‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 15 sur 15 · A UN R. P. DE L'ORATOIRE · texte numérisé non relu

A UN R. P. DE L'ORATOIRE

DOCTEUR dÈ SOEBOIîNE.

( Lettre i o5 du tomè I. ) MoiySlEUR ET KÉVÉHEJSn PERE,

J'ai assez éprouvé combien vous favorisiez le désir que j ai de faire quelque progrès en la recherche de la vérité, et le témoignage que vous m'en rendez encore par lettres m'oblige extrêmement. Je suis aussi très obligé au R. P. de la Barde pour avoir pris la peine de lire mes pensées de métaphysique, et m'avoir fait la iaveiir de les défendre

> « /0 n'ai reeu aucuns exemplaires de Joli, etsivàus hà parliez om faisiez* parler , je crois qu'on le poùrroit avertir que je l'empêcherais de jouir de mon privilège, puisqu'il n'a pas satisfait aux conditions par leS' quelles je lui ai donné, et que j'ai pçir éctit signées de sa main. Mandezmoi qui est maintenant général de l'Oratoire. Je suis , etc. >»

» « Point de dotite (jne cette lettre ne soit adressée an P. Gibienf, père de l'OtAtoire. Elle est écrite depuis 1641 ; car M. Descartes y parle de M, Amanld comme n'étant doctei^ qne depnis peu , et il est constant qoe M. Arnauld n'a pria le bonnet qti'en 1642. »

coutre ceux qui m accusoient de mettre tout en, doute : il a très parfaitement pris mon intention ; et si j'avois plusieurs protecteurs tels que vpus et lui , je ne douterois point que mon parti ne se rendit bientôt le plus fort; mais quoique je n'en aie que fort peu , je ne laissé pas d'avoir beaucoup de satisfaction, de ce qup ce sont les plus grands hommes et les meilleurs esprits qui goûtent et favorisent le plus mes opinions. Je me laisse aisément persuader que si le R. P. G. ' eût Vécu, il en auroit été des principaux ) et bien qu'il n'y ait pas longtemps que M. Arnauld soit docteur , je ne laisse pas d'estimer plus son jugement que celui d'une moitié des anciens. Mon espérance n'a point été d'obtenir leur approbation en corps; j'ai trop biep su et prédit, il y a long-temps, que mes pensées ne seroient pas au goût de la multitude , et qu'où la pluralité des voix auroit lieu , el}es seroient aisément condamnées. Je n'ai pas aussi désiré celle des particuliers , à cause que je serois marri qu'ils fissent rien à mon sujet qui pût être désagréable à leurs confrères , et ayssi qu'elle s'obtient si facilement pour les autres livres, que j'ai cru que la causç pour laquelle on pourroît juger que je ne l'ai pas ne me seroit point désavantageuse ; mais cela ne m'a pas empêché d'offrir mes Méditations à votre

« <c Goudrand ; ïc P. Giïneiif n'est mort a Saint-Magloire que le 6 jaîn i65o. »

faculté, afin de les faire d'autant mieux examiner, et que si ceux d'un corps $i célèbre ne trouvoîent point de justes raisons pour les reprendre , cela me pût assurer des vérités qu'elles contiennent.

Pour ce qui est du principe par lequel il me semble connoître que l'idée que j'ai d'une cHose , non redditur a me inadœquata per abstractionem intellectu$^ je ne le tire que de ma propre pensée; car étant assuré que je ne puis avoir aucune connoissance de ce qui est hors de moi que par l'entremise des idées que j'en ai en moi , je me garde bien de rapporter mes jugements immédiatement aux choses , et de leur rien attribuer de positif que je ne l'aperçoive auparavant en leurs idées : mais je crois aussi que tout ce qui se troiive en ces idées ^ est nécessairement dans les choses ; ainsi pour savoir si mon idée n'est point rendue non complète, ou inadœquata s par quelque abstraction de mon esprit, j'examine seulement si je ne l'ai point tirée, non de quelque sujet plus complet 5 mais de quelque autre idéie plus complète et plus parfaite que j'aie en moi, et si jè ne l'en ai point tirée per absiractionetn intellectus , c'est-à-dire en détournant ma pensée d'une partie de ce qui est compris en cette idée cpmplète , pour l'appliquer d'autant mieux, et me rendre d'autant pJus attentif à l'autre partie, comme lorsque je considère une %ure sans penser à la substance ni à la quantité dont elle

est figure, je fais une abstraction d'esprit que je puis aisément reconnoître par après, en examinant si je .n'ai point tiré cette idée que j'ai de la figure de quelque autre que j'ai eue auparavant, et à qui elle; est tellenient jointe, que, bien qu'on puisse penser à l'une sans avoir aucune attention à l'autre , on ne puisse toutefois la nier de cette autre lorsqu'on, pense à toutes les deux ; car je vois clairement que l'idée de la figure^st ainsi jointe à l'idée de l'extension et de la substance, vu qu'il est impossible que je conçoive une figure en niant qu'elle ait aucune extension, et en niant qu'elle soit l'extension d'une^, substance ; mais l'idée d'une substance étendue^t figurée est complète, à cause que je la puis concevoir toute seule, et nier d'elle toutes les autres choses dont j'ai des idées. Or il est, ce me semble , fort clair que l'idée que j'ai d'une sub-^ stance qui pense est complète en cette faiçon, et que je n'ai aucune autre idée en mon esprit qui la précède et qui lui soit tellement jointe, que je ne les puisse bien concevoir en les niant Tune de l'autre; car il ne peut y en avoir de telle en moi que je ne la connoisse. £t enfin ce ne sont que les modes seuls, dont les idées sont rendues non complètes par l'abstraction de notre esprit^ lorsque nous les considérons sans la chose dont ils sont modes; car pour les siibstances elles ne peuvent n'être pas complètes , et même il est impossible de concevoir

aucime de ces qualités qu'on nomme réelles, que par cela seul qu'on les nomme réelles, on ne les conçoive comme complètes , ce qui fait aussi qu'on avoue qu'elles peuvent être séparées de la substance, ^non naturellement , au moins surnaturellement, ce qui suffît. On dira peut-être que la difficulté demeure encore , à cause que bien que je conçoive l'âme et le corps comme deux substances qui peuvent être l'une sans l'autre , je ne suis pas toutefois assuréqu'elles soient telles que je les crois. Mais il en faut revenir k la règle ci-devant posée, à savoir, que nous ne pouvons avoir aucune connoissance des choses que par les idées que nous en concevons , et que par conséquent nous n'en devons juger que suivant ces idées, et même pen»ser que tout ce qui répygne à ces idées est absolument impossible et implique contradiction. Ainsi nous n'avons aucune autre raison pour assurer qu'il n'y a point de montagne sans vallée, sinon que nous voyons que leurs idées ne peuvent être complètes quand nous les considérons l'une sans l'autre, bien que nous puissions par abstraction avoir l'idée d'une montagne ou d'un lieu par lequel on monte de bas en haut, sansî considérer qu'on peut aussi descendre par le /néme de haut en bas. Ainsi nous pouvons dire qu'il implique contradiction qu'il y ait des atomes ou des parties de matière qui aient de l'extension , et toutefois qui

soient indivisibles., à cause qu'on ne peut avoir l'idée d'aucune extension, sans avoir aussi celle de sa moitié ou de soji tiers , ni par conséquent sans la concevoir comme divisible en deux ou en trois; car de cela seul que je considère les deux moitiés d'une partie de matière , tant pçtite qu'elle puisse être, comm^ deux substances complètes, et guarum ideœ non redduniur a me inadizquauz per abêtraêUonem intellecius^^ je conclus certainement qu'elles sont réellement divisibles; et si l'on me disioit que, nonobstant que je les puisse concevoir, l'une sans l'autre, je ne sais pas pour cela si Dieu ne les a point unies ou jointes l'une à l'autre d'un lien si étroit qu'elles soient entièrement insépa* râbles^ et. ainsi que je n'ai pas raison de l'assurer , je répondrois que, de quelque lieu qu'il puisse les avoir jointes , je suis assuré qu'il les peut séparer^ et ainsi, absolument parlant, qu'elles peuvent être séparées , puisqu'il m'a donné la faculté de les concevoir comme séparées : et je dis tout de même de l'âme et du corps, et généralement de toutes les choses dont nous avons des idées diverses et complètes; mais je ne nie pas pour cela qu'il* ne puisse y avoir dans l'âme ou dans le corps plusieurs choses dont je n'ai aucunes idées , je nie seulement qu'il y ait rien qui répugne^aux id^es que j'en ai , car autrement Dieu seroit trompeur, et nous n'aurions aucune règle potir nous assrurer de la vérité.

La raison pour laquelle je crois que Vème pense toujours est la mane qui me fait croire que la lumière luit toujours, bien qu'il n'y a point d'yeux qui la regardent ;\jiie la chaleur est toujours chaude, bien qu'on ne s'y chauffe point ; que le corps ou la substance étendue a toujours de l'extension , et généralement que cç qui constitue la nature d'une chose y est toujours pendant qu'elle existe; en sorte qu'il me seroit bien plus aisé de croire que l'âme cesseroit d'être quand on ^t qu'elle cesse de penser, que non pas de concevoir qu'elle soit sans pensée. Et je ne vois id aucune difficulté, qu'à causé qu'on juge superflu de croire qu'elle pense lorsqu'il ne nous en reste aucun souvenir par après ; mais si on considère que nous avons toutes les nuits mille pensées, et même, qu'en veillant nous en avons eu mille depuis une heûre, dont il ne nous reste aucune trace, et dont nous ne voyons pas mieux l'utilité que de celles que nous pouvons avoir eues avant que àe naître, on aura bien moins de peine à se le per* suadèr , qu'à juger qu'une substance dont la nature est de penser , puisse exister et tolttefbis ne point penser. Je ne vois aussi aucune dîfïictilté à' entendre que les fecultés d'imaginer et dé sentir appartiennent à l'âme , à cause que ce sont des espèces de pensées; et néanmoins elles n'appartiennent à i*âme qu'en tant qu'elle est jointe au corps,

LETTHES. 5^5

à cause que ce sont des espèces de pensées sans • lesquelles on peut concevoir fâme toute pure. Pour ce qui est des animaux, nous connoissons bien en eux des mouvements semblables à ceux qui suivent de nos imaginations ou sentiments , mais non pas pour cela des imaginations ou sentiments; et au contraire, ces mêmes mouvements se pouvant faire sans imagination^ nous avons raison de croire que c'jest ainsi qu'ils -se font en eux, ainsi que j'espère fairé voir clairement en décrivant par le menu toute l*arçhitecture de leur corps, et les causes de leurs mouvements. Mais je crains que je ne vous aie déjà ennuyé par la longueur de cette lettre ; je rae tiendrai très heureux si ijj^us me continuez rhonneur de votre bienveillance et la faveur de votre protection, comme à celui. qui est, etc.

