DE MALHERBE
A MONSIEVK DE PL ASSAC-ME RK.
Ce que j'ay dit de Malherbe est donc à vostre goust, et l'homme que vous avez à gages pour vous interpréter le Latin vous donne assez d'intelligence d'Horace pour vous faire bien connoistre que les Imitations du Moderne ne sont pas inférieures aux Originaux de l Ancien. le suis bien aise . que mon sentiment soit appuyé d'vne si grande nuthorité que la vostre ; car vous sçavez que je vous oppose tousjours à toute rVniversité, et je dis ordinairement qu'on ne trouve point le fonds de vostre Critique. Equivoque^à part, vous •stes vn excellent Homme, et vous m'avez dit mille choses -ireables à vostre dernière visite dont je ris encore de meiioire. Vostre Lettre est pleine de ces mesmes choses agréables et me donne toute la gayeté que je suis capable de recevoir. Il est donc bien juste que je contente vne Per.«îonne
qui prend tant de soin de moy, et que je vous donne l'esclaircissement que vous attendez.
On vous a dit la vérité; Malherbe disoit les plus jolies choses du Monde ; mais il ne les disoit point de bonne grâce, et il estoit le plus mauvais Recitateur de son temps. Nous rappellionsTAnli-Mondory ; il gastoit ses beaux Vers en les prononçant. Outre qu'on ne Tentendoit pres(jue pas, à cause de l'empeschement de sa langue et de Tobscurité de sa voix, il rrachoit pour le moins six fois en récitant vne Stance de ([uatre Vers. Et ce fut ce (jui obligea le Cavalier Marin à dire de luy qu'il n'avoit jamais veû d'homme plus humide ny de Poëte plus sec.
Mais pour revenir à ce que vous desirez particulièrement apprendre de moy , la dernière année de sa vie il perdit son Fils vnique, qui fut tué en diiel par un Gentilhomme de Provence. Cette perte le toucha sensiblement. le le voyois tous les jours dans le fort de son affliction, et je le vis agité de plusieurs pensées différentes. 11 songea vne fois (il faut que je vous radvouë, puisque vous en avez oiiy parler, et que vous me pressez si fort de vous dire ce que j'en sçay) à se battre contre celuy qui avoit tué son Fils : et comme nous luy representasmes Monsieur de Porchères d'Herbaud et mo\ qu'il y avoit trop de disproportion de son <ige dé soixante el douze ans à celuy d'vn homme qui n'en avoit pas encore vingt et cinq : « C'est à cause de cela que je me veux bat- « tre. nous respondit-il; Ne voyez-vous pas que je ne ha- (( zarde qu'vn denier contre vne pistole? »
On luy parla en suite d'accommodement, et vn Conseiller du Parlement de Provence, son Amy particulier, luy porta parole de dix mille escus : il en rejetta la première proposition (cela est encore vray), el nous dit l'apresdisnée ce qui s'estoit passé le matin entre luy el son Amy. Mais nous luy fismes considérer que la vengeance qu'il desiroit estant apparemment impossible, à cause du creditque sa Partie avoii
a la Cour, il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on luy presentoit, que nous appellasmes :
. ... solatia luctûs Exigua ingentis, misero sed débita Patri.
IlI bien, dit-il, je croiray vostre conseil, je pourrai prendre de l'argent, puis qu'on m'y force , mais je proteste que je ne garderay pas vn teston pour moy de ce qu'on me baillera, l'employeray le tout à faire bastir vn Mausolée à mon Fils; 11 vsa du mot de Mausolée au lieu de celuy de Tombeau, et fit le Poëte partout.
Peu de temps après il fit vn voyage à la Cour, qui estoit alors devant La Rochelle, et apporta de l'Armée la maladie dont il vint mourir à Paris. Ainsi le traité des dix mille escus ne fut point conclu, et le dessein du Mausolée demeura dans son esprit. 11 fit seulement imprimer vn Factum et trois Sonnets, qui n'ont point esté mis dans le Corps de ses autres Ouvrages. le voudrois bien pouvoir contenter la curiosité que vous avez de les voir; Mais de plusieurs Exemplaires qu'il m'en avoit donnez, il ne s'en est pu trouver ;iucun parmi mes Papiers, et il ne me souvient que de ce >eul Vers :
Mon Fils qui lut si brave et que j'aimay si fort.
Sur ma parole asseurez-vous qu'ils estoient tous excellens, i que ce n'est pas vne petite perte que celle que vous en laites.
Il s'est neantmoins trouvé quelque chose qiK mon homme vous envoie, au lieu de l'autre, et c'est à luy seul que vous en aurez l'obligation. Malherbe estoit vn des plus assidus Courtisans de Madame Des-Loges, et la visitoit règlement de deux jours l'vn. Vn de ces jours-là, ayant trouvé sur la table de son Cabinet le gros Livre du Minisire Du Moulin
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conirp le Cardinal Du Perron, et l'enthousiasme l'ayant pris il In seule lecture du Tiltre, il demanda vne plume el du papier, sur lequel il escrivit ces dix Vers.
Quoy que l'Autheur de ce gros Livre
Semble n'avoir rien ijçnor»*,
Le meilleur est tousjours de suivre
Le Prosne de nostre Curé.
Toutes ces doctrines nouvelles
No plaisent qu'aux folles cervelles;
Pour moi, comme vne humble brebis.
Sous la houlette je me range;
Il n'est permis d'aimer le chantçe,
Que des femmes et des habits.
Madame Des-Loges ayant lefi les Vers de Malherbe, piquée d'honneur et de zèle, prit la mesme plume et de l'autre costé (lu papier escrivit ces autres Vers :
C'est vous dont l'audace nouvelle A rejette l'Antiquité; Et Du Moulin ne vous rapjjellc Qu'à ce que vous avez quiUi' :
Vous aymez mieux croire à la morlo; C'est bien la foy la plus commode, Pour ceux que le Monde a charmez :
Les Femmes y sont vos Idoles :
Mais à grand tort vous les aimez, Vous qui n'avez que des paroles.
La conclusion des deux Epigrammes plaira sans doute aux profanes et à ceux qui font les Galnnts Pour moy je tiens que sur les matières de Religion il faut tousjours s'esloigner du Genre Comique. La première n'est pas assez grave pour vn homme qui parle tout de bon, et l'autre est trop gaillarde pour vne femme qui parle à un homme.