CHAPITRE VI
Philippe Strozzi, mary de Clarice de Medicis, Sœur du Pape Léon, ne pouvant souffrir le Règne du Duc Alexandre de Medicis, exhorta I.aurens de Medicis son Cousin, de conspirer contre la vie du Duc Alexandre, et de rendre la liberté à sa Patrie. Laurens luy tesmoigna toute disposition à vne entreprise si dangereuse, mais il appréhenda que deux Filles qu'il avoit ne courussent risque de leur honneur, à cause de la confiscation de ses biens, qui estoit asseurée. Philippe respondit à cela que celte appréhension ne devoit pas le retenir, et l'asseura que quel que fust le succez de son action, il feroit espouser ses deux Filles à deux de ses Fils. Ce qui arriva, d'autant que Laurens n'ayant sceû recueillir le fruict du meurtre du Duc Alexandre, et s' estant sauvé après le coup, Philippe voulut s'acquitter religieusement de sa parole, et donna Lnodamie de Medicis à Pierre Strozzi. depuis Mareschal de France, son Fils, et Madeleine à Robert Strozzi, mort nagueresà Rome.
Le mesme Philippe, après la mort du Duc Alexandre, résista à l'establissement de Cosme son Successeur, premier Grand-Duc de Toscane. Mais ayant perdu contre luy la bataille de Marone, prés de Florence, il fut retenu prisonnier; el ne pouvant souffrir d'être en la disposition de son Ennemy, qu'il croyoit le devoir faire empoisonner*ou mourir ignominieusement, se résolut desetiier de ses propres mains dans la prison. Avant qu'exécuter cette estrange resolution, il fit son Testament, dont j'ay veû l'Original à Rome parmy les papiers du feu Seigneur Pompée Frangipane, où entre autres dispositions cet Homme, que l'Antiquité eust adoré.
ordonne et prie ses Enfans de vouloir déterrer ses os du lieu où on les aura mis dans Florence, et les vouloir transporter à Venise; alin dit-il, (jue s'il n'a pu avoir le bonheur de mourir dans vne Ville libre, il puisse joiiir de cette grâce après sa mort, et que ses cendres reposent en paix hors de la domination du Vainqueur.
Cela l'ait, il grava avec la mesme pointe du poignard dont il se tiia, sur le manteau do la cheminée de la chambre où il estoit détenu, ce Vers de Virgile:
lliiflliv iinsh m i'\ r)SsibuS vltOP.
Ce que srs i'jihins cxl'c nièrent fidèlement, estant venus en France au service du Roy contre l'Empereur Charles- Quint, qui avoit fondé la domination des Medicisà Florence.
Il ne faut point oublier que le mesme Philippe Strozzi, à l'entrée de son Testament, tesmoigne avec beaucoup de confiance d'espérer de la miséricorde de Dieu le pardon de sa mort ; pui.«îqu'il la souffroit en homme d'honneur pour le souslien de sa liberté; après la perte de laquelle il croyoit qu'vne personne libre avoit le congé de mourir. Mais les Loix de l'Evangile sont contraires à cette croyance, et lo nouvelle Rome appelle desespoir ce que l'Ancienne appelloit grandeur de courage. Elle excommunie aujourd'huy ce qu'elle pust autrefois déifié.
DE SON PHOCEDÉ
ET
f)Ë CELVY DE MONSIEVR HEINSIVS
EN LEVR QVEREI.LIi.
A MOlNSlEVK GIRARD, Seci-eUiire de fou Monsieur le Duc d'Espernoii.
Mon Chagrin est grand, je ne le veux pas nier : mais vous ne vous estes point apperceû qu'il incommodast les gens. Toute son action est contre moy, et quand vous vous mettez en peine d'y donner des remèdes, c'est d'ordinaire pour mon interest particulier; car d'ailleurs vous ne le trouvez pas désagréable. Il ne viole ny le Droict Naturel, ny le Droict des Gens; il ne chocque ny laCoustume, ny la bienséance. C'est vne Beste que j'ay apprivoisée aiin qu'elle ne faschast point le Monde. Si le Chagrin de Monsieur Ileinsius estoit de mesme nature, il teroit différence entre les Complimens et les Injures; entre Balzac et Schioppius : il ne se jelteroil pas indifféremment sur l'Hoste et sur le Larron.
