harangues et vn Harangueur bien malheureux, après s'estre distillé l'esprit et avoir épuisé le genre démonstratif à louer le Roy ! Dieu nous garde d'estre cause de la mauvaise humeur des bons Princes, et beaucoup moins de leur vieillesse précipitée. Ce seroit vn crime d'Estat, quelque innocente que fust l'intention du Criminel. Nostre fin doit estre de profiter et d'instruire : Mais si par nostre défaut ou par le défaut d'autruy nous ne pouvons parvenir à nostre fin, encore vaut-il mieux amuser le Peuple que d'importuner les Roys. Et c'est mesme servir les Roys que d'amuser le Peuple agréablement , comme vous avez veû au cinquante quatriesme Livre des Histoires de Dion, sur le subjet de Pilades et de Batillus. Pourquoy voulons-nous dasplaire avec pompe et apparat ? Pourquoy lassons-nous la patience de nos Maistres en offensant leur pudeur? Ne leur liaisons point maudire nos bénédictions : Ayons soin de leur repos et du nostre : Ne prenons point de la peine à leur en donner.

Que si nostre zèle ne peut s'arrester dans nostre cœur : Qu'il en sorte à la bonne heure ! Mais qu'il se retranche dans le stile de Lacedemone : Pour le moins dans l'Atticisme : Au pis aUer, qu'il ne se desborde pas par ces Harangues Asiatiques, où il faut prendre trois fois haleine pour arriver à la fin d'vne période. La Instice de Dieu demandera raison aux hommes de la moindre parole oisive, c'est vn Dogme de la Doctrine Chresticnne : Et s'il est ainsi, quel compte auront à rendre les Faiseurs de Livres que vous et moy connoissons, qui rempUssent le Monde de leurs Synonymes, qui ne disent rien dans leurs Livres, et redisent sans cesse ce qu'ils ont dit?

Nos Amis de Grèce et d'Italie Tentendoient bien mieux. Comme lu

sucratb: chuestiek. ir»

gaillardise de leur stile n'en diminuoit point la dignité, l'estenduë de leurs discours n'énervoit point la vigueur de leurs pensées : Ces corps n'estoient pas lasclies pour estre longs. Les Redites, s'il y en avoit en leurs discours , estoient concluantes et nécessaires , couronnoient la beauté de la chose, adjoustoient la perfection à la fin. Leurs parole, estoient des actions, mais des actions animées de force et de courage. et ce courage se communiquoit à ceux qui lisoient leurs Livres, jusqu'à leur faire désirer et chercher la mort, après avoir leû ou vn Traité des maux de la Vie ou vn Dialogue de l'Immortalité de l'Ame. Les Romains, particulièrement, ont esté puissans en persuasion, comme en tout le reste. Leur Ame estoit éloquente avant que d'estre rhetoricienne , et ils estoient eloquens à cause qu'ils estoient sages. Quand ils escrivoieut, ils trempoient leur plume dans le sens, vous vous souvenez de cet ancien mot : Quand ils avoient escrit, on ne comptoit pas leurs Volumes, on pesoit leurs Lignes. Et s'il m'estoit permis de juger du Livre que Brutus composa de la Vertu, par deux ou trois Lettres que j'ay veuës de luy, je soustiendrois que ce Livre estoit tout esprit et nerfs, sans aucun meslange de matiore iiy aucune superfluité de chair. Ce Livre n'avoit point d'endroit foible, point de partie inutile : point de répétition qui ne fist effet, qui n'appuyast la chose establie, qui ne prouvast ou n'achevast de prouver.

De cette sorte sont bonnes les Répétitions. Et peut-on trouver mauvaise vne recharge qui asseure la Victoire, et qui este au vaincu tout moyen et toute espérance de se révolter? Cela s'appelle donner le dernier coup de la mort : C'est enfoncer son espée jusques aux gardes ilans vn corps qui souffle encore pour résister. En pareils combats, Brutus et Ciceron ont esté de redoutables Gladiateurs. Leur force (estoit égale; mais leur vertu estoit différente. Il ne se pouvoit rien retianchei' de l'Eloquence de Brutus, ny rien adjouster à celle de Ciceix)n ; Et je m'imagine souvent vn genre d'escrire formé sur l'Idée qut^ j'ay conceuë de l'Eloquence de ces deux hommes.

Vn Grec qui vivoit sous les Empereurs Romains compare les Discours de Demosthene à plusieurs Esclairs qui surprennent et qui esrblouïssent, et ceux de Ciceron à vn grand feu qui s'espand de tous costez (!t tiit vne lumière qui dure. Figurez-vous en l'vn la Tempeste qui est desciite au premier de l'Enéide, et en l'autre, l'embrasement de Troye, qui est représenté au second.

ir, (ELVKES DE BALZAC.

le n'examine point si la comparaison est bien juste, et ne veux rien (lire pour cette fois de l'éloquence de Demosthene. le dis seulement que celle des Attiques de Rome, qui contrefaisoient Brutus et n'imitoient pas Ciceron, tenoit bien plus de ces Esclairs continuels que de ce grand Feu. Cette sorte de lumière fait subitement ce qu'elle doit faire : Vous diriez que, frappant les yeux, elle perce les hommes jusques au cœur. Mais semblables impressions ne sont pas tousjours bien profondes , et il est difficile que la chaleur se communique de cette façon. 11 me semble, au contraire, pour enchérir sur la pensée du Critique Grec, que le Soleil n'a pas plus de force sur le Corps que Ciceron en a sur les Ames. 11 ne paroist pas couronné de plus de rayons : Il ne fait pas naistre plus de fleurs, plus d'or et plus de pierreries : Il n'esmeut et ne résout pas plus de vapeurs; Il n'eschaulTe, il n'amollit, il ne durcit pas davantage les matières sur lesquelles il exerce différemment sa vertu.

De souhaitter que nostre Socrate fist la mesme chose, ce seroit vn souhait trop ambitieux, et qui ne s'accompliroit pas aisément en ce temps-icy. le connois le monde présent; le sçay ses degousts et ses aversions pour nos Escritures. L'Eloquence n'a point tant de force que les hommes ont de dureté ; Tous les Syllogismes, tous les Enthymemes, toutes les Figures rebouchent aujourd'huy contre leur esprit; Ils ne sont presque plus capables de persuasion. Les petits enfans se mocquent de ce que leurs grands Pères admiroient. Les Discours Philosophiques estoient des Oracles sous le Règne de François premier ; Maintenant ce sont des Visions. Art, Science, Prose et Vers, sont différentes espèces d'vn mesme genre, et ce Genre se nomme Bagatelles en la Langue de la Cour.

Mais ce n'est pas icy le lieu de se plaindre de la rudesse du Siècle de fer et du retour de la Barbarie, de parler aussi plus long-temps de Philosophie et d'Eloquence, de Brutus et de Ciceron ; je ne le puis pas de bonne grâce, après m'estre déclaré si hautement contre la Longueur : elle n'est pas meilleure dans les Préfaces que dans les Haran- ^'ues; Et d'adjouster à ce que je vous ay dit de mon Socrate, ce que j'aurois à vous dire de mes Nouvelles Remarques et de mes Vieilles Apologies, cette longueur ne seroit pas approuvée du Sage Hébreu,

SOCRATE CHRESTIEN. il

qui conseille aux François aussi bien qu'aux luifs, de « reserver leur « esprit pour le lendemain. » le veux suivre son advis et garder de restotïe et des ornemens à vne autre fois. Puis que mes presens vous sont agréables, il faut que je tasche de vous en faire souvent, et que je ne fasse pas mentir l'excellent Monsieur Costar, qui vous a promis plus d'vne Préface et plus d'vn Livre de ma façon. Cependant, Monseigneur, si les Gens d'affaires vous accusent d'aimer trop les Livres, ce sera à vous à justifier vos innocentes amours, et à défendre nos Muses, en défendant vostre jugement.

