EL VUES DE IIALZAC
Si VOUS en avez tant de (iesgoust, prenez -le comme une médecine, et avalez-le sans le goûter. Prenez-le pour \iw langue nouvelle que la Religion a consacrée, et dont l'vsago a esté receù dans le Royaume de lesus-Clirist. Vous n'ignorez pas que parmy les Profanes mesmes, il y a tousjours vue Langue Saincte, et que les vers des Saliens n'estoiont pas du stile de Virgile, ny la prose des Pontifes de celuy de Ciceron.
Mais si vous ne trouvez pas belle la nouvelle langue dont il s'agit, parce que le son vous en desplaist, pénétrez plus avant dans sa signification, et ne la condamnez pas sur le simple tesmoignage de vos oreilles. Nos Thresors ne laissent pas d'estre Thresors pour estre dans des vaisseaux de terre. Dieu, qui s'est desguisé à l'Autel, qui s'y est comme desgradé soy-mesme sous de viles et chetives apparences, justifie et approuve par ce choix toute autre sorte d'abbaissement et de pauvreté du costé de l'homme.
Ce dehors qui vous offense, cette escorce qui vous paroist si vilaine et si raboteuse, enferment des biens et des richesses sans nombre. L'accomplissement des plus hautes resolutions qui ont esté prises dans le Ciel, le chef-d'œuvre de celuy qui a fait le Ciel et la Terre, la magnificence de sa Grâce. la profusion de son Amour, les excez d'vne Puissance qui n'a point de bornes et qui ne counoist point de mesure, tout cela est caché sous le fer de ces paroles, tout cela est couvert de cette poussière, de cette roïiille du mauvais temps. Ne vous mettez point en peine pour l'interest de la Religion : N'ayez point de peur que la dignité des Mystères soit violée. La rudesse des termes ne gaste rien dans la Religion. L'ignorance des Ministres n'est point contagieuse aux Mystères : En certains cas mesme elle a du mérite et fait partie de la pieté.
le veux vous communiquer vne histoire que j'ay trouvée en bon lieu, et qui a esté oubliée par Dion et par Suétone. Il y eut autrefois vn homme d'vne petite ville d'Italie, qui, en pleine assemblée du peuple Romain, remercia l'Empe-
SOCKATE CURESTIKN. î'
iL'ui' Auguste de ce qiîil liiy avoit fait vue injustice, ayant tiessein de le remercier d'vne grâce qu'il lui avoit faite. Le Peuple qui estoil assemblé voulut mettre en pièces ce pauvre homme, se figurant qu'il avoit offensé l'Empereur. Mais ce sage Prince arresta la fougue du Peuple irrité, et blasma le zélé indiscret de ceux qui l'aimoient sans jugement. Il dit que cette sorte dé remerciment ne lui estoit pas désagréable, parce qu'il ne regardoitpas tant à la parole qu'à l'intention. Pensez-vous que Dieu soit de plus fascheuse humeur que les hommes et plus difficile à contenter que cet Empereur? Vous imaginez-vous que sa justice vindicative s'estende jusques sur cette espèce de coupables, et que les fautes contre la Grammaire soient crimes de leze-Majesté divine, soient péchez contre le Sainct-Esprit? le vois bien que vous n'estes pas assez informé des choses de l'autre Monde.
le vous déclare de la part de Dieu qu'il ne demande point de Harangues estudiées, qu'il se contente de l'Eloquence de nos cœurs et de nos souspirs, que les Barbarismes des gens de bien le persuadent mieux que les Figures des Hypocrites. ïl est de ces Pères qui prennent plaisir au jargon et au begayement de leurs Enfans, qui se délectent de leurs équivoques et de leurs mesprises. Il entend le silence de ceux qui l'adorent, et par conséquent il exauce leurs signes et leurs pensées. Devant luy les Muets mesmes sont Orateurs. A [>!us forte raison ceux qui n'ont que la langue empeschée, et qui sont de Balbut en Balbutie, comme disoit de soy-mesme le bon-homme Monsieur de Malherbe : X plus forte raison ceux (jui manquent seulement d'Eloquence, et qui n'oijf point ajiprisd«'s Institutions de Quintilien à parler régulièrement et avec art. N'en desplaise à l'Art et aux Artisans, Dieu escoule plus volontiers ces gens-là que les beaux parleurs, que les faiseurs de Suasoires et de Controverses : Il ne les exclut point de sa Communication, quoy qu'ils soient excommuniez de vos Académies d'Italie.
Mais pour vous nionlrer par vn exemple authentique que Dieu reçoit en bonne part les incongruitez qui partent d'vne bonne ame, je vous feray voir, quand il vous plaira, dans vne Relation approuvée, qu'il a fait faire de grands Miracles avec trois mots de mauvais Latin. Celuy qui les prononçoit ne les entendoit pas , il les disoit mesme à contresens ; il prenoit la négative pour Taffirmative ; Il ràaudissoit au lieu de bénir. Mais ces malédictions estoient rectifiées par son innocence et par sa bonté ; Et Dieu respondoit au cœur de riiomme de bien et non pas aux paroles deTignorant.
Apres cela, scandalisez-vous de l'ignorance des Prestres qui ne sçavent pas lire et sçavent encore moins parler. le l'ay desja dit vne fois; L'ignorance du Ministre ne gaste point le Mystère. La puret('^ de la chose se conserve parmy les mots impropres et les locutions vicieuses. La Religion demeure saine et entière dans tout ce desordre de Grammaire, dans tout ce renversement de règles et de préceptes. Tous ces défauts sont soustenus par l'excellence de la Pieté : Toutes ces bassesses sont relevées par la hauteur du Christianisme. Vne vertu supérieure se mesle dans tout cela, qui le change, qui le reforme, qui le perfectionne. Vne force invisible anime ces foiblesses apparentes. Celte Ignorance, en humiliant Fhomme, donne gloire à Dieu, et fait voir qu'il n'y a point de petits instruments entre ses mains.
Ou disons plustost que Dieu choisit tout exprés les petits et les foibles instruments, pour confondre la Grandeur humaine, pour mespriser les forces de la Nature, pour se mocquer de nostre industrie, de nos travaux et de nos machines. 11 veut souvent que dans les plus sublimes et les plus parfaites actions qu'il fait faire à l'homme, l'homme n'y contribue de sa part que de la misère et de la bassesse, que de l'infirmité et de l'imperfection.
Ce discours estonna l'homme du pays Latin jusqu'à luy
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donner de l'effrov : 11 fut contrainct de le confesser. Il advoiia que nos Mystères avoient non seulement en soy je ne sçay quoy de terrible et de redoutable, mais aussi dans la bouche de ceux qui n'en parloientpas indignement. Il reconnut que la Barbarie du Christianisme ne diminuoitrien de sa Dignité et de sa Grandeur. Mais la conclusion du Discours ne lui .sembla pas moins estrange et moins estonnante qu'avoit fait le reste. Il sentit des aiguillons dans son ame qui ne laissoient point ses opinions en repos. Il s'escria ; il fit des exclamations, malgré qu'il en eust. Il ne pût s'empescher d'admirer les choses qui le faschoient.
le conclus (adjouta Socrate après avoir allégué vn passage de Theodoret, qui faisoit à son propos, et où il est fait mention de la langue des Romains), je conclus que les Hymnes et les Offrandes ne desplaisent point à Dieu, mais qu'il n'a pas pourtant besoin de nos Hymnes ny de nos Offrandes; car que luy pouvons-nous présenter qui ne soit à luy? que lui pouvons-nous dire qui luy soit nouveau et qu'il ne sçache mieux que nous? H n'a que faire de nostre rapport pour estre instruit de Testât des choses inférieures. Il se peut passer fort aisément de nostre Rhétorique et de nostre Genre Démonstratif, de la force et de la subtilité de nostre Esprit, des ornemens et de la pompe de nos paroles. Bien davantage il désire quelquefois la défaillance et la privation de tout cela, afin que, par ce volontaire anéantissement, nous rendions hommage à la Souveraineté de son Estre ; afin que, ne paroissant en sa présence que cendre et poussière, sa Gloire soit establie sur les ruines de nostre Mérita.
Ce ne sont pas les dorures de l'Offrande, ce ne sont pas ses guirlandes et ses fleurs qui sont de l'essence du sacrifice ; C'est la mort et la destruction de la victime. Mais, je vous prie, quelle plus noble victime qu'vn Esprit dompté et assujetty? Quel plus agréable sacrifice à Dieu que celuy que l'homme luy fait de sa Raison, de cette partie altiere et pre-
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somptueuse, de cet Animal fier et superLe. né au commandement et à la supériorité, qui veut tousjours monter et jamais descendre, qui ne songe qu'à la Victoire, au Triomphe, à la Couronne, bien loin de se résoudre au loug, à la Captivité, à la Mort?