Trouvez bon, Monsieur, que je vous entretienne aujuurd'huy de son Procédé, et que je vous justifie l'innocence du mien. Pour ne rien dire de pis de ce grand .Adversaire, il a
476 ŒUVRES DK BALZAC.
mal pris ma bonne intention, et n'a pasreceù mes civiliiez comme il devoit. le n'ay eu dessein que de luy donner matière de s'esgayer ; je luy ay parlé avec toute sorte de déférence; je luy ay demandé instruction sur (juelques endroits de sa Tragédie, mûtulée Hcrodes infanticida : voilà ce que j'ay fait. Luy, tout au contraire, n'a pas voulu recevoir mes civilitez, il s'est effarouché de mes complimens : je luy ay demandé instruction, et il m'a jeté des pierres, lugez qui de nous deux a le tort ; car voilà au vray ce qui s'est passé entre nous.
Il est vray aussi que je ne croyois pas mon objection si forte de la moitié, et c'est peul-eslre ce qui l'a fascbé. le l'aurois supprimée, si je m'en fusse advisé assez tost. Mais qui se fust imaginé que Tinfaillible lleinsius eust pu failiii contre les Règles de son Art? le ne l'ay jamais dit affirmativement, ny ne le veux dire encore aujourd'buy, quoy que la pluspart de nos Maistres ne luy soient pas favorables en cette occasion. 11 est riche en lieux communs et traite quantil(' de belles matières en sa défense : 11 leur semble neanlmoins qu'il ne les traite pas assez clairement. Il s'embarrasse, disent-ils, au lieu de sedemesler. Ce qu'il apporte de Grèce. d'Orient et des autres Pays estrangers n'est pas en sa place où il le met. et ne fait rien d'ordinaire à l'affaire dont il s'agit. Il s'enfonce, disent-ils encore, dans des choses dont j'eslois demeuré d'accord et laisse à costé celles que je luy conteste, ou passe légèrement dessus, ou il cliangt Testai de la Question, ou ne la touche que foiblement. D( sorte qu'ils n'ont pas encore appris de luy, non plus qut moy, si vn corps composé de différentes, voire de contraire> espèces, se peut dire naturel, et si les Anges des luifs et le^ Furies des Payens peuvent compatir en vn mesme lieu, ou. comme parlent les Clercs^ ejitsdem Dramatis personœ ess( possint.
Car, en effet, quoy que die Monsieur lleinsius, il n'a j)a^
EM'HETlKNvS. 477
encore levé nostre scrupule, et c'est toute autre chose dVser des mots de Tartare et d'Acheron, que l'usage a tout-à-fait changez et qui ne sont plus ce qu'ils estoient, ou d'introiluire sur la Scène des Mégères et des Tisiphones avec des (i.ibii.'U et des Rapbaris :
vl turpiter atruni
Desinat in Piscem Mulier formosa supernè, Serpenlesqiie Avibus geminentur, Tigribus Agni.
le ne parle point des stratagèmes ny des mauvais offices que cet Adversaire m'a voulu rendre de tous costez, car j(; ne me plains que de sa discourtoisie. On m'en a pourtant éscrit de Rome mesme, où il a envoyé son Livre à nostre Sainct Père le Pape, et la Lettre que j'ay receuë est datée du Vatican. On me mande que le Pape n'a pas esté fasché de se voir nommé le Chef de l'Eglise par un Autbeur, Poëte, Orateur, Philosophe, Critique célèbre deçà et delà les Monts.
Il y a, dans le texte de son Livre, ipsiim eiiam Ecclesix Capiit; il y a, dans les fautes survenues à l'impression. ipsum etiam Ecdesix Homanx Capiit. LVn est pour Rome, l'autre pour Leyden. Par le premier, il veut piaire au Pape, qui ne lit pas, non plus que les autres hommes, VErrata qu'on met à la fin des Livres; par le second, il veut avoir le quoy se justifier envers les Ministres, si on l'accusoit l'estre mauvais Huguenot et d'avoir intelligence avec l'Enfiemy; et tout cela selon ses Maximes, qui permettent de iiesler les deux Religions. Comme, dans sa Tragédie, il est 'uif et Payen, il croit que, dans sa Dissertation, il peut estr»' Catholique et Huguenot. H se fonde sans dont* sur cette ieille Sentence, que le Sage est le Prestre de tous les Dieux 't le Citoyen de toutes les Republiques. Mais les Sages de ce emps-là ne sont pas les Sages de celuy-cy.