DISCOVRS PREMIER.

I)E lESVS-CHRIST ET DE SA DOCTRINE.

Dans le Cabinet, où nous ouïsmes Socrate la première fois, il y avoit vn Tableau delà Nativité de Nostre Seigneur, qui luy donna lieu de nous faire ce Discours.

Il seroit difficile de regarder vne si saincte peinture sans estre surpris de quelque pensée de pieté. Mais faisons davantage en cette surprise : Rendons-nous vobntairement et de bonne foy à la pensée qui nous a surpris; Suivons-la, (jiiand elle nous ineneroit plus loin que nous n'avions résolu d'aller aujourd'huy.

Vne Estable, vne Crèche , vn Bœuf et vn Asne : Quel Palais, bon Dieu, et quel Equipage! Cela ne s'appelle pas naistre dans la Pourpre, et il n'y a rien icy qui sente la Grandeur de

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l'Empire de Constantinople. Ces Princes qu'on nommoit Porphyrogenetes; Celuy qui fut Roy avant que d'estre homme, le ventre de la Royne sa Mère ayant esté couronné par les suffrages des Ordres de son Royaume; les Ptolomées, les Alexandres et les Césars, faisoient bien plus de bruit en venant au Monde. De l'autre costé, il y a eu des Princes qui ont esté exposez ; 11 y a eu des Conquerans qui ont esté nourris et eslevez par des Restes. Il y a vne Force retenue et dissimulée : la vertu est quelquefois en repos, la Grandeur est quelquefois à l'estroit, la Pompe n'accompagne pas tousjours la puissance.

Ne soyons point honteux de l'objet de nostre adoration : Nous adorons vn Enfant ; Mais cet Enfant est plus ancien que le temps. Il se trouva à la naissance des choses; il eut part à la structure de l'Vnivers; Et rien ne fut fait sans luy, depuis le premier trait de l'ébauchement d'vn si grand Dessein, jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique.

Cet Enfant fit taire les Oracles avant qu'il commençast à parler. Il ferma la bouche aux Démons, estant encore entre les bras de sa Mère. Son Rerceau a esté fatal aux Temples et aux Autels; a esbranlé les fondemens de l'Idolâtrie; a renversé le Throsne du Prince du Monde. Cet Homme promis à la Nature, demandé par les Prophètes, attendu des Nations; cet Homme enfin descendu du Ciel, a chassé, a exterminé les Dieux de la Terre.

Quelle entreprise à cet Homme enfant, à cet Homme nu, d'avoir attaqué vn Monde qui s'estoit fortifié de plus de trois mille ans contre la puissance de la Vérité ! Il est pourtant venu à bout de son entreprise, sans armes, sans machines, sans violence. Et qu'est-ce, à vostre advis, que d'avoir amolli d'abord et par sa seule présence vn si long et si opiniastre endurcissement ; d'avoir arraché des Erreurs confirmées par la vieillesse, qui avoient pris racine dans les Esprits; qui s"tNtoipnt nnînrnliséo? nvec eux? Qn'^f't-ce que d'avoir deli-

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vré ces pauvres Esprits d'vne infinité de Monstres qui les ravageoient? Monstres de différentes espèces et sous différentes formes; Monstres agréables ou désagréables aux yeux, selon l'humeur de la superstition, qui les embellissoit ou les barboûilloit à sa fantaisie. Les vns se faisoient aimer, les autres se faisoient craindre : Les vns demandoient des Sacrifices cruels et estoient altérez de sang humain; les autres avoi(#t des appétits moins sauvages et moins déréglez, et se contentoient du sang des bestes.

L'homme que nous adorons a nettoyé la Terre de cette multitude de Monstres que les Hommes adoroient; Mais il n'en est pas demeuré là.

îl ne s'est pas contenté de ruiner l'Idolâtrie et d'imposer silence aux Démons; Ha, de plus, confondu la Sagesse humaine : Il a osté la parole aux Philosophes. Leurs Sectes ont fait place à son Eglise , et leurs Dogmes à ses commandemens : Toute la Raison, toute l'Eloquence d'Athènes luy a cédé. C'est luy qui a humilié l'orgueil du Portique; qui a décrédité le Lycée et les autres Escholes de Grèce. H a fait voir qu'il y avoit de l'Imposture partout, qu'il y avoit des Fables dans la Philosophie, et que les Philosophes n'estoient pas moins extravagans que les Poètes, mais que leur extravagance estoit plus grave et plus composée. Il a fait advouër aux Spéculatifs qu'ils avoient resvé, lors qu'ils avoient voulu méditer. Il leur a monstre que de cent cinquante tant d'opinions, qui visoient au Souverain Bien, il n'y en avoit pas vne qui eust touché au but. Vous pouvez voir et compter ces opinions dans les livres de la Cité de Dieu de gainct Augustin. lesus-Christ a ainsi traité les Sages du Monde : De cette sorte il a pacifié leurs Querelles et leurs Guerres. En les réfutant tous, il les a tous accordez.

Avant luy, on se doutoit bien de quelque chose. On donnoit de légères atteintes à la Vérité : On avoit quelques soupçons et quelques conjectures de ce qui est. Mais les plus in-

telligens estoient les plus retenus et les plus timides à se faire entendre; ils n'osoient se déclarer sur quoy que ce soit; ils ne parloient qu'en tremblant et en hésitant des affaires de l'autre Vie : Ils consultoient et deliberoient tousjours sans jamais se résoudre ny prendre party.

le ne m'en estonne pas neantmoins. Car comment eussentil§ pu trouver la Vérité qu'ils cherchoient, puis qu'elle n'estoit pas encore née? Il falloit que la Vérité se fist chair, afin de se rendre sensible et de devenir familière aux hommes, afin de se faire voir et toucher.

Cette Vérité n'est autre que lesus-Christ, et c'est ce lesus- Christ qui a fait cesser les doutes et les irrésolutions de l'Académie, qui a mesme asseuré le Pyrrhonisme. Il est venu arrester les pensées vagues de l'esprit humain et fixer ses raisonnemens en l'air. Apres plusieurs Siècles d'agitation et de trouble, il est venu faire prendre terre à la Philosophie et donner des ancres et des ports à vne Mer qui n'avoit ny fond ny rive.

Par son moyen, nous sçavons ce qu'Aristote, ce que le Maistre d'Aristote, ce que les Disciples d'Aristote ont ignoré. Ils avoient les yeux bons, mais ils cheminoient de nuit, et la subtilité de leur veuë n'estoit point comparable à la pureté de nostre lumière. Assidus, mais malheureux courtisans de la Nature, ils ont vieilli dans la Basse-cour : Et nous, Favoris de Dieu, quoy qu'indignes Favoris, dés le premier jour, nous avons esté receûs dans le Cabinet.

Ov LE MONDE EST ETERNEL, OV. IL A EV VN COMMENCEMENT I Ov l'aME de l'homme MEVRT avec le corps, ov IL Y A VNE SE- CONDE VIE povR ELLE APRES CELLE- CY. Voila toutc la satisfaction que vous donneront les Sçavans de Grèce et les Habiles de Rome, Ne leur en demandez pas davantage. L'inconstance de leur esprit, l'incertitude de leurs opinions, est vne chose à faire pitié. Ils ne vous payeront que d'ambiguitez et que d'équivoques; ils ne vous conseilleront que de suspendre

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vostre jugement, que de retenir vostre détermination, quo de balancer entre cela est et cela n'est pas.

