DE LA LECTVRE DES SAINCTES ESCRITVRES ET DES SAINCTS PERES
Au delà du Cabinet où nous avions accoustumé de nous assembler, il y a vne petite Galerie qui regarde sur la rivière et qui est détachée du reste de la Maison. On y monte par vn escalier desrobé, et le Maistre du logis la pourroit appeller sa Bibliothèque, s'il vouloit donner au choix le nom qui se donne à la multitude. 11 n'y a que de bons et desaincts Livres en cette Galerie, et Socrate n'ayant plus de commerce
ju'avec ces derniers, les visitoit d'ordinaire le matin, après avoir fait ses prières dans vne Chapelle proche de là.
Durant ce temps privilégié, dont il ne faisoit part à personne, il s'entretenoit avec les Prophètes et les Apostres, avec les Pères Grecs et Latins. Il s'adressoit tantost à l'vn et tantost à l'autre, estant tous ouverts sur de grands Pupitres de sapin, verny d'vn verd extrêmement vif, la plus-part à trois et à quatre faces. Yn jour qu'il nous tardoit à venir et quePheure de sa sortie approchoit, quclqu'vn de la troupe, plus libre et plus hardy que les autres., nous conseilla de monter dans la Galerie. Nous le trouvasmes auprès d'vn de ces Pupitres, le vieux Testament, les Œuvres de Sainct Denis et vn Tome des Homilies de Sainct Ghrysostome devant luy . Il ne fut pas fasché de nous voir, encore qu'il ne nous attendis! pas : Et, après quelques civilitez qui durèrent peu, il nous fit ce Discours pour nous rendre compte de ce qu'il faisoit.
Donnons pour le moins ce qui nous reste à celuy à qui nous devrions avoir tout donné. Nous avons vescu avec Hérodote et avec Homère. Mourons avec Moïse et avec lob. le cherche icy de quoy me rendre plus homme de bien, et non pas plus éloquent, quoy que l'éloquence se trouve icy aussi bien que la vertu, quoy que la Critique payenne ait remarqué son genre sublime dans le stile de Moïse. Mais cette sublimité de stile n'est pas aujourd'huy l'objet de ma passion . le vise à vne plus haute sublimité. Fay besoin de quelque autre chose pour estre heureux. le suis en qucste de la Vérité, mais de l'importante et de la nécessaire Vérité. 11 faut apprendre la langue du Ciel, où nous avons à trafiquer, où doit estre nostrc commerce, où sont nos véritables affaires. Il faut estudier en la science des Saincts, dont nous voulons augmenter le nombre.
Que s'il se rencontre des difficultez aux avenues de cette science, ce n'est pas vne excuse qui puisse justifier la pa-
les ŒUVRES DE BALZAC.
rosse et la laschoté des Ignorants. Si la parole de Dieu est quelquefois raboteuse, si elle heurte le sens et fait peine à la raison, ne nous rebutons point pour ses pierres et pour ses espines. Au lieu de les esplucher et de les compter, je les laisse là et tasclie de passer outre. le saute aux endroits où je ne puis pas cheminer facilement. le veux suivre Moïse, à quelque prix que ce soit; et dans le dessein que j'ay de le suivre, je ne désespère point du succez de mon voyage, le ne perds point cœur pour voir de la fumée, des nuages et des broiiillars qui environnent le lieu où Dieu parle. Il a tousjours pris plaisir à parler de celte sorte, et, en cecy, la Saincte Montagne a figuré la Saincle Escriture. l'adore la lumière de cette Escriture, mais j'en adore aussi les ténèbres. Ce que j'ay entendu, je Tay admiré ; Ce que je n'entends pas, je l'admire encore davantage. Quelqu'vn a dit autrefois cela de la Physique d'vn Philosophe payen ; Ne me sera-t'il pas permis de le dire de la Métaphysique Chrestienne?
La Parole de Dieu sera tousjours difficile, sera tousjours obscure, après mille et mille Expositions, après des Montagnes de Commentaires et des Légions de Commentateurs» En voulez-vous sçavoir la raison? C'est afin que Dieu enseigne tousjours, et que l'Homme estudie tousjours sous luy ; C'est afin que Dieu soit tousjours le Maistre, et que l'Homme soit tousjours l'Escholier.