A M. REGIUS'

(Lettre 90 du tome I. Version.) Monsieur,

Vous ne poiivic2\rien mettxe de plus dar, et qui fût plus capable de réveiller les mauvaises intenlioii^ de vos ennemis, et leur fournir des sujejts de plainte, que ce que vous avez mis . dans vos thèses , que l'homme n^t un être par accident. Je ne vois pas de plus sûr moyen pour corriger cela que de dire que dans votre neuvième thèse voiats avea considéré tput l'homme par rapport aux parties qui le composent , et que dans la dixième vous avez considéré les parties par rapport au tout; que dans la neuvième, dis-je, vous avez dit que l'homme est composé d'une âme , et d'un corps^J)jir accident, pour marquer qu'on potirroit dire en {fuelque façon qu'il étoit acçiden taire au corps d'être uni à l'âme, et à l'âme, d'être unie au corps, puis-

« « La thèse dont parle ici M. Descartes fat sontenue par un des écoliers de M* Leroy, ce qui ayant excité un grand bruit dans lUniversité, M. Leroy en- donna avis à M. Descartes par une lettre que nous n*avons pas, et M. Descartes lui récrivit ceUe-ci vers le i5 décembre 164 1 . >»

que le corps péut exister sans l'âme , et l'âme sans le corps : car nous appelons accident tout ce qui est présent ou absent sans la corruption du sujet , quoique considéré en soi-même ce soit peut-être une substance, comme Thabit est accidentel à riiorame; mais que vous n'avez pas prétendu dire que l'homme soit un être par accident, et que vous aviez assez fiait voir dans votre dixième thèse que vous entendiez qu'il est un être par soi-même; car vous y avez dit que l'âme et lë corps par rapport à lui étoient des substances incomplètes, et dès là qu'elles sont incomplètes, il s'ensuit que le tout qu'ils composent est un être par soi-même ; et pour faire voir que ce qui est un être par soinoiême peut devenir un être par accident , les rats , qui sont engiendrés ou fàits par accident des ordures, sont cependant des êtres par eux-mêmes. Oh peut seulement vous objecter qu'il n'est point accidentel au corps humain d'être uni à l'âme , mais que c'est sa propre nature ; parceque le corps ayant toutes les dispositions requises pour recevoir l'âme, sans lesquelles il n'est pas proprement un corps humain, il ne se peut faire sans miracle que l'âme ne lui soit unie* On nous objectera aussi qu'il n'est pas accidentel à l'âme d'être jointe au corps, mais seulement qu'il lui est accidentel après la mort d'êtrie séparée du corps, ce qu'il ne Éaut pas absolument

nier, de peur .de choquer derechef les théologiens;

mais cependant il faut répondre qu'on peut appeler ces deux substances accidentelles , en ce^ que ne considérant que le corps seul , nous n'y rayons rien qui demande d'être uni à l'âme, et rien dans l'âme qui demande d'être uni au corps; c'est pourquoi j'ai dit. un peu auparavant que l'homme est en quelque façon , et non absolument parlant , un être accidentel. L'akération simple est celle qui ne change point la forme du sujet, comme quand le bois s'échauffe, et la génération ^t celle qui change la forme, comme quand le bois est consumé par le feu ; et en effet, quoique l'un ne se fasse pas d'une autre manière que l'autre, il y a cependant ime grande différence, soit dans la manière de concevoir, soit dans la vérité de la chose; car les formes, du moins les plus parfaites, sont un amas de plusieurs qualités xjui ont la force de se conserver mutuellement ensemble; mais dans le bois c'est seulement une chaleur modérée à laquelle il retourne de soi-même , après qu'il s'est échauffé dans le feu; c'est une chaleur véhémente qu'il conserve tou- j jours tant qu'il est feu. Vous ne devez pas être I fâché contre le collègue qui vous conseilloit d'ajouter un corollaire pour expliquer votre thèse, il j me paroît (ju'il vous donnoit un conseil d'ami. Vous avez oublié un mot dans vos thèses manuscrites. Dans la dixième thèse , vous mettez ces mots toutes les autres , et voiis n€f dites point ce que c'est

Vous voulez dire toutes les autres qualités. Je n'ai rien à dire sur tout le rester car je vois qu'elles ne contiennent presque autre chose que ce que vous avez déjà mis autre part; vous avez raison, car ce seroit un très grand travail de vouloir inventer toujours quelque chose de nouveau. Si vous venez me voir, vous me ferez toujours un très grand plaisir. Adieu.

A M. REGIUS'

(Lettre 89 du tome I. Version.)

Monsieur,

> J'ai eu l'honneur de posséder toute cette aprèsdînée Tillustre M. Al. • ; il m'a entretenu fort longtemps des affaires d'Utrecht , avec une bonté et une sagesse qui m'ont charmé ; je suis tout-à-fait de son avis que vous devez vous abstenir durant

I « D'abord Descartes reçut la lettre de Leroy' du 24 février, exaidioa récrit qu'il loi envoyoit , lai tn dit son sentiment , et fit loi-méme une antre réponse à ces thèses de Voëtios; pendant qn'il travailloit à cela, M. Leroy, qui s'impatientoit , récrivit à M. Descartes nne seconde lettre, datée du a février. Cela hâta M. Descartes, et dès le 6 février il lai envoya son écrit et sa lettre , qni font la 89* de ce i** volnme. «

* M Alphonsns. »

un CGTt^t^tempÉ deâ dfsptites publiques, et vous donBer bien dè ^rde d'aîgrîr personne contre vous par des paroles trop dures. Je souhaiteroîs bien aussi que vous n'avançassiez aucunes opinions nouvelles; maiâ que vous vous tinssiez seulement de nom aux anciennes, vous contentant de donner dés raisons nouvelles, ce qUe personne ne pourroît reprendre , et ceux qui prendroient bien vos raisons en concluroient d'eux-mêmes ce que vous souhaitez qu'on entende. Par exemple, sur les formes substantielles et sur les qualités réellfes, quelle nécessité de les rfîjetér ©avertenieni:? Vous pouvez vous souvenir que dans mes Météores , page 1 73 de l'édition Françoise^ }'ai dit en termés exprès que je ne les rejetois ni ne les niois aucunement, mais seulement que je ne les croyois pas nécessaires pour expliquer mes sentiments. Si vous eussiez teim cette conduite, aucun de vos auditeurs ne les auroit admises, quand il se seroit aperçu qu'elles Ile sont d'auctiii usage, et vous ne vous seriez pas chargé de Teilvie de vos collègues : mais ce qui est élit est fait ; le seul remède que j'y trouve présentement est de défendre les propositions vraies que vous avez avancées, le plus modestement qu'il vous sera possible; et s'il nous en est échapjpé quelques unes de fausses, ou qui ne soient pas assez exactes, vous les corrigerez sans entêtement. Vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de plus louatle à un

pliilps^plie qoe d'avouer 'StnoèremeBt ses erreursi Par eip^tpple, lorsque vous 4it^- que rhonnnîe est u» être pai? accident, je sais cjue vous n'entendei que tout ce que les autres philosophes entendent, savoir est un composé de. deux choses réellei;nei|t: distinctes " mais .cbmine les écoles n'entendent pas ce m^t y être par accidmt, dans le mémfe sens, il est beàucotjp arieux^ supposé que vous né puissiez pas vous servir de l'explioation que je vous avûis insinuée dans mes précédentes ( car je vois que vous Vous détournez un peu du sens que j'y donne, et que vous n'évitez pas tout-à*fait cet écueii dans votre dernier écrit), il est, dis-je, beaticoup^ mieu^ d'avouer bonnemeot que vous n'aviezspas tout*à*fait biën Compris ce terme de l'école, que de déguise la chose i^ial à propos, ^qu'étant d'accord avec les autres pour le fond ^ vous n'avez été diffé** rent que pour les teraies ; ainsi, tout^ les fois que l'occasion s'en présentera, vous devez avouer , soit en particuli^, soit en public , que vous croyez que l'homme est un 'véritable être par soi $i non par aecident; et que l'âme est réellement et substantieikiment unie au corps, non par sa situation et sa disposition ( conime vous dites dans votre dernier éorit j ce qui est encore fiiiix çt sujet à être repris sdon moi \ mais qu'elle est, dis«-je, unie au corps par une véritable pnion, telle que tous les philo*sophes l'admettent, quoiqu'on n'explique point

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quelle est cette union, ce que vous n^êtes pas tenu non plus de faire. Cependant vous pouvez l'expliquer, comme je Tai fait dans ma Métaphysique, en disant que nous percevons que les sentiaients de douleur, et tous autres de pareille nature, ne sont pas de pures pensées de Tâme distincte du corps, mais des perceptions confuses de cette âme qui est réellement unie au corps : car si un ange étoît uni au corps humain , il n'auroit pas les sentiments tels que nous, mais il percevroit senJement les mouvements causés par les objets extérieurs , et par là il seroit différent d'un véritable homme.

A l'égard de votre écrit, quoique je ne voie pas bien ce que vous prétendez par là, il me semble cependant, pour vous avouer ingénument ma pensée, qu'iljie tend pas à votre but, et qu'il ne s'accorde nullement au temps présent , car vous y dites beaucoup de choses assez dures, et vous n'yexpliques^ pas assez clairement les raisons qui peuvent servir à la défense de la bcinne cause ; en sorte qu'on dîroit qu'en l'écrivant votre esprit est tombé dans Une espèce de langueur que le chagrin ou l'iadignatlon vous ont causée. J'espère que vous excuserez la liberté que je prends; et comme il me seroit plus difficile de vous dire ce que je pense «ir chaque article de votre écrit, que de vous tracer un modèle semblable, je prendrai ce dernier parti;

et bien que je sois accablé d'une multitude d'autres affaires , je donnerai un ou deux jours à ce travail. Je pense donc qu'il importe au bien de vos affaires que vous répondiez par un écrit public à Tappendix de Voé'tius , parceque si vous gardiez un profond silence là-dessus, vos ennemis pourroient peut-être vous insulter comme à un homme vaincu ; mais que votre réponse soit si douce et si modeste que vojus n'irritiez personne , et en même temps qu elle soit si solide , que Voëtîus s'aperçoive qu'il est vaincu par vos raisons, et qu'il n'ait plus à l'avenir la démangeaison de vous contredire, pour n'être pas toujours vaincu , et qu'enfin il souffre que vous adoucissiez son humeur sauvage.

Je vais vous donner en gros le sujet de la réponse que vous devez lui faire , et telle que je la ferois moi-même si j'étois à votre place : je la mettrai partie en françois, partie en latin, selon que les termes se présenteront plus facilement à mon esprit, de peur que si j'écrivois seulement en latin vous ne voulussiez point changer mes paroles , et que mon style tiégligé ne fît méconnoître le vôtre.

RÉPONSE D'HENRI REGIUS, e^c. A L'APPENpiX,

ou NOTES SUR l'aPPENOIX, £T SUR LES GOJ^PLLAI&ES P£ THiOLQOIS ET DE PHILOSOPHIE DE M. GISBERT VOETIUS, etC.

