‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 37 sur 58 · DV RETARDEMENT · texte numérisé non relu

DV RETARDEMENT

LA PVBLfCATlON DE SES APOLOGIES.

A MONSKIGNKVR "\

Puisque vous me jugez digne de vostre commerce, et que vous cherchez en nostre village ce qui ne se trouve, ditesvous, ny à Seville, ny à Amsterdam ; il ne faut pas que je perde, si je puis, la réputation que j'ay d'estre riche. Il faut que je tasche de contenter vostre belle curiosité. Voicy donc, sans autre cérémonie, les marchandises que vous estimez si fort et que vous avez tant louées dans rexcellente Lettre que vous en avez escrite à Monsieur Girard.

Autrefois on trafiquoit de ces sortes de marchandises à la Cour d'Auguste : Mais il me semble qu'elles ne sont gueres à Tusage de la nostre; et je ne pense pas que le Seigneur Lope fust assez hardy pour me prester vingt ej^us dessus* Aussi, certes se seroient-elles moisies dans mes magazins, si vous ne m'aviez obligé de les en tirer, l'avois presque oublié qu'elles y estoient, et il ne se fust jamais parlé des Apologies de Balzac, soit contre le General Phyllarque, soit contre le Docteur de Louvain, soit contre celuv de Bezan-

çon, sans la douce violence que vous m'avez faite, en me priant de les publier. Le bon est que c'est en vne saison où elles peuvent estre publiées avec quebjue succez. Le Monde estant devenu plus équitable qu'il n'estoit lorsqu'elles furent escrites, il sera plus capable de mes raisons.

Vous vous souvenez de la criielle persécution qui s'alluma contre moy il y a plus de vingt ans. En ce temps-là vn Ange du Ciel n'eust pas esté escouté s'il en fust descendu pour plaider ma cause. La brigue estoit trop forte et trop passionnée pour pouvoir attendre vn juste lugement du Public. Grâces à Dieu, l'orage a cessé, et le calme est venu après la tempeste. Les choses ayant changé de face, il est à croire que le bon droict changera aussi le destin. A tout le moins, mes paroles, qui se fussent perdues dans la confusion, pourront estre reciieillies de quelqu'un, maintenant que la foule s'est escoulée et (|ue chacun a repris sa place. C'a esté le sentiment de mes Amis d'Italie, aussi bien que le voslre, qui m'ont fait sçavoir, il y a long-temps, que je devois mes lustitications à la bonne Postérité, qui seroit peut-estre bien aise d'apprendre les traverses de ma Vie et la diversité de mes avantures. Apres tout, je ne crois point faillir en faisant vne chose que vous m'avez conseillée.

Que si les Livres n'estoient de saison que dans la rencontre qui les a fait naistre, comme le voudroit soustenir vn Docteur moderne, il faudroit rejetter généralement tous les Livies des Anciens, parce qu'ils appartiennent tous à d'autres Occasions et à vn autre Siècle que le nostre. Il n'y auroit que les mauvaises Gazettes qui seroient de saison, puisque les bonnes histoires, pour paroistre seurement, paroissenl d'ordinaire fort tard, et lorsque les intéressez ne sont plus au monde. Souvent il n'y a que l'advenir, et encore l'advenir bien esloigné, qui nous fasse raison de l'injustice présente. La Fortune a enfin quelque remords d'estre tousjours contraire, soit à la Vérité, soit à la Vertu. Et cette Vérité et cette

Vertu qui estoient odieuses sous la Tyrannie, deviennent iigreables sous le bon Règne, par le changement des hommes et des affaires.

Il n'y a donc point de mal d'attendre la conversion du Monde pour agir avec luy. L'Antiquité nous fournit quantité d'exemples de cette patience qui areiissi. Il y a eu non-seulement des Historiens et des Philosophes, mais aussi des orateurs et des Poètes, qui n'ayant rien voulu publier durant leur vie, ont laissé cette charge à leurs héritiers par Testament, et ont dit (ce sont les termes du bon-homme Pline; Monsieur Voiture le distingue ainsi de Pline le leune) : Statatiim est hxredi mandare. ne quid ambitioni dedis^fe vita indicetîir. Il me semble qu'on ne sçauroit retarder davantage la publication d'vn Livre qu'on a composé; et j'iray ••ncore plus viste que ces Messieurs, si je me rends moyinesme sur mes vieux jours vn office qu'ils ont attendu des 'lutres après leur mort.

Maisquandil n'yauroitdefraische mémoire que rexempic lie l'Apologie de Monsieur de Villeroy et l'Histoire de Davila, vous sçavez qu'ayant esté renfermées prés d'vn demy-siecle, L'Iles ne se sont gastées ny par l'Age ny dans la prison. Elles )Dl paru avec tous les attraits et toutes les grâces de la nouveauté, bien que leur matière fust vieille et que la Ligue iusl défunte et que Henry de Valois ne fust plus au monde, non plus que le Duc de Guise. Il y a certaines choses à qui le Temps ne fait point de mal, et ce qui doit estre éternel ist toujours nouveau.

le ne parle pas si avantageusement de mes Escrits : ce •era vous qui en parlerez comme il vous plaira etfselon que ous en serez persuadé, le parle des Philippiques de Ciceon cl des Lettres de Brutus, qui ont esté appellées par (|uelju'vn les derniers souspirs de la République mourante. Ces 'hilippiques et ces Lettres ont la vertu d'approcher de nous objets extrêmement esloignez. Elles nous inquiètent des Il 24

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affaires passées il'vne Republique qui n'est plus. Elles nou? donnent des désirs et des passions qui antidatent nostre vi( de plus de seize cens ans.

le mets, si vous voulez, au nombre de cette Prose, le Vers du Poëte Lucain, qui n'avoit pas vingt-neuf ans quanc Néron le fit mourir. Il a bien osé promettre à sa Pharsalivne perpétuelle nouveauté et la faveur des derniers homme qui habiteront la Terre. Voicy de quelle sorte il en parle ei cet endroit :

Nam si qiiid liUliis t'as est proniillcre Musis, Venluri me teque legent; Pharsalia nostra Vivet, el à nullo lenehris daninabitui aevo.

Et ailleurs :

Sive aliquid nuignis noslri (|Uoque cura lahoris Nominibus prodessc potesl; cùm bella le^enlur. Spescjue, inclusque simul, perituraque vota movebunt, Atloniliquc omnes, veluti venientia fala, Non transmissa lefrent, et adhuc, libi, Maj^nie, lavebunt.

En voilà plus quil n'en faut pour justifier la publication d nos vieilles nouveautez. Le Docteur Moderne et moy les eu^ sions condamnées à vne prison perpétuelle. Mais puisqi vostre opposition est intervenue là-dessus et que c'est voi qui me demandez leur oslargissement, à la bonne beun Monseigneur, mettons-les en liberté pour Taniour de voi et laissons-les courir par le Monde. Cependant le Volume f mes Entretiens grossira tousjours.

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