Sacrifier ainsi sa Raison est quelque chose de plus que de sacrifier son Fils vnique, et Isaac n'estoit point si cher à Abraham que nous sont chères nos opinions. Il n'v a point d'Enfants que nous aimions davantage que ceux qui naissent de nostre Esprit, et desquels nous sommes Père et Mère tout ensemble. Ce sont pourtant ces chers et ces bien-aimez qu'il faut immoler : II y a de l'innocence, il y a de la vertu en ce parricide. La violence est bonne, qui arrache tout ce qui empesche, tout ce qui embarrasse dans le chemin du .salut. Estouffer la Nature quand elle s'oppose à la Grâce, chasser de l'Ame le Bien naturel pour faire place à vn meilleur Bien, c'est vne Cruauté Héroïque qui vaut mieux c[ue la lustice Morale.
Plus nous sommes vuides de nous-mesmes, plus nous avons de disposition à estre remplis de Dieu. D'ordinaire il observe ce silence de nostre Baison, pour s'entretenir avec nous sans estre interrompu par le babil et par les questions de cette Importune. Quand l'Ame se trouve dans ces pesanteurs et dans ces assoupissemens, il prend plaisir à la reveiller et à s'apparoistre à elle. Il luy envoyé en cet estat-là des Songes qui sont des Leçons, des Songes qui l'avertissent et qui l'instruisent, des Songes sages et mystérieux. Il choisit l'heure de nos Esclipses pour nous communiquer ses hïmieres.
Et partant s'il estoit permis d'opter, j'aimerois bien mieux cette Raison prisonnière de la Foy et sacrifiée par l'Humilité, cette raison abbattuë et endormie, voire mesme morte et enterrée au pied des Autels, que cette autre Raison juge de la Foy, animée d'orgueil et de vanité, si vive et si re-
SOCllATE CHRESTIEN. r>i
muante dans les Eseholes. qui fait tant la Maistresse et la Souveraine, qui ne parle que de régner et de vaincre par tout où elle est. On trouve Dieu bien plus aisément dans le calme et dans la douceur de la Pieté que dans le bruit el dans les contentions de la Théologie. Le travail des Sçavans n'a garde d'aller ny si viste ny si loin que Toisiveté des Humbles.
r/est donc le Monde visible que Dieu a abandonné aux argumens et aux disputes des Philosophes et non pas le Monde caché : C'est la face extérieure de la Nature et non pas les Secrets de la Religion. La connoissance de ses Secrets n'a point esté exposée à la curiosité des beaux Esprits. Il en est comme de cette rivière merveilleuse de laquelle quelques Anciens ont parlé : Elle est basse aux petits et aux Modestes, et profonde aux Grands et aux Superbes : Les Brebis y passent à gué et les Eleplians s'y noyeni.
DISCOVPiS SEPTIESME.
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Socrale se connoissoit en vers comme en tout le reste des choses honnestes. Mais il n'avoit plus de passion que pour les Muses Chastes et Chrestiennes. Encore vouloit-il Qu'elles fussent tristes et sévères, qu'elles armassent la chasteté de
rigueur (d'ordinaire il se servoit de ces termes) , que leur simplicité et leur modestie les distinguassent de leurs autres Sœurs, qui sont plus mondaines et plus enjoiiées. Il vouloit que les Vers conceus et nés dans l'Eglise se sentissent du lieu de leur extraction et de l'avantage de leur naissance, que les Ouvrages Chrestiens portassent la marque du Christianisme, qu'ils fussent Chrestiens tant en la forme qu'en la matière. Vous le verrez par le jugement qu'il fit de la Paraphrase d'vn Pseaume qui m'avoit esté envoyée de Languedoc : Elle estoit de la façon d'vn des beaux Esprits de ce pays-là, et on me mandoit que ce bel Esprit y avoit travaillé de toute sa force, que douze Stances estoient le travail de douze mois, et qu'encore ne croyoit-il pas en estre accouché à terme, tant il avoit de peine à se contenter. Socrale garda quelques jours cette Paraphrase sur la table de sa chambre, et, ayant esté pressé de nous en dire ce qu'il en pensoit, son advis fut celuy-cy qui fut la règle du nostre.
11 falloit suivre Monsieur l'Evesque de Grasse, et ne pas faire effort pour passer devant. En matière de Paraphrases, il a porté les choses où elles doivent s'arrester. L'Eloquence qui entreprend d'aller plus loin est à mon advis trop ambitieuse. La Poésie qui cherche vn autre chemin court fortune de trouver vn précipice. Vouloir enchérir sur vn si grand Maistre ne me semble pas estre delà modestie d'vn Âpprenty. Celuy-cy ose tout et hazarde tout : Vn Poëte si prodigue d'abord n'est pas asseuré de pouvoir continuer ; il doit devenir pauvre par sa première débauche.
Mais d'ailleurs subtiliser davantage et quintessencier les Textes sacrez n'est pas vne entreprise bien judicieuse, ny qui puisse mieux reiissir à nostre langue qu'à son Aisnée la langue Latine. C'est faire le contraire de ce qu'ils prétendent. Ce n'est ny faciliter ni esclaircir la Saincte Escriture, c'est l'embarrasser et la barbouiller. Au lieu de raffiner l'or de
ses paroles et de faire hausser les choses de prix, ils en allèrent la substance, ils en corrompent la pureté.
Le Prophète qu'on m'a fait voir dans la Paraphrase qu'on m'a montrée m'a fait compassion dans Testât où je Tay veû. l'ay eu pitié de l'extravagance de son équipage, de sa ridicule galanterie, de son air de Cour, et, tout ensemble, de ses marques de Collège. Les fleurs de Rhétorique, la broderie du stile tiguré, Tostentation et la pompe de l'Eschole, pourroient estre bien en vn autre lieu, mais icy elles ne sont pas en leur place. Celuy que j'ay veû est vn chercheur de pointes et vn faiseur d'antithèses. C'est vn Sophiste, c'est vn Declamateur, c'est tout autre chose qu'vn Prophète.
Puis que vous voudriez sçavoir là-dessus les sentiments des Sages que j'ay pratiquez, cela s'appelle en la langue de la Raison friser et parfumeries Prophètes. Quelle hardiesse et quelle licence, ou plustost quelle effronterie et quelle profanation, de se joiier tantost d'vn Prophète, tantost d'vn Apostre, en les travestissant de la sorte ! de donner des habillemens de Théâtre à des personnes si graves et si sérieuses, de les énerver, de les effeminer, et, si j'ose le dire, de les faire changer de sexe'. Car que prétend autre chose la foiblesse estudiée de ce langage forcé, cette violente expression, qui met les Autheurs à la torture pour ne produire que de la mollesse et de l'afféterie, pour donner vn Spectacle de nos Mystères et de nos Saincts à des Cavaliers et à des Dames, pour leur faire voir vue beauté artificielle appliquée par le dehors, contraire à la véritable forme, soit du Prophète, soit de l'Apostre?
Le travail et la sueur du Paraphraste se lisent avec ses pointes et ses antithèses. L'inquiétude et le tourment qu'il se donne me font de la peine, quoy que je n'en veiiille point prendre. Les ciseaux, les marteaux et les tenailles, les dislocations et les ruptures, .^ voyent et se sentent dans cha-
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que vers. 11 n'y en a pas vn qui ne gémisse et ne semble crier miséricorde pour les divers coups qu'il a reçeus. Le Prophète persuadoit sans Rhétorique. Le Paraphraste est Rhetoricien sans persuader, tant a d'avantage la liberté de l'Eloquence en sa source, sur la contrainte de l'Art de parler; le Bien tout pur et tout simple sur le Bien meslé et falsifié, la perfection de l'Idée sur les défauts du Maistre, de la Leçon et de l'Escholier, tant il est vrayque Dieu est inimitable à l'Homme et la Majesté à l'Industrie! Mais il faut le prendre d'vn ton plus bas.
le vous parlay dernièrement de ce beau Portrait de Thésée qu'avoit fait le Peintre Parrhasius. Il estoit beau, mais il ne ressembloit pas à Thésée. Il fut dit par quelqu'vn de ce temps-là que le véritable Thésée avoit esté nourry de chair de bœuf, et que celuy de Parrhasius n'avoii mangé que des roses. On pourroit se servir du mesme mot sur le subjet des Paraphrases, si peintes et si fleuries. Ce sont de belles images, mais elles n'ont pas esté tirées après le naturel, mais elles n'ont pas esté faites pour ressembler, mais ce qu'elles représentent n'y est pas reconnoissable. Pareilles pièces sentent Paris, la Cour et l'Académie ; Mais elles n'ont rien de Hierusalem et de Sion, rien du Tabernacle et du Sanctuaire.