Il est certain que, pour reiissir en vne lecture si difficile, il n'y faut pas apporter des yeux purement humains et vn esprit ordinaire; beaucoup moins des yeux de Grammairien et vn esprit de Sophiste. Là dedans on ne voit rien par sa propre veuë : On ne discerne rien sans vne lumière qui vient d'en haut, qui ne se communique pas à toutes sortes de Regardans, qui choisit les Yeux et les Lecteurs. Cette lumière esclaire la simplicité et la soumission du cœur, mais elle aveugle la vanité et Teslevation de l'esprit : Et non seulement la voix de Dieu crie : Hors d'icy, proi-akes'. mais aussi
SOCRATE CHRËSTIEN. lOS
Hors d'icy, presomptvevx ! Dans l'explication des lettres sainctes, les petits Enfans de l'Eglise, les simples Catéchumènes ont de l'avantage sur les Geans de l'Eschole, sur les vieux Rabins, sur ceux qui croyent estre assis dans la chaire de Moïse. La science du Ciel, aussi bien que le Royaume du Ciel, est le partage des Pauvres d'esprit de l'Evangile, et, pour en avoir vne parfaite intelligence, il s'en faut approcher avec vne extresme Humilité.
Mais cette vertu d'Humilité ne se trouve point dans les Ethiques à Nicomachus : Elle n'a point esté connue d'Aristote. Aussi sa connoissance, quelque relevée qu'elle ait esté, n'est pas montée plus haut que le globe de la lune ; et, comme il n'a presque rien ignoré des choses inférieures, il n'a presque rien sceû de celles du Ciel. Pour aller là, il estoit trop régulier et trop méthodique. En matière de Religion, on ne sçauroit s'eslever qu'en se faisant plus petit qu'on n'est, qu'en s'abaissant au dessous de soy-mesme et de sa raison ; que par des moyens qui semblent contraires à leur fin et qui eussent paru absurdes à Aristote.
Disons-le donc, et redisons-le à la honte de l'Académie et du Lycée. L'Humilité des Chrestiens est appellée dans le Sanctuaire parce qu'elle s'arreste sur les , premiers degrez du portique; et la confiance des Philosophes est repoussée de ce lieu sacré» parce qu'elle y veut aller d'elle-mesme et entrer sans passe-port. On fait bien plus de progrez dans la connois- ?^ance de Dieu par l'exercice de la Prière et par l'estude de la rhéologie. Et comme à la Cour des Roys vne heure de faveur vaut mieux que dix années d'assiduité, il en arrive icy tout de mesme. H s'en faut bien que le travaif des Curieux lie pénètre aussi avant que la patience des Humbles, et que IHomme ne puisse autant acquérir que Dieu peut donner.
C'est de pareils dons et de pareilles largesses que se sont enrichis les premiers Fidèles, avant que Charlemagne eust fondé des Vniversilez, avant qu'il y eust d'Escholes de Théo-
logieel de Sommes de Théologie, avant que les Escossois fussent venus crier à Paris au milieu des rues : Latin et science A vendre! C'est en cette Source qu'ont puisé les Apostres et les anciens Pères Grecs et Latins, Sainct Denis que voila sur mon Pupitre.
La Compagnie eust bien voulu descouvrir le sentiment de Socrate sur le subjet de Sainct Denis, et sçavoir ce qu'il croyoit au vray de la naissance de ce sublime Escrivain, du mérite de ses Escrits, du temps où il a escrit. Mais Socrale ne se fit entendre là-dessus qu'avec reserve, et sans prendre part aux divers procez qui se sont meus entre les Sçavans du dernier siècle.
A quoy bon, dit-il, s'agiter si fort, et combattre avec tant de chaleur sur des Questions si peu importantes? De là ne dépendent pas les destinées de l'Eglise, le salut des Fidèles et la Félicité que je cherche. Pourquoy former des partis et des factions dans la Republique des Lettres, soit pour maintenir ou pour disputer à Sainct Denis la qualité d'Areopagite, soit, comme dernièrement en vne Compagnie où je me trouvay , pour ester ou pour conserver aux Mages qui vinrent adorer lesus-Christ les couronnes que les Peintres mettent sur leurs testes? le ne prononce point là-dessus, quoy que l'occasion m'y conviast, et que vos yeux et vostre visage m'en sollicitent. le ne veux condamner ny l'vn ny l'autre party. Mais il me semble que la qualité de Sainct est bien plus noble et bien plus illustre que celle d'Areopagite; et quand tous les Roys de la Terre le devroient trouver mauvais, j'estime beaucoup plus la Sagesse que la Royauté.
Le Tribunal de l'Aréopage est trop peu de chose pour relever la dignité du nom Chrestien. Le Christianisme donne de l'esclat et de la noblesse à qui que ce soit et n'en reçoit de personne. 11 n'y avoit point de Chrestien, en ces temps héroïques de la primitive Eglise, qui ne valust plus que tout
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l'Aréopage cV Athènes, que tous les Ephores de Lacedemone, que tous les Pères Gonscripts et que tout le Sénat de Rome.
