DU COLLEGE DE CLERMONT
(Lettre 4 du tome III. Version.)
Da 22 juillet 1640.
Mon REVEREND PÈRE ,
Gomme j'ai reconnu de tout temps dans les pères de votre société une très grande bonté et disposition à ensefgper, et que je sais aussi que vous vous intéressez fort en tout ce qui regarde l'utilité pu* blique , j'espère que votre révérence ne trouvera pas mauvais si je prends aujourd'hui la liberté de lui écrire , n'ayant autre dessein que de lui donner une occasion d'user de cette bonté envers moi , et par même moyen de veiller à l'utilité du public.
C'est pourquoi je ne lui ferai point ici d'excuses si, tout inconnu que peut-être je Uu suis, j'ose bien l'importuner de quelque prière; mais je dirai seulement que j'ai été averti qu'on soutint publique* iqent, il n'y a pas long-temps, dans votre collège de Paris , certaines thèses, lesquelles à la vérité je n'ai pas vues tout entières , mais dont on m'a seulement envoyé les extraits suivants :
De la page 1 1^ Comme il ne suffit pas pour expliquer l'action de la lumière et des couleurs sur les yeux y de dire quelle procède de la motion ou du vçLOuvement d* une certaine matière aussi imaginaire que subtile répandue dans l'air ; de même aussi il est inutile de prétendre que par le mouvement de Cair on puisse expliquer assez clairement cette force tout-àfait admirable et cette action des sons sur foreille.
De la page 1 5. J)e vouloir expliquer Inaction de là lumière et des couleurs sur les y eux, par le mouvement d'une certaine matière subtile répandue dans tes pores de l'air et des autres corps transparents , que Içs jcorpjs qu'on nomme lumineux poussent vers nos yeux, et par le moyen de laquelle ils les touchent et les affectent en plusieurs diverses façons , et ne se pas vouloir servir pour cela des espèces intentionnelles , c'est en effet guérir une plaie par de nouvelles bles- Sfires , et prendre plaisir à s'embarrasser dans de nou-, velles difficultés sans sortir de ses premières ténèbres; bref y c'est en faisant voir le peu d'éclaircissement
qu*on tire de ces espèces y montrer en même temps rinuiitité de cette matière subtile , et découvrant les défauts de nos philosophes , ne rien avancer gut ^âille mieux. ,
Ce principe universel des réflexions, à savoir, l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence, semble devoir tirer sa preuve ou son explication d'ailleurs que de la distinction qui est entre la force {/ui fait quune halle se meut , et sa détermination à se mouvoir plutôt vers un côté que vers un autre ; et même d'ailleurs que de la division de cette détermi-nation^ en une qui la porte en bas^ et une autre qui la fait aller vers le côté droit : de toutes lesquelles choses , et autres semblables, si Von n* ajoute rien de plus y on conclut manifestement le contraire. Il faut dire le même des principes que Von apporte pour les réfractions; car si quelqu'un vouloit par là entreprendre d'en rendre raison , ilverroit que , se laissant tromper par son analyse^ il concluroit tout le contraire.
Mais d'autant que les opinions que l'on réfute dans ces thèses ne reconnoissent point, que je sache , d'autre auteur que moi , j'ai été très aise d'avoir eu de là occasion de vous prier, comme je fais très instamment , de vouloir prendre la peine de m'avertir de mes erreurs , et même une occasion si juste, qu'il est, ce me semble, de votre prudence et de votre charité de ne me pas refuser ; et certes.
LËTTRES. 291
encore que je ne sache ni le nom de celui qui a composé ces thèses j ni de quelle science il fait particulièrement profession , toutefois il est aisé de conjecturer par cp qu'il traite qu'il enseigne la physique ou les mathématiques ; et comme je sais que tous ceux qui composent votre corps sont tellement unis ensemble , que jamais pas un d'eux ne publie et ne fait aucune chose qui n'ait auparavant reçu l'approbation de tous les autres , ce qui* fait que ce qui vient de quelqu'un des vôtres a bien plus d'autorité que ce qui ne vient que de quelques particuliers , ce n'est pas sans raison que je souhaite et que je me promets d'obtenir de votre révérence , ou plutôt de toute votre société , une chose qui a été publiquement promise par un des pères de votre compagnie. De plus, je vous déclare sincèrement que je ne suis point de «ces opiniâtrès qui ne veulent jamais démordre de leurs premiers sentiments; et que je ne pense pas qu'il y ait personne qui soit plus disposé à enseigner que je le suis à apprendre. Ce que j'ai déjà assez déclaré dans le discours de la Méthode qui sert de préface à mes Essais, dans lequel, page 76, j'ai prié en termes exprés tous ceux qui auroient quelques objections à faire contre ce que j'ai écrit, de prendre la peine de me les envoyer. Or , entre les choses que j'ai proposées , une des plus considérables est cette matière subtile, de laquelle sans doute vous avez
démontré l'inUlilité en présence de vos écoliers. Ce que j'ai aussi écrit de la réflexion et de la réfraction n'est pas des moindres; mais je ne fais point de doute que vous ne leur ayez aussi fait voir qu'en cela même j^ai été troiîbpé par mon analyse,: car je n'estime pas qu'il puisse entrer dans la pensée que de si grands hommes voulussent dans leurs thèses avancer des choses , et qu'ils les osassent même promettre à ceux qui assistent à leurs disputes , s'ils ne tes savôient parfaitement , et s'ils lie les avoient auparavant enseignées à leurs disciples. Màis je vous prie que, puisqu'on n'a pas trouvé mes opinions indignes d'être réfutées publiquement dans vos écoles , Vous ire me jugiez pas aussi indigne d'apprendre ce qui a été dit pour les réfuter, et de pouvoir, par ce moyen , être encore compté au nombre de vos disciples ; et pour vous convier à examiner avec soin , non seûlement ce que vous avez déjà agité dans vos thèses , maïs aussi le reste de mes écrits , et à réfutei' par de bonnes raisons tout ce qui s'y trouvera de Contraire à la vérité, je ne feindrai point de vous dire ici qu'il s'en trouve plusieurs, et même des meilleurs esprits , qui semblent incliner à vouloir suivre mes opinions. C'est pourquoi il importe beaucoup pour le bien commun de la république des lèttres de les réfuter de bonne heure , si elles se trouvent fausses, pour empêcher qu'elles n'aient de la suite-;
et à dire le vrai je ne pense pas que cela se puisse faire plus commodément que par les pères de votre société ; car vous avez parmi vous un si grand nombre de savants philosophes , que si chacun d'eux vouloit se donner la peine de me faire seulement une objection, je ne fais point de doute que toutes ensemble elles ne comprissent très aisément toutes celles que les autres me pourroient faire. C'est pourquoi vous me permettrez, s'il vous plaît, d'attendre cela de vous; et je vous confesse qu'il y a déjà quelque temps que je me l'étois promis, non seulement parceque cela me sembloit raisonnable , mais ausçi parceque j'en avois déjà prié , il y a deux ou trois ans, quelques uns des vôtres, et principalement parcequ'ayant autrefois été instruit près de neuf ans dans un de vos collèges, j'ai conçu depuis ma jeunesse tant d'estime et j'ai encore maintenant tant de respect pour votre vertu et pour votre doctrine, que j'aime beaucoup mieux être repris par vous que par d'autres. Je suis , etc.
2g/^ LETTRES.
