CHAPITRE il
Taurois lait à nostre Âmy la mesme difficulté que sou Adversaire luy a faite sur son Sonnet ; moy qui suis tout plein d'estime et d'amitié pour luy, et qui reçois ses corrections de la mesme manière (|ue je Iny dis mes senlimens. li me semble donc (ju'on peut appeller Monsieur je Cardinal la Colomne delà France, voire s'il veut. V Atlas de la Chrestienté; parce que ces termes sont vagues et figurez, et qu'ils conviennent raisonnablement à son Ministère : Mais le reste ne peut passer ny plaire à Monsieur le Cardinal, estant sage t modeste comme il est.
Pour les vers Satyriques, ils sont trempez dans le sang, et s'il les eust recitez avec cette gravité de Tribun, que j'av jugée digne d"vne médaille, ils eussent esté capables d'exciter vne sédition populaire.
Dans les Stances de son Alcippe, je ne trouve point de partie essentielle à changer, depuis la dernière revision, le diray seulement que le Poème estant petit, et la répétition estant vne figure remarquable, je ne serois pas fasché qu'il y eust vn peu moins de répétitions. Quand celle de la cinquiesme Slance n'y seroit pas, il me semble que celle de la quatriesme suffiroit, et qu'il eust pu se contenter des deux premiers il faut quitter. 11 seroit bon encore en d'autres «ndroits, d'esclaircir le nombre des autres répétitions, qui paroistroient plus belles, estant moins espaisses, et sur les-
7M Œi;VRI<:S DE BALZAC.
quelles quelque Castelvctro pourroit fain^ \ n procoz à nostre A m y.
l/opposilion de loy à chasliment ne me semble pas bien juste : car, comme vous sçavez, la plupart des Loix chaslit'nl; et j'aimerois mieux cent un devoir, non pas vn cha.'itbnent. Taimerois mieux aussi, avant que noslre siècle, i\i\ auparavant quvn siècle; et vn Tombeau plus riche, que plus pompeux, et le grand Soleil, que le grand Flambeau, paire qu'on peut dire, le lict du Soleil, et non pas le iiet d'\ n Flambeau : outre que le Soleil est proprement iev en sa [dare, pour effacer de sa seule lumière toutes les transl;itions.
Voilà de fort légères objections, que je ne prends la liberlé di' l'aire, que parce que vous m'y avez condamné. Le Po»"m(> entiei- est vne des plus belles cboses qui se puissent voir, soii qu'on en considère le sens, les pensées, la versification, etc.
CHAPITRK IV.
Ouoy que die nostre vieux *** avec lequel vous passez de si bonnes beures. depuis que vous êtes à Paris, ny Monsieui du Plessis, ny Monsieur du Vair ne sont pas deux Autbeurs fort réguliers. C'est vn vice de leur siècle, et non pas le leur: c«r d'ailleurs ils valent infiniment l'vn et l'autre. Sans le? chicaner, on peut les reprendre en vne infinité d'endroits, soit pour les mots, soit pour les locutions : Et j'ay veû vn Grammairien à la Cour, qui disoit de leurs Livres ce que les Romains disoient de l'Afrique, que c'estoit pourlmf vue moisson de triomphes.
\ ous ne devez pas vous estonner des migraines d^'spril, ({ue vous avez veu("s ilans jo lUsenurs de la Vie et de ht
Mort, composé par iMonsieur du Plessis. Ce n'est pas la plus audacieuse de ses figures, et nous esplucherons celle-là et les autres, en temps et lieu. Cependant puisque les migraines figurées me font souvenir d'une véritable migraine, dans laquelle Monsieur de Racan fit, il y a quelque temps, les plus belles Stances qu'il fit jamais, je pense que vous ne serez pas fasché de voir ce que je luy en escrivis. La chose me plaist, à ne vous en pas mentir, et peut-estre qu'elle ne vous desplaira pas.
EXTRAIT d'vNE LF.TTRF. ESCRITE A MONSIEVR DE RACAN.
Que voulez-vous dire de vous plaindre d'vne Teste, de la((uelle vous tirez de si excellentes choses? Sans doute les douleurs aiguës qui l'ont travaillée quatre jours de suite ont esté les tranchées de cette admirable production que j'ay veuë. Et ne sçavez-vous pas qu'il falut des coups de marteau, et des coups de hache, qu'il falut de la violence et des efforts pour faire sortir Minerve de la teste de ïupiter? S'il y a des maladies où il y a quelque chose de plus qu'humain, vostre migraine est de celles-là. Et en conscience, que peut-on voir de plus eslevé et de plus fort, de plus sage et de plus judicieux que l'Ode que vous m'avez envoyée? Si vous lussiez uiort incontinent après l'avoir faite, ç eust esté la voix du Cygne, et il n'y en a jamais eu au rivage de Méandre, qui ait pris congé du Monde si mélodieusement.