De l'autre costé, faut-il remuer Ciel et Terre et faire la guerre à outrance contre des gens qui aiment si fort les beaux Noms et les beaux Offices, qui ont tant de passion pour les dignitez et pour les emplois delà Republique? Ils pensent, avec la pluspart des gens de Paris, que c'est vn grand malheur que de n'estre pas Officier ; et pour quelque considération secrète, l'interest de Sainct Denis leur estant aussi cher que leur propre, ils veulent luy conserver vne Charge qui luy a esté donnée, ou par son Siècle ou par la Postérité. Ce qu'ils disent ils le sçavent peut-estre de bonne part, comme disoit vn honneste homme de ma connoissance. Ils ne Tasseureroient pas si affirmativement aux autres s'ils n'en estoient eux-mesmes bien asseurez. Et sans parler de Révélations que de plus Hardis allegueroient sur ce subjet, ils ont peut-estre quelque Tiltre de foy irréprochable, quelque Manuscrit de vénérable vieillesse, outre les premières Pièces qu'ils ont produites.
Mais d'ailleurs, tous les escrits du Volume qui porte le nom de Sainct Denis sont-ils de la mesme main et du mesme esprit? Vne partie ne peut-elle pas estre de Sainct Denis l'Areopagite et vne partie de quelque autre Autheur ? Ce qui est rapporté contre la foy de l'Histoire, et qui ne s'accorde pas bien au siècle de l'Arcopagite, ne peut-il pas estre d'vn Estranger qui s'est introduit dans la possession d'autruy, et qui a pris vn autre nom que le sien?
Pour moy, bien loin de disputer à Sainct Denis la qualité d'Aroopagite, je ne m'oppose pas mesme au Cardinalat de Sainct Hierosme; et quand il ne tiendroit son chapeau rouge que de la faveur des Peintres et de la crédulité du peuple, je ne veux point luy faire vn procez sur les ornemens de son portrait, le ne touche point à vne pièce que l'Eglise ne propose pas comme vn article de foy, mais quelle souffre comme II 6
vne fantaisie de pieté. Ces marques d'honneur et de respect, ces faveurs et ces grâces faites à des Morts, c'est-à-dire à des gens qui ne sont plus en estât de s'en revancher, viennent d'vne cause tres-honneste ; partent d'vn principe de courtoisie et de libéralité, mais de courtoisie désintéressée et de libéralité toute pure. Pour le moins ce sont des excez loiiables d'vne inclination bienfaisante, portée à donner et à obliger ; et je n'ay garde de prendre à partie des personnes si bonnes et si officieuses.
Il y a des Docteurs plus fins et plus penetrans que ceux-cy dans les choses Grecques et Romaines, mais il n'y en a point de plus sousmis à l'authorité de Rome ny de mieux intentionnez. Ils ont crû que la Vérité estoit quelquefois trop courte et trop maigre, et qu'en ce cas-là il n'y avoit point de mal de l'allonger ou de la grossir par leurs inventions. Sur ce fondement, ils ont esté encore les Médiateurs de cette belle amitié contractée entre Sainct Paul et Seneque, quelque temps après leur mort : il se sont imaginez qu'ils faisoient vne bonne Œuvre de mettre bien ensemble deux hommes si vertueux, et que ces deux hommes vivant en mesme temps et dans vne mesme ville, s'ils n'ont esté amis, ils le doivent estre. Il n'y arien en cela qui offense la vraysemblanec ny qui choque la Chronologie. Vos gens de l'Antiquité profane sont bien plus licencieux et plus téméraires. Vostre Virgile a bien marié vn Homme et vne Femme qui non seulement ne se sont jamais veûs en toute leur vie, mais qui ont esté esloignez l'vn de l'autre de plus de cent ans. le ne dis rien pour cette fois du Régent Pythagore et de l'Escholier Numa.
Ouy, mais les Epislres qu'on a débitées sous le nom de Seneque et de Sainct Paul ne sont ny de Seneque ny de Sainct Paul . le n'oserois pas vous nier ce que vous asseurez si fortement; mais il se trouvera vn Docteur aussi asseuré que vous, et qui vous soustiendra avec vne force pareille à la
vostre (j'ay veû autrefois ce Docteur) que si ces Lettres ne sont ny de Seneque ny de Sainct Paul, elles sont de quelques* vns de leurs amis; elles peuvent estre de leurs Secrétaires, quoy qu'à mon advis ils les ayent escrites sans commandement et sans en avoir eu ordre de leurs Maistres. Des choses si peu importantes ne devroient point semer de querelles parmy les Citoyens d'vne mesme Republique, ne devroient point déchirer en partis et en factions les sçavantes Assemblées. Pour cela, il ne faut battre personne ny sauter aux yeux de ses amis. 11 ne faut pas faire des affaires d'Estat de tous nos petits differens, ny traiter de criminel de leze-Majesté, comme fait quelquefois Scaliger, des personnes qui ne sont coupables que de leur innocence, que de leur bonté, que de leur facilité à croire.