Le seul lesus-Ghrist a pouvoir de conclure et de prononcer, et sa seule Doctrine nous peut mettre l'esprit en repos. Elle définit, elle décide, elle juge souverainement. Elle tranche les difficultez. Elle coupe les nœuds, et ne s'amuse pas à les desmesler. Elle nous asseure en termes formels, Qvk

LES CHOSES VISIBLES ONT COMMENCÉ , ET QVE LES SVBSTANCES SPI- RITVELLES NE FINIRONT POINT.

Depuis la publication de cette Doctrine, nous disons hautement et affirmativement que le Monde ne s'est pas basty soy-mesme, mais qu'il y a je ne sçay quoy de plus vieux et de plus ancien, qui a travaillé à vne si admirable Architecture. Nous disons que le Soleil n'est pas la source, mais le Réservoir de la lumière ; qu'il a esté allumé avant que de luire; que les Astres ont esté faits par vne Main qui en pourroit faire de plus beaux.

Nous disons que l'Ame de l'homme est vn feu inextinguible et perpétuel ; qu'elle est originaire du Ciel; que c'est vne partie de Dieu mesme, et par conséquent qu'il y a bien plus d'apparence qu'elle se ressente de la noblesse de sa race, que de la contagion de sa demeure ; qu'il est bien plus à croire qu'elle dure pour se reiinir à son principe, pour acquérir la perfection de son Estre, pour devenir Raison toute pure, qu'il n'est à croire qu'elle finisse, pour tenir compagnie à la Matière, pour s'esloigner de sa véritable fin, pour courir la fortune de ce qui est son Contraire plustost que son Associé.

La mesme Doctrine nous descouvre les autres Secrets du Ciel avec la mesme certitude : Mais ce sont les Secrets importans et qui contribuent à nostre Salut, et non pas les secrets inutiles et qui ne font que donner de l'exercice à nostre Curiosité. Cette Doctrine nous enseigne tout ce qu'il est nécessaire que nous apprenions.

DISCOVRS DEVXIESME.

DE L EGO SVM DE lESVS-CHRIST

Mais vostre Voisin le Délicat voudroit que celle Doclrine eusl esté débitée avec plus de grâce, et que l'Evangile fust plus fleury et plus attrayant. Nous luy ferons raison là-dessus vne autre fois, et peul-estre contenterons-nous sa délicatesse. Cependant, me dit-il, je m'adresse à vous, qui ne manquez pas de fleurs et d'attraits, de couleurs et d'ornemens, et qui neantmoins n'estimez pas ces bagatelles plus qu'elles ne valent. Vous plaidastes, il y a quelques années, pour l'AvTHORiTÉ contre TElgovence; et si ma mémoire ne me trompe, il me semble que vous gaignastes la cause de TAv- THORiTÉ. l'ay veû vn grand commentaire sur le Qvirites de Iules César; ne verray-je point vne petite reflexion sur I'Ego SVM de lesus-Christ?

Cet admirable Ego svm, que nous ouïsmes chanter à la Passion il y a quinze jours , est rapporté dans l'Evangile de Sainct-Iean, et commence le premier Acte de la Tragédie de Nostre Seigneur. Ces trois Syllabes, sorties de sa bouche, espouvanierent ses Ennemys, mirent en desordre des Auditeurs qui estoient en armes, firent tomber à la renverse vne Compagnie de gens de pie : Et je ne doute point que cette

cheute n'eust esté mortelle à ceux qui tombèrent, si la mesme force qui les abbattit ne les eust aidez à se relever.

On parle des Esclairs et des Tonnerres d'vn homme d'Athènes, qui mesloit le Ciel avec la Terre sur la Tribune aux Harangues. Mais outre que c'estoient des Orages en peinture, et qui ne faisoient tomber personne, considérez, s'il vous plaist, de quelle sorte il les excitoit. C'estoit en criant à pleine teste, en se tourmentant et en s'agitant comme vne personne possédée, en faisant mille grimaces de son visage et mille tours de souplesse de son corps. Il employoit pour cela les fréquentes Exclamations, les Enthymemes en foule, les Paroles qui faisoient le plus de bruit, les plus vives et les plus violentes Figures. Et tout cela neantmoins n'estoit cause d'aucun mouvement forcé en la posture des Assistans, d'vn seul faux pas au plus foible de la Compagnie. Toute cette violence n'eust pas esté capable de remuer vne paille ny de donner le branle aux feuilles d'vn arbre.

Comment est-ce donc que I'Ego svm de lesus-Christ, sorti de sa bouche sans effort, sans qu'il esleve seulement le ton de sa voix, porte par terre des hommes fermes et vigoureux, met à ses pieds vne troupe de Soldats qui estoient venus se saisir de luy? Il n'est rien en apparence de si doux et de si tranquille que cet Ego svm. Deux paroles le composent : paroles courtes, simples et vulgaires, qui n'ont rien d'éclatant et de figuré; rien qui estonne et qui menace les gens; rien qui présage et qui signifie le coup qu'elles vont frapper.

C'est-à-dire qu'il faut que ces deux paroles ne soient que la couverture et que l'enveloppe de quelque chose d'extraordinaire, qui est caché dessous. Il faut sahs doute que ce soit vne estincelle qui soit tombée du plus haut des Cieux, vn rayon de véritable divinité, qui se mesle dans ces deux paroles, qui leur communique vne vertu estrangere et qu'elles n'avoient pas naturellement. Ces paroles ne sont point foudroyantes de leur propre feu ; 11 faut nécessairement que

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celuy qui les profère soit le Maistre des Foudres et de la Tem peste.

Il y a des âmes dont la dureté est invincible et contre lesquelles reboucheroient les plus pathétiques périodes de nos Orateurs : Mais il n'y a point d'ames, fussent-elles de fer ou de bronze, qui soient à Tépreuve des paroles de ndstre Législateur, qui puissent tenir bon contre les tnoindrës syliabes de lesus-Christ. Que vostre voisin le Délicat allègue tant qu'il voudra son Nestor, son Menelas, son Vlisse, et les propose comme les trois Fondateurs des trois stiles differens. Qu'il compte merveilles à ceux qui l'écoutent, de l'Eloquence Attique, de l'Asiatique, de la Rhodiene. Sur ma parole, mesprisez en cecy tout ce qu'il admire, et reservez toute vostre admiration pour le Laconisme de lesus-Christ.