A MONSIEUR
(Lettre 107 du tome lllr)
Monsieur,
Je tiens à une éxtréme faveur que parmi tant de diverses occupations , et tant d'importantes affaires qui doivent passer par votre esprit, vous daigniez encore vous souvenir d'une personne si inutile comme je suis , et je né doute point que les lettres que vous avez pris la peine de procurer pour Le Tourneur n'aient porté coup; mais il n'en a pas encore senti les effets , sinon en tant que messieurs de cette ville n'ont jusqu'ici donné à personne la place qu'il désire, et que le visage de ceux auxquels il a parlé ne lui en a point ôté l'espérance. Je m'étonne qu'on vous ait dit que je faisoîs imprimer quelque chose de métaphysique, pourceque je n'en ai encore rien mis entre les mains de mon libraire , ni n'ai même rien préparé , qui ne
' « Cette lettre est adressée à M. de Zuytlichen ; Tôyez-en le commencement. Elle n'est pas datée ; mais, comme il dit an milieu qo'il a écrit aa supérieur des jésuites nne lettre fixement datée dn aa juillet (voyez les 3* et 4* de ce volume ) , je ne puis mettre cette lettre plus haut que le a 5 juillet 1640.»
feoii si peu, qu'il ne vaut pas le parler; et enfin , on ne peut vous en avoir rien rapporté qui soit vrai , si ce n'est ce que je me souviens vous avoir dit dès l'hiver passé , à savoir, que je me proposois d'éclaircir ce que j'ai écrit dans la quatrième partie de la Méthode, et de ne le point publier, mais d'en faire seulement imprimer douze ou quinze exemplaires, pour les envoyer à douze ou quinze des principaux de nos théologiens , et d'en attendre leur jugement : car je compare ce que j'ai fait en cette matière aux démonstrations d'Apollonius, dans lesquelles il n'y a véritablement rien qui ne soit très clair et très certain , lorsqu'on con-^ sidère chaque point à part ; mais à cause qu'elles sont un peu longues, et qu'on ne peut y voir la nécessité de la conclusion, si l'on ne se souvient exactement de tout ce qui la précède , on trouve à peine un homme en tout un pays qui soit capa-r ble de les entendre ; et toutefois , à cause que ceux qui les entendent assurent qu'elles sont vraies , il n'y a personne qui ne les croie. Ainsi je pense avoir entièrement démontré l'existence de Dieu , et l'immatérialité de l'âme humaine ; paais pourceque cela dépend de plusieurs raisonnements qui s'entre-suivent, et que si on en oublie la moindre circonstance , on ne peut bien entendre la conclusion , si je ne rencontre des personnes bien capables et de grande réputation pour la métaphysique , qui
iig6 LETTRES.
prennent la peine d'examiner curieusem<ent meiî raisons, et qui, disant franchement ce qu'ils en pensent, donnent par ce moyen le branle atix autres pour en juger comme eux, ou du moins pour avoir honte de leur contredire sans raison , je prévois qu'elles feront fort peu de fruits et il me semble que je suis obligé d'avoir plus de soin de donner quelque crédit à ce traité qui regarde la gloire dé Dieu, que mon humeur ne me permettroil d'en avoir s'il s'agissoit d'une autre matière. Au reste, je crois que je m'en vais entrer en guerre avec les jésuites : car leur mathématicien de Paris a réfuté publiquement ma Dioptrique en ses thèses, sur quoi j'ai écrit à son supérieur , afin d'engager tout leur corps en cette querelle; car, bien que je sache assez il y a long-temps qu'il ne fait pas bon s'attire*des adversaires, je crois pourtant que, puisqu'ils s'irritent d'eux-mêmes et que je ne le puis éviter , i! vaut mieux une bonne fois que je les rencontre tous ensemble, que de les attendre l'un après l'autre , ^n quoi je n'aurois jamais de fin. Cepen* dant mes affaires domestiques m'appellent en France, et si je puis^trouver commodité pour y aller dans cinq ou six semaines , je me propose de faire le voyage ; mais Vassenaer tie désire pas que je parte âvant impression de ce que l'opiniâtreté de son adversaire l'a contraint d'écrire * , et quoi^
■ « Stampion. »
LETTRES.- î<97
que ce soit une drogue dont je suis fort las, l'honneur toutefois ne me permet pas de m'exenipter d'en voir la fin , ni le service que je dois à ce pays d'en dissimuler la vérité. Vous la trouverez ici dans préface, dont je lui ferai encore différer l'impression quinze jours , ou plus s'il est besoin , afin d'en attendre votre jugement , s'il vous plaît me faire la faveur de me l'écrire, et il nous servira de loi inviolable. Cependant je vous prie de croire très assurément que son adversaire a très bien su que tout son livre ne valoit rien, avant même que de le publier , comme les subterftiges de sa gageure l'ont assez montré , et qu'il a eu la science de Socrate , en ce qu'il a su qu'il ne savoit rien ; mais il a avec cela une impudence incroyable à calomnier, et à se vanter de savoir des choses impossibles et extra vçigan tes , qui est à mon jugement la qualité la plus dangereuse et la plus nuisible qu'un homme de sa condition sauroit avoir; et je pense être obligé de vous mander en cela mon jugement , car je suis, etc.
AU R. P. MERSENNE ■
( Lettre 4o du tome II. )
Mqn révérend père,
Je commencerai ma réponse par la lettre de M. Meyssonnier " , pourcequ'elle est la plus vieille en date de celles que vous m'avez envoyées. Je suis fort son serviteur, c'est tout ce que je puis rendre à ses compliments : pour les discours qu'il fait du sel aérien et la différence qu'il met entre les esprits vitaux et animaux, les comparant au feu élémentaire, et au mercure aérien, ce sont des choses qui surpassent ma capacité, c'est-à-dire, entre nous, qui me semblent ne signifier rien d'intelligible ^ et n'être bonnes que pour se faire admirer par les ignorants.
Pour les marques d'envie, puisqu'elles ne s'impriment point sur l'enfant lorsque la mère mange du fruit dont elle a envie, il est bien vraisemblable qu'elles peuvent aussi quelquefois être guérieis
' « Cette lettre est la 3f* des raanascrils de Labire, et fixement dat«« da 3o jaillet 1640. ~
* M Lazare Meyssonnier , Diédecin de Lyon. 4
lorsque Teofant mange de ce fruit , à cause que la tnéme disposition qui étoit dans le cerveau de la tnère et qui causoit son envie, se trouve aussi dans le sien , et correspond à l'endroit qui en est marqué, ainsi que la mère en se frottant à pareil endroit au temps de son envie, y a rapporté l'effet de son imagination : car généralement chaque membre de l'enfant correspond à chacun de ceux de la mère, comme on peut prouver par raison mécanique; et plusieurs expériences le témoignent, dont j'en ai lu autrefois une fort remarquable dans le Forestus \ d'une dame qui , s'élant rompu le bras lorsqu'elle étoit enceinte, accoucha d'un fils qui avoit le bras rompu comme elle, et appliquant à ce bras de l'enfant les mêmes remèdes qu'à celui de la mère , il les guérit tous deux séparément.
Pour les bétes brutes, nous sommes si accoutumés à nous persuader qu'elles sentent ainsi que nous, qu'il est malaisé de nous défaire de cette opinion; mais si nous étions aussi accoutumés à voir des automates qui imitassent parfaitement toutes celles de nos actions qu'ils peuvent imiter et à ne les prendre que pour des automates , nous ne douterions aucunement que tous les animaux sans raison ne fussent aussi de automates, à cause que nous trouverions toutes les mêmes différences ^ntre nous et eux, qu'entre nous et les automates , comme j'ai
» • Dans Forestus,
écrit page 56 de la Méthode ; et j'ai déduit . très particulièrement en mon Monde, comment tous les organes qui sont requis pour faire toutes ces actions en automates se trouvent dans le corps des anin^aux.