Tout le monde se trompe, de façon ou d'autre. Tout homme se sent de l'infirmité humaine, et les Hébreux disent que lacob leur Père a esté boiteux. Scaliger luy-mesme a fait de faux pas; il a fait des jugemens téméraires. Que feront donc les Demy-sçavans, les Docteurs du second et du troisiesme Ordre, des gens qui ont estudié tard, qui estudient peu, qui vivent dans la Province, parmy la contagion des mauvais Exemples, à six vingts lieues de la Bibliothèque de Monsieur de Thou et de la Conversation de Messieurs Dupuy? Bien que la lumière de ce Siècle nous ait esclaircis de beaucoup de choses dont nos Pères ont douté, il reste tousjours quelque petit nuage de l'ancienne Barbarie. En certains lieux il n'est pas encore bien jour : cette espaisse obscurité, venue sur le déclin de l'Empire des dernières p^ies du Septentrion, couvre encore vne partie de la Terre. Les Vandales et les Goths ont corrompu toutes les belles et bonnes choses. Ils ont mis la peste dans le Monde raisonnable, et il y a beaucoup d'endroits de ce Monde qui ne sont pas encore bien purifiez.
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Mais c'est assez et peut-estre trop de ces opinions contestées. En pareilles rencontres je n'opine point : le me contente de rapporter les advis des autres. le vous diray seulement de moy vne chose assez particulière, et de laquelle quelqu'vn pourra s'estonner. Pour voir cet homme extraordinaire, ce Sainct Denis dont on m'avoit tant parlé, sans partir de France, je fis autrefois vn voyage en Grèce, je veux dire que j'appris exprez la langue Grecque pour avoir plus d'accez auprès de luy. le vis donc et consideray cet Homme, que les vns croyent estre d'Athènes, les autres d'Alexandrie et les autres do Gorinthe. C'est vn Homme qui vole plus haut que les Aigles. H n'apporte rien sur la Terre qu'il n'ait esté prendre dans le Ciel. le le vis, mais je le perdis aussi-tost de veuë.
Apres ces paroles, Socrate se teut quelque temps, et prit le troisiesme Volume qui estoit sur son Pupitre. lusques-là s'estant peu ouvert et ayant parlé avec retenue, ce fut en suite et sur le subjet de Sainct Chrysostome, dont il avoit les Homilies entre les mains, qu'il se déclara et qu'il s'espandit, que son esprit et que ses paroles se desborderent, et certes, d'vne si estrange sorte, qu'on peut dire qu'il commença son Discours par vne espèce d'Enthousiasme et qu'il passa de la Prose à la Poésie, comme fait quelquefois l'autre Socrate dans les Dialogues de Platon.
C'est cet homme, nous dit-il, qui vole encore bien haut; Mais son vol est si réglé et si juste, qu'il y a tousjours plaisir à le voir voler : On peut le suivre des yeux et de la pensée : n fend les airs sans se perdre dans les Nues : Car vous sçavez que les Esprits sont vne espèce dans le genre des Oyseaux, et que c'a esté l'opinion des sages Hébreux. Celuy-cy a de grandes ailes toutes peintes et toutes dorées. H chasse devant luy les Nuages, la Nuit et l'Obscurité. Il fait naistre le lour en se montrant et par sa seule présence. H crie, il gronde agréablement. Ses plaintes et ses choleres sont belles.
En blasraantle Vice il plaist aux Pécheurs. Il n'est pas moins Citoyen du Ciel ny moins Compagnon des Anges que le premier ; Mais il s'accommode mieux à l'vsage du bas Monde, et s'apprivoise davantage avec les Hommes. Les Grecs l'ont appelle Chrysostome, et les Barbares l'appellent comme les Grecs.
Voulez-vous que nous disions encore quelque chose de cet homme? Expliquons pour le moins ce que nous venons d'en dire. Ayant acquis les plus rares connoissances par la force de la méditation, il en rend capables les plus vulgaires esprits par la facilité du Discours. Ou il sait abbaisser la Vérité jusqu'à nous, ou il sçait nous eslever jusqu'à elle : Ou il a la vertu d'esclairer et de subtiliser les Ames, ou il a le don d'esclaircir et de démesler la Doctrine.