L'OvY et le Non de lesus-Christ peuvent faire et défaire. peuvent bastir et destruire avec vne égale facilité. Son silence mesme et son repos , ses foiblesses et ses infirmitez. sont choses fortes, agissantes, efficaces; sont capables doperer des Miracles; parce qu'elles ne sont jamais abandonnt'o^ de la puissance nécessaire à l'opération des Miracles; parce que la grandeur de ses actions ne dépend point de la grandeur de ses instrumens et de ses moyens. Son Ego svm, animé de cette secrète et souveraine puissance, eust pu nvntre on fuite vne Légion aussi aisément qu'vne Escoiïadt\

l'ay fait à peu prés le Discours que je vous avois convié do faire. Mais après tant de paroles, oublierons-nous la Conséquence qui en resuite. Conséquence qui se tire sans art et sans peine, qui sort d'elle-mesme de I'Ego svm de lesus- Christ? Dites-moi, je vous prie, si son Abbaissement sur la Terre est si redoutable, combien sera terrible son Eslevation dans les Nuées? Si son humilité captive accable les hommes, qui pourra soutenir sa Majesté triomphante? Si ayant à estro jugé, sa première response fait tant d'éclat, de quel ton pro-

soc RATE CIIRKSTIKN. 27

noncora-l-il le dornier Arrest, quand il viendra luy-mesme pour estre le luge?

l'ay assez de cette Response, pour respondre à toutes les demandes de vostre Voisin; pour réfuter toutes les objections de mes sens et de ma raison. Sans Rhétorique, sans Dialectique, ces trois Syllabes me suffisent pour me persuader la Divinité de cet Homme que j'adore. Et après l'effet estrange de ces trois Syllabes et tant d'autres estranges effets, si bien et si nettement vérifiez, quand il s'eslevera en mon ame quelque petit mouvement de Rébellion contre la Foy, à l'heure mesme je m'adresseray au Dieu de la Foy, et prendray la liberté de luy tenir le langage que luy tçnoient les anciens Fidèles.

Si NOVS NOVS SOMMES ESGAREZ, MON DiEV, ç'a ESTÉ EiN VOVS

svivA^ys. Si NOVS n'avons pas escovté nostre raison, vos miracles EN SONT CAVSE. Si NOVS AVONS ADORÉ VN HOMME, VOVS VOVS estes ENTENDV AVEC CET HOMME POVR NOVS FAIRE CROIRE QV'll. ESTOIT DiEV. VoVS LVY AVEZ PRESTE VOSTRE PVISSANCE POVR NOVS OBLIGER A LVY RENDRE NOSTRE CVLTE. NoVS SOMMES EXCVSABLES, MON DiEV, d'avoir RECONNV CELVY QVI ne SÇAVROIT ESTRE QVE VOVS, SI VOVS NE VENEZ VOVS MESME NOVS DECLARER Qv'lL EST ViN WTRE QVE VOVS.

ii^ ŒUVRES DE BALZAC.

DISCOVRS TROISIESME.

DE t.K RELIGION CHRESTIENNE ET DE SES PREMIERS COMMENCEMENS.

Les dernières paroles de Socrate l'avoient comme ravy en exlase, mais estant revenu de son transport, il ne demeura pas long-temps dans le calme. La première émotion ne fut qu'vn passage à la seconde, et reprenant la matière qu'il a voit laissée, il nous parla à peu prés en cette sorte.

Il ne paroist rien icy de THomme; rien qui porte sa marque et qui soit de sa façon. le ne voy rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance et dans le progrez de cette Doctrine. Les ignorans l'ont persuadée aux Philosophes. De pauvres Pescheurs ont esté érigez en Docteurs des Roys et des Nations, en Professeurs de la science du Ciel. Ils ont pris dans leurs filets les Orateurs et les Poètes, les lurisconsultes et les Mathématiciens.

Cette Republique naissante s'est multipliée par la Chasteté et par la Mort , bien que ce soit deux choses stériles et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les portes et par les défaites : Il a combattu, il a vaincu estant desarmé. Le monde en apparence avoit ruiné l'Eglise : Mais elle a accablé le Monde sous ses ruines. La

soc RAT K OHRESTIEN. 29

force des Tyrans s'est rendue au courage des condamnez. La patience de nos Pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la Cruauté.

Chose estrange et digne d'vne longue considération! Reprochons-la plus d'vne fois à la lascheté de nostre Foy et à la tiédeur de nostre zélé. En ce temps-là il y avoit de la pressée se faire déchirer, à se faire brusler pour lesus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiroient les hommes au christianisme : G'estoient les appas et les promesses de cette nouvelle Secte. Ceux qui la suivoient et qui avoient faveur à la Cour, avoient peur d'estre oubliez dans la commune Persécution : Ils s'alloient accuser eux-mesmes, s'ils manquoient de Délateurs. Le lieu où les feux estoient allumez et les bestes déchaisnées s'appelloit, en la langue de la primitive Eglise, la place ov l'oiN doinne les covrojn^es.

Voila le stile de ces grandes âmes qui mesprisoient la Mort, comme si elles eussent eu des corps de louage et vne vie empruntée. Bien davantage, et lousjours dans la rigueur de THistoire, sans rien donner à la licence de la Rhétorique; Si c'eust esté le sang d'autruy et non pas le leur, ils n'en eussent pas fait si bon marché, car la Charité les eust retenus, et l'Amour-propre les avoit abandonnez.

C'estoit donc dans les joyes et dans les plaisirs qu'ils disoient à Dieu c'est assez, et qu'ils luy demandoienl des trêves et du relasche , et non pas dans les supplices et dans les tourmens. 0 mon ame, que d'honneur et de gloire! 0 mon imagination, que de délices et de douceurs, s'escrioient-ils au milieu des flammes! En cet estat-là, pour parler encore le langage de la primitive Eglise, ils estoient pleins, ils estoient possédez de lesus-Christ. lesus-Christ avoit pris la place de leur esprit et de leur raison : Ils n'estoient plus animez que de lesus-Christ; Ils ne songeoient plus qu'à luy; Ils ne se souvenoient plus que de luy ; Il leur tenoit lieu de toutes choses. Ce n'estoit plus amour ny constance, c'estoit

oO (Kl N Hi;S |)K ItALZAC

vnealienationdeseiis, vue maladie surnaturel le, vuesainclc. vue divine fureur.

Aussi les Payens s'en eslonnuient-ils cl en lalsoienl des Proverbes. Vous le pouvez voir dans les Propos d'Epiclete, recueillis par Arrien. Ils parloient des Chrestiens comme de personnes travaillées d'vne melancliolie incurable; personnes tentées par le desespoir: ennemies du jour et de la lumière. A leur dire, c'estoient des gens qui vouloient périr; qui s'ennuyoient en ce Monde (ce sont les diiïerens termes dont ils se sei voient), qui se devoùoient. qui se precipitoient à la Mort.

Nous sommes descendus de ces gens-là, quoy qu'apparemment ils ne deussent point laisser de postérité; quov ((u'ils tissent tout ce qu'il faut faire pour ne pas durer. De leurs Cendres et de leurs Ruines s'est eslevée la Grandeuiet la Souveraineté de nostre Eglise. Le Corps s'est trouvé entier dans la dissipation de ses Membres.

le ne m'estonne point que les Césars ayent régné et que le Party qui a esté le Victorieux ait esté le Maistre. Mais si c'eust esté le vaincu, à qui l'avantage fust demeuré; si les déroutes eussent fortifié Pompée et restably sa fortune; si les Proscriptions eussent grossi le Party d'vn Mort et luy eussent fait naistre des Partisans ; si vn Mort luy-mesme, si vne Teste coupée eust donné des Loix à toute la Terre, véritablement il y auroit dequoy s'estonner d'vn succez si éloigné du cours ordinaire des choses humaines. le trouverois estrange (ju'apres la bataille de Pharsale et plusieurs autres batailles décisives de l'Empire, les Amis de Pompée eussent esté Empereurs de Rome, à l'exclusion des Héritiers de César. Paurois de la peine à croire, quand le plus véritable et le plus religieux Historien de Rome me le diroit, que des gens eussent triomphé autant de fois qu'ils furent battus; qu'vne Cause si souvent perdue eust tousjours esté suivie. Au moins me semble-t'il que ce n'est pas bien le droit chemin pour

SOCRATE GHRESTIEN 54

arriver à l'Empire, et que d ordinaire on se sert de tout autre moyen pour obtenir le Triomphe. Ce n'est pas la coustume des choses du Monde, que les bons succez ne servent de rien, que la Victoire soit décréditée, et que le Gain aille au malheureux.