CIIAIMTRK V.
le suis lout-à-fait de vostre opinion. Autre est le goust du ^raud Mondr, el autre celuy des petites Villes. La pliispart
Ô.46 ŒUVRES DK RAÎ.ZAC.
lies délicatesses lie la Cour oflL-nsi'ut les oreilles des Pio vinciaux. Il va tel lien .'iii deea la Loire, où les BerjJ^eriesdr liilietle, etieaii de F'aris ont des Partisans, contre TAsirée. et contre lePolexandre mesme; qui est à mon advis vn Ouvrage parlait en son espèce. On ne connoist aux lieux doni je parle, ny le bien, ny les différentes sortes du bien. Le Jîalimatias y est sur le Tlirosno: le Plio'bus y passe pour le (lenre sublime de l'Kloquence : On s'y mocque du Slile tempéré, et du bonmesnage des paroles, le receus dernièrement de la Cour vn Discours que j'estimay infiniment; Mais vu Docteur qui me vint rendre visite ne l'estima point du tout Il n'en trouvoit pas les mots assez grands, ny les période assez longues. Sur quoy il faut que je vous conte vne histoire, dont il vous sera aisé de tirer la conséquence; Et patientez encore vn peu. car me viticy bientost au bout de mes (Chapitres.
Il y avoit autrefois vn Boulanger, a deux lieues d'icy, estimé excellent homme pour le Théâtre. Tous les ans, le jour de la Confrairie, il representoit admirablement le Tkty Subucbodonosor. etscavoit crier à pleine teste :
Pareil aux Dieux je marche, et depuis le réveil
Du Soleil blondissant, jusques à son sommeil. *
Nul ne se parang^onne à ma grandeur Royale.
Il vint de son temps à la Ville vne Compagnie de Corne* diens, qui esloit alors la meilleure Compagnie de France. On y mena Nabuchodonosor vn Dimanche qu'on joiioit le Ravissement d'Helene : mais voyant que les Acteurs ne prononçoient pas les complimens d'vn ton qu'il se faut meure en cholere ; et principalement quils ne levoient pas les jambes assez haut dans les démarches qu'ils faisoient sur !•' Théâtre, il n'eut pas la patience d'attendre le second Acte il sortit du leu de paulme. dés le premier.
ENTllETIKNS. 547
* El te Roy tout blanc île lariiio, Dscfiouslé «le la iroide niinc De celuy qui faisoit Paris, Mordi. dit-il, de la qnenaillc, l, ne san rein faire qui vaille.
l. l'asan les pas trop petits.
Vous avez assez long-temps demeuré à Balzac pour entendre le dialecte des trois derniers Vers : mais à mon advis vous ne connoissez pas le Poëte qui les a composez. Il estoil autrefois mon voisin, mon ani} , et fort galant homme. Son père fut Maistre des Requestes sous la Régence de la Reynt- Catherine de Medicis, et en ce temps-là les Maistres des Requestes esloient en fort petit nombre. Celuy-cy eut part aux affaires, et Monsieur de Thou en parle honorablement. Le Ois a aimé les douceurs de la vie privée, les livres, la chasse, la bonne chère. 11 m'auroit aidé à faire Thonneur de la ampagne, s'il eust esté encore au monde, quand vous avez pris la peine de me venir voir.
ENTRETIEN Vil,
HlSTOIKi: EN PETIT.
A M. J.K COiMTK DK * ".
(.eluy que vous avez défendu à Rome, contre vne puissante Faction, et à qui vous aviez fait en France vne infinité de faveurs, n'est pas si mort au Monde qu'il le croyoit estre.
r»48 ŒUVRES DE BALZAC.
puis qu'il vit encore en vostre mémoire. Monsieur de Forgues luy a fait sçavoir cette agréable nouvelle, en luy envoyant la Relation de ce qui s'est passé en vos Entretiens. le vous puis asseurer, Monsieur, qu il a admiré certaines choses, que vous avez dites en ces Entretiens, quoy qu'il ne soit pas si grand Admirateur qu'il estoit au siècle des Panégyriques. Ce charactere de Noblesse dont toutes vos paroles sont marquées luy a semblé digne du sang de tant de Héros vos Prédécesseurs, ([ui ne s'est point gasté par le Temps, et qui coule dans les veines de leurs Petits-Fils, aussi pui q»ie dans sa premier*' source.