0 l'excellente et l'admirable manière d'instruire les âmes et de débiter la Doctrine ! Ces Animaux de Gloire, ces ennemis de la Foy, ces superbes enfans d'Aristote, trouveroient le Christianisme raisonnable en Testât que Sainct Chrysostome le fait voir à la Raison : Leur Philosophie s'humilieroit devant nos Mystères, si nos Mystères leur estoient descouverts de cette manière. Pour moy je les adorois avec frayeur dans leur naturelle obscurité, et je les regarde maintenant avec plaisir dans la lumière de ses paroles : Tavois du respect pour des choses que je n'entendois point, et il m'a donné de l'amour pour ces mesmes choses en me les rendant intelligibles.
l'ay trouvé dans ses Homilies mille grâces et mille beau- .. z, mais toutes chastes et toutes viriles ; vne inimité d'ornemens, mais que la gravité souffre et que la bienséance conseille. Ce sont desornemens tres-honnestes et tres-dignes de celle qui les porte, de la vraye, de l'ancienne, de la vénérable Théologie. Ils ne sont pas du Théâtre ; ils sont de l'Autel. Ils ne font point de la Reyne des Sciences vne Balaie des places publiques, vne Comédienne de la Cour.
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Ma matière croist entre mes mains, et j'ay quelque opinion que le Sainct m'inspire en parlant de luy. le vous l'advouë, c'est vn de mes Saincts, et je suis vn de ses Dévots. le l'invoque, je m'adresse à luy, et peut-estre qu il me fera la mesme faveur que quelques-vns ont crû que luy fit Sainct Paul : Peut-estre qu'il me communiquera ses secrets, qu'il m'allumera de son feu, qu'il remplira mon esprit de l'abondance du sien. Mais en attendant vne si chère faveur, ne laissons pas d'en parler à nostre mode et d'en dire encore quelque chose.
Sans tomber dans l'excez que cherche le luxe, son Eloquence a toute la grandeur que peut permettre la modestie. On ne connoist point en ses Escrits la corruption de la langue de son Siècle, la foiblesse de l'expression humaine, la misère et l'infirmité de l'esprit de l'homme. 11 ne se vit jamais tant d'ordre dans la multitude, plus de force avec plus de subtilité, plus d'œconomie avec plus de pompe : lamais Tesus-Christ ne fut servi avec vne telle magnificence : Et si cet ancien Profane qui pilloit l'Eglise eust vescu quelque temps plus qu'il ne fit, s'il eust veu l'esclat et les richesses, l'or et les pierreries qui m'ont esbloiiy, il se fust escrié encore vne fois, quoy qu'en vn autre sens que la première : Oh î qve les vases so>t precievx, daks lesqvels o.n sert le Ffi-s DE Marie !
Voila le jugement que Socrate fit dans la Galerie de l'esprit et de l'éloquence de Sainct Chrysostome. Sur tout il en estimoit la douceur et la netteté, et prenoit plaisir à nous les faire considérer sous différentes figures : Il avoit tousjours des images agréables pour nous représenter le mérite de cette bienheureuse facilité. 11 est clair, disoit-il, fust-ce dans la région des Ténèbres et au pays des Cimmeriens : Il est nisé dans l'embarras mesme de sa matière, dans les destours, dans les labyrinthes des plus difficiles Questions de
la Théologie. Avec vn Commentaire de deux syllabes, avec vn petit mot qui tempère la rigueur des choses, avec vne particule de Charité, qui adoucit les menaces de la Justice, il défriche les plus dures et les plus sauvages expressions. Il console et rassure les Esprits que le Texte de Sainct Paul avoit effrayez. Par tout où il passe il laisse des traces de blancheur, et vne impression de lumière qui change la nature des lieux où il a passé. Auparavant c'estoient des Précipices, c'estoient des Cachots ; après luy , ce sont des lardins de fleurs, ce sont des Cabinets de cristal.
Il se trouva vn homme en la Compagnie, venu de Paris depuis peu de jours, qui ayant escouté Socrate avec beaucoup d'attention, nous surprit tous par ce langage qu'il luy tint. le n'ay point fait comme vous de voyage en Grèce : Mais je suis fort trompé, ou j'ay veù nouvellement au lieu d'où je viens celuy dont vous nous contez de si grandes choses. le ne connois point vostre Sainct lean Chrysostome; Mais vous ne dites rien de luy qui ne se vérifie en nostre Monsieur l'Abbé de Rais. L'Eloquence avec laquelle il explique les Mystères du Christianisme n'est point inférieure à celle que vous nous avez figurée : Elle n'instruit pas moins, elle ne plaist pas moins. On y remarque la mesme beauté, la mesme douceur, la mesme force. Car il tonne et il foudroyé quelquefois : Mais les orages de ses figures ne gastent point la pureté de sa Diction. Dans ses Sermons, le Calme subsiste avec la Tempeste, aussi bien que dans les Homilies de Sainct Chrysostome. Ainsi vous ne pensiez faire qu^'n Eloge, et vous en avez fait deux. Ce sont des coups de Socrate : En loUant l'Antiquité, vous avez obligé nostre Siècle : Et, s'il se trouve quelque Platon qui publie vn jour vos Entretiens, la France vous remerciera de tout ce que vous avez dit à la gloire de la Grèce.