Nous voyons pourtant icy cet événement irregulier et directement opposé à la coustume des choses du Monde. Le sang des Martyrs a esté fertile, et la Persécution a peuplé le Monde de Chrestiens. Les premiers Persécuteurs voulant esteindre la lumière qui naissoit, et estouffer l'Eglise au berceau, ont esté contrains d'advoûer leur foiblesse, après avoir espuisé leurs forces. Les autres qui l'attaquèrent depuis, ne réussirent pas mieux en leur entreprise. Et bien qu'il y ait encore en la nature des choses, des Inscriptions qu'ils ont laissées. PovR avoir pvrgé la terre de la nation des Chrestiens; povB avoir aboli le nom Chrestien en tovtes les PARTIES DE l'Empire, TExperience nous fait voir qu'ils ont triomphé à faux, et leurs Marbres ont esté menteurs. Ces superbes Inscriptions sont aujourd'huy les Monumens de leur vanité et non pas de leur victoire. L'ouvrage de Dieu n'a pu estre défait par la main des Hommes. Et disons hardiment, à la gloire de nostre lesus-Christ et à la honte de leur Dio- ''letien : Les Tyrans passent, mais la Vérité demevre.

3ti ŒUVBES DE BALZAC.

DISCOVRS QVATRIESME.

SVITE DV MKSME SVBJET.

Fay leû l'Original des Inscriptions dont je vous parle. Elles se conservent en vne ville d'Espagne, et sont gravées en gros characteres sur vne Colonne parfaitement belle. L'Allemand Gruterus ne les a pas oubliées dans son gros Volume. Mais sans vous donner la peine de visiter les Bibliothèques d'Angolesme, et d'aller lire les Inscriptions à vne lieuë et demie d'icy, puis que vous en voudriez sçavoir les paroles, et qu'il m'en souvient, il ne faut pas vous faire languir davantage : Tout présentement, vostre curiosité sera satisfaite.

DIOCLETIANVS lOVIVS. ET. MAXIMIANVS. HERCVLEVS. CiESARES. AVGVSTI. AMPLIFICATO. PER. ORIENTEM. ET. OCCIDENTEM. IMPERIO. ROMAND. ET. NOMINE. CHRISTIAKORVM. DELETO. QVI. REMPVBLICAM. EVERTEBANT, CtC.

DIOCLETIANVS. CiESAR. AVGVSTVS. GALERIO. IN. ORIENTE. ADOP- TAT©. SVPERSTITIONE. CHRISTIANORVM. VBIQVE. DELETA. ET. CVLTV. DEORVM. PROPAGATO, etC.

Vous voyez par là le mescompte des Persécuteurs ; Vous voyez rimposture de Home Payenne et la fausseté de ses victoires. Cette superstition abolie est maintenant la Religion dominante. Non-seulement elle a survescu à ses Bourreaux.

SOCRATK ClHUESTlEiV. 53

mais elle règne sur le throsne de ses Eniiemys, et la ville ETERNELLE obeït aux SuccesseuFs de Sainct Pierre et non pas à ceux de Iules César. Diocletien et Maximien ne sont plus de grands et de redoutables Princes : Ce sont de Fabuleux et de ridicules Historiens; ce sont des Fanfarons sur du marbre. Nos Pères ont mesprisé leurs Edits et leurs Arrests; Mocquons-nous de leurs Bravades et de leurs Romans. Ainsi pouvons-nous appeller ces Inscriptions menteuses, consacrées à leur mémoire par leur propre vanité.

Mais il n'y aura point de mal d'adjouster encore vn mot à l'Histoire du Christianisme sous TEmpire de Diocletien. Cet ennemy du Peuple de Dieu , ce Pharaon de son Siècle n'employa pas tousjours le fer et le feu contre les Fidèles, non plus que le premier Pharaon. H s'avisa de faire périr d'vne autre façon les Chrestiens de Rome : 11 les traita comme des bestes de charge qu'on tuë à force de les faire travailler; Il voulut qu'ils mourussent, mais de telle sorte qu'ils se sentissent mourir, et qu'il pust tirer du service de leur mort. Pour cet effet, vous sçavez qu'il en consuma vne multitude infinie à la structure de certaines Estuves, dont la place se nomme encore aujourd'huy les Thermes diocletieknes, et dont les ruines sont si grandes, qu'elles estonnent la veuë et font peur à l'imagination de ceux qui les considèrent.

Diocletien se fust-il jamais imaginé que ces ruines deussent estre vn jour sanctifiées par la Religion qu'il persecutoit; qu'elles deussent estre dédiées au culte du Dieu qu'il avoit proscrit; de ce Dieu dont il haïssoit si fort le Nom, la Doctrine et les Partisans? Eust-il crû que dans les Thermes Diocletiennes on eust chanté jour et nuit des*Hymnes à lesus-Christ; qu'on luy eust rendu des vœux, qu'on luy eust présenté des Sacrifices jusques à la fin du Monde? Il ne l'eust pas crû, non pas mesme sur la parole de tous ses Devins.

Quand il faisoit travailler les pauvres Chrestiens à ses Estuves, ce n'estoit pas son dessein de bastir des Eglises à leurs II 3

o4 (KUVHtS DE I5ALZAC.

Successeurs. Il ne pensoil pas estre FondaU'ur, comme il a esté, d'vn Monastère des Pères Chartreux et d'vn autre de Pères Feùillens. Car> à prendre !a chose dans son principe, c'est luy qui a jette les fondemens de ces deux Maisons religieuses, et qui a fourny les matériaux dont on s'est servy pour leur fabrique; C'est aux despens de Diocletien, de ses pierres et de son ciment qu'on a fait des Autels et des Chapelles à lesus-Christ, des Dortoirs et des Refectoirs à ses serviteurs. La Providence de Dieu se joue de cette sorte do pensées des Hommes, et les Evenemens sont bien esloignez des Intentions, quand la Terre a vn dessein et le Ciel vn autre.

DISGOVRS CINQVIESME.

DE LA TROP GRANDE SVBTILITE DA^S LES CHOSES DE LA RELIGlOi^ .

Ces quatre Discours, recueillis de la bouche de Socrate, donnèrent réputation au séjour qu'il faisoit en nostre Pro^ vince, et cette réputation attiroit tous les jours chez soii hoste quantité d'honnestes curieux : Entre auttes, il y vint de bons Pères de l'Ordre de Saint ***, nouvellement arrive^ d'Espagne , et chargez d'vne Somme de Théologie qui eust esté capable d'assommer, je n'oserois dire le reste. Apres vn long entretien que Socrate eust avec eux, nous entrasmes dans le Cabinet où il les avoit menez, et le trouvasmes sur

SOCRATE CHUESTIK.N. 35

la fin de la conférence qu'il avoit eue. Mais, pour l'amour de nous et à la prière mesme des bons Pères, il nous fit vn abbregé des choses qu'il venoit de leur dire. Il fit encore plus que cela : Il nous annonça la venue d'vn Homme qui nous en devoit dire plus que luy, et avec cette belle manière qui ostoit tout air de Pédanterie à Pauthorité de Maistre qu'il s'esloit acquise de longue main :

Est-il bien vray, dit-il aux bons Pères, que vostre Docteur Espagnol soit desja au vingt-cinquiesme de ses Volumes, et qu'il en promette encore autant? Ce ne sont pas des promesses, ce sont des menaces qu'il nous fait. Mais PEglise est trop bonne pour nous obliger à lire tout ce que les Docteurs escriront. Si elle imposoit ce joug aux Fidèles, elle donneroii matière de Schisme, et il seroit à craindre que le nombre des Fidèles se diminuast. Dieu nous garde d'vn si grand malheur, et tout ensemble dVne si pesante obligation. Ces Montagnes d'Escritures accablent les testes et n'édifient point les esprits. Ces Volumes se forment d'vn débordement d'humeurs corrompues, se grossissent des superfluïtez et des excremens de l'esprit humain. Les Monosyllabes des Sages valent bien mieux que tant de Chapitres et de Paragraphes, que tant de Distinction, tant de Divisions et de Subdivisions.