Je viens à l'autre paquet , où étoit la thèse des pères jésuites , avec la lettre du médecin * , que j'ai cru vous devoir renvoyer , pourcequ'elle semble n'être qu'une partie d'un plus long discours. Je crois que M. de Martigny vous aura fait voir ce que j'écris au recteur des jésuites à l'occasion de ces thèses ; car vous ne m'en aviez point nommé l'auteur , et j'ai été bien aise de l'ignorer , pour avoir plus d'occasion de m'adresser au corps.
Les histoires de la soie qui croît au front d'une fille , et l'épine qui fleurit sur le corps d'un Espagnol , méritent bien qu'on s'en enquière fort particulièrement ; et pour la soie, je ne puis croirè que ce soit de la vraie soie qui croisse, mais, ou une excroissance de chair qui , sortant par le trou de la cicatrice où la soie a été , en représente aucune ment la figure, ou peut-être du poil qui sort de ce trou , ce qu'on peut aisément juger à l'œil. Mais pourceque vous dites qu'on ne sauroit expliquer ce phénomène , en ne mettant point d'autre principe de vie dans les animaux que la chaleur, il me semble au contraire qu'on le peut bien mieux
» <c De Sens. »>
expKquer ainsi qu'autrement; car la chaleur étant un principe commun pour les animaux , les plantes et les autres corps,ce n'est pas merveille qu'ellemême serve à faire vivre un homme .et une plante, au lieu que s'il falloit quelque principe de vie dans les plantes qui ne fât pas de même espèce que celui qui est dans les animaux , ces principes ne pourroient pas si bien compatir ensemble.
Pour la lettre du médecin De Sens, elle ne contient aucune raison pour impugner ce que j'ai écrit de la glande nommée conarium^ sinon qu'il dit qu'elle peut être altérée comme tout le cerveau, ce qui n'empêché point qu'elle ne puisse être le principal siège de l'âme, car il est certain que l'âme doit être jointe à quelque partie du corps; et il n'y en a point qui ne soit autant ou plus sujette à altération que cette glande, cfui, bien que fort petite et fort molle, toutefois, à cause de sa situation, est si bien gardée^ qu'elle ne peut quasi être sujette à aucune maladie, non plus que l'humeur cristalline de l'œil ; et il arrive bien plus souvjent que des personnes deviennent troublées d'esprit sans qu'on en sache la cause, auqi»el cas on ia peut attribuer à quelque maladie de cette glande^ qu'il n'arrive que la vue manque par quelque défaut de cette humeur cristalline, outre que tontes lés altérations qui arrivent à l'esprit, comme lorsqu'on dort après qu'on a bu , etc. , peuvent être
attribuées à quelques altérations qui arrivent en cette glande.
Pour ce qu'il dit que l'ânie se peut servir des parties doubles, je lui accorde, et qu'elle se sert aussi des esprits qui ne peuvent pas résidér tous en cette glande; car je n'imagine point que ràme soit tellement comprise en elle , qu'elle n'étende ailleurs ses actions ; mais c'est autre chose se servir, et être immédiatement jointe et'unie; et notre âme n'étant point double, mais une et indivisible, il me semble que la partie du corps à laquelle elle est le plus immédiatement unie doit aussi être une et non divisée en deux semblables , et je n'en trouve point de telle en tout le cerveau que cette glande : car pour le cerebellam^ il n'est un que superficie et nomine tenus ; et il est certain que même son processus vermi'formis y qui semble le mieux n'être qu'un corps , est divisible en deux moitiés , et que la moelle de l'épine du dos est composée de quatre parties, dont les deux viennent des deux moitiés du cerveau , et les deux autres des deux moitiés ^u cerebeLlum ^ et le septum lucidunij qui sépare les deux ventriculesantérieurs, est aussi double.
Pour l'esprit fixe qu'il veut introduire , c'est une chose qui nç me semble pas plus intelligible que s'il parloit d'une lumière ténébreuse ou d'une liqueur dure; et j'admire que des personnes de hon
LETTRES. 3o3
esprit, en cherchant quelque chose de probable, préfèrent des iraag^iations confuses et impossibles, à des pensées plus intelligibles, et sinon vraies , au moins possibles et probables; mais c'est l'usage de l'école qui lui ensorcelle les yeux.
Je ne trouve rien en sa lettre touchant les cei**cles de l'eau dont vous m'écrivez; mais il est certain que ces cercles se font beaucoup plus facilement et plus subtilement ' , et autrement en la superficie de l'eau qu'ils ne se font au dedans : car en la superficie ils se font à cause que, lorsque la pierre entre dans l'eau, cette eau se hausse un peu autour d'elle, puis à cause qu'elle est plus pesante que l'air qui la touche elle redescend , partie dans ie trou gu'a fait la pierre , et partie de l'autre côté : or, celle-ci poussant d'autre eau un peu plus loin tout autour , la fait hausser en un plus grand cercle , et l'eau de ce cercle se rabafissant en cause un autre plus grand , et ainsi ce cercle s'accroît successivement. De plus, l'eau qui rentre tout-à-coup dans le trou qu'a fait la pierre, s'y hausse derechef un peu plus . que le niveau de l'eau , et en redescendant commence derechef un second cercle, et ainsi il s'en fait plusieurs qui s'entre-suivent, ce qui n'arrive point dans le fond de l'eau ni dans le piilieu de l'air; mais il s'y fait d'autres cercles, principalement dans l'air , par la condensation et raré-
* « Sensiblement. »
3o4 LETTRÉS.
faction < et ce sont ces cercles qui causent le son : car lorsqu'un corps se meut un peu vite dans l'eau ou dans l'air, la partie de cet air dont il prend la place, ne peut lui céder si promptement qu'elle ne se condense quelque peu; puis aussitôt après s'être condensée elle ôe dilate derechef , et presse l'autre air qui est un peu plus loin tout autour en fornàe de cercle , lequel derechef se dilatant en presse d'autre, et ainsi de suite; et un corps n'a pas besoin de se mouvoir guère loin, 'mais seulement de se mouvoir fort vite , et il ne faut que tant soit peu d'air pour causer de tels cercles ; d'où il est aisé à entendre pourquoi le son ne fait point sensiblement mouvoir la flamme d'ui?e chandelle, et pour* quoi plusieurs mouvements de grands corps qui ne pressent pas l'air , ni ne sont fort vites, ne causent point de son , et plusieurs sons ou cercles peuvent être ensemble , à cause qu'un même corps est capable de plusieurs mouvements en même temps ; mais néanmoins ils ne sont pas si distincts , comme aussi l'expérience le montre. Je n'ai pas encore tait imprimer mes cinq ou six feuilles de métaphysique , quoiqu'elles soient prêtes il y a long-temps ; et ce qui m'en a empêché est que je ne désire point qu'elles tombent entre les mains des ministres, ni dorénavant en celles des PP. NN. ' (avec lesquels je prévois que je vais entrer en guerre ) ,
» «< Jésuites. »>
LETTRES 5oà
jusqu'à ce que je les aie fait voir et approuver pai^ divers docteurs , et, si je puis , par le corps de la Sorbonne : et poureeque j'ai eu dessein de foire un tour cet été en France, je me proposois d'en être moi-rméme le porteur , et ne les ai voulu faire imprimer que lorsque je me verrois sur lté point de partir , de peur que le libraire en débitât cependant quelque exemplaire sans mon su; mais l'été est déjà si avancé, que j'ai peur de i|t pouvoir faire ce voyage, et, en ce cas, je vous en envoierai dix ou douze exemplaires , ou plus, si vous jugez qu'il en soit besoin ; car je n'en ferai pas imprimer davantage, et je vous prierai d'en être le distributeur et protecteur , et de ne les mettre qu'entre les mains des théologiens que vous jugerez les plus capables , les moins préoccupés des erreurs de l'école , les moiné intéressés à les maintenir , et enfin les plus gens de bien , et sur qui la vérité et la gloire de Dieu ait plus de force que l'envie et la jalousie.
