‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 39 sur 58 · LES DONS DV CORPS ET DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LES DONS DV CORPS ET DE L'ESPRIT

NE SONT NY DE LA PVISSANCE NY DE LA IVKISDICTION DE LA FORTVNE. AV MESME.

En continuant de vous entretenir de mes vieilles Nouveautez. en voicy vne qui ne sera peut-estre pas indigne de vostre curiosité, et je seray bien aise si elle en demeure satisfaite. Ce qui vous fut dit hier, après la lectur^ du second Discours d'Aristippe, ne me semble pas mal plaisant, Que le Temps n'avoit pas rendu sage la Fortune, que c'estoit vne folle incorrigible, et que les dernières de ses folies estoient tousjours les plus grandes et les plus considérables.

Pour confirmer ce qui vous fut dit. nous ne manquerions

pas d'exemples, si nous en cherchions. Toute la Terre en est pleine, parce que celte folle se trouve par tout, et qu'il n'y a point d'endroit où elle ne règne. Mais sans descendre de la Thèse à rHypothose, mesprisons aujourd'huy, en ce petit coin du Monde, celle qui règne de tous costez. Vengeonsnous de la Fortune, nous autres malheureux, à tout le moins par ce petit mot de vérité; et disons d'abord, pour l'ondemeni de ce que nous dirons en suite, que quelque peu borné que soit son pouvoir, que quelque vaste que soit son Empire, nous devons avoir cette consolation, qu'il y a beaucoup de choses qui luy sont impossibles et beaucoup d'autres qui ne sont pas de sa lurisdiction.

La Fortune peut tirer un Faquin de la (hiisine ou de l'Escurie pour le loger dans le plus bel appartement du Palais : Elle peut mettre vne Couronne sur la leste d'vn Esclave : Elle peut faire triompher les meschans de l'innocence des gens de bien; Elle peut quantité de semblables choses. et tout cela se voit dans les Histoires passées : mais avec toute sa puissance, elle n'a pu ny ne pourra jamais embellir vn laid, et refaire vn visage qui fait peur; apprivoiser vn brutal et polir la rudesse de ses mœurs ; donner de l'esprit à vn sot, ny faire d'vn poltron vn vaillant homme.

Voilà des choses qui sont impossibles à la Fortune; En voicy qui sont hors de sa lurisdiction : Elle peut osier le bien, les dignitez et la vie; Mais elle ne sçauroit osier la réputation, l'honneur ny la gloire. Elle ne sçauroit imposer silence à la Voix publique, qui a tousjours justifié les innocens opprimez, ny empescher que la Vertu qu'elle persécute ne soit estimée, et que ceux qu'elle aime ne soient haïs.

En despit de la Fortune, Pasquin se mocque de l'indigne et le poursuit par ses rimes bcmnes ou mauvaises. Elle a beau mettre des barrières et poser des Corps-de-garde devant la porte du Palais qu'elle a basty à l'Esclave qu'elle a couronné, la Vérité force tout cela pour aller descoiivrir

dans le Cabinet ses inclinations serviles et les venir exposer à la veuë du Monde. Quoy qu'il soit redoutable, il ne laisse pas d'estre ridicule. On tremble devant luy, et on luy fera la raoiie quand il aura tourné le dos; on luy reprochera tousjours la misère de sa première condition et les ordures de sa naissance. On opposera tousjours son ancien Collier à sa nouvelle Couronne. La Fortune ne sçauroii obtenir grâce pour luy,. ny des Orateurs, ny des Poètes, ny du Peuple, etc.

