ESC RITE A CICERON
AV MRSMR
On VOUS aura dit à l'Hostel de Ramboiiillel que Monsieu le Marquis de Montauzier n'est pas en cette province. le l'at tends pour luy rendre vostre Lettre, et pour luy mettre entr les mains les Pièces que vous m'avez envoyées. Il en juge roit souverainement, au lieu que vous n'aurez qu'vn simpl Advis, quoy que ces Messieurs, qui sont en différend, sem blent désirer de moy quelque chose de plus ; en quoy ils m font beaucoup pins d'honneur que je ne mérite. le n'ai cepte point cet honneur : et bien que je veiiille vous obeïi et que je le fasse en effet, je ne prétends pas que ce soit pro noncer vn Arrest que de vous dire mon Opinion. La voie en peu de mots, car je ne suis pas en estât de vous entretr nir long-temps.
Vous n'avez pas voulu me nommer ces Messieurs les Con testans ; et ils ne désirent pas niesme que je rende publiqu la Version de la Lettre de Sulpitius à Ciceron, pour le cor
soler de la mort de sa Fille, non plus que l'Objection et la Response. Toutes ces Escrilures neantmoins seroient nécessaires pour vne parfaite intelligence du différend, et ne feroient pas moins d'honneur à leurs Autheurs qu'elles donneroient d'ornement à ce Discours. Mais puis qu'ils ne veulent pas estre alléguez, je vay rendre à leur mérite ce que je croy luy estre deû, et tout l'esclaircissement qui se pourra à Testât de leur Question.
La Version de la Période contestée me semble bonne et fidèle , et les objections tres-subtiles et tres-ingenieuses. Celuy qui les a faites a eu occasion de douter et de trouver quelque chose à dire. Mais j'estime qu'il s'en faloit prendre à vn autre qu'à celuy qui a traduit; et vous mesme, Monsieur, estes le premier qui m'avez mis dans le sentiment où je suis, par vn mot que j'ay trouvé dans vostre Lettre ; vostre excellent raisonnement vous faisant tousjours aller droict à la Vérité. le tiens donc que le François ne pouvoit pas mieux traduire. Mais véritablement le Romain se pouvoit mieux faire entendre. De sorte que s'il y a je ne sçay quoy à bl asmer, c'est dans l'Original, et non pas dans la Copie. Si quelqu'vn a failly, c'est Sulpitius qui ne s'est pas expliqué assez nettement, et non pas Monsieur, que vous ne me nommez point, qui a interprété Sulpitius, sans avoir eu dessein de le corriger. Il s'est contenté de rendre les paroles de l'Autheur, et n'a pas pris la peine d'en demesler la pensée, à cause qu'il n'a pas crû y estre obligé.
Disons franchement ce qui en est. La pluspart des gens (et des Anciens comme des Modernes) ne se souviennent pas au milieu ou à la fin d'vne Lettre de ce qfl'ils ont dit au commencement. Parce qu'ils s'entendent eux-mesmes, ils s'imaginent que cette première intelligence suffit, et que d'abord elle passe d'eux à autruy. Ainsi ne songeant point à vn plus particulier esclaircissement. d'ordinaire ils ne disent qu'à demy ce qu'ils veulent dire. Et il est certain qu'vn mot
lÉ
laissé au bout de la plume, qu'vne particule omise, qu'vne liaison oubliée, détache la suite du raisonnement, met le sens en desordre, et donne à deviner au Lecteur. Dans ces omissions et dans ces oublis, il se fait vne bresche au discours, et la pensée s'enfuit par cetle ouverture, qu'il faloit fermer. Ou la chose disparoist, ou elle ne paroist pas toute entière, ou elle paroist autre qu'elle n'est; quoy que d'ailleurs les termes soient propres et démonstratifs, et qu'il n'\ ait rien que de net et de receû en la diction. Au jugement d'vn de nus Amis, cela s'appelle estre obscur avec des termes intelligibles, et s'esgarer dans les grands chemins.
le souffre aux Philosophes leur obscurité, qui naist de celle de leur matière. Et quand ils me parlent du Mouvement, du Lieu et du Vuide, j'apporte de l'attention et de l'estude à ce qu'ils me disent : mais s'il y avoit moyen, je voudrois bien ne point estudier où il ne s'agit que de choses domestiques et vulgaires, qui devant estre de la portée d'vn valet et d'vn artisan, ne doivent point exercer la subtilité d'vn honneste homme. Il faut esplucher les points difficiles des Sciences et les mystères des Religions : mais il faut que ce qui ne regarde que les affaires particulières et les devoirs (le la Vie commune soit exposé à la première veuë de l'esprit. Si on cherche de pareilles choses, c'est la faute de celuy qui les a cachées, et qui ne les a pas bien descouverles.