Je viens à votre troisième paquet Je suis fort mécontent de l'édrit de N. ; car il n'objecte pas un seul mot contre ce que j'ai écrit , mais il me fait dire des sottises auxquelles je n'ai jamais pensé ^ et
» « Où étoà la lettre pour M, Schuer/Han, que fai adressée. Il demeure^ sur le cimetière du Dom , à Utrecht , et M. Bannius demeure en la rue de Saint- Jean, vis-à-vis delà Commandet^e^ à Harlem. Je suis fort scan* dalisé de la vélitàtion du sieur Bourdin ; car... »
3o6 LETTRES.
après il les réfute , qui est une chose très honteuse en un particulier, et bien plus en un philosophe' cpmme lui. Je vous prie de me mander si c'est lui qui vous a donné cet écrit pour me l'envoyer, ou comment vous l'avez eu , et 6i ce n'est point la préface qu'a récitée le répondant au commencement de la dispute. En effet , s'il prend ce chemin de m'attribuer des choses que je n'ai point dites pour les réfuter en présence de ses disciples , c'est bien le moyen de me décrier pendant qu'ils ne sauront pas mieux ; mais si je ne meurs dans peu de temps , je'vous assure que j'aurai soin de publier la vérité de son procédé , et par provision je serois bien aise qu'il soit su de tous ceux auxquels il vous plaira montrer ma réponse.
Pour Pobjection de ce qu'on peut voir divers objets et diversement colorés par un même trou , je pense l'avoir assez résolue en ma réponse à M. Mprin , et il faut remarquer que ce trou ne doit pas être extrêmement petit, comme ces chercheurs de cavillations le supposent, mais assez grand , ou autrement qu'on ne pourroit guère voir par lui qu'une couleur; mais je voudrois bien qu'il nous expliquât mieux cela par ses espèces intentionnelles ou par quelque autre moyen que ce puisse être : car s'il y a là quelque difficulté , elle est en la chose même, et non en la façon dont je l'expli-
« « Religieux, »
que^ à cause qu'il est impossible de rien trouver de moins matériel, ni par conséquent dont plusieurs puissent mieux être ensemble en un même sujet , que les diverses impressions qui sont reçues en un même corps. Pour ce qu'il dit , ut causa ad causant^ ita effectus ad effectunij je lui accorde très volontiers , mais cela n'explique rien ; car toute Ja difficulté est de montrer ici comment les causes sont Fune à l'autre.
Pour ce qu'il dit que c'est la densité du milieu qui cause 1^ réfraction , cela peut être manifestement convaincu de fausseté, parceque la réfraction d'un rayon de lumière qui entre dans l'eau se fait versus perpendicularem , et celle d'une balle s'y fait a perpendiculari ; de façon que la même densité auroit à ce compte deux effets du tout contraires.
Pour votre objection , pourquoi le mobile qui va d'A' vers B ne retourne pas de B vers A, je réponde qu'il ne peut jamais toucher B en un point indivisible, * mais toujours in parte inadcRquate sumpta, «ur laquelle il appuie autrement à angles inégaux qu'à angles droits. Et il ne peut aussi glisser de B vers E, cai* la force dont il appuie sur le point B le fait remonter vers F. Mais pour savoir combien il remonte, cela se conclut de ce qu'il doit faire tant de chemin en général dans un tel temps et tant en particulier vers la main droite
« Figure s3.
ao.
3o8 LETTRES.
dans le même temps; et c'est ce que j'ai écrit en ma Dioptrique.
Pour l'ingénieur de racé dont vous m'écrivez, je voudrois voir les effets pour en croire les propositions. On peut bien faire tenir un corps en l'air quelque temps, mais non pas qu'il y puisse demeurer ferme s'il n'est au moins retenu par en bas, comme le fer qui se tiendra suspendu à la présence d'un seul aimant, sans courir jusques à lui, il sera sans doute retenu avec un simple fil de soie si délié çt si hors du jour qu'il ne pourra être vu; ce qui est puéril; mais pour les oiseaux, ils battent l'air plus ou moins selon qu'il en est besoin , ce qui ne peut être imité par aucune machine faite de main d'homme.
Vous nommez le sel, l'huile et le soufre pour les principes des chimistes , où vous mettez l'huile au lieu du mercure ; car ils prennent l'huile ët le' soufre pour une même chose, comme aussi l'eau et le mercure. Or ces principes ne sont rieii qu'une fausse imagination fondée sur ce qu'en leurs distillations ils tirent des eaux qui sont toutes les parties les plus glissantes et pliantes des corps dont ils les tirent , et ils les rapportent au mercure; ils en tirent aussi des huiles qui sont les parties en forme de branches, qui sont assez déliées pour pouvoir être séparées, et ils les rapportent au sotifre ; et les parties les plus déliées de ce qui reste qui se
peuvent îxieier et comme incorporer avec l'eau, ils les rapportent au sel ; , puis enfin les parties plus grossières qui demeurent sont leur raput moîHuum y ou terra damnaia, qu'ils ne comptent point. Au reste je ne conçois point ces parties in*divisibles ni autrement indifférentes entre elles que par la diversité de leurs figures. * •
1** Je viens à votre dernière du quinzième juillet , où vous me menacez de m'envoyer quelque écrit du géomètre qui a écrit contre M. des Àr-*gues, ce que je vous prie de ne point feiire ; car je -suis assuré que tout ce qui vient de lui ne peut rien valoir, et je ne désire pas seulement voir ce qu'il écrira dontre moi. 2** Je conçois que la matière subtile tourne partout à peu près de même vitesse, et d'occident vers l'orient, et plus vite que la terre ni la lune, qui sont soutenues par elle, ainsi que les oiseaux par l'air '. 5" La largeur de tout un tuyau ne se doit mesurer que par l'endroit le plus étroit , principalement si cet endroit plus étroit est sa sortie, ni sa hauteur que depuis la superficie dé l'eau qu'il contient jusques au niveau de l'endroit par où elle sort : comme si l'ouverture C du tuyau ABC ' n'est pas plus large que E, celle du
» « L'air. Sa nécessité se prouve aisément, par cela seul que wow datur VA<:cuM, et qu'il jr a des pores dans les corps durs par oîi l'air peut passer; car, de quoi ces pores peuvent-ils être remplis, que de quelque matière plus subtile que t air? La largeur.., >•
» Figure ^4.
Digitizêd by
3lO LETTRES.
tuyau DE, et que les deux lignes AD et CE soient parallèles à l'horizon, encore que tout le reste de l'un de ce§ tuyaux ^oit plus large et qu'aucun endroit de l'autre ne soit plus large, pourvu qu'il ne soit pas aussi plus étroit , ils ne jetteront point plus d'eau l'un que l'autre en même temps, poui'vu qu'on les suppose toujours pleins. Mais j'ai ici deux choses dont je doute*, et qui peuvent aisément être expérimentées : l'une, savoir si l'eau ne s écoulera point plus vite par le trou E du tuyau FE ou autre vaisseau , lorsqu'elle coule perpendiculairement de haut en bas , que lorsqu'elle est détournée vers en haut par le moyen du robinet EG ' que je suppose partout un peu plus large que ce trou E , à cause que sa trop grande largeur ne change rien , et s'il étoit plus étroit cela changeroit beaucoup ; et je suppose aussi son ouverture G être exactement à même hauteur ou niveau ^ue le trou E. L'autre est, savoir si l'eau contenue dans le tùyau H", s'écoulera également vite par les deux tuyaux IR et MN, entre lesquels je ne suppose autre différence, sinon que l'endroit le plus étroit de l'un est en I et celui de l'autre est en N> et ces deux ouvertures I et N sont égales.