Je voudrois après commencer par une honnête lettre à M. Voêtius, en laquelle je diroîs, qu'ayant vu les très doctes , très excelleptes et très subtiles thèses qu'il a publiées touchant les forines substantielles et autres matières appartenantes à la physique, et qu'il a particulièrement adressées aux professeurs en médecine et en philosophie de cette université , au nombre desquels je suis compris , j*ai été extrêrilement aise de ce qu'un si grand homme a voulu traiter de ces matières, comme ne doutant pas qu'il n'auroit usé de toutes les meilleures raisons qui peuvent se trouver pour prouver les opinions qu'il défend , en sorte qu'après les siennes il n'en faudroit plus attendre d'autres, et même que je me suis réjoui de ce que la plupart des opinions qu'il a voulu défendre en ces thèses étant entièrement contraires à celles que j'ai enseignées, il semble que c'a été particulièrement à moi qu'il a adressé sa préface, et qu'il a voulu par là me convier à lui répondre , et ainsi m'inviter, par une honnête émulation , à rechercher d'autant plus curieusement la vérité ; que

je m'estime bien glorieiix de ce qu'il m'a voulu faire cet honneur; que je ne puis manquer de tir^er de l'avantage de cette s^ttaqi^e , à cause que ce me sera même de la gloire si je suis vaincu par un si fort adversaire; qUe je lui en rends grâces très affectuepsement , et metjs cela au nombre des grâces que je lui a} , et que je réconnois être très grandes. Hic fuse^ ccmn^morarem^ quomadomeju* teritf in professione acquirendo 9 quonwda mihi pa^ troncs y mihi fautor y tnikiadjutor semper fuerit , etc^ Je m'étendrais ici sur l'obligation que Je lui ai de ma chaire de professeur^ avec quelle bonté il m'a toujours servi de patron et d'aide, etc.; enfin, que je n'aurois pas n^nqué de répondre à ses thèses, et de faire comme lui des disputes publiques sur ces matières, si je pouvois espérer une audience* aussi favorable et aussi tranquille; mais qu'il a en cela beaucoup d'avantage par-dessus moi, à cause que le respect et la vénération qu'on a pour lui , non seulement à cause de ses qualité^ de recteur et de ministre, mais beaucoup plus à cause de sa grande piété, de son incomparable doctrine , et de toutes ses autres excellentes qualités , est capable de retenir les plus insolents , et d'empêcher qu'ils fessent aucun désordre aux lieux où il préside , au lieu que n'ayant pas le même respect pour môi, deux ou trois fripons que quelque ennemi aura envoyés à mes disputes

seront suffisants pour les troubler ; et , ayaot éprouvé cette fortune en mes dernières , je crois m'abaisser trop , et ne pas assez conserver la dignité du lieu que notre très sage m agistrat m'a fait l'honneur de vouloir que j'occupasse en cette académie, si je m'y opposois dorénavant : non pas que je sois fâché pour cela, ni que je pense devoir aucunement être honteux de ce qui s'est passé ; car, au contraire, ces faiseurs de bruit ayant toujours interrompu mes réponses avant que de les avoir pu entendre, il a été très aisé à remarquer que nous n'avons point donné occasion à leur insolence par nos fautes, mais qu'ils étoient venus à nos disputes tout à dessein de les troubler, et d'empêcher que nous ne puissions avoir le temps de faire bien entendre nos raisons; et l'on ne peut juger de là autre chose, sinon qve mes ennemis, se servant d'un moyen si séditieux et si injuste, ont témoigné qu'ils ne cherchent point la vérité, et qu'ils n'espèrent pas qtie leurs raisons soient si fortes que les miennes, puisqu'ils ne veulent pas qu'on les entende. Et quand on ne sauroit pas que ces troubles m'auroient été procurés par l'artifice d'aucuns ennemis, sed à $ola juvenum aliquot lascivia , muif encore par pétulance de quelques yeun^^g^en^j^on sait bien que les meilleures choses étant exposées au pubM^ sont aussi souvent sujettes à cette fortune qu*

les plus mauvaises et les plus impertinentes. Aûssi on étoit autrefois fort attentif aux badineries d'un danseur de corde, là où ceux qui teprésentoient une très belle et très élégante comédie de Térence étoient chassés du théâtre par de tels battements de mains; ainsi, etc. Ces raisons donc me donnent raison de publier plutôt cette réponse que de faire des thèses, joint aussi qu'on peut mieux trouver ïa vérité en examinant à loisir et de sang-froid deux écrits opposés sur un même sujet , que non pas en la chaleur de la dispute , où l'on n'a pas assez de temps pour peser les raisons de part et d'autre, et où la honte de paroître vaincu, si les nôtres étoient les plusfoibles, nous en ôte souvent la volonté. C'est pourquoi je le supplie de la recevoir en bonne part, comme ne l'ayant fait que pour lui plaire , et lui témdigner que je ne suis pas si négligent que de manquer de satisfaire à l'honnête semonce qu'il m'a faite par ses thèses , de faire voir au public les raisons que j'ai pour soutenir les raisons qu'il a impugnées , et c'est pour le bien général totiu» rei Ut-- Hrariœj de ia république des lettres , et particu^ lièrement pour le bien et la gloire de cette université; et que je l'annoncerai et estimerai, ut juttronum , fautorem amMeissimum, etc., comme un patron et un protecteur très zélé y etc. Vale. Adieu.

Après une lettre de cet ^rguipeiit^ je (eroîs imprimer :

Damini Gisberti pmfaiiuneula ad doctis$imum, expevtimmum medicum , etc. , usfue ad th^um primam.

Petite préface de M. Gisbert Foëtius, à M

très docte ^ tré$ expérimenté médecin 9 etc., jusqu'à la première thèse.

Que je loue si grandement sa civilité et sa coisrtoisie , de ce que, nonobstant le pouvoir que sa j théologie , qui est la principale science, lui donne sur toutes les autres , et celui que sa qualité de recteur lui donne particulièrement en octts académie , il n'a pas voulu traiter de matière de physique sans user de quelques excuses envers les professeurs en philosophie et en médedne; que je suis fort d'accord avec lui de ce qu^l Uâme les adolescentes qui vis elementis phUasûphia imM absque evidenti et valida demonstrationum eviaime (Bfmnium scholarwn phUosophiam^ exsibilani mi»* quam terminos ejus intellexerint , eorumque Mh iione desHtutij auctores superiormn faeultatim sine fructu legant, lectionesque et disputationcs temqatm mutœ personœ aut statues DedaUiB uudire cogantur. Que je blâme ces jeunes gens qui y à peine instndu

LETTRES. 58y

de^ jpt&mien élimetiUde la philosophie, et destitués de cette tonviction que donne à l'esprit l'évidence et la force des démonstrations , si/jlent tout ce qui est de ta philosophie de l'école avant d*en avoir compris tes termes j et qui, privés de la connoissance de ces choses j se voient dans la nécessité de lire sans fruit tes àuteurs qui traitent des sciences supérieures , et se voient réduits à écouter les leçons et les disputes qtt'on y fait tomme des personnes muettes et commé des statues de Dédale. Sed quia valde diligenter ipsûs hoc in exordio admùnèt, ne tam faciliter id agant. Mais te soin qu'il prend de les avertir dans son exorde de se précautionner contre ces erreurs; et comme si c'étoit une fisiute fort ordinaire , laquelle toutefois a été inconnue jusqu'à présent, non immerito suspicor hoc de solis auditoribus meis intelligi;^ f entre dans des soupçons légitimes que vous ne parlez ici que de ceux qui prennent mes leçons ; car* j'ai déjà su que quelques uns étant jaloux de voir les grands progrès que mes auditeurs faisoient en peu de temps, ont tâché de décrier ma façon d'enseigner, en disant que je négligeois de leur expliquer les termes de la Philosophie, et ainsi que je les laissois incapables d'entendre les livres et les autres professeurs; et que je ne leur apprenois que certaines subtilités dont la connoissance leur donnoit après cela tant de présomption^ qu'ils osoîent se moquer des opinions communes ;

Sgo LETTRES.

et pour ce sujet me permadent que M. Voëtius ( ou rector magnificus^ ou recteur magnifique^ eic.^ donnez-lui les titres les plus obligeants et les plus avantageux que vous pourrez), ayant été averti de cette calomnie, en a voulu toucher un mot ici en passant, afin de me donner occasion de m'en purger ; ce que je ferai facilement , en faisant voir que je ne manque pas d'expliquer tous les termes * de ma profession , lorsque les occasions s'en présentent , bien que j'aie encore plus de soin d'expliquer les choses ; et je veux bien confesser que d'autant que je me sers de raisons qui sont très évidentes .et très intelligibles à ceux qui ont seulement le sens commun, je n'ai pas' besoin de beaucoup de termes étrangers pour les faire entendre; et ainsi, qu'on peut bien plus tôt avoir appris les vérités que j'enseigne, et trouver son esprit satisfait touchant les principales difficultés de la philosophie, qu'on ne peut avoir appris tous les termes dont les autres se servent pour expliquer leurs opinions touchant les mêmes difficultés de la Philosophie, et avec tous lesquels ils ne satisfont jaimais ainsi les esprits qui se servent de leur raisonnement naturel, mais les remplissent seulement de doutes et de nuages; et enfin que je ne laisse pas d'enseigner aussi les termes qui me sont inutiles, et que, les faisant entendre en leur vrai sens, celerius a me quam vulgo

ab aliis discuntur, on les apprend en moins de temps de moi que du commun des philosophes : ce que je puis prouver par l'expérience que plusieurs de mes auditeurs ont £aite, et dont ils ont rendu preuve en disputant publiquement, après n'avoir . étudié que >ant de mois, etc- Or je m'assure qu'il n'y a personne de bon sens qui ose dire qu'il n'y a rien à blâmer en tout ceci, ni même qui ne soit grandement à priser : etsi enim sœpe hinc çontingai^ ul qui mea audiverunty ea quœ ab aliis in contrarium docentur ut minus raiioni consentanea^ contemnant^ vet eiiamsi placet exsibilent : et s'il arrive souvent de là que ceux qui ont pris mes leçons méprisent ou 9 si vous voulez s sifflent ce que les professeurs enseignent ds contraire à mes sentiments ^ comme moins conforme à la raison, on n'en doit pas rejeter la faute sur ma manière d'enseigner , mais plutôt sur celle des autres, et les conduire à suivre la mienne autant qu'il leur sera possible , plutôt que de la calomnier , et velle ipsam calumnia sua obruere ^ et vouloir l* ensevelir * sous des raines si odieuses.

REPONSE A JLA PREMIÈRE THÈSE, etC.

(Version.)

Je souscris ici volontiers au sentiment de M. le recteur, qui dit qu'il ne faut pas chasser sans su-

Sg2 LETTRES.

jet de leur ancien domaine de pauvres innoœnts, c'est-à-dire ces êtres qu'on appelle formes substantielles et qualités réelles ; pour nous jusqu'ici nous ne les avons pas encore absolument rejetés. Nous déclarons seulement que nous n'avons pas besoin d'eux pour rendre raison des choses naturelles, et nous croyons que nos sentiments sont particulièrement recommandables, en ce qu'ils sont indépendants de ces êtres supposés incertains , et dont on ignore la nature : mais comme en cette occasion c'est presque la même chose de dire qu'on ne veut pas se servir de ces êtres , et de dire qu'on les rejette, parceque la seule raison qui les fait /admettre aux autres est qu'ils les croient nécessaires pour expliquer la cause des eÉfets naturels, nous ne ferons pas difficulté d'avouer que nous les rejetons entièrement , et M. le recteur ne nous fera pas un crime dé cela, comme je l'espère; car il y a déjà long-temps que nous sommes instruits, sinon parfaitement, du moins médiocrement, de la philosophie des collèges , et nommément de la logique, de la métaphysique ; et nous avons reconnu que ces misérables êtres ne sont d'aucun autre usage que d'aveugler, l'esprit de la jeunesse , et de mettre à la place de cette docte ignorance, que M. le recteur rend si fort recommandable , une autre espèce d'ignorance pleine de vanité et de présomption : mais pour n'être pas en reste de libéralité

LBTTRES. BgS

avec M. le recteur, je le loué aussi de vouloir ramener à Fétude de la philosophie les jeunes gens qui ajoutoient à Téloignement et au mépris brutal qu'ils avoient pour elle une ignorance grossière, rustique et orgueilleuse ; et il ne sauroit m'entrer dans l'esprit qu'il |it eu ici en vue les plaintes qu'il forme contre mes écoliers , comme je l'ai déjà dit, de ce qu'après avoir goûté ma philosophie ils n'ont que du mépris pour celle de l'école : car je croirois faire injure à sa piété, à l'éloignement infini qu'il a pour la médisance, et à l'amitié qu'il m'a toujours témoignée , de croire qu'il ait voulu se servir de termes si impropres pour mépriser la philosophie que j'enseigne , qui est si véritable et si claire, que dès qu'on l'a apprise on méprise les autres, pour la traiter d'idiote et de rustique et d'ignorance orgueilleuse; et poi^r appeler féroce et fuite de l'étude de la philosophie le mépris que l'on fait des opinions qui sont regardées comme très fausses et qui ne vient que de la connoissance d'une philosophie plus véritable, comme si par étude de la philosophie il ne falloit entendre que l'étude de ces controverses ôù ne se trouve jamais une vérité certaine, et non l'étude même de la vérité.