La comparaison des Reynes hypochondriaques, qui ont eu de l'amour pour vn Nain et pour vn More, est assez heureusement conceuë ; mais elle n'est pas telle que s'imagine Monsieur Mainard, qui la préfère à toutes nos autres comparaisons. Quoy qu'il en soit, elle est mienne, et je ne la veux pas desadvoûer; mais elle n'est pas ma grande ny mon vnique inclination. Le Philosophe Epictete, dans ses Responses à l'Empereur Adrien, avoit dit auparavant, que la Fortune estoit vne femme de bonne maison qui se prostituoit à des valets. Quelques-vns appellent cela des jeux de la Fortune. Epictete, plus severe qu'eux, dit que ce sont des péchez et des desbauches de la Fortune. Le bon-homme Heinsius, pour le distinguer du leune, parlant d'elle en quelquesvnes de ses Oraisons, s'est servi du mot de meretricida .

.\pres cela, qu'on trouve estrange que Cleopatre soit appellép par vn ancien Poëte :

incesti meretrix Regina Canopi

La Fortune, que Heinsius traite de Femme de mauvaise vie, est bien plus grande Dame que Cleopatre; elle est bien plus véritablement la Reyne des Rois que n' estoit cette superbe Egyptienne, qui prenoit vne si insolente qualité et la mettoil dans ses tiltres, du consentement de Marc Antoine. C'estoit, à mon advis, pour disputer de la grandeur avec le Roy de Perse, qui se faisoit appeller le Roy des Rois, aussi

43« ŒUVRilS DE HALZAC.

bien que le Géant des Geans et le Frère du Soleil et de la Lune.

Quand il vous plaira, je vous feray voir cette vanité de Cleopatre dans vue vieille Inscription trouvée en Levant, et alléguée par Leunclaius sur l'Histoire Auguste. Mais il faut sçavoir finir et se garder d'estre importun, à force d'estre obéissant.

HE UVTILITfi DE L HISTOIRE

AVX GENS DE COVR.

AV MESME

le pensois avoir finy, et j'allois fermer la Cassette où sont mes Papiers, quand celuy-cy s'est fortuitement trouvé entre mes mains, le ne l'y ay pas voulu remettre sans vous le communiquer, m'imaginant qu'il pourra estre de vostre gousl. Ce que je vous envoyé est tiré d'vn plus grand Discours, qui fut fait il y a long-temps pour destourner vn Homme de qualité du mauvais chemin qu'il prenoit pour Tinstruction de ses Enfans. Il cherchoit vn Maistre pour leur enseigner les Règles de la Politique, et il Tavoit trouvé. Le Maistre et les Escholiers eussent passé toute leur vie à ne rien faire, si le Père n>ust esté desabusé par ce peu que vous allez voir :

Et si ce peu vous fait désirer le reste, il faudra contenter vostre désir.

Dans les Livres que les Anciens ont escrits de la Prudence civile, il faut advouer qu'il y a bien du galimatias de l'Eschole et de la chicane Philosophique. En ce Pays-là que de terres vagues et de déserts I que de lieux incultes et sauvages esloignez de Tvsage et du commun des hommes! La Republique de Platon, les Politiques d'Aristote, tant qu'il vous plaira : mais surtout je recommande THistoire à vos jeunes gens.

Sans l'Histoire, la Politique n'est qu'vn Spectre creux et plein de vuide, qu'on remue par je ne sçay quelles petites distinctions et divisions de l'Eschole pour joiier et amuser les Enfans. Cette belle Politique estant séparée de l'Action et de l'Exemple, ne s'entend pas elle-mesme. Il luy faut vn Guide dans le Monde; elle a besoin d'interprètes dans les Assemblées des Hommes. H n'y a donc que l'Histoire qui informe et organise la Politique, qui luy donne corps et subsistance ; il n'y a qu'elle qui soit digne du loisir d'vn homme extrêmement occupé et de la spéculation d'vne ame agissante.