Je crois qu'il y a grande différence entre l'eau qui coule par un lieu penchant , sans être enfer-
« Figure aS.- » Figore 26,
LETTRES. 3ll
iHée , et celle qui est enfermée dans un tuyau et aussi entre la descente d'une boule. Car, par exem^ pie, si les tuyaux ABDE" et BCFG sont miâ entre les parallèles AC et DG ou entre leurSouvertures ou basse , égales et semblables, encore que le plus long soit plujs étroit que le plu& court, je crois qu'ils; jetteront autant d'eau Vun que l'autre; mais en l'air libre , l'eau couleroit moins vite par la pente BF que par la perpendiculaire BE et^non pas toutefois de tant moins (ju'une boule iroit moins vite de B en F que de B en E, dont les raisons seroient trop longues à mettre ici.
Pour les rivières, si leur lit étoit partout égal je ne vois point qu'elles dussent couler moins vite au fond qu'en leur superficie ; mais pourcequ'elles sont ordinairement plus profondes en un lieu qu'en l'autre, il est certain qu'où elles sont plus profondes , elles doivent aller plus lentement au fond qu'au-dessus , à cause que l'eau du fond y est arrêtée ainsi que dans une fosse : et je ne crois point aussi qu'on puisse juger de leur pente par l'inégalité de leur vitesse, mais seulement en la mesurant avec un niveau.
Je vois bien que je ne me suis pas assez expliqué en vous disant ce que je prends pour la pesanteur^ que je dis venir de ce que la matière subtile tournant fort vite autour de la terre , chasse les corps
' Figure 37.
3ia LETTRES.
t^restres vers le centre 4e son mouvement ainsi que vous pourrez expérimenter en faisant tourner de l'eau en rond en quelque grand vaisseau et jetant dedans qtlfelques petits morceaux de bois, Vous verrez qu'ils iront vers le milieu de l'eau et s'y soutiendront comme la terre se soutient au milieu de la matière subtile , ce qui n'a rien du tout de commun avec la lumière : mais je ne puis expliquer exactement -l'un et l'autre dans une lettre.
Tous les corps étant de même matière, deux parties de cette matière de même grosseur et figure ne peuvent être plus pesantes l'une que l'autre; de façon que si l'on pouvoit tirer de l'or une partie qui ne fût pas plus grande qu'une partie d'air, elle ne pèseroit pas davantage; mais pour les feuilles d'or battu qui volent en l'air, cela ne vient que de leur figure, car .elles ne laissent pas d'être plus pesantes ; et dans un air où il n'y auroît point du tout de vent, elles descendroient peu à peu ; et ce qui les empêcheroit d'aller vite, est que la feuille ABC % par exemple, ne peut tant soit peu descendre que l'air qui est dessous vers B n'aille vers A ou vers G pour en sortir, ce qu'il ne peut faire en peu de temps s'il n'est fort pressé, à cause qu'il y a beaucoup^ de chemin : mais dans l'air ordinaire qui est toujours mû par le vent, ces feuilles sont aisément emportées en haut avec l'air
» Figure 28.,
LETTRES. 3l3
qui les eovironne, lorsqu'il monte plus vite qu'elles ne peuvent descendre
C'est un abus de croire que nous nous souvenons mieux de ce que nous avons fait en jeunesse que de ce que nous avcms fait depuis : car nous avons fait en ce temps-là une infinité de choses dont nous ne nous souvenons plus du tout : et * pour celles dont nous nous souvenons, ce n'est pas seulement à cause des impressions que nous en avons reçues en jeunesse, mais principalement à cause que nous les avons répétées et renouvelées depuis en nous en ressouvenant à divers temps*.
Pour l'aimant qu'on a vu en Angleterre , qui tire les épées d'un fourreau de dix pieds , je crois c^u'il y a un peu de feble parmi.
Pour la vitesse de la corde d'un arc qui se débande, je ne doute point qu'elle ne soit en sa pins grande vitesse au point E^, et qu'elle ne commence à diminuer en allant d'E vers C; mais je ne sais pas s'il n'y a point quelque endroit entre E et D comme vers 2 , où elle commence à être çn sa plus grande vitesse, en sorte qu'elle n'augmente ni ne
» <« Descendre. Je ne crois point qu'il soit besoin de tant de plis dans le cerveau pour la mémoire. Mais oh me dit que le messager part , c'est pourquoi je n'ai pas loisir d'achever. Je suis, mon B. P. , uotre très humhle e( très affectionné serviteur, Descartes , 3o juillet 1640. » Ici finit la lettre.
' « La suite de cette lettre est an second alinéa de la lettre 41 : Par le refMx de la mer,,, »
^ Figure a 9.
3l4 LETTRES.
diminue depuis 2 jusques à £ : car cela est une question de fait et ne peut être déterminé par raison
Pour répondre au billet que vous m*avez envoyé de la part de quelques uns de vos médecins , je vous dirai ici en peu de mots*, que la raison qui m'a fait juger que quelques unes des plus pénétrantes parties du sang sont portées dans l'esto-J c mac et dans les intestins par les artères poiir aider à. la dissolution des viandes , et que j'ai remarqué que la salive qui vient en grande abondance dans la bouche quand on mange, ou seulement quand on en a le désir et Hmagination fort présente, n'y vient pas seulement des amandes qui sont à l'entrée de la gorge (d'où peut-être elle ne va que vers le gosier , si ce n'est qu'on l'attire dans la bouche avec les muscles de la langue ) , mais des^ artères qui descendent aux gencives : car j'en ai fait l'expérience très claire, et je n'ai pu douter
I u La soite de cette lettre est an 3' alinéa de la lettre 41 : /cf ne sais queHe.,. »
* « Cet alinéa et le reste de cette lettre, josqa'à la 41*^ , est une réponse de Descartes à nn billet qui Ini avoit été envoyé par le P. Mersenne. On ne peut savoir précisément en quel jour cette réponse a été écrite ; ce que Ton peut dire de plus assuré , est que Descartes , dans la 41' lettre , datée fixement du 6 août 1640, pade de celte réponse comme l'ayant envoyée peu auparavant ; ainsi je la fixe au même jour que la lettre qu'il avoit envoyée l'ordinaire précédent : c'eut été au 5o juillet 1640, car cette réponse est de la propre main de Descartes , et est la 78* des manuscrits de Lahire.
LETTRES. 3l5
que ce ne fut le même des artères qui se rendent aux intestins et au ventricule , vu qu'on voit que les purgatifs font descendre quantité d'humeurs de tout le corps par les intestins , et qu'il n'y a point d'autres voies que je sache pour ces humeurs que les artères : car pour les veines elles ont mille valvules qui en empêchent, comme on peut éprouver en liant les unes et les autres dans le mésentère d'un chien vivant : car on verra que les artères se désenfleront entre les intestins et le lien, et non au-delà, et que Içs veines làctées et autres feront le contraire. Or ces parties du sang qui entrent ainsi dans l'estomac n'en doivent point retenir la couleur rouge , non plus que la salive (qui aide aussi dans la bouche à la dissolution des viandes qu'on mâche) , ni les larmes, ni la sueur , etc. , qui se séparent du sang en même façon eh passant par les extrémités des artères , à cause que cette rougeur dépend des plus gluantes de toutes ses parties, lesquelles je crois avoir des figures fort irrégulières et être comme des branches qui , s'entrelaçant les unes dans les autres ne peuvent passer par des trous si étroits , mais bien les plus pénétrantes que je conçois comme de petites anguilles qui se glissent par les plus petits trous. Et l'expérience montre assez la facilité de leur séparation dans le sang tiré des veines; car on voit que la sérosité s'en sépare d'elle-même et demeure toute claire , pen-
5l6 LETTRES.
dânt que le reste qui est rouge ou noir se congèle.