N'est-ce pas se mocquer de TAncien des lovRsde le vouloir faire parler à la mode, de lui apprendre le jargon des Cercles et des Cabinets, de luy faire dire quand il nous plaist nostre ajuste7\ nostre espliicher, nostre se piquer de parfait et se piquer de perfection, nostre de belle hauteur et de haut en bas? Nous voudrions qu'il se servist aussi souvent que nous de nos lumières et de nos veué's, que nous employons à toutes occasions et à tous vsages. Nous voudrions que le terrible, le TRES-HAVT Ct IC TRES-FORT, qUC Ic DiEV DES ARMÉES
et le sovvERAiN DES sovvERAiNs s'accommodast, comme nous, à la coustume du lieu et au goust du Temps, qu'il se rendist complaisant à toutes les fantaisies des Cavaliers et des Da-
SOCRATE ClIRESTIEN.
mes, qu'il prist aussitost que nous les Nouveautez qu'on nous apporte de la Cour, et qui distinguent dans les Provinces les honnestes gens d'avec le Peuple.
Pour ne rien dire de pis, ce seroit traiter bien familièrement dans le commerce du langage celuy qui, d'vne parole. I fait le Ciel et la Terre, celuy qui de tout temps a instruit il a depesché les Anges comme ses Courriers et ses Messagers, pour faire sçavoir au monde sa volonté. Mais quand il ne seroit que celuy qui a enseigné les Patriarches et qui a parlé par les Prophètes, il me semble qu'il n'y a point d'apparence de ramener à TEschole de la Grammaire le plus vieux (le tous les Docteurs, de vouloir polir et civiliser le Sainct Esprit, d'entreprendre de reformer son stile et sa manière d'escrire. Quand on n'aurait point de considération pourvue telle Grandeur que celle de Dieu, il en faudroit avoir pour vne telle Vieillesse que celle de sa parole, et reconnoistre le mérite des choses Anciennes, quand on ne pourroit pas comprendre la dignité des choses Divines.
On doit certes plus de respect à cette saincte Antiquité que de la desguiser, que de la masquer ainsi tous les jours, que de luy faire porter toutes les marques de l'inconstance et de la légèreté de la France. Les rides et la terre de son visage plaisent davantage aux yeux des Sages que nostre fard et que nos couleurs. La bassesse de son expression vaut mieux que la magnificence de nos figures.
ORhetoricien, ô Dialecticien, qui faites des Paraphrases, si c'est votre humeur que de changer à toute heure, qui vous a dit que les Prophètes et les Âpostres soient 1!e vostre humeur? Us sont ennemis des Nouveautez et des Modes dont \(»us estes amateurs. Et ne pensez pas leur faire plaisir, de leur prester si libéralement, et sans qu'ils en ayent besoin, vos Epithetes et vos Métaphores, de les charger de vostre Alchimie et de vos Diamans de verre, ou, si vous voulez que j'en parle plus noblement, de vostre bon or et de vos perles
Orientales : Ces ornemens les deshonorent, ces faveurs les desobligent. Vous pensez les parer pour la Cour et pour les jours de Cérémonie, et vous les cachez comme des Mariées de Village sous vos affiquets et sous vos bijoux : Vous les accablez de la multitude de vos richesses ou fausses ou véritables. Vous voulez leur rendre le visage plus agréable et vous leur ostez le cœur. Par l'addition de l'Estranger et du Superflu, vous effacez souvent le propre et l'Essentiel.
Escoutez vn Oracle, sorty de la bouche du Cardinal du Perron, que nous allions consulter à Bagnolet les dernières années de sa vie. Deux choses, disoit-il, qui sont séparées par tout ailleurs, se rencontrent et s'vnissent dans la Saincte Escriture, la simplicité et la majesté. Il n'y a qu'elle seule qui sçache accorder deux characteres si differens. Mais ces characteres si differens, cette Simplicité et cette Majesté, se conservent dans les Originaux et non pas dans les Copies. On ne les trouve que dans la Langue maternelle de l'Escriture, ou pour le moins dans les Traductions si fidèles (la politesse de ce Siècle aura de la peine à souffrir cecy ), dans des Traductions, dis-je, si fidèles, si littérales, et qui approchent de si près du Texte Hébreu, que ce soit encore de T Hébreu en Latin ou en François. Les Huiles vierges sont les véritables Huiles. Le Baume n'est Baume que tel qu'il coule de TArbre qui le produit : Ce qui passe par les mains des Distillateurs, par Ta lambic des Apothicaires, est quelque autre chose. Ce n'est plus cette première et précieuse liqueur; Ce sont des drogues sophistiquées : Ce n'est plus l'ouvrage de la Nature, ce sont les inventions et les changemens de l'Art.
Mais si faut-il adoucir ce qui est rude, esclaircir ce qui est obscur, démesler ce qui est entortillé, donner quelque liaison aux paroles pour faciliter le sens. Voila les prétextes de Messieurs les Paraphrastes, qui feroient bien mieux d'employer sur vn autre fonds les soins et la culture qui ne reiis-
sissenl pas en celuy-cy. L'Escriture saincte se contente de sa solidité et de sa force : Qu'ils aillent porter ailleurs leur délicatesse et leur douceur, leur proportion et leur régularité. Il n'y a rien de commun entre la musique et le Tonnerre. Ce n'est pas dans ce bruit épouvantable qu'on remarque des accords et des mesures : Ce n'est pas aussi dans les mouvemens d'vne ame agitée de Dieu qu'il faut cbercher de l'art et de la méthode. Cet ordre et cette suite si scrupuleuse sont peu dignes de la liberté de l'esprit de Dieu, sont des marques de contrainte et de servitude, sont des chaisnes et des fers que brise et met en pièces du premier coup cet Esprit dominant et Souverain. Il ne s'enferme pas dans des bornes si estroites que sont celles de nostre manière de concevoir et de dire : Il n'est pas captif des règles et des préceptes. La Poj"sie des Pseaumes et des Cantiques n'est pas vn cours paisible, doux et naturel ; il est rapide et impétueux. Ce sont des débordemens et des excez. L'effort et la violence, le desordre mesme et le tumulte, appartiennent à cette Voix qui arrache les Cèdres et qui esbranle les fondemens des mon-
Mais ne pensez pas que je sois tout seul de cet advis, et que je veuille faire passer mon chagrin dans la Republique des lettres pour vue loy fondamentale de la mesme Piepublique. Ne vous imaginez pas que j'aye dessein de donner cours à vne nouvelle opinion, au desavantage de la Nouveauté et au préjudice des Paraphrases. Mon opinion a esté publiée cinquante ans avant que je fusse né, et je vous lîfcveux montrer dans ce livre. C'esloit vn livre escrit à la main d'vn des grands hommes du dernier Siècle, et peut-estre son propre Original, qu'on avoit apporté sur la table du Cabinet pour le conférer avec les Editions imprimées. Il y chercha ce passage qu'il nous leut.
Piget illonim operx qui David Psaîmos suis calamistris
r)8 ŒUVRES DE BALZAC.
inustos, speranint efjicere plausihiliores. Mihi Spiritus divinns ejusmodi placet quo se ipsum ingessit a Pâtre, non quemadmodum ah hominibus distortns est. Neqm David illn Ca?itica adniirabilia simt mihi, nisi qiiibns legibns ab illo dicta sint, hauriantur.
Hors mesme de l'enceinte des choses sainctes et dans l'estendue des lettres profanes, ce mesme grand homme, que nos Amis de Hollande traitent quelquefois de Prince et quelr|uefois de Héros, a esU' peu favorahle aux Traductions si éloquentes. Etquoy que Muret l'appellast son Père, quoy qu'il eust défendu l'éloquence de Ciceron contre la malignité d'Erasme, il n'estoit pas neantmoins d'avis qu'on traduisist les livres d'Aristotedu stile de Ciceron. Voici à peu prés ce qu'il (^ a escrit dans vne Préface qui a esté sauvée du naufrage de ses autres œuvres par vn homme de ma connoissance. le pense que je me pourray souvenir des termes.
Nolim ego Aristofelem Ciceronianiim. Naturx enirn imitator Philosophas juhilo siiperfluo fœdare débet Orationeni; renim qxdppe imago est Oratio. Catoni statux diadema imponas aiit crepidas subdas, Grœcam aut Persicam putes. Vrobi ergo Interprètes castigent siiperbum et exultans illiul atque adeo confidens genus Orationis. Représentent Aiictorem. non ipsi coudant. Interpres ille est qui inter prœdes duos sequester intervenit , cujus fides si fluxa sit, 7iomen amittit suum. Nam et mentitur sciens , et plerumque Auctorem mendacem fncit.