Personne ne doute que les plus courtes folies ne soient les meilleures. Et s'il est de nostre prudence de choisir entre les maux ceux qui sont les plus petits, j'aime encore mieux les Libelles qui courent en France, et qui se mettent dans la pochette, que les Tomes qui viennent d'Espagne par charroy, qui sont les fardeaux et les empeschemens ties Bibliothèques. Parlons-en neantmoins sans passion, et que nos lugemens particuliers ne se sentent point de l'animosité de la Guerre générale.

Vous ne me démentirez pas, vous qui avez voyagé du costé du Nort (vn des Pères à qui Socrate parloit, avoit esté en Pologne), il y a de grands Pays dans le monde, qui sont

36 IKUVKES UE BALZAC.

de grandes Solitudes. Pour y voir vue Maison, il y faut faire plusieurs journées. On pourroit dire le semblable de vos gros Volumes. Que de sables, que de landes, que de terres vagues, dans cette vaste estenduë. dans ces espaces immenses! A la bonne heure, pourtant, si ce n'estoient que simples Déserts, s'il n'y avoit quVne longue et ennuyeuse stérilité à y remarquer. Le mal est que ces Déserts sont souvent fertiles en mauvaises choses. Ils produisent des bestes sauvages; On y rencontre quelquefois de farouches et de monstrueuses opinions.

Mais quand les opinions de vos Docteurs se contiendroient dans vne innocente extravagance, et qu'elles ne feroient ny bien ny mal; Quand mesme elles partiroient dVne bonne et pieuse intention, il y auroit tousjours de la témérité en ces extravagances bien intentionnées.

Les Autheurs Grecs ont fait des fautes grossières, parlant des affaires des Romains. Les Historiens Latins se sont rendus ridicules sur le subjet de l'Histoire des Hébreux. Ceux qui ont traduit d'vne langue en vne autre avec le plus de réputation ont pris des rivières pour des montagnes et des hommes pour des villes. Les mesprises de vos Docteurs ne doivent rien à celles-là. La Raison humaine fait, s'il se peut, de plus estranges équivoques , quand elle traite des choses divines. Estant foible et courte comme elle est, elle devroit s'espargner et se mesurer ; elle devroit estre plus discrète et plus retenue.

H peut y avoir de l'intempérance au désir d'apprendre et de s'enquérir. C'est vn Vice que de sçavoir trop de Nouvelles. L'ancienne Morale l'a condamné : Les Charactere? de Theophraste ne l'oublient pas. Et s'il est vray, ce qu'on a dit autrefois, Qv'il ne favt pas estre cvrievx dans la repv- BLiQVE d'avtrvt; qucUo audaco est-ce, je vous prie, quel attentat à vn Citoyen du bas Monde, à vn Habitant de la Terre, de se mesler si avant des choses supérieures et des affaires

SOCRATt CIIIIKSTIKN. 57

du Ciel ? Fn quel Pays est-il plus estranger qu'en celuy-là? Y a-t-il de Republique qui luy soit plus inconnue? Y a-t-il vn Autruy, dont il soit plus esloigné, avec lequel il ayt moins de société et moins de commerce?

Nous devons ce respect à cette Majesté qui se cache, de ne vouloir pas la découvrir, de ne la chercher pas avec tant de diligence et d'empressement. Arrestons-nous à ses Dehors et à ses Rempars, sans la poursuivre jusques dans son Fort et dans ses retranchemens. Adorons les voiles et les nuages qui sont entre nous et elle. Puis qu'elle habite vne lumière inaccessible, ne faisons point de dessein sur le lieu de sa demeure; N'essayons point de le surprendre par la Subtilité de nos Questions, de le forcer par la violence de nos Argumens. Si nous avons soin de la conservation de nos yeux; Si nostre vie nous est chère, fuyons cette Présence redoutable, cette fatale lumière; cette lumière qui esblouït les Anges et qui tuë les hommes.

Vous avez oliy parler d'un Royaume où c'est crime de leze-Majesté de regarder le Roy au visage. Il n'est permis aux Peintres que de peindre ses espaules : Mille barrières, mille grilles et mille rideaux le séparent de ceux mesmes qui viennent traiter avec luy. Il me semble que Dieu meriteroit bien autant de cérémonie. Des devoirs aussi scrupuleux et aussi craintifs ne le seroient pas trop en cette occasion. Estil plus petit Monarque que celuy-là? Au contraire, à proprement parler, il n'est point de pure Monarchie que la sienne, ny de véritable Monarque que luy. 11 gouverne tout seul toutes choses. Dans la direction de l' Advenir, dsftis la jouissance de ses Pensées, dans la possession de soy-mesme, il ne souffre ny compagnons, ny arbitres, ny tesmoins.

Et neantmoins, esloignez que nous sommes de luy d'vne distance qui ne se peut mesurer, et confinez au plus bas estage du Monde qu'il a basty, nous voulons monter sur son Throsne et toucher à sa Couronne; Nous aspirons à sa plus

r.« ti;rvHKs uk mai.zac

estroite confidence et à sa dernière familiarité. Au moins pretendons-nous de le voir avec des yeux de chair, de le ciDmprendre avec vn esprit noyt' dans le sang et enseveli dans la matière. Nous entreprenons de discourir de sa Nature et de son Essence, défaire des Relations de sa Conduite et de ses Desseins, avec le jargon de la Philosophie d'Aristote. Pour ne rien dire de plus rude, nos prétentions sont trop hautes, nos entreprises sont trop disproportionnées à nostre force.

l'advouë pourtant que ce Dieu caché, ce Dieu incompréhensible, est bon jusques à l'excez. Il aime quelquefois les hommes jusqu'à leur apprester des délices et à leur fournir des passe-temps, et suivant cette inclination bienfaisante, il les a voulu favoriser encore en cecy et donner quelque chose à leur naturelle subtilité. Il nous a permis de nous divertir et de nous esbattre dans les Escholes, je ne le nie pas ; Mais je soustiens que c'est sous certaines règles et sous certaines conditions, qui sont prescrites à nos divertissemens et à nos esbats. Nous pouvons nous joiier tant qu'il nous plaira. Dieu nous en donne la permission, pourveû que nos jeux soient innocens et modestes; pourveû qu'il y ait des bornes marquées au delà desquelles nous ne portions point la liberté que son indulgence nous accorde.