Pour la cause qui fait entrer le chyle dans les veines , je ne crois point qu'elle soit autre que la même qui fait sortir les boyaux du ventre quand il est percé d'un coup d'épée , c'est-à-dire que la pression des peaux ou autres parties qui les contietment ; outre que les plus coulantes parties de ce chyle y peuvent passer sans cette pression par leur seule pesanteur , ainsi que l'eau sort du lait caillé par les trous d'une vaisselle et aussi par leur agitation naturelle ; car je conçois que chaque petite partie des Hqueurs est en continuel mouvement , et enfin l'action des muscles y aide beaucoup, en ce qu'elle fait que les parties du chyle viennent vis-à-vis des trous par où elles peuvent entrer dans les veines, tant les lactées que les autres : car je ne mets point de différence entré elles , sinon que le suc est blanc dans les lactées, à cause qu'elles n'ont point d'artères qui les accompagnent, et rouge dans les autres, à cause qu'il s'y mêle avec le sang qui vient des artères. Or , je compte ici entre les muscles , non seulement tous ceux du ventre et de la poitrine et le diaphragme , mais aussi presque tout le corps des intestins et du ventricule; et j'ai remarqué dans les chiens ouverts tout vifs , que leurs boyaux ont un mouvement réglé quasi comliie celui de la respiration. Au reste ce mou-
vement des muscles n'est point ici entièrement nécessaire, comme il est nécessaire de mouvoir un crible pour en faire sortir la poudre j à cause que les parties du chyle se meuvent déjà d'elles-mêmes, ce que ne font pas les parties de la poudre ; mais la comparaison de ce crible me semble fort propre pour faire entendre les diverses séparations du sang qui se font dans le réservoir de la bile, dans les reins , et autres eiidroits (d'où j'excepte la rate, à cause que je ne crois pas que l'humeur mélancolique y vienne par séparation , mais plutôt que le sang y prend cette qualité); car on fait des cribles par où il ne passe que la poussière et les grains ronds , d'autres par où l'avoine peut passer et non le seigle, d'autres au contraire par où le seigle passe et non l'avoine, etc. , selon la grandeur ou figure de leurs trous : à. l'exemple de quoi je m'imagine que les petits passages par où la bile entre en son réservoir sont faits d'autre figure que ceux par où passe la sérosité dans les reins, etc. ; et pour le pus , quand il s'en remarque dans l'urine , il ne vient ordinairement que des rein$ ou de plus bas, et s'il vient jamais de plus haut , on peut connoître de cela même qu'il est composé de parties plus pénétrantes ^e celles qui rendent le sang rouge, vu qu'elles passant par un lieu par où celles-ci ne peuvent passer : car quelle faculté pourroit-on imaginer qui eût la force d'empêcher le sang de couler
par des ouvertures qui seroient assez grandes pour le recevoir? Je suis, etc.
AU R. P. MERSENNE
(Lettre 41 du tome II.)
Mon révérend père ,
Je pris mon temps si court pour vous écrire il y a huit jours, que je n'eus pas le loisir de répondre à tous les points de votre dernière, et j'en demeurai au neuvième, où vous parlez des plis de la mémoire, lesquels je ne crois point devoir être en fort grand nombre pour servir à toutes les choses dont nous nous pouvons souvenir, à cause qu'un même pli sert à toutes les choses qui se re$semblent, et qu'outre la mémoire corporelle dont les images peuvent être représentées par ces plis du cerveau , je trouve qu'il y a encore en notre entendement une autre sorte de mémoire qui ne dépénd point des organes du corps , et qui ne se trouve point dans les bêtes , et c'est d'elle particulièrement que nous nous servons. t •
• « Celte lettre est la Sa* des manascrits de Lahire, fixement datée de Leyde le 6 août 1640. »»
LETTRES. 3l9
' Pour le flux de la mer, quoiqu'il dépende entièrement de la suite de mon Monde , et que je ne le puisse bien expliquer séparément, toutefois à cause que je ne vous puis rien refuser , je tâcherai d'en dire ici grossièrement quelque chose. Soit T la terre, EFGH l'eau qui est au-dessus de cette terre, L* la lune, ABCD le ciel, que je conçois comme une liqueur qui tourne continuellement autour de la terre , en sorte qu'il n'y a rien du tout qui la soutienne au lieu où elle est, que le njouvement circulaire de cette liqueur , lequel la retiendroit toujours exactement dans le centre de ce ciel , si la lune ne l'empêchoit point : car la même matière qui passe vers B , passant aussi vers G et vers D, auroit besoin d'autant d'espace d'un côté de la teri'e que de l'autre, et ainsi la presseroit également de tous côtés. Mais si la lune se trouvant dans le ciel vers sa superficie, par exemple au point L , et ne tournant pas si vite que lui , elle est cause que la matière du ciel presse un peu davantage la terre vers E que vers F ni vers H, au moyen de quoi cette terre sort quelque peu du centre du ciel ejt s'approche vers N , ce qui fait que l'eau qui est vers G est aussi un peu plus pressée et abaissée que celle qui est vers F ou H. Or à
' Avant cet alinéa , placer celui de la lettre précédente , qni commence par : Cest un abus.,. »
* Figore 3o.
cause que la terre tourne en vingt -quatre heures autour de son centre, le même endroit de cette terre qui est maintenant au point £ où il y a basse marée, sera dans six heures au point F où il y a haute marée, et dans douze heures au point G où il y a derechef basse marée ; - et de plus à cayse que la luné fait aussi le^ même tour presque en trente jours , il faut ajôuter environ deux cinquièmes par* ties d'une heure à chaque marée, en sorte qu'elle emploie environ douze heures et vingt-quatre minutes à monter et à descendre en chaque lieu.
Outre cela, je trouve que le ciel LMNO n'est pas exactement rond , mais un peu en ovale, et que la lune étaftt pleine ou nouvelle , se trouve dans le plus petit diamètre de cet ovale , ce qui est cause que les marées sont plus grandes alors qu'aux autres temps. Au reste je ne serois pas bien aise que ceci fut publié ni su de plusieurs , à causé que c'est une partie de mon Monde , et que si jamais il voit le jour , il est bon que la grâce de la nouveauté s'y trouve encore ,
Je ne sais quelle réponse • je fis dernièrement au billet de messieurs vos médecins; car je la fis si à la hâte , que je n'eus pas le temps de la revoir; mais vous m'obligerez , s'il vous plaît ^ lorsque vous
k «c La suite de cette lettre est à Y'alinéû de la précédente ; Pour l'aimant ffu'on a D« en Angleterre.,. »
' c< C'est la 78^ des manascrits de Lahire. »
m'eaverrez ainsi quelque écrit j de m'âpprendre plus particulièrement quelles personnes ce sont et leurs noms , afin que je sache mieux de quellè façon je me- dois comporter en leur répondant Et
1 La suite de celle lettre est dans la 2" page de la Sa* des mànuscrit» de M. de ia HÎre, dont voici le con^meucement :
» Et quoique c'en Soit , je saurai toujours bon gré à iceux qui s'adres- •» seront à moi pour avoir éclaircissement de ce que j'ai écrit , et je tacke^ »rai de les satisfaire. Mais pour ceux qui tâchent de persuader à leurs » auditeurs que j'ai écrit" des choses qu'ils savent bien que je n'ai jamais ••écrites, et après les réfutent comme miennes, je tâcherai de faire que »> leur mauvaise volonté ne sôit ignorée de personne.