DISGOVRS HVICTIESME.
'>NSmF,P.ATIO?iS SVr. QVF.LQVF.S PAROLES DES ANNALES DE TACITE.
Lo lendemain de la journée des Paraphrases, ainsi fustelle appellée par vn galand homme qui s'y trouva, Socrate reeeut de Paris vne nouvelle Traduction des Annales de Taeite; elle lui plust extrêmement : il en parla comme d'vn chef-d'œuvre en nostre langue : Il nous enleut à diverses fois des feiiilles entières, et vn jour, s'estant arresté à Fouverture du livre, sur vn endroit qui lui sembla digne de considération, voici à peu près le Discours qu'il fit en présence du Provincial, gasté de la Cour, Idolastre de la Faveur et des Favoris, grand faiseur de Panégyriques et d'Eloges.
C'est le moyen de faire souvent injustice, que de juger tousjours du mérite des Conseils par la bonne fortune des Evenemens. Croyez-moy , et ne vous laissez pas esbloiiir à l'esclat des choses qui réussissent. Ce que les Grecs, ce que les Romains, ce que nous avons appelle une Prudence adnflrable, c'estoit vne heureuse témérité. Il y a eu des hommes dont la vie a cstt' pleine de Miracles, quoy qu'ils ne fussent pas Saincts et qu'ils n'eu.-isent point dessein de l'estre : Le Ciel benissoit toutes leurs fautes; le Ciel couronnoit toutes leurs folies.
Il devoit périr, cet Homme fatal (nous le considerasmes il va quelques jours dans l'Histoire de l'Empire d'Orient), il
m ŒUVRES DE BALZAC.
devoit périr, dés le premier jour de sa conduite, par vne telle ou vne telle entreprise ; Mais Dieu se vouloit servir de lui pour punir le Genre humain et pour tourmenter le Monde : La justice de Dieu se vouloit venger, et avoit choisi cet Homme pour estre le Ministre de ses vengeances. H falloit donc qu'il iist, quelque malade, quelque moribond qu'il fust, ce que Dieu avoit résolu qu'il feroit avant sa mort. La Raison concluoit qu'il tombast d'abord par les Maximes qu'elle a tenues ; mais il est demeuré long-temps debout, par une Raison plus haute qui Ta soustenu : Il a esté affermy dans son pouvoir par vne Force estrangere et qui n'estoit.pas de luy, vne Force qui appuyé la foiblesse, qui anime la lascheté, qui arreste les eheutes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes Maximes pour produire les bons Succez. Cet Homme a duré pour travailler au dessein de la Providence : Il pensoit exercer ses passions et il executoit les Arrests du Ciel. Avant que de se perdre, il a eu loisir de perdre les Peuples et les Estats, de mettre le feu aux quatre coins de la Terre, de gaster le Présent et l'Advenir par les Maux qu'il a faits et par les Exemples qu'il a laissez.
Ces Exemples sont contagieux, et leur venin passe jusqu'à la Postérité. Nostre amy de Hollande l'a remarqué devant nous. Le Dictateur a esté le Pédagogue des Triumvirs, bien qu'il y ait eu quarante-six ans entre luy et eux. La première Proscription a esté la Tablature de la seconde. Syllal'a bien
PV, POVRQVOY NE LE P0VRR\Y-IE PAS?
Voila la Politique des mauvais Princes qui reiissit admirablement, pourveu qu'elle ne trouve point d'opposition et que l'audace du Palais agisse sur la timidité du Peuple. V.\ PEV d'esprit ET BEAVcovp d'avthorité , c'cst cc qui a presque lousjours gouverné le Monde, quelquefois avec succez, et quelquefois non, selon l'humeur du Siècle, plus ou moins porté à endurer, selon la disposition , des Esprits plus farouches ou plus apprivoisez.
SOCRATE CHRESTIEN. Gl
>fais il faut tousjours en venir là : Il est très-vray qu'il y a quelque chose de divin, disons davantage, il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les Estats. Ces dispositions et ces humeurs dont nous venons de parler, cette Fièvre chaude de rehellion, cette Léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le Poëte, et les Hommes ne sont que les Acteurs : Ces grandes Pièces qui se jouent sur la Terre ont esté composées dans le Ciel, et c'est souvent vn Faquin qui en doit estre l'Atrée ou TAgamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne luy importe gueres de quels instrumens et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est Foudre, tout est Tempeste, tout est Déluge, tout est Alexandre, tout est César : Elle peut faire par vn Knfant, par vn Nain, par vn Eunuque, ce qu'elle a fait par les Geans et par les Héros, par les Hommes extraordinaires.
Dieu dit luy-mesme de ces gens-là qv'il les envoyé en sa
CHOLERE ET QV'iLS SONT LES VERGES DE SA FVREVR. Mais UC prC-
nez pas icy l'vn pour l'autre. Les verges ne piquent ny ne mordent d'elles-mesmes, ne frappent ny ne blessent toutes seules. C'^st l'Envie, c'est la Cholere, c'est la Fureur, qui rendent les Verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce Bras qui ne paroist pas, donnent les coups que le Monde sent. Il y a bien je ne sçay quelle hardiesse qui menace de la part de l'Homme, mais la Force qui accable est toute de Dieu.
Le Provincial, faiseur de Panégyriques, fust s|^rpris d'ouir parler de la sorte ce vieux Docteur, qui expliquoit l'Histoire Romaine d'vne si nouvelle façon, qui s'esloignoit si fort du stile ordinaire de la Cour, qui non seulement rendoit si ridicule le sérieux des Panégyriques, mais qui faisoit voir si petite la Grandeur des Roys.
Il est certain que jamais homme ne vit les choses du Monde
avec de meilleurs yeux, ne fust mieux guery des opinions populaires, ne fust moins Flatteur ny moins Admirateur que Socrate. Comme il mesprisoit extrêmement les bassesses de l'ame des Courtisans, il n'estimoit gueres les eslevations des fortunes de la Cour : Cette hauteur luy sembloit estre vue proche disposition à la cheute. Bien loin de porter envie à la condition des Favoris, il avoit pitié de celle des Princes.
Regardez-nous, disoit-il s'estnnt arresté sur vn autre Passage des Annales de Tacite, regardez au delà de cesBaluslres d'argent ces grands Licts de drap d'or en broderies de perles. Il vous semble qu'on n'y sçauroit estre malade : Vous vous imaginez qu'on n'y devroit faire que de beaux songes. Neantmoins c'est là dedans où les plus vilaines des Maladies et les plus sales Animaux ont attaquti les Roys et les Dictateurs, ont triomphe) de l'orgueil des Sceptres et de la vanité des Couronnes. C'est là dedans où les Nuits sont pleines de Spectres et de Fantômes, où vn pauvre prince s'esveille en sursaut et crie qu'on le tué, où les remords du Passé viennent agiter vne conscience effrayée , et faire des plaintes et des reproches à celuy qui n'a oUy tout le jour que des acclamations et des louanges. •
Les jeux, les divertissemens, les plaisirs, ne guerissenl point les âmes qui souffrent. Ce ne sont point de véritables remèdes ; ce sont de simples amusemens de la douleur : Ils ne chassent point, ils n'emportent point le Mal : Ils trompent, ils endorment le Malade : Ils ne produisent que des intervalles de relasche, que des momens de tranquillité. Les joyes qui sont artificielles durent peu ; Pour estre longues et asseurées, il faut qu'elles viennent de source et que la Nature soit contente. Il faut que le contentement ait sa racine dans le cœur, autrement ce n'est que du fard sur le visage ; le moindre accident l'efface, et l'Apparence tombe au premier rayon de la Vérité. Aussi vostre Virgile a mis en Enfer ces sortes de joyes, et les appelle de mavvatses ioyes. Pen-
SOCRATK GHRESTIEN. Oo
'Z-vous que celles de la Cour soient beaucoup meilleures? Représentez-vous, je vous prie, le cruel Theodoric après la Mort du sage Symmaque. Il est assis à vne table d'or et d'ivoire, chargée des tributs de plusieurs Provinces, des despoiiilles de la Terre et de la Mer. Ce n'est pas tout que cela. Outre les moissons de fleurs, et ce fust peut-estre en Hiver fjue cette feste fust célébrée, outre les fruits estrangers et ceux du pays, outre la rareté et Tabondance en vn raesme lieu, il y a quoique chose de plus délicat et de moins matériel qui entre dans le festin, et qui va chatoiiiller l'esprit par le passage des sens. Les douces fumées des Parfums, les charmes ravissans de la Musique, la compagnie des Femmes libres et désireuses de plaire, les Bouffons et les Flatteurs, ne manquent point à Theodoric pour la perfection de la bonne chère. Il croit se pouvoir resjoiiir avec ce grand appareil d(^ joye. Mais tout d'vn coup on sert devant lui la teste d'vn gros poisson, et il s'imagine d'abord, et il s'escrie immediatemeni après que c'est la teste de Symmaque qu'on luy apporte de l'autre Monde; que c'est Symmaque qui sort du tombeau et i\\ù s'apparoistà luy avec sa teste sanglante.