Par là, le bon Courtisan ne se contentant pas de sçavoir les pensées et les desseins des Rois d'aujourd'huy, il entrera dans le Conseil et dans la Confidence de tous les Princes qui furent jamais. 11 pénétrera dans les premières causes de leur conduite; il fera, pour dire ainsi, la dissection de leur ame et de leur esprit, dont les plus secrètes parties luy seront descouvertes. S'estant enrichi de la succession de tous les Siècles, il adjoustera à son expérience celle de toute l'Antiquité. Ce n'est point un i^aradoxe, ce que je dis. Par le moyen de l'Histoire, toute la sagesse d'autruf est nostre. Les Sages n'ont vescu que pour nous. Les Perses, les Grecs et les Romains n'ont fait de grandes actions que pour nous laisser de grands exemples.

Ainsi, quoy que le Courtisan soit jeune et qu'il n'ait pas

it' de la vieille Cour, l'Histoire suppléera au défaut de ses

années el fera beaucoup plus que cela pour luy. Il se souviendra dvne Antiquité bien plus esloignée et verra bien davantage que ceux qui n'ont veû que les premiers troubles de la Ligue, que le Règne de Henry troisiesme, que les Tragédies des Guises et des Golignis.

Il verra l'enfance, le progrez et le déclin de plusieurs Estais : Il remarquera les causes, la conduite et le suecez de leurs guerres : Il prendra garde sur quels l'ondemens ils se sont eslevez, par quelle forme de Police ils se sont accrus, et par quel défaut ils sont tombez en ruine. Il scaura les artifices de Philippe pour diviser les Communautez: les inventions de Demetrius pour prendre les Villes ; les ruses d'Ânnibal pour donner le change aux Ennemis-, l'ordre et l:i discipline des Romains pour emporter et pour garder la victoire.

Il n'ignorera pas les diverses transmigrations des Peuples, les changemens des Sectes et des Religions, les moyens qu'ont tenus les Conquerans pour establir leur puissance, el ceux qu'il faloit tenir pour s'y opposer. Il apprendra de quelle façon l'Empire est passé d'vne Nation à l'autre; par quelle fortune les Maistres ont eu leurs Valets, et non pas leurs Enfans pour leurs Successeurs ; en quelle part on n'a pu supporter la Monarchie, et où l'on n'a pas sçeCi vser de la Liberté. Enfin ne s' estant rien fait d'important, depuis le commencement du Monde jusques à cette heure qui luy soit inconnu; et voyant presque pourquoy et comment les choses ont esté entreprises et exécutées ; il ne sera pas estrange si par vne application judicieuse du temps passé au présent, et de la Spéculation à la Pratique, il s'acquitte tresdigneraent, non seuleraenl des actions civiles, mais aussi des actions militaires. Ses Essais seront des Chef-d'œuvres. Vn tel apprentif sera Maislre, dans vne profession à laquelle il viendra avec de si excellens préparatifs, avec vb si bon Guide et tant de science.

EISTUETIEIN'S. 459

Comme vous voyez, le Courtisan tire de grands avantages

de la connoissance de l'Histoire : Mais il me semble qu'ell est encore plus vtile au Prince qu'au Courtisan, et nous le ferons voir vne autre fois, dans vn Chapitre particulier. Disons cependant que le Prince doit quelquefois consulter les Morts, qui sont de seûrs et de fidèles Conseillers.

Nous avons appris de nos Amis de Stokliolm que la Keyne de Suéde, qui n'a gueres plus de dix-liuict ans, lit Poh be et Thucydide en leur langue ; qu'elle les explique en la sienne et en la nostre admirablement : qu'elle fait d'excellens Commentaires de vive voix, sur ces excellens Historiens. le n'en demande pas tant de nos Princes, et sans rien entreprendre sur ces Messieurs qui font des Livres pour l'instruction de Monseigneur le Dauphin, qui traiteront cette matière à fonds, je diray seulement que les miracles ne doivent point estre tirez en exemple. Mais en vérité, dés leur enfance, on leur doit dire des nouvelles de leurs Prédécesseurs, et leur lire leur Philippe de Commines, qui n'est inconnu en lieu <\n monde, qui a esté traduit en toutes les Langues, etreceù '^n toutes les Cours de l'Europe.

Page 1