RÉPONSE A LA SECONDE THESE, «tC.

On prouve ici douze points auxquels M. le rec-

LETTRSS.

teiir a doiuié à juste titre, un peu s^uparavant, le nom de préjugés et de doiites, parcequ'ils ne donnent occasion de rien assurer, mais s^tilement de douter, à ceux qui sont plutôt entraînés par les préjugés que par les raisons, quoique ces doutes n'embarrassent pas beaucoup ceu| qui examinent la force des raisons.

Dans la première, il demande ii on peut coneilier avec r Écriture sainte le sentiment de ceux qui nient les formes substantielles. On n'en sauroit douter, pourvu qu'on sache que les prophètes, les apôtres, et les autres écrivains sacrés, qui ont écrit par l'inspiration du Saint-Esprit, n^ont jamais pensé à ces êtres philosophiques et inconnus hors des écoles; et pour ôter toute équivoque dans les mots, il faut observer que, par les formes substan* tielles que nous nions^ on entend une cerfaîne substance jointe à la matière, et qui compose avec elle un certain tout purement corporel, et qui n'est pas moins une substance ou un être qui subsiste par hii-même, que la matière; et Ton peut dire que c'est encore à plus juste titre, puisque l'on dit qu'elle est un acte, et que la matière n'est appelée que puismncé. Or n#us croyons que l'Écriture sainte ne fait nulle part mention de cette substance ou de cette forme substantielle , différente de la matière dans les choses purement corporelles; et pour faire connoître aux autres combien ces passages de l'Écri-

tare que M. le recteur nôus oppose sont peu pré5^sants, je crois qu'il suffira pour cela de les rapporter tous; Il est dit au preraiér chapitre de la Genèse, Ters. 1 1 : Dieu dit encore tfae la terre jwusse de i' herbe qui porte de ta graine , et^es arbres frui* tiers qui fùrtent des fruits chacun selon son eàpèce. Et vers. 21 : Dieu créa donc leé gtands poissons et tous tes animaux qui ont la vie et le mouvement^ que ks eaux produisent, chacun selon son espèce y et il créa atusi tou^ les oiseaux selon leur espèce , etc, « Je vous » prie de mettre tous les autres passages ; car je les » ai tous cherchés , et je ne vois rien qui serve aucu- » nement à ce sujet. » Car on ne peut pas dire que les mots de genre ou d'espèce désignent des différences substantielles , puisqu'il y a aussi des genres et des espèces d'accidents et de modes, comme la figure est genre à l'égard des cercles et des car- • rés, sans que personne s'avise jamais de croire que ces choses aient des formes substantielles , etc.

2. Il appréhende que si nous nions les choses substantieUes dans les choses purement matérielles, nous ne puissions aussi douter s'il y en a une dans l'homme^ et que nous ne puissions pas si heureusement et si sincèrement combattre l'erreur de ceux qui imaginent une âme umtersetle du monde , ou quelque chose de semblable, que les partisans des formes substantielles. On pettt ajouter au second point, qu'au contraire le sentiment qui établit les formes substantielles

peut très facfilement nous faire tomber dans l'opinion de ceux qui disent que l'âme humaine est corporelle et mortelle , laquelle étant seule reconnue forme substantielle, et les autres ne consistant que dans la configuration ét le mouvement des parties , cette seule prérogative qu'elle a sur les autres montre clairement qu'elle diffère desaip très en nature , et cette différence de nature nous fournit un moyen très facile pour prouver son immatérialité et son immortalité, comme on peut voir dan^ les IVIéditations isur la métaphysique qu'on vient d'imprimer depuis peu; en sorte qu'on ne sauroit inventer là-dessus une opinion qui convienne mieux aqx principes de la théologie.

A II cinquième. Ceux qui admettent les formes substantielles tombent dans une grande absurdité en disant qu'elles sont le principe immédiat de leurs actions : ce quç l'on ne peut pas imputer à ceux qui ne distinguant point ces formes des qualités activçs. Pour nous, nous ne nions pas les qualités actives , nous dijsons seulement qu'il ne faut pas leur attribuer aucune entité plus grande qu'une entité de mode; càr on ne peut le faire sans les concevoir comme véritables substances. Nous ne nions pas aussi les habitudes ; mais nous lés comprenons sou§ un double genre , les unes purement matérielles, qui dépendent de la seule configuration, ou autre disposition des parties»; et les autres im-

matérielles ou spirituelles, comme les habitudes de la foi , de la grâce, etc. , dont parlent les théo- , ; logiens, qui ne dépendent point d*elle, mais qui sont seulemèht des modes spirituels existants dans Tâme , comme le mouvement ou la figure est un mode corporel existant dans le corps.

Au huitième. Je voudrois expliquer comment les automates sont aussi des ouvrages de la n sature , et que les hoçimes en les fabriquant ne font qu*ap^ pliquer les clfDses actives aux passives, comme, par exemple , en semant du grain, ou en procurant la génération d'un mulet; ce qui n'apporte aucune diflérence essentielle, mais seulement naturelle. Cette différence pourtant du plus ou du moins est grande, comme vous dites, parceque le peu de roues qui composent xme horloge he peuvent entrer en aticune comparaison avec le iiombre infini d'os et de nerfs, de veines, d'artères, etc.; qui se trouvent dans le plus vil de tous les plus petits animaux. Ce seroit encore ici le lieu d'apporter tous les passages qu'il cite de l'Écriture sainte , afin que la calomnie parut , car ils ne forment pas la moindre preuve du monde.

Au dixième. Donc il faudroit yejeter la géométrie et toute la mécanique. On sent le ridicule de cela, et rien n'est plus déraisonnable. Je ne pourrois jamais passer cet article sans rire un peu à ses dépens ; mais je ne vous le conseille pas.

A fpnzième. Mo^s ne disons pas que la terre se meuve par rapport à sa situation, à sa position et à sa figure, iiaais seulement qu elle est disposée par la au mouvement. Ce n'est point non plus faire un cei^cle dans le raisonneraent , de dire qu'uue chose est mue par une cause, et qu'elle est dispos^ au mouvement par une a^utre; ce n'^st pomt aussi un cercle vicieux qu'un corps en remue un autre , ce second un troisième, et ce troisième derechef }e premier, $1 le premier cesse derechtf d^étre mû; comme ce n'est pas un cercle qu'un homme doQo^ de l'argent à un autre , lequel le donne à un troisième, et ce troisième le rçdopne au premier.

jiu douzième. Qeux qui se plaignent que nous n'expliquons rien par ces principes, n'ont qu'à lire nos Météores , et les confronter avçc ceux d'4xidtote; ils peuvent lire aussi nia Dioptrique, avec las écrits de ceux qui ont travaillé sur la même mat^ tière, et ils re^onnoîtront sans peine que tout le d^honneur et toi^te }a honte ne retomberont que sur des opii^iom qui sont si éloignées de la simple «raturé.

Rl^PONSE A liA TROISIÈHE THESE, CtC.

Toutes les raisons qui servent de preuves aux fçrme^ substantielles se peuvent appliquer à U forme de l'horloge, que personne nç dira jamais être substantielle.

LKTTHES.

&£P01IS£ A LA QU/mTHlÀKE THJSSfi, etC.

Jbes raisons ou les démonstrations physiques con* tre les formes substantielles, que nous croyons ca^ pablwde convàincre tout esprit qui aime la vérité, sont principalement les suivantes, tirées de lâ mé- - taphysique ou théologie naturelle , et qu'on peut appeler a priori ( ou preuve d'un effet par ses causes ) : il est contre le bon s^s que quelque sub- Sttance que ce*soit existe de nouTeau, si Dieu ne l'a créée de nouveau ; cependant nous voyons ions Ic^ jours que plusieurs de ces formes qu'on nomme substantielles commencent d'être de nouveau , quoique ceux qui les admettent pour substances ne croient pas que Dieu les crée. Ils se trompent donc, ce qui est confirmé par l'exemple de l'âme, . qui est la véritable forme substantielle de l'homme; car la véritable raison pour laquelle on croit que Dieu l'a créée immédiatement dans chaque corps, c'est qu'elle est une substance ; et par conséquent comme on ne croit pas que les autres soient créées de la même manière, mais seulement qu'elles sont tirées de la puissance de la matière, il ne faut pas croire aussi qu'elles soient substances. On voit par là clairement que ce n'est pas ceux qui nient Jes formes substantielles, mai» plutôt ceux qui les admettent , qui méritent à plus juste titre , par une suite nécessaire de raisonnement , le nom de bêtes et d'athées. Je ne voudrois donc pas que vous re^^

6oO LETTRES.

jetassiez la preuve tirée de l'origine des formes substantielles, et que vous l'appelassiez une preuve de Thersite , parcequ'elle y a du rapport , en ce qu'elle eist donnée par des aveugles; je mettrois seulement que ce que les autres ont dit sur cela ne vous regarde point , parceque nous ne suivons point leur opinion. L'autre déinoi;istration se tire de la fin ou de l'usage des fonnes substantielles; car les philosophes ne les ont introduites que pour rendre raison des actions propres des choses naturelles dont cette forme seroit le principe et la source, comme on voit dans la thèse précédente; mais ces formes substantielles ne.sauroient nous fournir une raison solide d'aucune action naturelle , puisque leurs partisans avouent qu'elles sont occultes, et qu'ils ne les comprennent pas ; car s'ils disent que quelque action procède d'une forme substantielle, c'est la même chose que s'ils disoient quelle procède d'une chose qu'ils ne comprennent pas , ce qui n'explique rien. Ainsi il ne faut se servir en aucune manière de ces formes pour rendre raison des actions naturelles ; au contraire, les formes essentielles telles que nc^us les admettons, nous fournissent des raisons certaines et mathématiques pour rendre raison des actions naturelles , comme on le peut voir dans mes Météores touchant la forme du sel coBamun. Vous pouvez joindre ici ce que vous dites du mouvement du cœur.

mÉPONSS A LA CINQUIÈME THÈSE, etC.