Hors mesme de son Paradis terrestre, il y a des Fruits ausquels il nous défend de toucher; Et sa défense n'est pas vn effet de sa jalousie : c'est vne marque de son amour, parce que ces fruits ne se peuvent cueillir sans hazard, parce qu'ils sont meslez parmy les poisons, parce qu'ils croissent dans les précipices. Dieu ne trouve pas bon que nous fassions voir nostre adresse en des lieux si dangereux; que npus capriolions où il est difficile de cheminer; que nous ^Qyoî^s ingénieux et hardis où nous devons estre simplas et tiTlf^i4f^*f C^ sont des endroits de la Science famenT^

SOCRATK GHUESTIEN. 39

par les cheutes des sçavans, et dont les Habiles ne s'approchent que de loin. Mais il s'en trouve de si malheureusement habiles, qu'ils se creusent des abysmes et se font des précipices partout : Ils tombent avec art et avec dessein, et dans les chemins les plus beaux et les plus vnis.

L'ignorance toute pure est beaucoup meilleure que cette science de faillir, que la science de ce téméraire Grec, qui voulut faire vn Christianisme de sa façon et coudre des Fables à la Vérité, en meslant ses pensées dans celles de Dieu. II ne se contenta pas des anciennes richesses de la Théologie, il en chercha de nouvelles par des distillations curieuses; Il souffla aussi malheureusement que ces pauvres Alchimistes qui courent après des trésors et n'attrapent que de la fumée. L'esprit qui le devoit vivifier fut celuy qui le tua, et il fut fou par trop de raison.

Que luy servit la lumière qu'à le rendre aveugle? Que gaigna-t-il de sortir de la région des Ténèbres et de quitter les erreurs du Paganisme? C'estoit quitter vne Idolâtrie pour vne autre; c'estoit renoncer au culte des Dieux pour se faire des Dieux de ses inventions, pour adorer son propre sens et ses propres fantaisies. Il faut que la Philosophie serve et obéisse dans l'Eglise, et non pas qu'elle y règne et qu'elle y commande. Aristote, Platon et les autres Philosophes sont des Captifs et des Prisonniers de lesus-Christ. Ils doivent recevoir la Loy de luy, et non pas la luy donner. Ils ne sont pas dans le siège du Victorieux; ils suivent le chariot de son Triomphe; Ils sont de son train et de son bagage.

Les premiers Fidèles n'ont point donné d^ulre rang aux Philosophes. Ils ont vsé de la Philosophie do cette façon, et les premiers Docteurs mesmes n'en ont pas abusé, comme quelques-vns ont fait depuis. Aussi bien que nous, ils ont advoiié qu'il y avoit des Connoissances réservées pour la vie future; qu'il y avoit des Veritez closes et scellées, qui ne se riecaeheternnt, qui ne s'expliqueront que dans le Ciel; que

40 ŒUVRKS DE BALZAC.

Dieu luy-mesme en garde le Chiffre; qu'elles feront partie de la recompense de ses Esleus.

A tout le moins qu'on se tienne dans les termes de ces premiers, et que la modestie des Anciens soit vne leçon pour les Modernes. Qu'à leur exemple, on se guérisse du désir dé la Nouveauté, Nouveauté presque tousjours ou mauvaise, ou périlleuse, ou suspecte. Qu'on se défasse de l'ambition de pénétrer plus avant qu'eux dans vn Pays qu'ils ont connu et qu'ils ont appréhendé. Ils ont fait toutes les Descouvertes; Ils ont achevé toutes les Conquestes : il ne faut plus songer à descouvrir ny à conquérir.

11 vaut bien mieux vivre de ses rentes et jouir à son aise de leur peine, en leur rendant l'honneur qu'ils ont mérité et la reconnoissance qui leur est deuë. Car il se peut faire que ces Docteurs subtils estoient nécessaires au Monde ; le dis au Monde curieux, au Monde disputeur, au Monde contredisant. Peut-estre qu'ils sont entrez dans le dessein de la providence de Dieu pour l'accomplissement du Royaume de son Fils, pour la dernière perfection de l'œconomie de son Eglise.

Vous sçavez que le Fils de Dieu a envoyé divers Apostres à divers Peuples. Vous sçavez que toutes les Missions qu'il a ordonnées n'ont pas esté faites en mesme temps et par les douze premiers Envoyez. Il n'a jamais manqué et ne manquera jamais de pareils Ambassadeurs : Il en a tousjours de tous prests à recevoir ses ordres, à exécuter ses commandemens, à partir pour les occasions de son service. Il a plus d'vn Sainct Pierre et plus d'vn Saincl Paul, nous n'en devons pas douter; Il a aussi plus d'vn Sainct Thomas. Et, à vostre advis, n'auroit-il point envoyé le Sainct Thomas des derniers temps aux successeurs d'Aristote, afin de les traiter selon leur humeur, et de les convertir à leur mode, afin de les gaigner par leurs Syllogismes et par leur Dialectique? Ce Sainct Thomas de PEschole n'auroit-il point esté choisi pour

SOCKATK CHHESTIKN. 41

estre l'Apostre de la Nation des Péri pateticiens, qui n'estoit pas encore bien assujettie et bien domptée? Nation présomptueuse et mutine, qui défère si peu à Tauthorité, qui se fonde tousjours en raison, qui demande toujours pour quoy cela est, qui est si impatiente de repos, si ennemie de la paix, si disposée aux choses nouvelles.

11 me semble que cette dernière Mission n'a pas esté inutile, et il y a quelque apparence à ce que je dis. Mais il en faudra dire davantage quand l'excellent Homme, dont je vous ay tant parlé, nous aura communiqué les belles choses qu'il a nouvellement méditées. 11 m'a promis de les apporter icy. Et je ne doute point que ces belles choses ne pèsent pour le moins autant qu'elles brillent, ne soient aussi fortes et solides qu'elles sont subtiles et desliées. le l'ay oûy prèscher-, le l'ay veû en conversation, et mon tesmoignage ne vous doit pas estre suspect.

C'est vn homme qui n'a point de visions et qui ne croit point avoir de lumières. Sa Spéculation s'accommode le plus qu'il peut avec le sens commun. Il suit Aristote, sans estre son Esclave, et le quitte sans devenir son Ennemy. Ce n'est point vn Factieux dans la Théologie. Il ne se veut point faire remarquer par la singularité de ses opinions. Il défère beaucoup à la pieté et à la doctrine des Pères; mais il advouë aussi qu'il doit beaucoup à l'ordre et à la méthode des Scholastiques. Son équité et sa modération se conservent parmy les aigreurs et les animositez des Partys. Il s'éloigne en égale distance de l'vne et de l'autre extrémité. le vous le redis, et vous le vérifierez quand vous Taurez veû. Son esprit ne tient rien de la lie et de l'impureté de la Terre; Mais ce n'est pas pourtant de l'Air que débite son esprit. Ses subtilitez ont racine et fondement : Celles de la pluspart de vos Docleurs Espagnols n'ont que des feuilles et de la montre, ne sont que des apparences et des couleurs qui amusent et qui trompent, comme celles des Nuées et de l'Arc-en-Ciel.

A"! ŒUVUES DE BALZAC.