» Le papier que vous trouverez avec cette lettre contient le sujet d'une » gageure , dont M. Rivet vous avoit écrit , et c'est Golias qui m'a prié » de vous l'envoyer , sûr ce qu'il a en avis que ce ba lin qui a perdu fait » transcrire quelque écrit en françois pour le faire imprimer et en deman- » der le jugement des mathématiciens de Paris. Et pourcequ'il est extré- » mement menteur et impudent , il «y mettra sans doute tout autre chose n que ce dont il est question ; car c'est sa façon ordinaire ; et il a toujours » bien su que son fait ne valoit rien. Même peut-être qu'il y mettra la » règle donnée par son adversaire ou, quelque autre trouvée à son imita- ». tion , à la place de la sienne , afin que s'il peut seulement lirer de » quelques ans cette conféssion , que lu règle qu^il leur aura envoyée » est bonne,* il s'en puisse .ici prévaloir pour foire croire que les profes- » seurs de Leyde ont mal jugé. C'est pourquoi je vous envoie ici sa suite » règle tout du long sîins qu'on en ait omis ou changé un seul mot, et pour » laquelle seule a çté tonte la gageure; et je vous envoie aussi celle de sa » partie , tant afin qu'on voie s'il . ne s'en sera point servi pour corriger n la sienne , comme aussi à cause que l'invention en est nouvelle et qu'il « ne se trouve point de conte pour même sujet dans aucun livre , * bien que plusieurs aient tâché d'en dônner. Je vous prie donc, si vous ». apprenez que ce badin ait envoyé quelque écrit aux mathématicien^ » de votre connoissance de leur faire voir aussi ce papier pour les dé^ » tromper. Mais si vous n'en apprerez rien , je ne crois pas qu'il |Qj(
pour l'auteur de ce billet , je crois lui avoir de l'obligation de ce qu'il s'adresse à moi pour avoir éclaircissement de ce que j'ai écrit ; car cette procédure est bien plus honnête et plus juste que celle de N. , qui a tâché de persuader à ses auditeurs que j'ai écrit des choses auxquelles je n'ai jamais pensé, afin de les pouvoir réfuter. Je suis, etc.
AU R. P. MEKSENNE ».
( Lettre 7 du tome III..)
Mon révérend pére ,
Je vous suis très obligé et à M. Mydorge • des peines qu'il vous a plu prendre pour moi , et des soins que vous avez de ce qui me touche ; mais je vous dirai que pour ce qui est de ma lettre au R. P. recteur des jésuites , vous avez eu des considérations entièrement contraires aux miennes: car les mêmes pour lesquelles il semble que vous avez trouvé bon qu'elle ne lui fïit point donnée , sont
» besom de leur montrer. Je sais , mon R. P. , yotre très hnmUe et M affectionné serviteur , Descartes. De Leytle , oe 16 aoàt 1640. »
> « Cette lettre est la 34*^ des manuscrits de Lahire, et fixement datcf du 3o aoàt 1640. » — H y a beaucoup de petites variantes que je BégligT'
* « Martign j« »
cause que j'ai regret qu'il ne l'a pas reçue, et que je vous supplie très humblement derechef de la lui vouloir donner ou faire donner par qui il vous plaira, puisqu'elle est entre vos mains. Je vous écris une lettre latine que je joins avec celle-ci et que je serois aussi bien aise qu'il voie, afin qu'il ne puisse ignorer les raisons pour lesquelles je lui ai écrit; ou bien, s'il ne les veut pas entendre, qu'au moins je les puisse faire entendre ci-après au public et à la poistérité : car enfin ayant reconnu, tant par l'action du père B. ' que par celles de plusieurs autres , qu'il y en a quantité parmi eux qui parlent de moi désavantageusement, et que n'ayant point moyen de me nuire par la force d^ leurs raisons , ils pourroient peut-être le faire par le grand nombre de leurs voix; je ne me veux point adresser à aucun d'eux en particulier, ce qui me seroit un travail infini et impossible ; mais j'espère que je serai assez fort pour leur résister à tous ensemble ; et mon dessein est de les obliger, où à me proposer une bonne fois toutes les raisons qu'ils peuvent avoir contre ce que j'ai écrit , auxquelles j'espère de pouvoir aisément satisfaire, et d'autoriser la vérité par mes réponses , et de finir bientôt avec eux par ce mpyen ; ou bien de me le refuser , ce qu'ils ne peuvent sans faire connoîlre qu'ils n'ont rien de bon à contre-
' « La suivante : la douceur étudiée dçi style en fait foi. » « « Bottrdixi. »
dire ; et après cé refus , si aucun d'eux parlé contre moi en mon absence , on aura sujet de ne le pas croire, et enfin je tâche à les traiter avec tant de respect et de soumission, qu'ils ne peuvent témoigner aucune haine ou mépris contre moi, que cela ne leur tourne à blâme et ne soit à leur confusion. Et je vous dirai qu'il m'importe fort peii qu'ils refusent de recevoir ma lettre, ou qu'ils la reçoivent sans me répondre, ou même qu'ils me répondent avec aigi;eur ou mépris, ou enfin qu'ils fassent tout le pis qui se puisse imaginer , pourvu seulement que je le sache et que ma lettre leur ait été présentée. Mais il m'importe beaucoup qu'elle leur soit présentée , et que je sache ce qu'ils auront fait , à cause que j'aurois quelque tort de m'adresser à eux par écrits imprimés , avant que de l'avoir fait par lettres particulières , et je prévois qu'il me faudra dans quelque temps en venir là. Vous ne m'avez point mandé si c'est le père B. qui vous avoit doimé lui-même sa vélitation pour me l'envoyer, et par quelle occasion vous l'avez eue, ce que je suis curieux de savoir, à cause que n'y ayant rien du tout dedans en quoi il ne me semble qu'il a fait voir ou sa méprise ou son ignorance, qui sont deux choses que je ne puis croire de lui , j'admire qu'il ait bien voulu que je la visse.
Je ne juge pas que votre expérience d'un vaisseau de plomb plein d'eau pour la condenser puisse ser-
vir,à cause que la force de l'eau condensée peut étendre le plomb. Pour ce qui est de condenser l'air le plus qu'on pouriî'a dans quelque vaisseau, et après le peser, je crois que l'expérience en seroit utile, afin de savcîïr le poids de l'air, au moins s'il se trouve sensible en cette façon ; et pour savoir la quantité de l'air qu'on auroit pesé, .il ne faudroit que le faire entrer dans une vessie toute vide, lorsqu'il sortira du vaisseau où il auroit été condensé , et peser derechef ce vaisseau après que cet air en seroit sorti. Pour l'instrument du maître des raines où il y a des aimants pour tous les métaux, je ne le puis croire jusqu'à ce que vùus l'ayez vu. J'ai bien ouï dire qu'ils usent de certaines verges pour connoître les lieux où il y a des mines sous terre; mais je crois qu'il y a en cela plus de superstition ou de tromperie que de vérité.
Le principe que j'ai supposé dans ma Dioptrique qu'il seAble que les cavillations du P. B. vous aient empêché de remarquer, est que la force du mouvement n'est point du tout changée ni diminuée par la réflexion, d'où il suit qu'à la détermination de haut en bas, il en doit nécessairement succéder une autre de bas en haut ; et ainsi la balle ne peut couler le long de la superficie qu'elle rencontre, si ce n'est lorsque cette superficie est si molle qu'elle diminue beaucoup son mouvement ; mais ce n'est pas de ces superficies qu'il est là
question j car la réflexion né s'y fait pas à angles égaux.
On peut bien faire une machine qui se soutienne en l'âir comme un oiseau, metaphysice loquendo : car les oiseaux mêmes, au moins selon moi, sont de telles machines ; mais nôn pas physice ou mora-* Hier loquendo , pourcequ'il y faudroit des ressorts trop subtils et tout ensemble trop forts pour être fabriqués par des hommes.