Ces mois , de docte ignorance , qu'il répète si souvent avec tant de plaisir , méritent une petite ex* plication. Comme la science humaine est fort limitée, et que tout ce que l'on sait, comparé à ce que l'on ignore, n'est presque rien , c'est une marque de science d*avouer sincèrement qu'on ignore ce que l'on ignore véritablement , et c'est en cela que consiste principalement cette docte ignorance, parcequ'elle est particulière aux véritables savants ; car les autres, qui font profession de science sans être véritablement savants , n'ayant pas assez d'esprit pour faire le discernement nécessaire de ce que tout vrai savant sait , de ce dont le même savant avoue son ignorance sans craindre qu'il y aille de son honneur; ces faux savants, dis-je, se vantent de tout savoir également, et, pour rendre facilement raison de toutes choses ( si toutefois on peut dire qu'ils rendent raison des choses lorsqu'ils expliquent une chosie obscure par une autre qui l'est encore plus), ils ont inventé les formes substantielles et les qualités réelles^, en quoi leur ignorance n'est point accompagnée de science , et ne mérite que le nom d'orgueilleuse et de pédantesque ; car l'orgueil consiste visiblement en ce qu'ignorant la nature de quelque qualité ^ ils concluent que c'est une qualité occulte, c'est-à-dire impénétrable à l'esprit

6oi5> . L£TTiifâ.

humain, comme si leur counoissance devoit être la règle de toutes les connoissances humaines.

RIÊPONSE A LA SIXIEME . T HàsE, etC.

Je ne vois pas quel est le raisonnement de cet homme, sur ce qu'il a mis à mon siîjet. Il dit que , dans ma Dissertation sur la méthode , je n'ai pa^ donné une démonstration assez évidente de lexistence de Dieu : c'est ce que j'ai dit dans le même endroit. Que pelit-il donc inférer à cet égard par ces paroles , je pense, ^doncjé suis. Il cite, et il m'oppose là , bien mal à propos, le traité du père Mersenne et le sien, puisque le sién est «ncoFe ai herbe, et que le père Mersenûe n'a jamais rien fait imprimer de métaphysique que mes Méditations.

RÉPONSE A I.A SEPTIÈME THÈSE, ÛtC.

Je dirois , en changeant un peu la phrase , nous n'avons cependant rien soutenu là-dessus qui soif confirme aux opinions de Taurellus ou de Gor* leus , et tout ce que nous y avons avancé s'accorde parfaitement avec le sentiment le plUs commun et le plus orthodoxe des philosophes ; car nous assu*> rons que l'homme est un tômposé de corps et d'âme , non par la seule présence ou la proximité de Tun à l'autre, mais par une véritable union substantielle , pour laquelle , à h vérité , il faut fia-

LETTRES. 6o3

turellement uue certaipei situation et conformation daDs les parties du corps; mais cette union est bien différente de celles qui n'ont pour principes q^e la situation , la figure , et d'autres modes purement corporels, parcequ'elle appartient non seulement au corps y mais encore à l'âme, qui est sncor-< porelle- Quant à l'expression , bieii qu'elle soit peut -être moins usitée, nous croyons pourtant qu'elle est propre pour signifier ce que nous vou* Ions dire ; car nous ne disons pasp que l'homme e§t un être par accident , si ce n'est à raison des parties qui le composent» je veux dire l'âme et le corps, voulant marquer par là qu'il est en quelque façon accidentel à ces deux parties d'être unies ensemble , parceque chacune d'elles peut subsister séparément : ce qui s'appelle un accident qui peut se trouver présent ou absent sans la corruption d^ sujet. Mais en tant que nous considérons Vhomme totalement en lui-même, nous di^n» qu'il est un être existait par soi-mê^ej^ et non par accident , parceque l'union qui joint le corps humain et l'âme ensemble n'est point accidentelle^ mais essentielle, puisque s^ms elle l'homme n'e&t point homme. Mais parcequ'il y a plus de gejis qui se trompent en ce qu'ils ne croient pas que l'âme soit réellement distinguée du corps qu'en ce qu'après avoir admis cette distinction il0ilteni l'union substantielle, et que c'est un plus fort ar-

6o4 I^ETTRES.

gument pour réfuter ceux qiii croieut Fâme mortelle, d'établir cette distinction des parties dans rhomme, que d'établir cette union ; j'espérois que les théologiens me sauroient meilleur gré en disant que l'homme est un être par accident pour marquer cette dîstinctioh ; qiie si , n'ayant considéré que l'union des parties, j'avois dit que l'homme est: un être par soi : ainsi ce n'est* pas à moi de répondre à ce que Ton objecte au long contre les opinions de Taurellus et de Gorleus, mais de me plaindre de ce qu'on me prête si injustement et avec tant de sévérité les erreurs d'autrui. Au reste, je me suis étendu plus que je ne voulois sur ces choses , et comme je ne sais point si vous ferez usage de cet écrit , je ne veux pas en écrire davantage ; mais si vous trouvez à propos de vous en servir, je vous prie de me le faire savoir au plus tôt, et j'achèverai sur-le-champ le reste jusqu'à la fin. Mandez-moi aussi en quelle langue vous aimez mieux que je vous écrive. Quand j'ai mis un etc. , ma pensée .est qu'il manque quelque chose que vous devez suppléer. Vous communiquerez toutes ces choses , et , si vous le trouvez bon ^ à notre Achille et notre Nestor , M. V. L. ' , et vous n'entreprendrez rien sans son conseil ; et s'il y a quelque cho^ qu'il feigne de ne pas savoir, vous vous sei^ virizlfci conseil de M. Émilius, dont la prudence

« K Van Lceuw. >»

LETTRES. 6o5

est égale à Tamitié dont il nous honore, et vous ajout:erez plus de foi à leui*s paroles qu'aux miennes , parcequ'ils ont plus d'esprit que moi, et qu'étant sur les lieux, ils sont plus en état de porter un jugement exact, que moi de deviner d'ici ce qu'il y aura à faire. Je ne crois pas que vous puissiez employer de^ termes trop honnêtes pour parler de Voêtius^ Je vous prie aussi de prendre garde de? ne pas donner lieu de soupçonner que vous avez employé l'ironie, qu'autant qu'elle naîtra de la bonté de votre cause , afin que dans la suite , s'il nous contraignoît de changer de style, nous fussions d'autant plus en état de le faire et le rendre plus ridicule. Il est aussi important que votre ré^ ponse voie au plus tôt le jour , et avant la fin même des vacances, s'il est possible.

J'ai été étrangement surpris de ce que vous m'écrivez que vous craignez pour -votre chaire de professeur si vous faites une réponse à Voëtius ; car je ne savois pas qu'il eût une autorité souveraine dans votre ville. Je croyois qu'elle jouissoit d'une plus grande liberté, et j'ai compassion d'elle, voyant qu elle veut être sous l'esclavage d'un si vil pédagogue et d'un si misérable tyran : puisque vous êtes obligé d'y vivre, je vous exhorte à la patience, et de ne faire que ce que MM. vos magistrats trouveront bon ; c'est pourquoi mon sentiment est qu'il faut non seulement ne pas répondre à Voëtius par

60<i LBTTRES.

voufi-méme^ mais encore par quelque autre que ce soit, parcequ'il ne s'en sentiroit pas moins offensé. Je vous envoie pourtant ces petites notes que j'ai écrites sur-le-champ , et qui «e sont présentées à mon esprit comme je conférois votre écrit aveo toutes ses thèses. Vous en ferez usage si votis 1^ trouvez bon ; mais c'est faire outrage à notre philosophie de la ""produire à des gens qui n'en veulent point; bien plus, de la communiquer* à d'autres qu'à ceux qui la deipanderont avec empressement. Je me soqviens que vous m'avez autrefois remercié d'avoir eu par son moyen votre chaire de professeur, ce qui me faisoit croire qu'elle ne déplaisoit pas à vos magistrats. Si la chose est autrement 9 et s'ils aiment mieiix que vous enseigniez ce qiii plaît à Voétius que ce que vous croyez plus conforme à la vérité, je vous conseille d'obéir, et d'enseigner plutôt les Fables d'Ésope que de leur déplaire en cela.

Je ne comprends pas ce que vous dites à la fin de votre lettre sur les globules éthérés, parceque je ne crois pas qu'ils soient mus par la matière subtile , mais pai* eux-mémes, puisqu'ils ont un mouvement qui leur a été communiqué dès le commencement du monde; je ne crois pas non plus que les plus grands aient un moutemeùt j^us grand que celui des plus petits. Je pense absolument le contraire. J'ai dit à la vérité, dans les Météores, que les plus

LBTTAfiS» (5o-

grands étant piu^ agitéà^ produisent une plus gr^nd^ chj^leur, mais ils ne, sont pas mus pour cela avec plus de %cilité. Adieu.

A M. REGIUS'

(Lettre 9a du -tome I. Version.)

Monsieur, •

J'apprends pai: mesamis que personne ne lit votre réponse à Yoëtius qu'il n'en soit très content, et qu'une infini%^ de gens l'ont lue. Us ajoutent qu'il n'y a personne qui ne se moque de Voëtius, et ne dise qu'il désespère de la bonté de sa cause, puisqu'il a eu recours à vos magistrats pour la défendre. Tout le monde siffle les formes substantielles ; et Ton dit tout haut que si le reste de notre philos6pliie étoit expliqué comme cet article , chacuh l'embrasseroit. Vous ne devez pas être fâché de ce qu'on vous a interdit l'explication des problèmes de la physique. Je voudrois même qu'on vous défendit de les enseigner en particulier. Tout cela tourneroit à votre honneur et à la honte de vos ad-

> ce C'est une réponse à la lettre de M. Leroy da 27 février 1642 , c^est pourquoi je la date da i*' mars lô^a. *>

6o8 LETTRES.

versaires. Pouir moi, si j'étois à la place de vos consuls, et que je voulusse ruiner Voétius, je ne me comporterois pas autrement à son égard qu'ils font; et qui sait ce qu'ils ont dans Tâme , au moins je ne doute point que M. V. H.' ne soit pour vous : vous devez suivre exactement ses conseils et ses ordres. Je suis ravi qu'il n'ait pas voulu que vous montrassiez à qui qiie ce soit les lettres que je vous écrivis dernièrement; car bien qu'avant de vous les envoyer j'eusse obtenu de moi-même d'efifectuer, s'il étoit besoin, ce que jç promettois par elles â Voétius, j'aime cependant mieux que cela ne soit pas nécessaire. Bien des choses me détournent tous les jours de ma Philosophie, que j'ai pourtant résolu d'achever cette année ; au reste obéissez exactement çt avec plaisir à tout ce que MM. vos magistrats vous ordonneront, et soyez assuré quil ne sauroit vous en arriver aucun déshonneur. Méprisez les disputes, que l'on fera contre vous; et dites seulement que s'ils ont quelque chose de bon à. dire, ils n'ont qu'à vous le donner par écrit, et que vous ne pouvez y répondre autrement. Àdieu.

■ « Van der Hoolck. »

AU R. P. MERSENNE

(Lettre 60 du tome II.)

Mon révérend père ,

Je suis extrêmement obligé à M. de Sainte-Ooiit de la bônne volonté que vous me mandez qu'il me témoigne; j'estime beaucoup les conseils qu'il me fait la faveur de me donner, et je ne manquerai de les suivre, autant qu'il sera en mon pouvoir ; et même je ne plaindrois pas d'aller faire un voyage en France tout exprès pour les pouvoir apprendre de sa bouche , mais la mer et les Dunkerquois ren-^

< tt Cette lettre, n'est paa datée , mais je la crois certainement écrite Iç 10 mars 164a ; car si elle a voit été écrite pins tard, M. Descartes n'au,roit pas manqué d'avertir le P. Mersenne du fameux jugement rendu contre Ini le 17 mars. 'Or, depuis le 10 jusqu'au 17 iln^ avoit pdintâe jour de poste; donc cette lettre est écrite le 10 mars. Mais ce iqoi me dé^ termine k croire que cette lettre est écrite le 10 mais , c'est que M. Descartes y dit au P. Mersenne qu'il faut qu'il lui renvoie la réponse qu'il a faiteà Voetius, et qu'il l'envoie par M. de Zuytlidiem. Or ', M. de Zuytlichcm, dans une lettre an P. Merseime, datée du 7 atril 1642, dit ces paroles : Par mes dernières ifjous aurez reçu la dtfense de M, De^cartes.,. D*où je conclus que pour envoyer ces réponses de M. Descai tesàM. de Znytlichem , et pour les envoyer au P. Mersenne , on peut bien remonter jHsqu^an xo mars , vu qu*on ne peut avancer cette lettre davantage. ♦> " »

dent maintenant le passage trop difficile et trop périlleux.