Il avoit oiiy parler (\'vn Stile cavalier, et ù'vne Eloquence cavalière. Mais c'estoit en vne Cour Gasconne, qui ne doii pas estre la règle du bon François. Il aime donc mieux dire vne Eloquence de (kntillwmme . L'Idée s'en estoit perdu»" avec les Escrits de Messala, estimez si fort par Quintilien ; e^ il espère que vous la ferez revivre dans vos Discours, qu^ Quintilien estimeroit plus que les Escrits de Messala, s'il revenoit au monde faire le Critique, et juger du mérite des paroles. Les vostres, Monsieur, ne semblent point mortes sur le papier, à celuy qui fait aujourd'huy le Quintilien. Elles l'ont touché à six-vingts lieues de la vive voix, et de la bonne mine qui les animoit. Il en a recueil ly quelques-vues, dont il regale tous ceux qui le viennent voir. Il est résolu de les alléguer dans le premier Livre qu'il composera.
Cependant, puis que vous n'aimez pas les Panégyrique.^, non plus que luy, vous ne serez pas fasché qu'il se contcnl*' de dire aujourd'huy de vous, « Qu'il y a des Gens qui sonl « tousjours de saison, et que vous estes de ces Gens-là. Que (( vous trouverez tousjours vostre place, .soit que durani '( la Paix il faille servir de Tesprit. soit que les occasions de u la Guerre donnent de l'employ à vostre courage. )>
Mais, Monsieur, après avoir parlé de vous, il voudroit bien vous parier, si vous liiv vouliez donner nudience: et
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peut-estre que les Avantures qu'il vous contera valent la peine que vous les seachiez. Outre ce qu'il a prié Monsieur (le Forgues de vous dire de sa part, j'ay charge de vous informer de sa condition présente, par la Petite Histoire que je vous envoyé. 11 me Ta dictée en Latin, qui luy est comme vous sçavez, assez familier, et je la traduis en François, pour ceux qui ne sont pas si scavans que vous.
Le solitaire que vous aimez a receû la nouvelle de l'honneur que vous luy faites, avec toute la gratitude dont est capable vn homme de bien. 11 a esté ravy d'apprendre que ses derniers Ouvrages vous ayent plii. et que la seconde veuë ne vous ait point destrompé de l'opinion que la première vous en donna. Mais bon Dieu que ces Ouvrages luy coustent cher, quand il compteroit mesme pour rien le travail de la composition 1 Que ce bruit et cette réputation, qui les suit, sont incommodes à vn homme qui cherche le calme et le repos'. 11 est la butte (je le traduis très- fidèlement) de tous les mauvais complimens de la Ghrestienté : pour ne rien dire des bons, qui luy donnent encore plus de peine. Il est persécuté, il est assassiné de civilitez, qui lui viennent des quatre Parties du monde, et il y avoit hier au soir sur la table de sa chambre cinquante lettres qui lui demandoient des Responses; mais des Responses éloquentes, des Responses à estre montrées, à estre copiées, à estre imprimées. Car de penser agir avec les beaux Esprits, comme avecmoy, dans le sein duquel, à ce fjuil dit, il verse sans choix, toutes ses pensées, bonnes et mauvaises, et qui suis assez charitable pour luy pardonner ses incongruitez et ses barbarismes, c'est vne liberté qui n'est pas seulement accordée par les beaux Esprits.
Il faut bien se garder d'vne si dangereuse famiUarité, traii.iMt avec ces gens-là. Il faut qu'on s'ajuste, qu'on se pare, tju'on se farde mesme. pour plaire à des yeux si délicats: El la condition de celuy qui a dessein de leur plaire est potir
r.r.(t ŒUVRKS DE HALZAC.
I«^ iiKMUS .iussi mallieiireuse que celle (I'n ii homme qui sfroit ohligt'. (lu de ne parler jamais qu'en musique, ou d'est! sur vn Theaslre depuis le matin jusques au soir, ou de p;i ser toute sa vie en jours de Cérémonie, et avec vn autre li, hillenwnt que le sien.
Ce n'est pas tout que cela. Ou lui envoyé du François d. (iastelnau-d'Arrv. des Vers de Basse-Bretagne, du Latin de rioiliie et de Vandalie. de la raillerie de Hruscambille et de Turlupin. pour en avoirson lugement. dans vne Dissertation régulière, car le nom de Lettre ne contente pas assez l'anihiticrn des Faiseurs de questions. Sans estre .avocat Consultant, il a quantitt' de Sacs et de Pièces à examiner : Et le mal est que ceux qui semblent ne luy demander que deux mots d'advis, attendent de luy des louanges plus longues et plus estudiées que n'est le Panégyrique de Latinus Pacatus.
Pour l'achever, il vient icy des importuns en personne; quelquefois de plus de cent lieues, et tout exprès, si on les veut croire, qui luy donnent le dernier coup de la mort, luy disant pour leur premier compliment, que sa haute réputation, et la célébrité qu'il a donnée au lieu où il est, les ont obligez de venir voir cette Personne si connue, et ce Village si renommé; qu'il ne doit point trouver mauvaise vne si juste et si honneste curiosité que la leur. Vn de ces Curieux luy commença il y a quelques jours sa Harangue, par « le (( respect et la vénération qu'il avoit tousjours eu«^ pour lu} . « et pour Messieurs ses Livres. » H n'est rien de plus historique que cecy, et vous pouvez voir par là jusqu'où peut aller le stiledes Complimens.