Vous voyez, Monsieur, que les Enfans de Neptune s'adou- "■''ul quelquefois et ne sont pas tousjours farouches. Hs n 27
478 ŒUVUES Db) BALZAC.
voudroient passer pour Enfans de lupiter (mais c'est selo que Tinterest les mené); je dis de celuy qu'eux-mesmes ap pellent hipiter Capitolin. Ils seroient bien aises d'estre Ca tholiques ad honores; Ce mot est de Monsieur de la Thibau diere; c'est-à dire sans estre obligé d'aller à Confesse ny d faire le Caresme. Ils trouvent du plaisir à estre bien par tout et à avoir des Amis à Rome comme à Genève. Gett sorte de Religion est assez commode pour des gens qui ne > travaillent point l'esprit de Religion,
tNTRKTIEN XXXYI.
COlNSVLTATlOiN ClilTlOVE.
A MOiNSIEVH ...-.
iNe pensez pas en estre quitte pour la Copie que duil laii Monsieur ***. Que je scacbe, s'il vous plaist, qiiid sentiat c loanne Casa ***. Et an sit ille antiquis par atqite cum ip Marco TuUio conferendus, vt mihi olim, Romai et Florer tisCj sanctissimè affirmatwn est. le vous ay pourtant d autrefois, sur le mesme subjet, que je ne vous demande ny méditation ny estude. Ce sera assez, Monsieur, de v( premières pensées et de ce que vostre mémoire vous poun
Cet Entretien, ainsi que les précédents, II", IV^, V% était, selon ton •^oiparence, adressé à Coslar, dont le nom fut ctïacé par ordre de la farail <le Balzac. (Voy. la notice à la (in des Entretiens^.
ENTRETIENS. i79
lournir sur-le-champ. Mais si vous trouviez dans l'Original quelque endroit moisi, quelque mot perdu, quelque ligne estropiée, ce sera là qu'il faudra invoquer Dive Critique et faire le Scaliger, sans craindre d'en estre repris par Passerat. qui ne pouvoit souffrir les termes affirmatifs.
Et afin que vous ne maudissiez pas les lettres ny l'amitié, résolvons-nous vne bonne fois de ne faire jamais deffort en nous escrivant. Ne faisons jamais de Copies de nos Escritures. et que nostre confiance paroisse dans la négligence de nos Entretiens. Vous allez voir à quel point je suis religieux observateur de mes resolutions.
Combien peu de gens s'entendent aux matières que je vous propose, sçavent faire différence des characteres, connoissent le mérite du medibcre, s'aperçoivent de ces beautez chastes et modestes î Pour moy j'ay bien plus de peine à m'arrester dans cette médiocrité que je n'en ay à monter au genre sublime, et quand j'ay trouve le juste tempérament que je cherche, je pense avoir plus fait que d'avoir esté plus loin et plus haut. le pense pour le moins avoir lait autant, et de tous mes Poèmes, il n'y en a point qui me plaise davantage que mon Epigramme pour Monsieur Chapelain, qui est dans le genre; dont nous parlons, le suis ravy de joye de la préférence que vous luy donnez sur les autres, car vous ne doutez pas que je ne voulusse conserver partout à ce cher Amy le rang qu'il tient dans mon cœur.
Souvenez-vous de faire valoir beaucoup les Escritures de ***, quand elles vaudroient tres-peu, et ne l'accusez pas de vanité pour la publication qu'il en a faite. C'est vn vice plus matériel et plus grossier (jui l'oLlige à vous faire ottle prière : car, à ce qu'il dit, dans la misère du Siècle les Oracles mesmes sont mesprisez et la Pytbie demande l'aumosne. Pour moy, je luy ay promis vne recommandation en la meilleure et plus uuthentiijue forme dont je pourray m'adviser, et il se verra tout de son long dans mon Livre.
La Lettre i\ la l\eyno de Suéde, que vous approuvaste^ dés sa naissance, a esté encore retouchée. Mais advciion? (jue c'est vne chose veritahlement importune que nostre ri- (îicule, ou morosité, ou anxiété ; appelez-la comme il veut plaira. 11 vaudroit bien mieux escrire tousjours avec la négligence d'aujourd'huy et ne pas copier nos premières phan taisies. Nous ferions peut-estre moins de bruit dans la Gjii rie du Palais; mais nos nuicts seroient plus douces et pin iraniiuilles.