Sulpitius a donc tout le tort en cette affaire ; Non seulement il est occasion du procez, mais il en est cause; et s'il avoit pris à parler sans embarras la peine qu'on prend à débarrasser ses paroles, il n'y auroit point eu de procez. On n'auroit recours ny à l'Interrogation, ny à l'Ironie : son attention nous eust espargné la nostre, et nous nous fussions bien passez du soin que nous donne sa négligence.
Car en effet, pour ne pas venir à vn particulier examen de la Lettre de consolation ; « ces avantages ravis avant que K d'avoir est<' donnez. » n"avoient-ils pas besoin, pour estre
entendus, dVne ligne qui leur manque, et qui est demeurée dans l'esprit du Consolateur ? Sulpitius venant de parler de la Republique mourante, et Fayant représentée malade à rextremité, devoit-il advoûer immédiatement après, et sans aucun entre-deux, que les Petitsfils de Ciceron pourroient aspirer aux premières Charges de cette Republique, qui, à son compte, seroit morte et enterrée il y auroit longtemps quand ils seroient en âge d'aspirer aux Charges? Il y a du vuide que sans doute il devoit remplir; pour le moins laloitil adjouster à la supposition qu'il faisoit quelques vœux et quelques espérances pour Tadvenir; comme vous diriez, « si « les choses s'esiablissent par la bonté des Dieux immortels, f et s'ils nous envoyent vne meilleure saison après celle-cy. Est quidem summa aiithoritas Antiquitatis : magnum est vetemm llomanorum nomen, qiiod nos etiam, non sine aliqua Heligiane, veneramiir. Sed fuere nihilominus inter illos non pauci, qui sœpiiis hallncinali sunt, Parcant mihi Siilpitiani. Saltustiani etc. Mânes : Summi illi in dicendo viri non semper benè cohxrentia, imo intcrdum piignantia lo- ■iitl sunt.
Si vous ne voulez pas vous douter de ce Latin, Texcellent
Monsieur Pelisson vous l'expliquera, avec lequel vous avez
' - entretiens si particuliers. H y a bien plus à gaigner
avec nioy : car outre que mon érudition est fort medio-
IV, et au dessous de la sienne, d'vn espace pres(jue intiny,
■ poids de mes maux m'abbat de telle sorte, que je pense
-Ire insuppcrtabic à tout le monde, comme je le suis à
noy-mesme.
Ouand j'ay pris la plume, je ne pretendois ptis aller si
il : mais vous faites de \\m\\ tout ce qu'il vous plaist. En
lat où je suis, je ne me trouve capable de quoy que ce
it. et si l'amitié ne me soustenoit, vous n'auriez pas eu
ne période, jugez de là, mon cher Monsieur, quelle est la
landeur de sa puissance. Quelque foible et de quelque
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mauvaise humeur que je sois, je ne sens ny de langueur er mon esprit, ny de résistance en ma volonté, quand il es' question de vous obeïr et de vous plaire.
A MONSEIGiNEVR
LE MARQVIS DE AIOiNTAVZIER
r.OVVERNF.VR KT I.ÎEVTENANT GKXF.IIAL TOVR I.E ROV. d'aNGOVMOK. SAINTOSGE ET ALSACE.
En vostre absence je pris la liberté, il y a peu de jou^ de dire mon Advis sur vne difficulté que Monsieur Conrai m'avoit proposée et dont j'avois ordre de vous mettre le Pièces entre les mains. le voulois suivre mon ordre et voii attendre, Monseigneur, afin de parler avec certitude; Mai les affaires publiques vous ayant tenu en campagne pins d temps que nous n'espérions, je fus obligé d'envoyer nio Advis en ayant esté pressé. Apres vostre retour, dés la pre miere station que vous listes aux Capucins, où ma Retraii vous appelle quelquefois exlraordinairement, vous m'e demandastes des nouvelles, et la lecture ne vous en fut p. désagréable. De la Période qui a donné matière de contest; tion à deux Personnes de mérite (qui ne m'ont point es nommées, mais que je juge telles par leurs Escritures nous vinsmes à celle de Servius Snlpitius. Vous distes beai
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coup de choses en sa faveur qui sembloient me reprocher le mauvais traitement que je luy avois fait. le vous suppliay neantmoins de croire que si je n'avois pas esté pour luy en cette dernière occasion, ce n'estoit pas à dire que je voulusse estre contre luy en toutes les autres. Dans la Lettre mesme de la Période contestée, je soustins qu'il y avoit vn Article (|ui vaut vn Livre, que j'ay aimé dés ma jeunesse et que je ne puis encore assez estimer: Que quand Servius Sulpitius n'auroit jamais dit que ce qu'il a dit des carcasses de ces grandes Villes, s'il m'est permis d'vser de ce terme : « A mon « retour d'Asie, comme je passois d'Egine à Megare. » etc., il faut advoiier que Sulpitius estoit vn honneste homme et qui sçavoit bien faire son profit des choses qu'il voyoit en ses Voyages.Vous m'ordonnastes en suite, pour réparation d'honneur à ce grand Personnage, de mettre mon dire par escrit. le le fais. Monseigneur, fort volontiers, et plus que cela, car je ne veux rien espargner pour le satisfaire. Tous les beaux endroits de nos Livres vous estant connus, il n'y aura rien icy qui vous soit nouveau; Mais vous ne lasserez pas de les revoir avec quelque plaisir, puisqu'ils y sont par vostre commandement.