DISCOVRS DOVZIESME.
SVITE DV MESME SVBIET, OV IL EST PâULE DE L INVOCATIO> DES SAINCTS.
Outre riiûiiime venu de Paris, vn vieux Huguenot de nos voisins s'estoit trouvé à nostre dernière Conférence, de laquelle il fust demeuré entièrement satisfait sans cette invocation, qu'il ne pût gouster, et ces Vœux adressez à Sainct Chrysostome. Comme il avoit esté en sa jeunesse grand tireur d'esclaircissemens, il n'oublia pas son ancienne coustume en cette rencontre; et, dés le jour mesme, ayant tiré Socratc à part, il luy parla assez longtemps seul à seul.
Du lieu où j'estois, je les aperçeus au bout de la salle. Ayant remarqué de l'agitation sur leur visage et quelques gestes vn peu violens, je voulus sçavoir ce que c'estoit. le m'approchay donc d'eux , ou pour les séparer s'ils venoient aux mains, ou pour m'offrir à mon Amy s'il avoit lié quelque partie, comme on parle en semblables occasions. Mais, à vous dire le vray, je trouvay qu'il n'avoitpas besoin de second. Le vieux Huguenot estoit desja hors de combat, et Socrate, qui ne vouloit jamais de triomphe, après l'avoir vaincu, essayoit de le persuader. S'estant servy avec succez des armes du Cardinal du Perron, sous la discipline duquel il avoit esté nourry, il employoit d'autres moyens plus po-
piilnires, et d'autres armes toutes à luy, pour achever ce (ju'il avoit fait.
En me voyant, il s'eschauffa de nouveau. Il estala les choses qu'il avoient seulement despliëes : Il les porta plus avant par des interrogations oratoires et pressantes. Et, adressant sa parole derechef au Gentilhomme vaincu, qui avoit remué la question de l'invocation des Saincts : Le Cardinal du Perron vous a satisfait par ma bouche, luy dit-il; et il me semble qu'il ne se peut rien adjouster aux preuves et aux argumens de ce grand Docteur. Comme je vous l'ay desja déclaré, je ne fais point de fondement sur l'Allégorie : Laissons là les esprits qui montent et qui descendent : Ne leur demandons point ce qu'ils font et ce qu'ils représentent dans cette Eschelle mystérieuse. Pour la Chaisne d'Homère, je trouve bon qu'on la casse, et tout le profane attirail de la Théologie des Payens dont TAutheur moderne s'est voulu servir. Advoiions neantmoins qu'il y a de vieilles Fables qui sont fondées dans l'ancienne Vérité, et que les Grecs ont esté les larrons des Hébreux.
Quoy que puissent dire vos Ministres, il y a tousjours eu liaison, il y a tousjours eu attache de la Terre au Ciel. Pourquoy veulent-ils rompre le commerce entre les deux Eglises? entre l'Eglise qui combat et l'Eglise qui triomphe? Les Misérables Vivans n'auront-ils aucune communication avec les Morts bienheureux, avec les Morts qui vivent de la véritable vie et de la meilleure partie d'eux-mesmes, de celle qui peut soulager les misères et consoler les afflictions des Vivans, qui languissent plustost qu'ils ne vivent?
Pense-t'on que les Saincts de lesus-Christ mènent vne vie pareille à celle des Dieux d'Epicure? aussi oisive, aussi endormie, aussi paresseuse, aussi négligente des choses du Monde? Est-il à croire que ceux qui ont esté en perpétuelle action, et qui ont pris par force le Paradis, y joiiissent maintenant d'vne molle, d'vne stupide, d'vne languissante Feli-
cité? Ont-ils perdu là-haut le crédit qu'ils avoient icy-bas? Pour estre résidons à la Cour, sont-ils moins gratifiez du Prince? Leur assiduité et leur sujétion peuvent-elles moins que ne faisoient leur osloignement et leur absence? Ont-ils moins de Faveur ou moins de Charité qu'ils n'avoient? Estant à la source du Bien, l'abondance les rend-elle pauvres? Se fait-on avare dans le Ciel? Deviont-on envieux dans la plénitude de la Gloire?