Cette Teste, que Theodoric a fait couper, ne luy donne ny paix ny trêve : Ce sang innocent, qui a esté versé par ses Ordres et par l'Arrest de ses Commissaires, le poursuit jus- (|ues dans les lieux privilégiez, jusques dans l'Azile de la Volupté et du Secret, jusques dans le sein de ses Maistresses i entre les bras de ses Favoris. Il a tousjours en présence a objet qu'il veut tousjours fuïr. Il se souvient sans cesse di' ce qu'il veut sans cesse oublier. Il trouvé par tout des images de son crime ; Et les plus mal peintes, romme celle- ••\ , ne laissent pas de blesser son imagination, de faire douleur à sa mémoire, de corrompre les plaisirs qui lui ont esté préparez, d'empoisonner les viandes qu'on lui a servies.
Mais., puisque vous le trouvez bon, esloignons-nous encore davantage du Temps présent , et montons plus haut
Gi ŒUVRES ni: BALZAC.
flans l'Antiquité. Ne sortons point de nostre nouvelle Traduction. Entrons dans la vieille Rome, où ceux qui croyent que tous les Sermons parlent contre eux et contre leur race, ne trouveront ny parents ny amis, ne trouveront pas mesme vn seul homme qui soit de leur connoissance. Ne nous amusons point aux petits, aux médiocres Tyrans. Quittons Theodoric pour considérer Tibère.
Cette longue suite de Condamnez, de laquelle il fust dit Qv'iL AvoiT FAIT vN PEUPLE DE MORTS, se preseutc à SCS ycux le jour et la nuit. Il voudroit bien los pouvoir tuer encore vne fois, mais ils ne sont plus en sa puissance. Us ont esté les Martyrs de sa cruauté ; ils sont maintenant les Bourreaux de son esprit. Ce sont les Fantosmes dont je parlois. Ce sont ces Spectres hideux qui forcent les avenues de son Isie, qui assiègent son Palais, qui volent autour de son Lict et de sa Chaire, qui luy montrent leur sang et leurs playes, qui luy reprochent ses crimes et sa Tyrannie.
Ainsi les Hommes et les Eléments obéissent, mais les Ombres et l'Enfer le viennent persécuter de leurs visions, lia donné la Paix à toute la Terre et n'a pu se la donner à soymesme. Il a besoin de consolation dans les Festes et dans les Triomphes : Ou, si vous aimez mieux que ce soit vn Poëte qui vous le die, il a beau estre Grand et Victorieux,
L'Idole de son crime, amenant la Terreur,
De Feux et de Serpens épouvante son cœur,
Et le triste remords, mesme après la Victoire,
Est vn autre Ennemy logé dans sa mémoire.
.Ses plus beaux jours sont teints d'vne noire vapeur :
Il a tout offensé, tout aussi luy foit peur,
Et son Throsne devient, ô misère du vice !
Le public eschafïaut de son secret supplice.
Ces vers plurent à la Compagnie ; et à la reserve du dernier ils furent généralement approuvez. Vn certain homme de bas Poitou, qui avoit ouy parler de l'Académie de Paris,
SUCUATE GUHESTIEN. 65
s'imagina qu'il y avoit quelque dureté au public eschaffaut de son secret supplice, à cause que tous les mots du vers ne Unissent pas par des voyelles, qui, à son advis, sont plus douces que les consonantes. Socrate reconnut le degoust de cet homme à la mine qu'il faisoit, et crut estre obligé de luy dire : le voy bien que vostre politesse ne peut rien souffrir de raboteux; la veuë mesme des cailloux vous fait de la peine : Non seulement la rudesse et la dureté, mais l'ombre de la rudesse et le soupçon de la dureté vous choque. Si cela est, je ne vous conseille pas d'aller voir Monsieur le ***, de peur qu'il ne vous assomme des vers qu'il fait à coups de marteau, et du plus vilain fer qui se tire de nos Mines. Mais comment vous pouvez-vous accommoder avec les Muses du Cardinal du Perron, qui sont si ennemies de la mollesse des sons et de la musique efféminée, qui sont si austères et si difficiles? Il y a de l'apparence que vous avez bien fait des grimaces quand vous avez leû dans ses Poëmes
Des Hcgnci et des Roys au nom du Christ rebelles,
Et
Des Mores d'Occident deleslablc Spectacle.
Mais nous parlerons v ne autre fois de l'harmonie et de la justesse des mesures. le veux croire cependant, pour l'honneur de Texcellent Poëtedont j'ay allégué les vers, que leur substance et leur sens vous ont contenté l'esprit, quand leur escorce et leur son vous auroient esgratigné les oreilles. Au moins m'advouërez-vous que tous vers qu'ils sont ils ne sont point fabuleux, et qu'ils se contiennent dans la fidélité de la Prose.
il est certain que les Historiens ne desmentent point en cecy les Poëtes : Aussi bien qu'eux ils nous font voir le Tyran qui tremble au milieu de je ne sçay combien de Légions,
en ŒIVKES l)i: HALZAC.
(Hii a ili's Armées el des Citadelles et n'a point d'asseurancc ny de seureté, qui n'est pas moins timide que redoutable. Ils parlent aussi tragiquement qu'eux des frayeurs et drmauvaises nuits de Tibère, de ses misères secreltes, de ses supplices intérieurs, des Serpens et des Tigres de sa conscience. Que ne disent-ils point de cette troupe de Restes farouches? Car, à leur dire, ce ne sont point de simples Passions et de simples Vices : Ce sont des animaux sauvages et furieux, à qui l'ame des Tyrans est donnée en proye ; ce sont des Dents et des Griffes qui deschirent, qui mettent en pièces Tame de Tibère.
TlBEKlVM ISO.N FOUTViNA, NON SOLri'VnLNES Î'ROTEGEIIAKT, OVL\ iORMENTA PECTORIS SVASQVE IPSE PŒNAS FàTERETVR. QvIPPE SI RECLVDANTVR'nRANNORVM MENTES, POSSE ASPICI LANIATVS ET ICTVS,
et ce qui s'ensuit. Il faudra voir vne autre fois si la Traduction a bien reiissi eh cet endroit.
DISCOVHS NEVVIESME.
SVllE W MESME SVLIKI.
Apres vne petite pose Socrate continua ainsi son discours. Ces paroles de Tacite sont tragiques et pompeuses : Elles ne laissent pas pourtant d'estre historiques et véritables, et les mauvais Princes sont encore plus malheureux que l'Histoire
SOCKATE CHRESTIEN. <n
ne le dit et que le Monde ne le croit. Mais voicy vne Proposition d'éternelle vérité, qui explique Tintenlion de THistoire et celle du Monde, qui confirme nostre Discours et y adjouste vn article essentiel.
Que les Princes se .i^lorifiont tant qu'il leur plaira de ne voir rien que le Ciel qui soit plus eslevé que leur Throsne ; Qu'ils parlent tant qu'ils voudront de l'independence de leurs Couronnes; il y a deux Tribunaux dont ils ne peuvent décliner la lurisdiction, et devant lesquels il faut tost ou tard qu'ils se représentent : C'est au dehors le Tribunal de la Re.nommék et celui de la Coissciekce au dedans. Quoy qu'ils fassent, quoy qu'ils disent, ils sont du ressort de ces deu«. luges : Ils ne sçauroient s'empescher de comparoistre devant Tvn et l'autre Tribunal, et d'y rendre compte de leurs actions.
Tibère a humilié toutes les âmes ; Il a dompté tous les courages, il a mis sous ses pieds toutes les testes; il s'est eslevé au dessus de la Raison, de la lustice et des Loix. Il pense avoir osté à Rome jusqu'à la liberté de la voix et de la respiration : Ou les pauvres Romains sont Muets, ou ils n'ouvrent la bouche que pour flatter le Tyran. Mais vn Homm<' possedera-t'il sans trouble la gloire d'estre plus craint que les Dieux (on parloit ainsi en ce temps-là)? Goustera-t'il sans contradiction le fruit do cette victoire inhumaine qu'il
1 emportée sur les esprits? louïra-t'il paisiblement des itvanlagesde sa cruauté, de la peur et du silence de ses Subjets? de la lascheté et des mensonges de ses Courtisans? La Vérité, qu'on relient captive, ne sortira-t'elle point par quelque endroit? Xe paroistra-t'elle point en quelque lieu, à la honte et à la confusion de Tibère? Oui, certes, et d'vne estrange sorte.