L'Article de la Lettre est si beau et la pensée est si noble, quelle a plû généralement à tout le monde. La langue des Dieux mesme en a eu envie: la Poésie l'a empruntée de la Prose et s'en est parée plus d'vne fois. On lit au quinziesme chant de la divine Jérusalem :
Giace l'iilta Cai tago; à pena i segni
De laite sue ruine il lido serba : •
Muoiono le ciltà; muoiono i regni,
Cuopre i l'asti, e le pompe arena ed herba;
E riiuom d'esser mortel par che si sdegni :
O nostra mente ciipida e superba !
Vn Poëte du mesme pays que Torquato Tasso a eu la mesme
pensée, ou pour mieux dire a imité la mesme pensée et Ta mise ainsi en vers Latins :
quà devidae Cartliaginis arces
Procubuere, jaccnt(|iic infausto in litlore lurrcs Kversœ ; qiianliuu ill;i nielus, quanlùm illa labonim Vrbs dédit insulluis Latio, ot Lamenlibus arvis? .Nimc passiiD vix rcliquias, vix nomina sorvans ObruUur, projniis non a<rnoscen(la ruïnis. Klqiierimur penus infelix biimana labare Mernbra aevo, cùm rojiiia [talain moriantiir cl vrbes.
En voicy d'autres sur (Tauires ruines, sur les plus belles ruines du Monde, et bien justement les peut-on nommer ainsi, puis que le plus bel Ouvrage du Monde en a esté basiy, e'est-à-dire l'Eneïde do Virgile.
Circuit exusta nomen nieniorabile Troj».
Magnaquo l'iioebei (inaerit veslip;ia mûri, lam sylvîE stériles, et putres robore trunci Assaraci prcssere donios; jam tola Icguntur Pergaraa dunietis; etiam periore rumse.
Mais passant plus avant dans la pensée de Sulpitiiis. le Monde a bien veû depuis ce temps-là d'autres ruïne.>. Kl sans parler des dix-sept Villes abismées tout à la fois, sous TEmpire de Tibère; sans aller considérer les pointes de> tours et des clochers au fond de la Mer; sans nous esloigner lu'auconp de nostre Province, dans nostre voisinage, n\ ;i-t'il pas eu (]o grandes Villes qui ne sont plus, et desquelles, jtii.ssi bien que de Troye, les ruines mesmes se sont perduiis? Leshahiians de Medoc en cherchent vne dans vn Lac. et vno autre sous (\e> montagnes. Où est en ce pays-là la Ville nommée Noviomagum que nous ne connoissons [dus et dont a parlé Ptolomée'.' Où est au mesme pays Tlsle qui s'appelloit Antros. dont parle' Pomp(mius Mf^la? Où est cettelmerveillen^o Fontaine qui estoii autrefois à l)()i'<le.iiix.
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qu'Ausone a chantée de toute la force de sa voix? Il en parle en effet aussi haut et en termes aussi magnifiques que si c'estoit d'Arethuse qu'il parlast :
Salve Ions ignote oiiu, sacer, aime, perennis, Vitrée, glauce, profunde, sonore, illimis, opace. Salve, vrbis genius inedico potabilis haustn Divona, Celtarum lingua, fons addite divis. Non Aponus potu, vitrea non luce Nemausns Purior : œqaoreo non plenlor amno Timaviis.
Va vn peu auparavant :
Quid meniorem Pario conlectum marmore fonlem Euripi fervere frelo? quanta vnda profundi? Quantus in amne tumor? quanto rnit agmine praeceps, Margine contenli bissena per oslia cursus, Innumeros popidi non vnquam exbauslus ad vsus.
Tout cola disparoisl maintenant, la Fontaine, l'Isle et les Villes ne sont plus. Nous n'avons que faire d'aller en Asie et d'en revenir avec Servius Sulpitius, pour voir les cadavres, les nssemens, les cendres et les sepulchres des Villes. Mais nous ne laissons pas de luy estre obligez de l'admirable rotlexion qu'il y a faite le premier et qui est si capable de nous consoler dans nos pertes.