Pour ce qui est de témoigner publiquement que je suis catholique ]:on)aii) , c'est^ce qu'il me semble avoir déjà fait très expressément par plusieurs fois, comme en dédiant m^es Méditations à MM. de la Sorbonne, en expliquant comment les espèces demeurent sans la substance du pain en Teucharistie, et ailleurs; et j'espère que dorénavant ma ^}^eure en ce pays ne donnera sujet à personne d'avoir mauvaise opinion de ma religion , vu qu'il e$t le refuge des catholiques, témoin la R., qui y est arrivée depuis peu , et la R. qu'on dit y devoir bientôt retourner.

Je . vous envoie les trois premières feuilles des objections du père 6* : cest la négligence du libraire qui est cause que je ne vous puis encore envoyer le tout. Je vous prie dé garder la copie écrite à la main qtie .vous en avez, afin qu'il ne pmsse dire que j'ai fait changer quelque chose en sa copie, laquelle j'ai été soigneux de faire imprimer le plus correctement qu'il m'a été possible, et sans y dian* ger une seule lettre. Vous vous étonnerez peut-être de ce que je l'accuse tant de fausseté, mais vous verriez bien encore pis au reste, et toutefois je l'ai traité le plus courtoisement qu'il m'a été possible, mais je n'ai jamais vu d'écrit si rempli de £autes ; j'espère toutefois séparer teiUement sa cause de celle

de ses confrères , qu'ils ne m'en pourront vouloir mal , si ce n*est qu'ils veuillent ouvertement se déetarer ennemis de la vérité , et fauteurs de la calomnie.

JTai cherché dans saint Augustin les passages que vous m'aviez mandés sur le psaume quatorzième , n^ais je ne les ai su trouver , ni rien de lui sur ce psaume. J'y ai aussi cherché les erreurs de Pelagios^ pour savoir sur quoi se peuvént fonder ceux qui disent que je suis de son opinion , laquelle j'avois ignorée jusqu'à présent; mais j'admire que ceux qui ont envie de médire s'avisent d'en chercher des prétextes si peu véritables et si tirés par les cheveux. Pelagius a dit qu'on pouvoit faire de bonnes œuvres et mériter la vie étemelle sans la grâce , ce qui a été condamné de l'église; et moi je dis qu'on peut connoître par la raison naturelle que Dieu existe , mais je ne dis pas pour cela que cette connoissance naturelle mérite de soi, et sans la grâce , la gloire surnaturelle que nous attendons dans le ciel : car au contraire il est évident que cette gloire étant surnaturelle, il faut des forces plus que naturelles pour la mériter. Et je n ai rien dit touchant la connoissance de Dieu, que tous léà théologiens ne disent aussi ; mais il fauf: remarquer qtie ce qui se connoît par raison naturelle, comme qu'il esttout bon, tout-puissant| tout-véritable, etc,, pmt bien servir à préparer les infidèle» à recevoir

6l2 LETTRFS.

la foi 9 mais non |)as suffire pour leur faire gagner le ciel ; car pour cela il faut croire en Jésus-Christ, et aux autres choses révélées , ce qui dépend de la grâce.

Je vois qu'on se méprend fort aisément touchant les choses que j'ai écrites , car la vérité étant indivisible , la moindre chose qu'on en ôte ou qu'on y ajoute la falsifie , conmie par exemple vous me mandez comme un axiome qui vienne de moi,^ tout ce que nous concevons clairement est ou existe; ce qui n'est nullement de moi : mais seulement qiie tout ce que nous apercevons clairement est vrai, et ainsi, qu'il existe, si nous apercevons qu'il ne puisse ne pas exister, ou bien qu'il peut exister, si nous apercevons que son existence soit possible; car bien que l'être objectif de l'idée doive avoir u^e cause réelle^ il n'est pas toujours besoin que cette cause la contienne/(?nna/tl^r^mais seulement eminenter.

Je vous remercie de ce que vous me. mandez du concile de Constance sur la condamjDation de Wiclef , mais je ne vois point que cela fasse rien du tout contre moi; car il auroit dû être condamné en même façon , si tous ceux du concile eussent suivi mon opinion , et en niant que la substance du pain et du vin demeure pour être le sujet des accidents , ils n'ont point pour cela d^termiué que i ces accidents fussei^t réel* ^ qui, est tout ce que j'«i

LETTRES. 6i3

écrit n'avoir point lu dans les çonciles : cependant je vous suis extrêmement obligé de tant de soin que vous prenez pour tout ce qui me regarde.

Je suis bien aise que M. de Z. ' vous ait fait voir l^imprudence de Voëtius qui vous cite contre mdi; j'avois eu envie de vous le mander, mais j'en avois fait si peu de cas , que je l'avois toujours oublié. Sa grande animosité contre moi vient de ce qu'il y a un professeur * à Utrecht qui enseigne ma philosophie : et ses disciples ayant'goûté ma façon de raisonner, méprisent si fort la vulgaire, qu'ils s'en moquent ouvertement , ce qui a excité une extrême jalousie contre lui de tous les autres professeurs dont V. est le chef, et ils importunent tous les jours le magistrat, pour lui faire défendre cette façon d'enseigner. Il faut que vous voyiez la réponse que j'ai faite à Voëtius à quelques unes de ses thèses où il a compris tout ce qu'il a pu de ma Philosophie. Je les enverrai à M. de Z. pour vous les adresser , car autrement le port en coûteroit trop. Au reste j'ai lu le favorable jugement que M. Chanut a fait de moi, m'estimant capable de répondre aux objections du père B. Je tâcherai de. faire voir qu'il est en cela aussi véritable que l'autre ne l'est pas, et je serai bien aise qu'il sache que je suis, etc.

' « Zaytlichem. »

* " Leroy. »

A M. REGIUS

^ Lettre 93 du tome I. Version. )

MoirsiEUR,

Je vous félicite de la persécution que vous souffrez pour la vérité; je vous en félicite, dis-je, de tout mon cœur, car je ne vois pas qu'il puisse vous arriver le moindre mal de tous ces troubles ; au contraire je prévois pour vous une augmentation de gloire. Vous devez vous réjouir de ce que Dieu a ôté à vos ennemis la prudence et le bon esprit. Vous voyez ce qu'ils ont gagné en faisant défendre votre livre; on n'est que plus empressé k /'acheter, on l'examine plus attentivement, la bonté de voire cause et la malignité de votre ennemi en sont connues d'un plus grand nombre de personnes. Plus de personnes s'apercevront désormais que ce n'est que par jalousie et sans sujet qu'il vous a attaqué le premier avec aigreur et malignité , tandis que vous de votre côté , ayant tous les sujets du monde d'entrer dans une juste défense, lui avez répondu

* « Cette lettre Mit de répoose à celle de M. Leroy , datée du S lean f64a. C'est ponrqnoi je la fixe an la mars 1649. »

LETTRES. 6î$

avec modestie, avec cbticeur, et. mérae (triste si* tviatioh pour un honnête homme) avec un respect qu'il be mérite pas. Plus de personnes , dis- je, ooib^ xioitront la foiblesse des raisons avec lesquelles il attaque vos opinions, et en uiéme temps la forcç^ de vos réponses» De là plus de personnes conclu- ^ ront qu'il n*a plus rien de bon à vous répondre^, et seront justement indignées contre lui de ce qu^il a assCT de pouvoir dans votre ville , contre toute justice, pour vou^ traiter impunément, dans un écrit public , d'athée et de bête, vous donner d'autres noms odieux, et employer mille HiaUvaises raisons pour vous charger de crimes 3upposés ét débiter s€3 calomnies , tandis qu'il ne vous est pisis permis d'avoir recours à la vérité, et de vous justifier en vous servant des termes les plus modesties^ Je troûve en vérité admirable qu'il proposé qu'il lui soit permis de disputer avec vous devant des commissaires qui puissent juger du fond de l'affaire: apparemment que ses raisons sont de la nature de ces potions qu'il faut avaler toutes chaudes, etqt^ ne sont plu$ bonnes quand elles sont froides : véritable singe en cela, comme en plusieurs autrc^s choses, de notre St.' En bonne foi , je ne vois pas que vous ayez rien à craindre d'un tel adversaire. Que peut-il faàre contre vous davantage? vous faire peut-être défendre par le magistrat d'enseigner ce

* « Stampion.

que i^ous avez coutume d'enseigner, ou de Êiire condamner votre doctrine comme, fausse Itéré tique; ou enfin, ce qui seroit de pis , vous obliger de vous démettre de votre chaire : mais je ne croîs pas que vos consuls poussent leur complaisance pour lui jusqu'au point de statuer tout ce qu i pourroit lui plaire. Bien plus, je ne, crois pas qu'il y ait un seul d'eux tous qui ne sente les moti£s qui poussent Voëtius, et la plupart de vos autres collègues, à attaquer avec tant d'aigreur votre philosophie : je veux dire qu'elle est plus vraie qu'ils ne souhaiteroient, et que vos raisons sont si claires ^ Qu'elles sapent jusques au fondement leurs opinions erronées , et les rendent même ridicules sans les attaquer; car enfin ils ne sauroient lui £siire ud crime de ce qu'elle est nouvelle , puisqu'ils mettent toute leur gloire à en&nter tous les jours de nouvelles opinions , sans que jamais aucun s'y soit opposé; et la raison pourquoi ils ne se portent aucune envie là-dessus, c'est qu'ils ne les croient pas véritables, et ils n'auroient aucune jalousie contre les vôtres, s'ils les croyoient fausses; mais du moins les magistrats qui ne les ont pas empêchés jusques ici d'enseigner ces opinions nouvelles et fausses, ne vous empêcheront pas, je pense, d'enseigner les vôtres qui sont nouvelles, mais véritables; et quoique peut-être quelques uns d'entre eux qui n'ont jamais appris toutes ces chicanes de l'école , comme

très peu utiles au gouvernement de la république, ne voient pas la bonté de votre cause, cependant je me repose tellement sur leur équité et leur prudence que je ne saurois croire qu'ils s'en rapportent plutôt au témoignage de vos adversaires qu'au vôtre, et je suis persuadé que le seul M. D. V. , qui sans doute entend très bien le fond de la question , aura assez d'autorité sur l'esprit de ses collègues pour empêcher qu'il ne vous soit fait aucun tort. Mais quand la chose arriveroit autrement , et que par un événement aussi extraordinaire qu'absurde , et sans exemple , vous vous verriez privé de votre chaire de professeur, je ne crois pas que you^ dussiez vous inquiéter le moins du monde. Je n'y vois aucun déshonneur pour vous , mais une honte éternelle pour les autres , et alors votre ville auroit le déplaisir de voir exposées aux yeux de l'univers, ou l'ignorance crasse , ou la haine de la vérité, ou un usage ridicule du pouvoir de ses magistrats. Bien plus, si j'étois à votre place, je voudrois savoir des consuls combien j'aùrois de maîtres, et renoncer plutôt à mon emploi que de ramper devant Voëtius. Je suis sûr qu'en peu de temps , si vous le vouliez , vous auriez facilement aillèurs une chaire de professeur plus honorable et plus utile, et on en trouveroit plutôt mille qui enseigneroient les mê* mes choses que vos adversaires, qu'un seul qui en-

« «« Van der Hoolck. >»

6i8 LETTRES.

seignàt ce que vous enseignez; el cependant ce seul homme seroit peut-être plus recherché par les amateurs de la science que tous les autres ensemble. Pour ce qui me regarde, j'ai cru jusques ici avoir une véritable obligation à vôs magistrats, qui, sachant bien que vous n'étiez pas éloigné de mes principes de philosophie, n'ont pas été moins disposés à vous donner une chaire de professeur, ou peut-être même y ont été principalement portés par ce motif, comme vous avez voulu me îe persuader.