Des extremitez de l'Orient il luy vient vne grande Letliv (|ui délivre la Vérité opprimée, qui la venge des Espions et des Délateurs, qui efface les Odes et les Panégyriques de la
Flatterie. Celle Lettre injurieuse est escrite de la main du Roy des Parthes, et il n'y a pas moyen de la supprimer. Ce n'est point vn Cartel d'Ennemy à Ennemy : C'est vne Satyre, c'est vn Pasquin, c'est quelque chose de pis. Ou plustost ce sont les premières pièces d'vn Procez criminel intenté par le Genre humain, que les vices de Tibère avoient offensé. Au nom de toute la Terre, vn Roy se déclare Partie et prend la parole contre vn Empereur.
Apres luy avoir reproché sa mauvaise haleine, sa teste pe-
' lée, son visage pestry de boue et de sang, les Monstres et les Prodiges de ses desbauches, en vn mot les plus visibles deliauts de sa personne et les crimes les plus connus de sa vie ; cette grande Lettre, cette Lettre injurieuse, luy conseille pour conclusion de mettre fin par vne mort volontaire à tant de maux qiiil souffre et quil fctit souffrir, V exhorte de donner par là, à toute la Terre, la seule satisfaction qu'ellepoiivoit recevoir de luy.
Vous voyez comme la Renommée condamne Tibère par la bouche des Estrangers, mais la Conscience souscrit à cet Arrest par le propre tesmoignage de Tibère : Car environ ce temps-là il escrit lui-mesme vne autre Lettre au Sénat, dans laquelle il maudit sa malheureuse Grandeur avec des paroles de desespoir. Il descouvre à nud les inquiétudes et les peines d'vne ame ennuyée de tout et mal satisfaite de soymesme, abandonnée de Dieu et des Hommes, qui a perdu jusqu'à ses propres désirs, qui ne peutny vivre ny mourir. Il semble qu'il veuille faire pitié à ceux à qui il faisoit en-
' core peur.
QVID SCRIBAM VOBIS, PATRES CONSCRIPTl, AVT QVO- MODO SCRIBAM, AYT QYID OMNINO NOiN SCRIBAM HOC TEMPORE. DU ME DE.^QYE PEIVS PERDANT QVAM PERIRE QVOTIDIE SENTIO , SI SCIO. L'Histoire ajoute : ADEO FACINORA, ATQVE FLAGITIA SVA IFSI QVOQYE m SYPLICIVM YERTERANT.
SOGUATE CIIRESTIEN. 09
Les Saincies Escritures et les Saincts Pères qui les expli- (juent, sont par tout de l'opinion de l'Histoire, et ne trouvent point de pareil supplice à celuy de la Conscience. Si nous les en croyons, la mauvaise chose que c'est quand le Bourreau est la niesme personne que le Criminel. La lustice divine paroist quelquefois avec esclat, et fait des Exemples qui sont veus de tout le Monde : Quelquefois aussi elle s'exerce secrettement , et abandonne les Meschans à leurs propres cœurs et à leurs propres pensées.
Cette impunité apparente n'est ny grâce, ny faveur. L'entrée du Palais ne montre rien de funeste, et tout rit par le dehors : Mais le lieu du supplice c'est le Cabinet, c'est l'intérieur de rilomme, c'est le plus profond de l'Ame. Et là dedans il y a vue Solitude affreuse et terrible, qui est plus à craindre que les spectateurs et que l'Eschaffaut, parce qu'elle n'a ny qui la console ny qui la plaigne. Sans parler de ce qui se doit faire en l'autre Monde, Dieu a divers moyens de se venger de ses Ennejnis en celuy-cy : Mais il ne sçauroit mieux les punir qu'en laissant leur peine à leur discrétion.
^0 ŒUVRES pi: BALZAC
DISCOVRS DlXlESiME.
ia->IAHyM;S SVR DES SERMONS ET SVU DES TRAITEZ DE CONTROVERSE IMPRIMEZ A LION l'an MDCXXIII.
Celuy qui avoit apporte à Socrate la Traduction des Annales de Tacite luy fit présent de trois ou quatre Sermons et de quelques Traitez de Controverse imprimez à Lyon l'année mille six cens vingt-trois, et reliez ensemble en vn mesme Livre. Nous estant trouvez au Rendez-vous vne demie-heure après soupe, à cause des continuelles visites de l'apresdisnée. nous vismes ces Sermons et ces Traitez sur la Table du Cabinet. Ils estoient marquez de la main de Socrate et de son crayon ; Mais il falloit deviner son chiffre, et nous creûmes avoir plustost fait d'en domander et d'en recevoir l'esclaircissement que de le chercher et de le trouver.
En cecy il se fit vn peu plus prier qu'à l'accoustumée. La révérence qu'il portoit à la parole de Dieu, par quelque organe qu'elle sortist, Tempeschoit de juger des Prédicateurs avec liberté : 11 supportoit beaucoup de choses qu'il n'approuvoit pas, et, comme il ne refusoit jamais ses loiianges au mérite, il donnoit volontiers son silence à ce qui ne meritoil pas d'estre lotie. Il eust bien voulu demeurer dans les mesmes termes : ^lais il fallut contenter la Compagnie, et les violentes Interrogations que nous lui fismes à diverses fois
tirèrent de sa bouche ces Responses que je mis par ordre le lendemain. Elles peuvent tenir lieu de Commentaire sur quelques endroits du Livre assez remarquables et assez beaux ; mais, outre cela, elles peuvent servir d'Adresse à quiconque veut aller droit dans la lecture des autres Livres, et apprendre à juger finement de la valeur des choses et dos paroles.
le ne touche point à la Doctrine du Prédicateur : Elle est saine et Catholique : Elle vient des anciennes sources, et n'a pas esté prise dans les nouvelles cisternes. Mais ce n'est pas tout que la Doctrine. Ce n'est pas assez de sçavoir la Théologie pour escrire de la Théologie ; il faut encore sçavoir escrire, qui est vne seconde science, il faut que l'art des paroles serve de guide et de truchement à la connoissance des choses : Cette connoissance descouvre les grandes veritez, et cet art les met à la portée des petits esprits.
L'Autheur des Traitez s'y est trompé : Il s'est arresté à la moitié de ce qu'il devoit : il s'est contenté d'avoir acquis et de jouir à sa mode, et n'a pas considéré que la possession n'estoit pas l'vsage. Il a creû qu'entendre les Mystères et les faire entendre aux autres dépendoit d'vne mesme intelligence. Ainsi, faute d'art et de méthode, des veritez extrêmement hautes sont peu heureusement expliquées. Les Oracles deviennent Galimatias par la mauvaise disposition de l'organe qui les rend. Ils perdent l'opinion de leur première divinité, et n'acquièrent point les grâces de l'éloquence humaine. La Doctrine du Prédicateur paroist moins que quand elle n'estoit pas descouverte : Son silence la cachoit et ses paroles la gastent. Le défaut de la Grammaire deshonore toute sa Théologie.
Qu'il y a de différence entre ces sortes d'Escrits et ceux d'vn homme qui sçait escrire ; entre ces Traitez de Controverse et les Actes de la Conférence de Fontainebleau, dont
VOUS avez leii les endroits que je vous ai marquez. Dans ces Actes, les Raisons sont en bataille et combattent l'Adversaire; Icy elles sont en foule et s'empeschent elles-mesnies. Voila ce que cause le défaut de la Discipline et le manquement do l'Art. Pour produire vn Ouvrage régulier, il falloit desbroiuller la masse et partager la matière, sçavoir soustraire et diminuer. Il falloit d'vne période en faire plusieurs, et songer plus à Tordre qu'à l'abondance. Nous aurions besoin de cette Hacbe fameuse dont parlent les Grecs, qui retranchoit les superfluitez de leur slile. Nous escririons moins si nous méditions davantage. Si nous nous conseillions avec le Temps, il reduiroit nos excez à la médiocrité, outre les autres bons offices qu'il nous rendroit. Cet homme, disoiton à Paris lorsque j'y estois, a fait vn grand Livre parcf
Qv'lL n'a pas EV le LOISIR d'eK FAIRE VN PETIT.