Sed nec perpeluse sedes sunt fontibus vllœ, .4£terni aul manant cursus : mutantur in ïevuni Singula, et inccplum alternat natura lenorem; Quodque dies antiqua tulit, post aut'cret ipsa. Hoc mare, quod nunc, ingenti duo liltora tractu, Europam, Lybiamque secal (non fabula) quond«n Tellus vna fuit; niedio slctit œquore Taurus Insudans sulco, atque allrito vomere fessus; Nunc mcrsa tellure natat vento acta carina. Insula Cyclopum monlanis cognita fl.inimis Nulln oUm : nunc nulla Hélice; violentior illaai lndignan<que voraci alisorlmif ajquore Nereus. etc.
Si quœras Helicen; et Buran Achîiïdas vrbes Invenies sub aquis, et adhuc oslendere naulœ Inclinala soient tuni nicenibus oppida mersis.
le ne suis pas d'advis d'oublier, sur le subjet des belles ruines, les belles Stances de noslre Cygne :
L'Herbe est plus haute que le» tours
Où Paris cacha ses amours.
Kt d'où ce fainéant vit tant do funérailles :
Home n'a rien de son antique orgueil, Et le vuide enfermé de ses vieilles murailles N'est qu'vn objet affreux et qu'vn vaste cercueil.
Bien à propos de dire de Troye ce qu'il en dit, mais luy souffrirez-vous de parler, comme il fait, de Rome, qui est encore aujourd'huy si pompeuse et si superbe, qui est toute de marbre et toute d'or, soit en ses Palais, soit en ses Egli.'ies 11 semble qu'il ne faudroit point parler de cercueil après vn» si glorieuse Résurrection. Neantmoins si le François a failly, il n'a failly qu'après le Latin, qui se trouve dans vn Recueil fait par Monsieur Pilhou.
Si vous avez trouvé beau ce que les Poètes disent des ruines de Carthage, vous voulez bien. Monseigneur, que je vous fasse souvenir d Ane autre chose, qui n'est pas moins belle, sur les mesmes ruines. Mais je pense qu'il n'y aura point de mal que ma Glose précède mon Texte, et je suis d'advis d'essayer d'abord si cette belle chose pourra conserver sa beauté en nostre langue.
(' Quel spectacle de voir Caius Marius, après tant de Con- « sulats et tant de Triomphes, estre poursuivi par les Ar- « chers du Prévost et contraint de se cacher dans les ruines « de Carthage ! Il y a de l'apparence que ce grand Homme « malheureux et cette grande Ville destruite se regardoient « l'vn l'autre en cet estat-là : que Marius consoloit Carthage, « que Carthage consoloit Marius, et que la comparaison de
i.'ur misère les obligea tous deux ensemble à pardonner '( aux Dieux et à la Fortune. Carthage ne put trouver estrange " sa cheute après l'exemple de Marius, et Marins n'osa sup-
iiorler impatiemment son adversité en présence de Car- ' thage. »
C'est vn Historien qui a dit cela, et vn Poëte Ta dit aussi. Mais n'est- il pas vray que le Poëte a eu plus de droict de le dire que l'Historien ? Toutes sortes d'ornemens ne sont pas propres à toutes sortes de personnes : et si cette pensée se fust présentée à Tite-Live, elle luy eust plû sans doute, parce qu'elle est belle; je croy toutefois qu'il s'en fust abstenu comme d'vne beauté défendue, comme de la femme et du bien d'autruy; Quoy qu'il en soit profitons de cette belle pensée, Historique ou Poétique, il importe peu.
Il n\v a point aujourd'huy de malheureux qui ne se puisse consoler avec Carthage. En quelque part que nous soyons, nous sommes dans des ruines : Nous voyons de tous costez des Villes destruites, des Pays perdus, des Royaumes désolez; et si la considération des maux publies adoucit et soulage les maux particuliers, il n'y eul jamais tant de soulagement, tant de consolations, tant de remèdes de cette nature. Quelle apparence de se plaindre des bresches d'vne maison et d'vne muraille tombée par terre dans le renversement de toute l'Europe ? Âpres avoir veù en Allemagne des cinquante lieijes de pays bruslé, oserions-nous dire que le feu s'est mis dans le coin de noslre grange?
Cîirsum in Africain direxit, inopemqua vitam in Tmjnrio )'nïnarum Carthaginensium toleravit : cummMarim aspi- Icns Carthaginem. illa tuens Marium, altet^ alteri posset rssr solatio.
.... solatia t'ati Carlhago Mariusque tulil, parilerquc jaccntes Ignovere Deïs.
450 ŒIJVUKS 1)K [{ALZAC.