C'ést ce qui m'a attaché d'une manière particulière à eux, et c'est ce qui fait que je souhaite passionnément que la postérité puisse dire que votre ville a été la première de toutes où notre philosophie ait été pubUquement reçue, ce qui ne leur fera, comme je l'espère, aucun déshonneur; aa lieu qu'il seroît honteux pour eux s'il étoit jamais dit qu'ils n'ont pas su vous mettre à couvert des mauvais traitements de vos ennen^is. Car ceux qui vous oht nommé à la chaire du professeur ont dû savoir que les opinions que vous ens^gnez ne pouvoient avoir quelque chose d'excellent, sans exciter infailliblement l'envie de plusieurs de vos collègues qui n'avoient pas assez d'esprit pour embrasse!? les mêmes sentiinents; ils ont donc dû être prêts à vous protéger contre eux.

Ce qui ne leur sera pas difficile; car enfin de

quoi la calomnie peut-elle vous accuser? Que vous enseignez des choses nouvelles, comme si ce n'étoit pas un usage commun dans la philosophie^ que ceux qui ont quelque esprit inventent de nou* velles opinions, et cherchent par là à se faire un nom ; mais enfin ils ne se portent point naturellement envie, parcequ'ils n(e les croient pas véritables, comme on tfenvieroit point les vôtres, si 011 les croyoit fausses. Mais quoi , est*il de la justice que, tandis qu'on souffre les opinions de» Autres, qui sont nouvelles et fausses, on rejette les vôtres*, parcequ'elles sont nouvelles et véritables? On vous fait encore un grand crime d'avoir écrit contre Yoëtius; mais pour peu de bon sens qu'on ait, on verra en lisant J'çcrit de l'un et de l'autre, et sachant ce qui s'est passé auparavant de sa part, que c'est Voé'tius qui a écrit contre vous d'une manière très aigre et très piquante , et qu'il a tâché de vous perdre par ses calomnies , et que toute la faute qui se trouve en vous, c'est de lui avoir répondu avec trop d'hpnnéteté et trop de modé^ ration; de sorte qu'on pourroit vous comparer à un homme qui seroit poursuivi par un ennemi répée nue, et qui ne feroit que détourner avec la main le coup mortel, sans faire autre chose que de tâcher p^r des paroles très douces de ralentir sa colère, tandis que lui , plein de fureur et de rage, vpus ^ccuseroit de ne vouloir pas souffrir qu'il

VOUS tliât. Mais peut-être, dira-t-on, ce n'est pas Voëtius qui forrtre contre vous ces accusations, mais d'autres de vos collègues ; comme si Ton ne savoit pas bien qu'ils ne le font qu'en se conformant à ses desseins , et qu'ils sont tourmentés de la même jalousie, et comme si on avoit raison de vous faire un crime d'avoir repoussé celui qui vous attaquoit, enfin si on ne devoit pas le punir comme un véritable agresseur et un vrai calomniateur. Je luij^nne le nom de calomniateur , parcequ'il vous a accusé méchamment d'avoir enseigné certaines propositions çontraires à votre théologie , quoique vos opinions s'accordent mieux avec la théologie que les vulgaires; et il seroit facile de prouver par des conséquences certaines et évidentes tirées seulement de ses thèses que j^ai vues ^ur l'athéisme, qu'il eât plutôt lui-même ce qu'il voudroit fiiire croire faussement de vous. Bien plus, s'il étoit nécessaire de le représenter tel qu'il est et de découvrir tous ses artifices, il paroîtroit peut-être tel, que ce seroit un déshonneur pour votre ville de le conserver plus long^temps dans le poste de prédica^ teur et de professeur; car enfin la force de la vérité est grande. La dernière et la plus forte objection que l'on fait, est le dommage que votre académie recevroit, dit-on, des inimitiés qui se forment entre les professeurs : mais je ne vois pas en qitoi ces inimitiés peuvent nuire à votre université; au

contraire, il arriveroit de là que chacun en particulier craignant les reproches des autres, ils s'attacheroient avec d'autant plus de soin à leur devoir. D'ailleurs quand ces brouilleries nuiroient au corps, il faudroit déposer ceux qui sont les auteurs de ces inimitiés , et non pas ceux qui les fuient ; du moins il ne diroitpas, je pense, que vos dogmes sont de nature à détourner les jeunes gens des études de votre académie, car je sais que vous avez grand nombre d'auditeurs et des plus illustres. Jusqu'ici nos opinions ont eu non seulement chez vous, mais dans tous les autres lieux, le bonheur d'être goûtées et estimées des plus grands génies , et si quelqu'un ne les a pas estimées , ce n'a été que les pédants qui savent n'être parvenus à quelque réputation d'érudition que par de faux artifices, et qui craignent de la perdre quand la vérité sera connue ; et si j'en dois croire mon pressentiment, je me flatte qu'un jour vous attirerez plus de monde que tous vos autres adversaires , à quoi peut-être ne nuira pas l'édition de la Philosophie que je prépare : en sorte que si les magistrats sont attentifs à l'utilité et à l'ornement de leur académie, ils ôteront plutôt vos ennemis de leurs postes que vous, car ils en trouveront plutôt mille autres qui enseignent les mêmes choses , que vous : d'ailleurs je ne crains pas que quelques uns de vos consuls , peu instruits des études académiques , .

6aa LETTRES.

coinrae très peu nécessaires pour le gouvernement, croient plutôt vos adversaires que vous , car je ne les crois pas assez peu fins pour ne pas s'apercevoir de leur jalousie. Outre cela le seul M. V. R., qui sait Tétat de la dispute, qui connoît la bonté de votre cause 5 et qui est très versé dans toutes ces matières, aura assez d'autorité auprès de ses collègues pour vous mettre à couvert de tout ressentiment Je sais qu'il est doué d'une intégrité et d'une prudence si rares, que je n'appréhende nullement qu'il favorise iros adversaires aux dépens de la vérité : enfin ce qui doit surtout vous faire plaisir, c'est que votre cause est de telle nature, qu'après qu'elle aura été jugée par vos magistrats, elle sera encore jugée par les habitants de toute la terre; et comme c'est ici une affaire d'honneur, si ks premiers juges vous ôtent quelque chose de votre bon droit , les autres vous le rendront avec œure. Adieu.

A MONSIEUR

(Lettre 1 06 du tome III.)

Moniteur,

Les nouvelles que j 'apprends de divers lieux touchant ce qui se passe à Utrecht me donnent beaucoup de sujet d'admiration , quoiqu'elles ne m'étonnent ni ne rae fâchent en aucune façon , sinon en tant qu'elles touchent M. Leroy : car on ne dit rien moins à Leyde, sinon qu'il est déjà démis de sa profession ; ce qu^ je ne puis toutefois croire, ni même m'imaginer que cela puisse jamais arriver, et je ne vois pas quel prétexte ses ennemis auroient pu forger pour lui nuire. Mais, q[uoi qu'il arrive , je vous prie de l'assurer de ma part que je m'emploierai pour lui en tout ce que je pourrai plds que je ne ferois pour moi-même, et qu'il ne se doit nullementfâcher, pourceque cette cause est si célèbre et si connue de tout lê monde,

( « Cette lettre est adressée à quelque ami qu'il a voit à Utrecht. £Ue< n/est pas datée, mais comme Descartes n'y paroit pas savoir encore positivement le jugement du sénat académique d'Utrecht, rendu le 17 mars 1641, on ne peut mal dater cette lettre en la datant du 8 avril 164a. »

6a4 LETTRES.

qu'il ne s'y^ peut commettre aucune injustice qui ne tourne entièrement au désavantage de ceux qiii la commettraient, et. à la gloire, et même peutêtre avec le temps au profit de ceux qui la souffriroient. Pour moi, jusqu'ici, en ne jugeant que des choses que je sais assurément , je ne puis tant blâmer MM. d'Utrecht, comme je vois que tout le monde les l)lâme, et il semble que ce qu'ils ont fait peut aisément tourner à bien , et faire qu'ils soient loués de tout le monde, en cas qu'ils se veuillent dé/aire de leur pédagogue ^rétenduy lequel , à. ce qu'on me dit encore à présent , semète de prêcher contre eux , à cause qu'ils n'ont pas défendu mon livre ; car pour ces derniers bruits qui sont que M. Leroy est démis , je ne les crois point; mais on m'a assuré qu'ils ont fait une loi en leur académie , par laquelle ils défendent expressément qu'on n'y enseigne aucune autre philosophie que celle d'Aristote : je serai bien aise d'en avoir coçie^ s'il est possible , ce que je ne demanderois pas si je pensois qu'ils le trouvassent mauvais ; mais puisqu'ils l'ont publiée, je crois qu'ils veulent bien qu'on la sache , et qu'ils sont trop sages pour suivre les impertinentes règles d'un homme qui me nomme in aliéna republica curiosus, et qui se plaint de tous eeux qui osent écrire les fautes qu'il ose faire en public. Toutefois je ne voudrois pas que mes amis m'écrivissent aucune chose qui ne pût être vue de

tous , comme je n'écris rien que je ne veuille bien que tout le monde voie ; et surtout je vous prie de ne vous faire aucuns eiinemis à mon occasion, je vous suis déjà ttop obligé sans cela, et cela ne me serviroit point. Je suis , etc.

A M» REGIUS'

(Lettre 94 du tome L Version.)