11 n'y a point d'apparence que cela soit. le ne sçaurois m'imaginer que le secours de ces véritables Amis nous manque au besoin : le ne puis croire que leur protection finisse, que leurs prières cessent, à cette heure qu'elles peuvent agir plus fortement et estre plus puissantes et plus efficaces. Ils sont vnis à Dieu, mais ils ne sont pas pour cela séparez des Hommes : Et Dieu, qui a pardonné à tout vn Peuple, à la recommandation de Moïse, de Moïse mortel et subjetaux infirmitez humaines, fera bien quelque chose, à mon advis, pour vn autre Moïse beaucoup meilleur et beaucoup plus parfait que le premier ; pour vne infinité de Moïses qui vivent en sa présence, qui sont proches de sa personne et qui le regardent face à face.
S'il n'y avoit point de commerce estably entre le Ciel et la Terre, point de correspondance entre l'vne et l'autre Eglise, que voudroient dire les exhortations que nous font les Saincts Pères, de faire amitié avec les Anges? de confirmer par nos prières celle qui est desja faite; d'entrer d'avance et par esprit dans la céleste Hierusaleni; de prendre place dés cette vie dans cette divine Republique, aux droits et aux privilèges de laquelle nous prétendons après nostre mort ?
Que signifieroit cette Société, cette Alliance, ces Entretiens, ces Conférences avec les Patriarches et les Prophètes, avec les Apostres et les Martyrs, toutes personnes estrangeres sur la Terre, invisibles à nos yeux, esloignées du lieu où s'assemblent les Fidèles d'vne distance presque infinie, tous
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gens de l'autre Monde et non pas de celuy-cy ? Cette brigue de leurs Suffrages qui nous est conseillée, qui nous est ordonnée en termes exprés dans les anciennes Homilies, seroitce vn travail inutile et vne peine perdue, après laquelle on prendroit plaisir d'amuser nostre zèle et de lasser noslro dévotion? Seroit-ce pour néant qu'on auroit crié si souvent et il y a si longtemps dans la Métropolitaine de l'Vnivers, sur le Throsne des Âpostres, dans la Chaire de Sainct Pierre :
AMRITE, AMBITE ILLORVM SUFFRAGU, VT CVM QVIBVS VOBIS FVEIUT COSOUTIVM DEVOTIOMS, SIT ET COMMYÎN'IO DIGMTATIS ?
Mon bon Gentil-homme, poursuivit Socrate en finissant ce discours, rendez-vous à ce Latin : Il ne vous doit pas estre suspect : Il est des premiers siècles de l'Eglise ; il est de Rome véritablement Orthodoxe, de vostre Rome aussi bien que de la nostre. Prenez le conseil que vous donne vn Pape, que les Ministres mesmes ne sçauroient s'empescher d'appel- 1er Sainct, qui parut devant Attila avec vne forme plus qu'humaine, armé de Vertu, de Religion et de Saincteté, du visage duquel ce redoutable Barbare vit sortir des esclairs qui luy firent peur.
11 n'est point d'Oracle plus certain que ccluy du Vatican de ce temps-là; Et sur le subjet dont il s'agit, cet Oracle ne s'est point expliqué douteusement, n'a point voulu tromper le monde par des termes ambigus et captieux. Il n'a point entendu vne Société impossible, des Voix en l'air et jettées au veut, des Paroles adressées à des sourds, vn Commerce en des lieux inaccessibles, vne Amitié stérile, impuissante, défectueuse, vne portion et vne moitié d'amitié; vne Amitié toute d'vn costé, sans revanche ny rétribution ^e l'autre.
Mais nous avons tort de nous eschauffer là-dessus, et vos Ministres se mocquent de s'arrester à si peu de chose. Il ne faudroit pas seulement leur laisser ouvrir la bouche en celte rencontre : Nous devrions les traiter de ridicules; après les
Avances qu'ils ont faites et les Réserves qu'ils veulent faire. Puis qu'ils nous ont accordé le Plus, nous sçauroicnt-ils refuser le Moins? Nous ayant donne le Mystère de la Trinité et celuy de l'Incarnation, ils ne se sont rien réservé après cela. Par la concession de ces deux grandes, estranges, estonnantes Yeritez, ils ont renoncé à la liberté de leur esprit; et cette liberté est vne chose qui ne peut ny se perdre ny se conserver que toute entière. La mesme Authorilé qui les asscure de la certitude du Symbole des Apostres les asseure. de la validité de toutes les autres pièces de la Religion, et ils ne sont pas mieux fondez de la contester icy que là.