Dans les Traitez et dans les Sermons, il y a des termes qui me sont suspects, et sur lesquels je veux encore délibérer. Vn luge moins indulgent que moi les condamneroit absolument. Il y a d'autres termes qui sont tout-à-fait insoustenables, et la plus grande indulgence du monde les doit abandonner à la rigueur des Grammairiens; L'Âutbeur ne feroit pas mal de s'en défaire : Mais je vois qu'il y a de rattache, et que c'est par inclination et par choix que ces termes luy sont plus familiers que ceux dont il pourroit vser sans scrupule, le n'ay pas dessein d'esplucher tout le Livre par le menu : je veux seulement suivre mon Crayon, et vous deschiffrer les marques que Monsieur le Vicaire pourroit prendre pour des charactères de Magie.
Le mot de Religionnaire n'est pas François. Il vient du mesme pays que celuy de Doctrinaire, et ce fust sans doute vn Prédicateur Gascon qui le débita le premier dans les chaires de Paris. De dire aussi Calviniste, il me semble que
SOCRATE CHRESTIEN. 'iT,
pe seroit faire trop d'honneur à Calvin. Ce seroit faire injure aux Rohans et aux Golignis, et à tant d'autres grands Seigneurs, de leur faire porter le nom d'vn petit Sophiste, qui ne pouvoit prétendre qu'à la qualité de leur Ausmonier, s'ils fussent demeurez fermes, comme ils le dévoient, dans In Religion de leurs Pères.
Mais d'ailleurs Hérétique, Schismatique. Ennemy de VEglise, Déserteur et Rebelle de V Eglise sont des termes qui font peur : Ils effarouchent ceux qu'on veut apprivoiser. La passion de la cause paroist à descouvert en semblables termes : Et cette passion, quoy que je la trouve bonne et légitime, ne seroit pas approuvée par le Critique Castelvetro. Il trouve mauvais que Tite-Live, parlant des Carthaginois, les â^T^eWe les Ennemis, à cause que l'Histoire, qui, à son advis, doit estre neutre, se déclare partiale en se servant de semblables termes.
Il faut aussi advoiier qu'il seroit bien long et bien ennuyeux d'obeïr tousjours régulièrement aux Edicts du Roy, et de dire ceux de la lieligion prétendue Reformée, ayant à les nommer souvent, soit dans vne Narration continue, soit dans vn Discours de Controverse, où la répétition de leur nom pourroit estre vne pièce essentielle de la matière. De l'autre costé d'accourcir ce nom composé de trois et de réduire ceux de la Religion prétendue Reformée à ceux de la Religion, je ne pense pas que cet Abbregé fust agréable à l'Eglise Catholique, particulièrement dans vn Acte public ot hors de la Conversation privée.
Mais pourquoy, sans avoir recours à des termes odieux ou à des locutions figurées, ne dira-t'on pas les Huguenots aussi bien que les Guelfes et les Gibelins? Pourquoy, parlant on public, nous abstiendrons-nous dvn mot qui est dans la bouche de tout le monde, que les Estrangers ont emprunté des François, qui a cours deçà et delà les Monts? L'Histoire de Davila en est semée d'vn bout jusqu'à l'autre : il se lit en
grosses lettres à la teste d'vne des Relations du Cardinal Bentivoglio, Belatione, si je ne me trompe, de gli Ygoisgtti m Francia.
le ne voiidrois dire ny les Gueux, comme on faisoit aux Pays-Bas au commencement des troubles de la Beligion, ny les Parpaillaux, comme on fit en France dans nos dernières Guerres civiles et durant le Siège de Montauban. Ces deux mots ont esté de courte vie, et leur destin n'a pas voulu qu'ils durassent, outre qu'ils me semblent vn peu trop Comiques et trop populaires. Mais encore me desplaisent-ils moins que Heli(iio7iriaire, qui n'est ny Latin ny François, ny plaisant ny sérieux, qui ne signifie point ce qu'ils veulent qu'il signifie. Le mot de Religieux vient de Religion, par la voye légitime et naturelle : Celuy de Religionnaire envient aussi, mais par vne licence vicieuse. Il est bastard et monstrueux. Pour le moins il n'est pas François, comme je l'ay dit d'abord . et n'a garde d'estre aussi bon que Sectaire, duquel neantmoins on ne se sert pas. La meilleure partie du Peuple ne l'entend point ; le bon Vsage ne l'a point receû ; Il a esté fabriqué dans vn coin du Quercy ou du Perigord, et par conséquent il doit estre condamné comme Barbare et renvoyé à Sarlat ou à Cadenac, d'où il est venu.
Si j'avois vne si violente aversion pour les mots vulgaires, et si j'estois absolument résolu de ne parler pas en France comme on parle en France, je voudrois suivre l'Exemple de l'Eglise Grecque, qui employoit en pareilles occasions vn terme extrêmement doux : Elle ne disoit point d'injures à ceux qui s'estoient séparez d'elle, et ne leurdonnoit point de noms odieux ; elle se contentoit de les appeler les Gens de i/avtre opinion, sans dire de la mauvaise, comme si c'eust esté pour les distinguer plustost que pour les offenser, n'y ayant rien de formellement ennemy entre Orthodoxe et Hétérodoxe.
Cette façon m'a semblé digne de la civilité de la Grèce, et il me souvient d'avoir leû je ne sçay quoy de semblable dans
SOCRATR CHRESTIEN. 75
les Dépesches de Monsieur de Foix, Ambassadeur pour le Roy prés du Pape Grégoire treiziesme. Sire (c'est dans vue Relation qu'il envoyé au Roy son Maistre), je fis entendre à nostre Sainct Père comment ceux de la nouvelle opinion demandoient à Vostre Majesté, etc.
Ainsi parloit-on à Rome, et devant le Pape, de la Cause de Calvin en vn temps où elle venoit d'estre condamnée, et où sa première nouveauté la rendoit encore plus odieuse qu'elle n'est aujourd'huy à vne Puissance dont elle avoit l'audace de disputer la Souveraineté après en avoir secoiié le joug. Ce Monsieur de Foix estoit vn personnage de grande naissance, de rare vertu et d'eminente doctrine. Hors des fonctions de l'Ambassade, et aux heures de divertissement, il s'entretenoit avec les bons Livres, et nostre Muret estoit vn do ses Lecteurs. Ayant, comme il avoit, particulière connaissance des Lettres Grecques, son François pouvoit bien quelquefois viser au Grec.
Mais, je vous prie, quelle délicatesse de pieté ou quelle afféterie de langage dans les Sermons du Prédicateur et dans ceux des autres, d'opposer tousjours Démon à Dieu et de n'oser jamais dire ny le Diable ny Satan ? Ont-ils peur d'offenser le Diable, quand ils l'appellent par son nom propre? Au moins est-ce vn nom que luy a donné Nostre-Seigneur ; Et voudroient-ils reformer ces redoutables paroles, rapportées par Sainct Matthieu et sorties de la bouche qui ne peut faillir : ALLEZ, MAVDITS, AV FEV ETERJXEL, QVI A ESTÉ PREPARE AV DL^BLE ET A SES ANGES î Voudroicnt-ils Corriger tESVS-CuRIST,
et changer Diable en Démon dans ce passage de l'Evangile, et en tant d'autres passages, soit de l'Escriture Saincte, soit des Saincts Pères?
Ce seroit vne belle chose s'ils avoient dessein de flatter le Diable, en luy choisissant vn nom qu'ils estiment plus doux et plus agréable que le sien, quoy que je ne voy(^ pas ce (jn'ils trouvent de si rude et de si fascheux on ce nom, dans
lo(|uel la plus délicate de toutes les langues modernes a trouvé quelque chose qui lui a plû. Car vous sçavezque souvent elle se sert délia CasadelDiavolo, et qu'elle ne prend pas en mauvaise part Vna cosa diavoiica, Ynamemoria diavolicay etc. 11 me souvient qu'il y a vn Personnage dans les Comédies de Plante, et vn personnage amoureux, si ma mémoire ne me trompe, qui se nomme Diohohis, comme Pampbilus ou Phedria. Comme si à la Comédie Italienne il y avoit vn Signor Diavolo aussi bien qu'vn Signor Lelio ou vn Signor Tancredi,
La licence et l'audace sont à blasmer : Mais il y a des scrupules qui ne se peuvent souffrir, et je vousadvoue que j'ay leû avec despit dans les Lettres Latines du Ciceronien Longonius QVE LES Indie.ns avoient partagé le Gowernemeint dv MONDE ENTRE LA DEESSE ET LA FVRiE, pour dire entre Dieu et le Diable, où vous voyez que contre la foy de l'Histoire, et par vne témérité encore plus grande que son scrupule, à cause que Furie est du genre féminin, il a mis Déesse au lieu de Dieu, afin que l'opposition fust plus juste.