Monsieur,

J'ai ri de bon cœur en lisant les lettjres de Voëtins l'enfant, je veux dire Voè'tius, le fils^ et en voyant le jugement de votre aoadénûe^ k qui I0 nom d'en&nt sied peut-être aussi bien. Je loue MM. ^milius et Cyprieu de n'avoir pas voulu prendre part à tant de puérilités; mais je snh en même temps un peu en colère oontrcvous de ce que vous prenez trop à cœur tout 4iela. Vous de^ vriôz plutôt être fort joyeux de voir que vos ad-lversaires se percent par leurs propres armes : poxu* peu de bon sens qu'on ait, on s*ap^cevra en li^* sant les écrits de vos adversaires qu'ils manquent de raisons pour réfuter les vôtres , et de prudence

* « Képonte à \i l«ttre Aé hétof , da fti itiars. C'est ponrqaéi Je la dais àu 8 d'avril x64a. » , ^ ,

6a6 LETTRES

pour couvrir leur ignorance. J'ai appris aujourd'hui pour la seconde fois que Lemoine prépare la réponse de votre Voétius ; la nouvelle est certaine, et elle vient du libraire qui l'imprime ; elle sera environ de dix feuilles : Tappendix de Voëtius y sera une seconde fois imprimé avec notes : j'aime de tels écrivains, et vous devez aussi vous en réjouir. Rien de plus doux à mon sens et de plus sage que le décret de vos magistrats pour se délivrer des importunités de vos collègues. Si vous m'en croyez, vous acquiescerez à leurs ordres avec la dernière exactitude , et avec une espèce de satisfaction intérieure , et vous vous contenterez d'expliquer vos leçons de médecine selon les principes dHippocrate et de Galien, et rien plus; si quelques bons esprits vous en demandent davantage , vous vous en excuserez bien honnêtement , en leur disant qu'on vous l'a défendu , et vous éviterez surtout d'expliquer la moindre chose particulière, et vous direz , comme c'est la vérité , que ces choses sont tellement liées les unes avec les autres , que l'une se peut bien comprendre sans l'autre. Tant que vous vous comporterez de la sorte^ si les choses que vous avez enseignées jusqu'ici sont dignes d'être apprises , et que vous trouviez des disciples dignes de les apprendre , je suis sûr qu'en peu de temps vous aurez toute permission de les enseigner publiquement à Utrecht ou ailleurs avec plus

d'honneur que vous n'avez eu encore; cependant je crois qu'il ne vous est arrivé aucun mal, au contraire beaucoup de bien ; car tout le monde vous loue et vous estime davantage qu'on n'auroit fiait si vos ennemis se fussent tenus en repos : ajoutez à cela le loisir que vous gagnez , puisque vous êtes délivré d'une partie de votre travail , sans que vous perdiez rien de vos appointements: il ne vous manque qu'une chose , de prendre cela avec modération. Tranquillisez-vous donc, je vous prie, et riez de tout ceci : n'appréhendez pas que vos adversaires ne soient assez tôt punis de leur folie : enfin vous remporterez une pleine victoire si vous savez vous taire , au lieu que, si vous recommencez le Combat , vous vous exposez derechef aux traits de la fortune. Adieu.

A M. REGIUS'

(Lettre 9^ du tome I. Version,)

Monsieur,.

Je suis ravi que notre histoire de Voëtius n'ait pas déplu à vos amis. Je n'ai encore vu personne ,

* « Réponse k la lettre de Leroy, «ïalée du juin. Je la date du 8 jain 16^1. »

Ssîfi LETTRES.

pas même parmi les théologiens , qui n'ait été bien «use de lui voir donner sur le» oreilles. On ne peut pas m'accuser d'avoir été trop piquant dans ma narration. Je n'ai fait que raconter la chose comme elle s'est passée. J'ai écrit encore avec plus de vivûdté contre un père jésuite. J'âi lu en courant ce que vous m'avez envoyé, je n'y ai rièn trouvé qui ne fut fort bon et qui n'allât droit à la chose, excepté ceci qui est peu de chose : i* Le style n'est pas assez châtié en bien des endroits; outre cela, page 46, où vous dites que la irfcatière n'est pas un corps naturel, j'ajouterois : selon le sentiment de ceux qui définissent le corps naturel de cette manière, etc. , car selon nous, qui croyons qu'elle est une substance véritable et complète , je ne vois pas pourquoi nous dirions que la matière n'est pas un corps naturel. Et, page 66, il paroît que vous établissez une plus grande différence entre les choses vivantes et celles qui ne le sont point, qu'entre une horloge ou tout autre automate , et une cle£^ une épée, et tout autre instrument qui ne se remue pas de lui-même, ce que je n'approuve point; mais comme se mouvoir de soi-même est genre à l'égard des machines qui se remuent d'elles-mêmes , à l'exclusion des autres machines qui ne se remuent pas ainsi 9 de même la vie ne peut être prise pour le genre qui embrasse les formes de tpus les êtres vivants. Et page 96 , où vous dites, certe multo ma-

Jorem efj^caciam , que son effet est beaucoup plus grand , etc. , j'aimerois mieux , certe non minorent efficaciam, etc., que son effet n* est pas moindre ; car il n'est pas plus grand dans l'un que dans l'autre. Enfin, page 106, vous dites que dans cet endroit de l'Ecclésiaste, Salomon fait parler les impies; et moi, page 3o3, tome II, des Méditations • j'ai expliqué le .même endroit prononcé par le même Ecclésiaste, en tant que pécheur lui-même; mais je ne vois pas de quelle utilité pourra être votre réponse , parceque le Cappadocien ne la mérite pas, à moins qu'il ne fasse quelque nouvelle -équipée , et en ce cas-là elle pourroit paroître avec votre réponse à ce qu'il pourroit dire de nouveau sous le nom de quelqu'un de vos disciples. Présentement je crois qu'il faut se tenir en repos; vous ne devez pas même mêler dans vos leçons mes sentiments avec ceux de Galien et d'Aristote , à moins que vous ne sachiez que cela ne déplaît pas au magistrat qui vous protège. J'aimerois mieux que vous n'eussiez point d'auditeurs, et cela ne vous tourneroit pas à déshonneur. Quant à la solution • que vous demandez sur l'idée de Dieu, il faut remarquer qu'il ne s'agit point de l'essence de l'idée selon laquelle elle est seulement un mode existant dans l'âme ( ce mode n'étant pas plus parfait que l'homme ) , mais qu'il s'agit de la perfection objective^ que les principes de métaphysique enseignent

devoir être contenus formellement ou éminemment dans sa cause. De même qu'il faudroit répondre à celui qui diroit que chaque homme peut peindre un tableau aussi bien qu'Apelles^ puisqu'il ne s'agit que des couleurs diversement appliquées, et que chacun peut les mêler en toutes sortes de manières, il faudroit, dis-je, répondre à cette personne-là, que, lorsque nous parlons de la peinture d'A pelles, nous ne considérons pas seulement en elle un certain mélange de couleurs, mais ce mélange qui est produit par l'art du peintre pour représenter certaines ressemblances des choses, mélange par conséquent qui ne peut être exécuté que par les plus habiles de Fart. Je réponds au second, que , de ce que vous avouez que la penisée est un attribut de la substance qui n'enferme aucune étendue, et qu'au contraire l'étendue est l'attribut de la substance qui n'enferme aucune pensée, il faut par là que vous avouiez aussi que la substance qui pense est distinguée de celle qui est étendue; car nous n'avons point d'autre marque pour connoître qu'une substance diffère de l'autre que de ce que nous comprenons l'une indépendamment de l'autre; et, en effet, Dieu peut faire tout ce que nous pouvons comprendre clairement; et s'il y a d'autres choses qu'on dit que Dieu ne peut faire, c'est qu'elles impliquent contradiction dans leurs idées , c'est-à-dire qu'elles ne sont pas

LKTTRES. 63l

intelligibles. Or nous pouvons comprendre clairement une substance qui pense et qui ne soit pas étendue, et une substance étêtidue qui ne pense pas, comme vous Ta vouez : cela étant, que Dieu lie et unisse ces substances autant qu'il le peut, il ne pourra pas pour cela se priver de sa toutepuissance, ni soter le pouvoir de les séparer, par conséquent elles demeureront distinctes*

Je n'ai pu remarquer dans votre écrit si par Cappadocien vous entendez Lemoine ou Voè'tius. J'ai trouvé cela bien. Se l'appliquera qui voudra, mais j'apprends qu'on ne sait pas le pays de Voëtius ; ainsi vous lui procureriez un bien de lui assigner la Cappadoce pour patrie. Vous avez beaucoup d'obligation au Moine de ce qu'il grossit votre auditoire. Au reste , j'ai appris de M. P. que vous aviez dessein de nous venir voir ; je vous y invite de tout mon cœur, non seulement vous, mais madame votre épouse et mademoiselle votre fille : je me ferai un plaisir très sensible de vous recevoir. Les arbres sont déjà revêtus d'un nouveau feuillage, et bientôt nos cerises et nos poires seront mûres. Adieu, et aimez-moi toujours un peu.

A MONSIEUR

(Lettre iio du tome III.)

Monsieur,

J'employai la journée d'hier à lire les dialogues de Mundo , que vous m'avez fait la faveur de m 'envoyer , mais je n'y ai remarqué aucun lieu où Yslwteur ait voulu me contredire : car pour celui où il dit qu'on ne sauroit faire des lunettes d'approche plus parfaites que celles que l'on a déjà, il y parle si avantageusement de moi, que je serois de mauvaise humeur si je le prenois en mauvaise part. Il est vrai qu'en plusieurs autres endroits il a des opinions fort différentes des miennes , mais il ne témoigne pas là qu'il pense à moi , non plus qu'en ceux où il en a de conformes à celles que j'ai ; et j'accorde volontiers aux autres la liberté que je leur demande pour moi , qui est de pouvoir écrire ce que l'on croit être le plus vrai , sans se soucier s'il çst conforme ou différent de quelques autres.

Je trouve plusieurs choses fort bonnes dans ses

> « Cette lettre est adressée k M. de Zaytlichem , da 8 octobre 1642. Voyez-en la raison dans le nouTeaa cahier. »

trois dialogues; mais pour le second, où il a voulu imiter Galilée , je le trouve trop subtil. Je voudrois bien pourtant qu'on publiât quantité d'ouvrages de cette sorte; car je crois qu'ils pourroient préparer les esprits à recevoir d'autres opinions que celles de l'école , et je ne crois pas qu'ils puissent nuire

rosto, monsieur, je vous suis doubloment obligé de ce que ni votre iiffljctiou, ni la multitude des occupations qui , comme je crois , l'accompagiieiiÊi Éi^iroas^ point empàiiâ^l^^ i&t êê ^fÊmxâte la!|iêiii6 de m'envoyer ce livre. Je saîl^ que vous avez beaucoup (l'affccf ion pour vos pro- . ches^et que leur perte ne peut manquer <!e vous être extrêmement sensible ; je sai^s bieu aussi que iraos avez rn|irtt brès fort ^ et vous n%iioà|fll> aiÉQÉ dai tei^ldes qui peuvent serTÎ? à adot»^ votre douleur;' maia je oe saurois m' abstenir de vous en dire un que j'ai trouvé très puissant, non seulement pour me iaire supporter la mort de ceux que j^âi le plus aimés , imh aussi fomt nd^empédb^ de craiiidrela Buenne, nonobstant quej^estime assœ ta vie ; il consiste dans la considération de la na* ture de nos âmes , que je pense connoîlre si clairement: devoir durer après cette vie , et être nées pour des plamrs et des Midiés bea^oup plus grtndet ^pie belles émt nc^s jcinJssoBs m m isaoJfr, fiiltt^ que par nm dérj^leaients noua ne

nous en rendions point indignes , et que nous ne nous exposions point aux châtiments qui sont préparés aux méchants, que je ne puis concevoir autre chose de la phipart de ceux qui meurent , sinon qu'ils passent dans une vie plus douce et plus tranquille que la nôtre, et que nous les irons trouver quelque jour, même avec la souvenance du passé; car je trouve en nous une mt^oire intellectuelle, quiest assurément indépendante du corps: et quoique la religion nous enseigne beaucoup de choses sur ce sujet , j'avoue néanmoins en moi ime înfir^ mité, qui m'est, ce me semble, ccnhmune avec la plupart des hommes , à savoir, que, nonobstant que nous voulions croire et même que nous pensions croire très fermement tout ce qui nous est enseigné par la religion , nous n'avons pas néanmoins coutume d'être si touchés des choses que la seule foi nous enseigne , et où notre raison ne peut atteindre, <^ue de celles qui nous sont avec cela persuadées par des raisons naturelles fort évidentes. Je suis, etc.

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