L'Authorité estant infaillible, elle est infaillible par tout ; elle est également infaillible. Le Ghrestien estant Captif de la Foy, et non pas luge de la Doctrine, doit obeïr à la Voix qui parle sans délibérer sur les Paroles, parce que les paroles ne le persuaderont pas, si la Voix ne l'a desja persuadé. On n'a plus de droit de rentrer dans les termes de la première franchise de l'homme, quand on a suby le joug de Dieu dominant et victorieux. Il n'est pas temps de vouloir se servir de la Raison après Tavoir sousmise à la Foy. Quel jeu, je vous prie, seroit celuy-là de quitter tantost sa Raison, et tantost de la reprendre? de choisir dans le Christianisme certains endroits qui plaisent, et de rejetter les autres qui ne plaisent pas? d'estre demy Incrédule et demy Croyant? Ce seroit capituler avec lesus-Christ, et faire des conditions avec l'Eglise. Ce seroit faire quelque chose de pis, et passer <le la complaisance au démenty, en luy advoiiant vne partie de ce qu'elle nous propose à croire, et luy soustenant que le reste est faux.
Disons-le encore vne fois, pour ne plus rien dire à vos iMinistreS; et pour couper la gorge à tous nos Procez. On ne se défend plus dans vne place rendue. Lors qu'on a mis les armes bas, et qu'on a preste le serment de Fidélité, ce n'est pas estre Rrave et bon Citoyen que d'insister sur ses privi-
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leges, et de songer à sa première liberté ; c'est estre Rebelle et mauvais Subjet : Ce n'est pas Guerre, c'est Sédition. Les Philosophes Payens et les autres Estrangers du Royaume de lesus-Christ sont nos vrays et nos légitimes ennemis : Les Chrestiens qui ne sont pas Catholiques sont nos Mutins et nos souslevez. Ce qu'ils font n'est pas acte d'Hostilité, c'est crime de Felonnie; c'est vne espèce de Parricide. Car, en effet, oseroient-ils nier que ce ne soit de nostre Eglise qu'ils ont receû la vie et Testre spirituel? qu'ils ont tiré leur première nourriture et leur premier lait? C'est sous son Empire qu'ils sont nés, et dans l'estenduë de sa lurisdiction qu'ils font leurs courses et leurs ravages : C'est en son nom et avec ses livrées qu'ils luy ont commencé et qu'ils luy continuent la guerre. Ainsi, en attaquant nostre Eglise, ils font la guerre en mesme temps et contre vne mesme personne, à leur Mère et à leur Nourrice, à leur Souveraine et à leur Maistresse. Combien de crimes en vn seul crime!
Socrate. achevant ces paroles, receut vne Dépesche dont il fut surpris, et à laquelle nous donnasmes bien des malédictions, parce qu'elle l'obligeoit à partir le lendemain pour s'en retourner en son pays. Il nous a voit fait espérer vn plus loug séjour, qui nous eust fourny matière d'vn plus gros Volume. Mais l'interest d'autruy le ravit à son propre contentement; Car il est vray qu'il ne se desplaisoit pas icy ; et, outre l'inclination qu'il avoit pour nous, nostre Valée rioit à ses yeux. 11 en fut rappelle par la nécessité des affaires de sa Maison, dont il apprit d'assez mauvaises nouvelles : Et s'il n'eust prévenu en diligence les desordres q!ïi la menaçoient, elle estoit sur le point de se brouiller davantage par la division que l'artifice des Valets avoit fait naistre parmy les Frères. Quoy (jue l'estude de la Sagesse le détachast du soin des choses humaines, pour le renfermer en luy-mesme presque tousjours, il en sortoit toutes les fois que le Monde
avoit besoin deluy. Quelque grand Philosophe qu'il fust, il De laissoit pas d'estre bon Parent et de donner beaucoup aux devoirs du sang et de la Nature. laniais Solitaire ne fut plus sociable que luy, ny plus capable des vertus civiles, ny plus sensible aux belles et honnestes passions.
Nous nous separasmes donc avec tendresse et douleur. Les coustunies de l'ancienne Hospitalité furent observées de part et d'autre par les petits presens qu'on se fit. Le Maistre du logis regala Socrate du Tableau de la Nativité de Nostre- Seigneur, s'imaginant qu'il en avoit eu envie la première lois qu'il le vit; et d'ailleurs il luy sembloit que ce devoit estre le prix des Discours qui avoient esté faits comme c'en avoit esté l'occasion. Socrate receut avec joye cette rare pièce. Mais il ne voulut pas se laisser vaincre de libéralité. Pour vn Tableau il en rendit deux, l'vh et l'autre tirés du mesme subjet que celuy qu'il emporta. Ces deux peintures parlantes sont de la main de deux Ouvriers dont la France connoist le Nom et ne mesprise pas les Ouvrages : Elles s'adressent A Iesus-Christ né, et peuvent estre jointes aux douze Conversations, soit pour la ressemblance de la manière, puis que Socrate ne parloit jamais sans quelque sorte d'inspiration, soit pour la conformité de la chose, dont la fin aura du rapport au commencement.
A TE PRINCIPIVM TIBJ DESINET.