Ils croyent pourtant, vos Docteurs, que leurs subtilitei?. sont aussi solides et aussi fermes qve les gonds svr lesqvels

ROVLENT LES GlOBES DES ClEVX, QVE LES Pi LOTIS SVR LESQVELS

DiEV A BASTY LE MoNDE 1 Ce sout les termes magnifiques dont vn d'eux se servit vne fois me parlant de luy et de sa raison. Et le bon est qu'en vertu de cette souveraine raison, ainsi leur plaist-il de l'appeller, ils prétendent de régner partout, de juger de tout, d'estre les Arbitres de toutes choses : Ils veulent conserver, dans la Conversation et dans les affaires d'Estat, Fauthorité qu'ils ont vsurpée à l'Escholf» et aux Actes de Philosophie. Il faut que je vous le fasse voir avant que nous nous séparions et que je prenne congé de la Compagnie. Ce sera par vn exemple de fraische mémoire et qui ne vient pas de loin d'icy, quoy qu'il meritast de venir de Cordouë ou de Salamanque. Cet exemple vous montrera jusqu'où peut aller la confiance et de la présomption d'vn Docteur.

l'estois il y a quelque temps à la Rochelle, au logis de Monsieur le Grand Prieur de France, où arriva vn Gentilhomme de Saintonge, qui luy dit pour nouvelles, que i\Ionsieur le Duc d'Espernon estoit de retour d'Angleterre depuis deux jours. Le Père ***, fameux et redoutable Dialecticien, qui se trouva là, ne donna pas le loisir à Monsieur le Grand Prieur de parler et de dire ce qui luy sembloit de cette nouvelle. Mais se levant de sa chaire avec sa mine et sa démarche de Philosophe gladiateur : Cela ne sçauroit estre, s'escria-t-il, s'adressant au Gentilhomme Saintongeois , par quatre raisons indisputables , et je m'en vay vous prouver qu'il faut de nécessité que Monsieur d'Espernon soit encore à Londres. le l'ay pourtant veû à Plassac, respondit le Gentilhomme. N'importe, répliqua le Père, il est plus à croire que les Yeux se trompent que la Raison : C'est vn Fantosme que vous aurez veû, et c'est la Vérité que je sçay. le pense que vous estes homme d'honneur et que vous ne voudriez

soc U ATI. C11HEST1E>. 43

|»as en ftiiie accroire à personne : Mais je soustiens que les Sens sont des imposteurs; que l'Homme extérieur est subjet ;iux illusions; que la Nouvelle dont il s'agit implique contradiction morale, et peut-estre contradiction physique, etc. Apres cet exemple, fions-nous à la souveraine Raison; Faisons conscience de douter de l'infaillibilité d'vn Maistre es Arts; Ne faisons point de différence entre les visions de nos Docteurs et les oracles de nostre Doctrine; Recevons les Nouvelles du Monde à venir sur la parole de ces gens-là qui jugent si bien des Nouvelles du Monde présent. Bon Dieu, qu'Aristote et que sa Dialectique ont gasté de testes! Qu'il y n dans le Monde de Fous sérieux ; de Fous qui se fondent en raison; de Fous qui sont desguisez en Sages! 0 mon Dieu, que le silence du Sanctuaire est bien meilleur que le babil des Académies, et qu'il vaut bien mieux marcher dans la simplicité de vos voyes que de s'esgarer dans les labyrinthes i'Aristote.

DlSCOVRS SIXIESME.

I)i: LA LA>GVE DE L EGLISE ET DV LATIN DE LA^MESSE.

Ainsi se passa la Conférence, où Socrate traita vn peu mal la trop fine et trop curieuse subtilité. Quelques jours après, il nous vint voir vn Homme du pays Latin, homme plein de grands desseins, et qui meditoit plusieurs ouvrages

U ŒLVRES DL HXL/LXC.

dont les moindres estoient des Poèmes Epiques et des Histoires. Il travailloit alors à la continuation de celle de Monsieur de Thou, et avoit pour cela, à ce qu'il disoit, des Magasins de choses et de paroles. Nous sçeusmes de luy qu'il avoit fait ses Estudes en Italie. Mais ayant harangué deux ou trois fois dans l'Académie des Humoristes, il pensoit que la Renommée nous le devoit avoir appris, et que les acclamations qu'il avoit reçues aux rives du Tibre eussent esté ouïes jusque sur les bords de la Charente.

Cet homme ne parloit que de la pureté de la diction et de la noblesse du stile. Il ne connoissoit de véritable Rome que celle de l'ancienne Republique, et n'advoiioit pour légitimes Romains que Terence, Ciceron et deux ou trois autres. Tout le reste luy sembloit Rarbare, et, à son advis, la Rarbarie avoit commencé dés les premières années de l'Empire des premiers Césars. Seneque estoit vne de ses grandes aversions : Le Latin de Pline luy faisoit mal au cœur; celuy de Tacite luy donnoit la migraine. Il n'avoit donc garde de gouster celuy du Missel et du Rreviaireî S' estant eschappé là-dessus avec peu de révérence pour les choses Sainctes, Socrate l'arresta sans le quereller, et l'interrompant doucement, l'empescha d'achever de perdre le respect qu'vn Chrestien doit à sa Religion.

Ce n'est pas d'aujourd'huy, luy dit-il, qu'on attaque le Christianisme par cet endroit, qui vous semble foible. La simplicité, la rudesse, l'impureté mesme du langage, a esté reprochée aux premiers Fidèles. Ils ont esté renvoyez à FEschole aussi bien que nous; et ce nous est de l'honneur qu'on nous menace des mesmes verges dont on a battu la Saincteté de nos Pères.

le demeure d'accord avec vous que , si Ciceron revenoit au Monde et qu'il entrast dans vne de nos Eglises, il auroit bien de la peine à entendre ce qu'on y recite et ce qu'on y chante. Il seroit surpris d'vne estrange sorte des mesures de

SOCUATE CIIRESTIEÎi. 45

nos vers, de nos rimes en prose, de nostre Alléluia, de nostre Amen, de nostre Deiis Sabaoth, de nostre Osanna in excelsis. Peu s'en faudroit que le Latin de la Messe ne luy fust vne langue inconnue, et qu'il n'eust besoin de guide et de truchement en vn Pays où il a régné par la puissance de la parole. Mais neantmoins, ayant tousjours esté extrêmement raisonnable, je ni'asseure que nous le rendrions capable de nos raisons, et qu'après nous avoir ouïs il ne s'estonneroit pas si fort que ce petit changement fust arrivé dans la grande et vniverselle révolution des choses du Monde.

Pour vous, qui n'estes pas Giceron, pardonnez-moy si je vous dis qu'estant des nostres vous avez tort de faire Testranger parmy nous. 11 me semble qu'en matière de Latin vous ne devriez pas estre plus délicat que le Cardinal Sadolet et que le lesuite Maphée. Ils ont esté tous deux de l'vne et de l'autre Rome. Comme ils ont escritdes Histoires et des Traitez de Morale, ils ont dit aussi la Messe et le Bréviaire. Mais l'importance est qu'ils ont dit la Messe et le Bréviaire sérieusement et tout de bon : Ils estoient persuadez de ce qu'ils disoient. Leur singulière pieté, qui fut en si bonne odeur H l'Eglise de leur temps nous oblige de le croire; Et nous sçavons qu'il y a encore aujourd'huy à Rome de ces sortes de Romains, il y a de nos Prestres et de nos Prélats qui trouveroient leur place dans Tancienne Republique, qui auroient rang parmy les Chevaliers et les Sénateurs, qui seroient du nombre des Pères Conscripts. Mais ces vrays et légitimes Romains sçavent distinguer les Temps et les choses; Ils font leur devoir à TAutel, et suivent l^r fantaisie dans le Cabinet : Quand ils prient et quand ils sacrifient, leur Eloquence ne vient point troubler leur Dévotion. Ils ne sont point destournez de l'attention des sacrez Mystères par la rencontre du mauvais Latin.

le l'appelle ainsi pour m'accommodera vostre mode. Mais présupposez que le Latin qui vous choque ne soit pas Latin.

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