L'omission que vous avez faite ne passera pas sans estr( rrlevée. Qu'est devenu»' vostre diabolique mémoire, comnn on parle en Italie? et comment avez-vous oublié ces troi VtTs que vous sçaviez il y a cent ans?
Quid lam parva loquor? moles pulcherriiiia Cœli
Ardebit flammis tota repcnlè suis.
Omnia mors poscit; lex est, non pœna perire.
le VOUS envoyé des Epigrannnes que j'ay faites pour vi certain Melibée amoureux d'vne certaine Diane. Le luge ment de Paris leur a esté favorable : Mais alin que vous n me reprochiez pas Tequivoque; c'est de la ville de Pari que j'entends parler et non pas de Paris frère d'flector. Me Muses sont tousjours neantmoins de vostre ressort et ne con noissent point d'autre Tribunal, ny d'autre lurisdiction qii la vostre; je n'ay donc garde de me resjouïr entien ment de la faveur qu'on leur a faite, que vous ne vous so\ i déclaré pour elles.
Vostre illustre Abbé verra, s'il vous plaist, icy. que je lu souhaite tout ce que l'Italie luy peut donnera la recoiDmand; tion de la France. Gela sera vn jour, Vatiim si quidprœsi (fia possunt, et j'ay remarqué sur son visage quelque cho.^ de grand qui m'en a asseuré.
le suis trop heureux d'avoir quelque part en son estime sans doute je dois celte bonne forUine à vos bons oflice
ENTRETIENS. 48i
(]ontinuez-les moy, ']o vous prie. Que do vertus acquises, que de grands avantages naturels! Le Ciel a reiini en sa personne le mérite qui estoit séparé eu vne infinité de subjets. Mais nous ferons vne autre fois son Eloge. Il ne faut pas le cacher dans le secret dVn entretien familier. Il le faut mettre en vn lieu public et où il puisse estre veû de tous ceux qui ne sont pas aveugles. Asseurez-le cependant de mon respect et de mon culte. Ces termes sont impératifs. Mais vous avez bien sur moy. pour le moins, autant de pouvoir
|ue j'en prends, et je vous dis ces Vers dans toute la vérité
le la Prose.
Tuus, ô """ quid optes Explorare labor, mihi jussa capessere fas est.
11 y a vn certain Peuple, je ne sçay où, qui ne parle que >ar exclamations. Monsieur de **** Ta descouverl. Si vn aure homme que nous connoissons devenoit Roy ou Législateur de ce Peuple-là, il luy feroit bientost changer de stile et itligeroit de ne parler plus que par parenthèse, tant la pa- •Tithese luy semble vne belle chose.
La manière figurée de blasmer son Siècle n'est pas de l'in- •ntion de ****. Denys fut ainsi deschiré en la personne du \rlope Polypheme : Et comme Tibère a esté après sa mort image de l'Homme fatal ; durant sa vie, Agamemnon estoit image de Tibère. Que **** ne fasse donc pas vanité de son ■ntion.
•'xcellent Cardinal, qui a encore sur le visage de belles les de sa première beauté et qui conserve tousjours sa !ie mine, me sçaura sans doute bon gré, quoy que vous >iez dire, du présent que je luy ay fait, luy donnant i lus beau nom que le sien, et changeant Guida en Eu- •us. Vn Cardinal Enryale tiendra fort bien sa place parmi r.ardinaux HipjwUjtes, A^caùjnes. Cintliies, et autres iiililables.
482 ŒUVUKS DK liALZAC.
La bellt> Saison est revenin' ot par conseij lient les Rossignols avec elle :
..... Idtunique canorâ Voce nenius loquilnr.
Mais comme VOUS sçavez, Monsieur, el comme il fut conclu autrefois en vne de nos promenades de Balzac, il y a des Rossignols bien plus scavans les vns que les autres : Il y a mesme autant de différence de Rossignol à Rossignol qut (le Poète à Poi'te. !\ny fait vne Epigramme sur ce subjet. dans laquelle j'ay employé le nom de Monsieur Habert Abbé de Cerisy, qui a autant de part qu'aucun de nos Poëte^ à In succession de Malberbe. Vous jugerez de l'Epigramme car on y fait quelques Objections.
l'IlIl.OMELA INGRATVM GANENS.
Aut œg^rn, aut indocta, tuo neque nomine digna es,
Tarn lente ac duriim quge Pliilomela canis. 0 murniur niale <rralum ! ô rauco è giiUure queslus !