Imaginez-vous ensuite les contramtes et les gesnes, le.s accez de fièvre, et les sueurs froides, qu'il a souvent à souffrir, dans des Compagnies, qui d'ordinaire luy sont incon nues. Et si après tous ces maux, et beaucoup d'autres, qu< le Solitaire que vous aimez laisse à vostre imagination à ^ figurer, vous n'avez pitié de luy, il vous supplie de !u\
ilouner la liberté de vous dire (jue vous (^stes le plus dur et le plus impitoyable de tous les Amis: quov que luy ait dit au contraire Monsieur de Forgues.
Tandem aliquaudo serio agamus contra nostrum Tertidlianiim, df ivt.a i.\ persi-cvtioiNe. le n'ay pas voulu traduire cette boutade. Separons-nous. adjouste-t'il. de la société des hommes. Faisons place aux bonnestes gens: Esloignons-nous mesme quelquefois des véritables bonnestes gens. Ils ne sont pas tousjours ce que nous ebercbons. El quand on a dessein de resver, quand on a besoin du silence et du calme de la Solitude, pour se délasser du bruit et de l'agitation du Monde; en cet estat-là les plus belles paroles ennuyent, les meilleures compagnies deviennent mauvaises : A telle beure pourroil venir Ciceron, que je ne serois pas en bumeur de luy donner audience.
Apres ces paroles qui sortirent de sa boucbe avec plus de chaleur et demotion que jusques-là il n'en avoit eu, ayant fait vne petite pause, il reprit son discours à peu près en cette sorte.
Que j'envie la bonne fortune d'vn Homme (jue je vis en Lorraine, lors que j'y estois. Apres avoir purgé son esprit des opinions du Vulgaire, et s'estre guery de l'Avarice et de l'Ambition, il s'estoit retiré à deux lieues de Metz, où il avoit acheté vne Terre de quatre mille livres de rente. La Maison qu'on luy vendit avec la Terre est assise sur vne eminence. au dessous d'vne colline plus eslevée, qui la couvre du Vent du Midy. Tout cela est cultivé depuis le baut jusqu'au bas. en jardinages et en vergers, au pied desquels coule la rivière de Moselle. *
Mais quoy que le logement qu'y trouva cet Homme, ne lust n\ incommode ny mal plaisant, il ne se contenta pas de n'avoir qu'vne Maison : H luy prit envie d'en bastir vne utre : El ce fut cette autre qu'il aima depuis, non seulement comme le cboix de ses yeux el de son esprit, mais aussi
.Vyi (KIJVUKS |)K UALZAC.
pomme l'asyle de s«i liberté et de son repos, il s'y retranclioii tous les Estez, contre Irt persécution de certains Voisins. dnni-sages et demi-sçavans, ainsi a voit-il accoustumé de les appeller. Vous connoissez ces sortes de gens, qui ont lefi .Montaij2:ne et Charron, et qui ont oily parler de Cardan et de Pomponace. Il n'y eut plus de Raieau pour eux, si tixi qu'il •Mit descouvert leur importune Philosopliie.
Ce lieu, (Mnbelli d'vne eau extrêmement claire, el lurtilif de la mesme eau. raisonnablement profonde, me parut digne de l'eslection A'vn Homme, qui ne veut point de commerce avec le Peuple, b» consideray vue Retraite si bien choi.sie, comme vn petit Monde à part, que la Nature a coupe du grand, afin d\v loger la bonne Rai.son, et la séparer de la mauvaise. I.e loisir dont jouïssoit là dedans cet Heureux caché, n'estant rien moins que paresse et que langueur, il employoit ses heures si vlilement, que je ne croy pas que la plus active de toutes les Vies soit meilleure me.snagere du Temps, ny occupée après vn plus beau Travail, [/importance est qu'il travailloit à .saphantaisieetàsa mode. H estoit dispensateur de sa propre peine. Il estoit luy -mesme celuy à qui il vouloit plaire, et à qui il devoit rendre rai.son.O Heureux caché, si tu es encore au Monde, que j'envie ton [sie et ton Loisir !
Cette exclamation fut haute, et il poussa ces derniers mots de toute la force de sa voix, qui s'enroue facilement, depuis sa dernière maladie, il luy fut donc impossible d( passer outre. Et puis que par là finit son Latin, mon François finira aussi par là, n'ayant pas résolu d'adjouster vue] Suite à l'Histoire, nv vn Commentaire à vue Traduction.
ENTRETIEN Mil