Ce sont des superstitions ridicules, et vne affectation impertinente de laquelle les Ciceroniensne seroientpas advouez par leur Ciceron.
L'ancien Vsage reconnoist de bons et de mauvais Démons, de bons et de mauvais Anges, de bons et de mauvais Génies. Pourquoy desobeïra-t'on à l'authorité de cet vsage? Et si Démon se prend tousjours en mauvaise part, n'y a-t'il pas vn notable inconvénient à appréhender? Car, en effet, garde l'Equivoque pour les jeunes Allemands qui commencent à apprendre nostre Langue, et qui disent quelquefois des botes équitables pour des botes justes. Croyant sur la parole des esprits doux que Diable et Démon ne sont qu'vne mesme chose, et par exemple ayant oûy dire que la Peine et la Recompense sont les deux Démons qui gouvernent les choses humaines, qu'Aristote est le Démon de la Nature, que le Favory est le Démon de l'Estat, etc., ils rediront innocem-
ment, et sans craindre de parler mal François, que la Peine et la Recompense sont les deux Diables qui gouvernent les choses humaines, qu'Aristote est le Diable de la Nature, que le Favory est le Diable de TEstat, etc.
Le Dominus regnavit du Pseaume 95 ne me semble pas traduit comme il faut. Prendre possession de son Règne est Italien et non pas François. 11 faut dire prendre possession de son Royaume et c'est vne faute dans laquelle nostre défunt Maistre est tombé deux fois en moins de deux lignes ;
Et vray Roy Tres-Chrestien son Règne aggrandira. Des Règnes et des Roys, au nom du Christ rebelles.
Royaume est le pays où règne le Prince, Règne est le temps que règne le Prince, et la locution ne seroit pas plus impropre de dire la première et la seconde année de son Royaume que la première et la seconde ville de son Règne. Autrefois, à la Cour, ceux qui Italianisoient en François appel loient les Coursiers de Naples les Chevaux du Règne, parce qu'en Italie le Règne est le Royaume de Naples. En ce pays-là, le Règne est encore pris pour vne autre chose, et on donne ce nom à la triple couronne du Pape. le vis mettre le Règne sur la teste de Paul cinquiesme quand je le vis couronner à Rome.
Les Eminences ont esté receuës en ce Royaume ; Mais les Eminentissimes, les excellentissimes, etc., nrf)nt point encore passé les Monts. Lorsque Monsieur le Cardinal du Perron revint de Rome, après la Négociation de Venise, il en apporta V Illustrissime Cardinal et la Seigneurie Illustrissime, mais personne n'en voulut. Il fut leur Introducteur à la Cour : Il leur donna place à la teste de ses depesches et dans ses autres escrits : Il les imprima dans ses Livres. Tout
cela inutilement; Il n'eut pas assez de crédit pour faire naturaliser ces Nouveaux Venus, et les faveurs particulières qu'il leur faisoit ne peurenl leur acquérir celle du Public. En cecy, comme au reste, Monsieur le Cardinal de Richelieu a esté plus heureux que ses Compagnons. Rien ne luy a est('^ impossible. Ayant entrepris avec succez des choses auxquelles tout le monde s'estoit manqué , la Grammaire no pouvoit pas seule désobéir dans la générale sousmission. H falloit que nostro langue subist le joug, aussi bien que nos Esprits et que nos Courages. Sans se mettre en peine de la fortune des autres Superlatifs, qu'il n'a pas jugez dignes de luy, il a employé son authorité pour faire reiissir le plus important de tous, celuy de Généralissime, l'indépendant et le tout-puissant Généralissime. Et, à dire vray, il a mis en vsage ce Superlatif dVne admirable manière, depuis le grand et ample Pouvoir qu'il reçeût du Hoy, allant commander les Armées de France en Italie. Vous scavez que feu Monsieur le Duc d'Espernon disoitde ce grand pouvoir que le Roy ne s'esloit rien réservé, que la vertu de guérit les Escrouëlles. Généralissime est donc nostre vnique Superlatif , et nous sommes obligez de Thonorer en la personne de Monsieur le Cardinal de Richelieu. La langue Françoise, qui a rejette tous les autres, n'a pas osé s'opposer à celui-cy pour le respect qu'elle porte à vn si puissant et si redoutable Instituteur. Hors de là elle ne connoist point de Superlatifs, et c'est vn défaut que luy reprochent les Italiens. Ils croyent qu'elle manque de ce moyen pour porter les choses par la vertu d'vn seul mot jusques dans la dernière extrémité du blasme et de laloiiange. Ils croyent de plus que, pour reparer ce défaut en quelque façon, nous appelions à nostre ayde le ï'er des Latins (car ainsi expliquent-ils nostre Très) qui signifie bien nombre et multitude, mais qui est estranger, auxiliaire et venu de loin, mais qui est plustost vne attache jointe à vn corps qu'vn membre qui luy soit naturel. Ainsi
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discourt l'Italie au desavantage de la France. Et, en effet, elle a raison do nous reprocher noslre pauvreté, elle qui est si heureuse et si riche, particulièrement en Superlatifs. Elle fait des excez les jours mesmes qui ne sont pas de deshauche. Elle est prodigue jusqu'à donnei' du vostrissimo et du svis- CERATissiMo sERviTORE daus SCS coHiplimens et dans ses civilitez ordinaires. La licence des Siècles Gothiques n'a pas esté si avant, et ceux qui ont dit piektissimvs, pr^gloriossimvs, McroRiossiMvs, n'ont pas osé dire tvissimvs et vestrissimvs.
Tay esté effrayé du Prodige de dévotion, et immédiatement après de la pivdigieuse pieté. Sans quelque tempérament et quelque précaution de Grammaire, Prodigieux ne peut estre pris en bonne part. Merveilleux, Admirable, Extraordinaire, sont les termes receûs et approuvez. Ils contentent suffisamment la pensée de l'Escrivain et l'attente du Lecteur. Ils ne laissent point de remords aux esprits qui se hazardent le moins et qui appréhendent le plus de faillir.
Pensez-vous qu'on puisse dire vn Orateur et vn Poëte j^rodigii'ux, vne Harangue et vne Elégie prodigieuse, quand on a dessein de lolier les Orateurs et les Poêles, les Harangues et les Elégies'? Pour moy je ne le pense pas, et il me semble que Prodige et Prodigieux ne sont gueres plus obligeans ny plus propres à louer que Monstre et que Monstrueux. Les Statues qui sortoieftt de la main de Phidias estoient admirables, mais celles que Stesicrates eoncevoit en son esprit eussent esté prodigieuses. Les Héros sont de belle taille, mais la stature des Geans est prodigieuse. Moyse faisoit des Miracles et les Magiciens de Pharaon faisoient des Prodiges. Dans le langage figuré, on peut dire les Prodiges de la vie de Néron, mais il faut dire les merveilles de la vie d'Auguste.
Prodigiale rvbeks se dit d'une Comète dont la chevelure menace la Terre, et ne se peut pas dire du Soleil, dont les rayons meurissent les Fruits : Quand mesme le Soleil seroit
plus rouge que la Comète, quand il seroit entré dans le signe de la Canicule et qu'il verseroit sur la Terre plus de feu que de lumière. Vne femme accouchée d'vn serpent, vn corps né avec deux lestes, vne pluye de pierres ou de sang, sont des Prodiges (|u'on expioitpardes Actes de Religion, comme des n)arques de la cholere des Dieux. Et vous sçavez qu'il y avoit autrefois à Rome vn Ivpiter prodigialis, non pas qui lisl des prodiges, mais à qui on faisoit des sacrifices, pour destourner le mauvais effet de ces mauvais signes.
Ciceron ayant dit en quelque lieu que les actions de Pompée estoicnt semblables à des prodiges, a tesmoigné par là (ju'il n'osoit dire qu'elles {usseni prodigieuses. Il a fait voir qu'en telle rencontre il redoutoit le mot de Prodige, puis qu'il s'est contenté de s'en approcher et n'a pas voulu aller jusqu'à luy. Par des actions semblables à des prodiges, il enlendoit qu'elles estoient d'aussi dure et d'aussi difficile créance que les choses qui arrivent contre le cours ordinaire de la Nature : mais par des actions prodigieuses on pouvoil entendre qu'elles estoient contraires aux Loix et à la Raison, et qu'elles porteroient malheur à la Republique. Lors que Claudian eleve Stilicon jusques au Ciel, il parle des Miracles de ses actions. Mais quand il fait descendre Eutropius plus bas, s'il se peut, que les Enfers, il dit que toutes ses actions estoient des Prodiges : prodigivm est qvodcvmqve