0 nunieri, nunqtiam quos docuisset Amor! Mutatas-ne putem nostro quoque lempore formas,
Et volucres lieri per mea vura novas?
Credo equideni: hic dulcis post frigora tussit Haberlus,
Tel solita canlat stridiilus arte Moges.
Il me semble que l'epithete de dulcis au lieu où il est en matière de musique, et opposé à striduhis, fait le mesr effet qu'incomparable, qu'admirable, que, etc. Outre que seconde opposition de Habertiis à Moges dit tacitement q si Moges est du nombre des mauvais Poètes, il faut que E bertus soit sans doute de celuy des bons. Toutefois vn Grai mairien Provincial a crû que dulcis n'estoit pas assez po vn grand Poëte : Et si d'avanture quelque Grammairi Courtisan avoit la mesme pensée et faisoit la mesme obj*
lion; voicv ma défense toute preste pour ne vous pas donner la peine de l'aller chercher plus loin. Alleguez-luy s'il vous plaist, Monsieur, le doux Tihulle et le doux Pétrarque. N'oubliez pas que la douceur appartient de droict à TElegie, mais à toute la Poésie généralement: car Lucrèce mesme qui a eserit de la Nature des Choses, c'est-à-dire de la plus sublime matière de toutes, qui a traité des foudres et des tremblemens de terre : Qui d'ailleurs se vante tres-volontiers et à toutes occasions, se vante particulièrement de la douceur de ses Vers. Par exemple :
Liiiïua meo suavis dili de pectore fundet.
Et ailleurs :
.... volui til)i suaviloquenli Carminé Pierio rationem exponere nostraiu, Et quasi Musaeo dulci contingere melle.
Et en plus d'vn endroit :
Suavidicis potius quani multis versibus edam.
Pour achever de convaincre PEnnemy de la douceur, nos Déesses, les neuf Fées qui inspiroient les Poètes, et qui apparemment en doivent sçavoir plus qu'eux, sont appellées ''■^ douces Muses par nostre Maistre Yirgile :
Me vero primum dulces ante omnia Musae.
Il se pourroit faire qu'vn Courtisan occupé ne se souiendroit pas de toutes ces bagatelles. Vous les èuy repreenterez s'il vous plaist en cas de besoin. Et après tout, s'il l'est pas content de mon e[>ilhete, ny de mes authoritez; miens HaberVas, dans l'Epigramme, ou quelque autre plus ilifique, ne coustera pas plus que dulcis, ny au Poëte, m Copiste, ny à l'Imprimeur : mais pour Monsieur Ha-
IS4 iKl VUi:S HK KAl./.AC.
hcrt, (jui a le goust tin et délicat, je suis asseuré qu'il ne s'en jiiaindra pas.
L'homme qui allègue si souvent Suidas, Harpocralion, et Hesychius, a esté icy trois ou quatre jours. 11 m'a escrit depuis vne lettre que vous verrez, dans laquelle il me fait l'amour. Et parce qu'il a parlé de certains Vers qui ont este estimez à Rome, je vous les envoyé, afin que je sçache de vous si j'ay pris Rome pour duppe, et s'ils ont le charactere de la bonne Antiquité.
I/indignation contre le Sophiste Grammairien est vn subjet vn peu suranné, et vous ne connoissez que trop ce Pédant, qui persécuta de tant de mauvaises louanges Monsieur le Cardinal de La Valette. l'eus du desplaisir quand je vis mon Patron si misérablement loué, et voyant de plus que le Pédant maltraitoit aussi Virgile, en estropiant ses Vers, et entre autres celuy qu'il répéta vne douzaine de fois ridiculement :
Non niihi si linguœ cenlum sint, oraque centum;
L'interest de Virgile, joint à celuy de Monsieur le Cardinal de La Valette, me piqua la veine, et en fit sortir la boutade dont est question : car de la nommer enthousiasme ou inspiration divine,
sumus, crede mihi, modestiores.
Âpres avoir leû dans l'autre Poëme les descriptions de: deux Hommes differens. vous choisirez lequel des deux vou: desirez estre, ou FOysif, ou le Contemplatif de nostre village le vous y attends sur la fin du mois de luin, afin de vou y faire manger de nos premiers fruits. Cependant, si tes que mes Apologies seront copiées. Minet vous les porter; avec le tribut annuel que vous doivent nos moulins à pa pier. C'est vn Docteur qui ne scait ny lire n y escrire : Mai
il soait faire des aumelettes à l'ambre, et de ces potages que nostre Amy préfère au Panégyrique de Pline. Ne craignez point de venir icy sur sa parole, et sur la foy des Estoilles, que j'ay consultées pour sçavoir si vous aurez encore la goutte. l'ay fait faire votre horoscope par vn Disciple de Ticho Brahé, qui ne vous promet que des jours d'or et de soye, pourveu que vous les veniez passer sur le rivage de la Charente.
le pensois avoir fini. Mais il ne sera point dit que j'oublie la verte vieillesse du Dieu Vertumne, dans le voisinage duquel vous méditez et argumentez à vostre aise depuis quelque temps, le me souviens tousjours de la barbe de Persil et des cheveux de Fenoiiil que vous luy avez donnez : de ses Apophtegmes Italiens; de ses Sentences Epicuriennes, et de ce qu'il répète si souvent, de la pureté de la Langue et de l'impureté de la Vie , quand il est sur le Chapitre de ses Esludes et de ses Inclinations.
On m'a nouvellement asseuré qu'il n'estimoit dans l'AIcippe que ce que vous n'y estimez pas, et particulièrement qu'il loiioit ce Yers plus que tous les autres :
Et l'insolent Borée, artisan des naufrages.
Il se peut, Monsieur, que comme il lotie trop ce Vers vous le blasmez trop aussi : Et je pourrois bien vous faire voir qu'il n'est pas si insoustenable que vous pensez.
le ne sçay pourquoy vous estes tousjours en mauvaise humeur contre Borée. Tantost vous ne luy pouvez souffrir son 'Pays, et à cette heure vous luy disputez son Me|tier. Trou- 'vez-vous le mot cV Artisan des naufrages si estrange et si ^nouveau ? Dans les Tragédies Grecques, les Dames Troyennes n'appellent-elles pas Vlysse V Artisan de leurs malheurs? et Lucrèce n'a-t'il pas dit :
Nam dolor ar niorbus lethi fabricator vterqne est?
Yir;rile ne «lit- il pas nnssi :
Mille nocendi a ries?
La cruauté n'est-elle pas ingénieuse, et Perillo n>stoit-il pas vn Artisan de douleur et de cruauté?
Kncore ce petit mot, auquel Apollon mesme ne sçauiuit respondre. Puis qu'il y a vn Ai't de la guerre, Mars n'est-il pas vn Artisan de ruine et de désolation? Et comment appellerez-vous vn Ingénieur qui aura fait sauter vn Bastion par vne mine (car vous sçavez que les Ingénieurs ne sont pas moins employez à ruiner qu'à édifier)? Ne sera-ce pas vn excellent Artisan de destruction et de ruine? Enfin, Monsieur, souvenez vous que vostre grand Âmy le Père Slrada, dans le second Tome de son Histoire, appelle je ne sçay qui ruinx stix fahrum. Âpres cette liberté, vous ne devez pas tenir vne si grande rigueur à vu Poète. Mais pour tout cela, vous n'avez pas moins de raison, et le Dieu Vertumne n'en a pas plus.
Les dernières lignes de vostre Prose m'ont saisi le cœur, et je ne sçay comment il a pu tenir si longtemps. l'appellerois les Astres cruels [agnosce hic Linguam Poëticam) s'ils faisoient si tost finir vne si belle vie que la vostre. Avant cela il faut que vous ayez tout loisir d'enrichir le Monde des richesses de vostre esprit.
Dii charum servale caput, Dii reddite nobis Quo sine, nec jucunda dies, nec Balzacus ipse Ipse sibi placeat.
Cur me querelis exanimas tiiis ? nec Dîs amicum est, nex mihi, teprius ohire, etc. En effet, vous me feriez vne grandi trahison, si vous me vouliez abandonner et si vous m'era portiez en l'autre Monde la plus douce consolation que j» trouve en celuv-cv. La fascheuse nouvelle des vostres m':
t^xtraordinairement affligé, et quelquo espérance que vous me donniez en suite, après celle que les Médecins vous ont donnée, je n'auray point l'esprit en repos que je ne voye au commencement d'vn long Discours en beaux characteres, et d'vne main asseurée, si vales bene est, ego qîiidem valeo. C'est-à-dire que pour vivre j'ay autant besoin de vostre santé que de la mienne.
ENTRETIEN XXXVIÎ.