Vous n'avez pas bien pris ce que je désiroîs être expérimenté pour le jet des eaux, ou plutôt je ne me suis pas assez fait entendre; car ma difficulté est, si ayant un tuyau HAK»', partout également large , excepté seulement en un endroit où il soit bouché de quelque corps, comme B, qui remplisse justement toute la capacité du tuyau et qui ait seulement un trou au milieu par lequel l'eau puisse pasiser; à savoir, dis-je, si lorsque ce bouchon B sera mis à l'endroit du tuyau marqi* A , il n'em-> pechorà pas moins l'eau de couler que s'il est mis à l'endroit marqué K.
Je vous ai déjà écrit plusieurs fois que je ne crois point que la vitesse des corps qui descendent s'augmente toujours in ratione duplicata temporuniy mais qu'elle peut bien s'augmenter à peu près en cette sorte, au commencement qu'ils descendent, bien qu'il s'en faille beaucoup que cela ne continue;
« Figure 3i.
LETTHSS. 5^7
car après qu'ils ont acquis une certaine vitesse > elle ne s'augmente plus , et ce que vous dites des gouttes de pluie le confirme.
Vous demandez pourquoi la colonne d'eau qui est dans le tuyau AB' pèse toute ^ur ma main quand je la tiens au'<les60us, et pourquoi la colonne d'air qui est depuis B jusques au ciel n'y pèse point en même façon : ce qui vient de ce que si ma main est ôtée du point A , cette Colonne d'air ne descendra point pour cela^ mais si fera bien celle de l'eau. Car il faut savoir, i*» qu'il ti'y a rien qui pèse que ce qui peut descendre , lorsque le corps sur lequel il pèse est ôté ; .et a** que n'y ayant point de vide lorsqu'un corps descend en la place d'un autre, celui<;i doit entrer en la pbce d'un autre, et ainsi de suite jusques à ce que le der^ nier entre circulairement en la place du premier ; comme l'eau qui est vers A descendant vers G, l'aiir qui ôst vers C doit monter vers et celui-ci dx>it monter vers E, et enfiti celui-ci ver^ B en la pUce de l'eau qui descend, de Êiçon que toute la colonne d'air qui est au-dessus de B jusques au ciel ne se meut aucunement^ et par conséquent auaèi ne pèse point. Et de ceci on peut entendre une partie de ce qui ûst au comrbencement de votre secoilde lettre du É 9 août ; mais je ne réponds point à ce que vous
( Fignre 3».
me demandez d'Archimède, à cause que je n'ai pas |e livre.
Il est certain qu'un poisson qui nage dans un vaisseau plein d'eau qui est dans l'un des plats d'une balance ne le^peut rendre plus pesant ou plus lér ger, encore qu'il aille au fond ou qu^il se soutienne à moitié hors dç l'eau. Et je crois que tous les poissons vifs sont à peu près gussi pesants que l'eau, et que lorsqu'ils dorment il n'y a que leur pesanteur naturelle qui les soutienne, ou au-dessus ou au-dessous de l'eau, selon qu'ils sont pluspesahts ou plus légers qu'elle.
J'admire ceux qui disent que ce que j*ai écrit tie sont que centpnes Democrili^ et je voudrois bien qu'ils m'apprissent d'où j'ai emprunté ces centonesy et si on a jamais vu quelques écrits où Démocrite ait expliqué comme moi le sel, la neige hexagone , Tarc-en-ciel, etc. Ces gens montrent leur mauvaise volonté et leur impuissance en disant des V^hoses si hors d'apparence ^ aussi bien que ceux qui s'offensent de ce que j'ai dit que les vœux sont pour remédier à la foiblesse humaine ; car, outre que j'ai très expressément excepté en mon discours tout ce qui touche la religion, je voudrois qu^ils m'apprissent à quoi les vœux seroient bons si les hommes étoient imn^uables et sans foiblesse. £t bien que ce soit une vertu que de se confesser aussi bien que 4e faire des vœux de religieux, si est-ce que
celte vertu n'auroit jamais de lieu si les hommes ne péchoient point.
Il est certain que la figure empêche beaucoup la vitesse des corps pesants, bien qu'elle n'empêche pas toujours le mouvement; par exemple, une lame un peu plus légère que l'eau viendra au-dessus peu à peu , au lieu qu'une boule de même matière y montera plus vite. Mais ce qui fait que les aiguilles ou autres tels corps nagent sur l'eau , c'est que la superficie de cette eau est plus difficile à diviser que le dedans , et qu'ils l'enfoncent un peu comme j'ai écrit dans mes Météores. J'ai fait demander aux Elzévirs les écrits de Viete que vous leur avez donnés ; ils ont répondu qu'ils ne les pouvoient rendre, à cause qu'ils en avoient déjà fait faire les figures et qu'ils avoient dessein de les imprimer, mais qu'ils ne pouvoient dire quand ils commenceroient, et qu'un d'eux iroit bientôt à Paris, qui vous en parieroit. Je suis, etc.
AU Ki P. MERSENNE.
( Lettre 9 du tome III. Version. )
Mon révérend père ,
Puisque les lettres que j avois écrites au révérend père recteur du collège de Clermont ne lui ont pas encore été rendues, mais qu'elles ont été laissée^ entre les mains de votre révérence par M. Mydor^ ge % dans la pensée peut être qu'il a voit d'aller aux champs , il est important que je vous fasse savoir ici le dessein que j'ai eu en les écrivant; car j'estime que ce qui a empêché ce prudent et fidèle ami à qui je les avois envoyées de les rendre à leur adresse, a été la crainte qu'il a eue que tous les pères de cette société ne se soulevassent contre moi, et que je ne fusse pas assez fort pour soutenir le choc de tant d'adversaires ; mais tant s'en faut que j'aie sujet de rien appréhender de ce côté-là^ qu'au contraire je ne désire rien tant que de m'acquérir par là leur bienveillance, et j'ai même sujet de l'espérer : car autant que je les ai pu connoître, il m'a toujours semblé qu'ils sont bien aises d'avoir affaire avec des
' « Martigny «
personnes d'un esprit dociîe, et que jamais ils ne refusent de leur faire part de ce qu'ils savent. Or dans la lettre que j'ai écrite au R. P. recteur, je ne témoigne rien tant que le grand désir que j'ai d'apprendre, et même d'apprendre d'eux plutôt que d'aucun autre, parcequ'ils ont été autrefois mes maîtres, et que comme tels je les aime et lès respecte encore. Et je n'appréhende pas qu'ils croient que j'use ici de dissimulation, parceque j'ai toujours .témoigné par ma façon de vivre que j'avoîs un respect et une vénération toute particulière pour eux , et que je n'avois rien tant à cœur que de m'instruire. Je ne crains pas aussi qu'ils me blâment de ce que j'ai plutôt adressé ilia lettre au R. P. recteur qu'à l'auteur de ces thèses qui m'ont donné occasion de leur écrire; car premièrement je ne le connoissûis point, et pour dire la vérité je ne savois point qu'il fut rempli du Eèle qu'on dit qu'il a pour la charité chrétienne. Car j'ai prié en termes si exprès dans mon discours de la Méthode tous ceux qui trouveroient quelques erreurs à reprendre dans mes éci*its de me faire la Ésiveur de me les montrer , et j'ai, ce me semble, témoigné si ouvertement qu'on me trouveroit toujours prêt de les corriger, que je n'ai pas cru qu'il y en eût aucun qui fît profession d'une vie religieuse qui aimât mieux en mon absence me condamner d'erreur devant les autres que de me lei montrer à moi-même, de la charité du-
33i2 LETtHBS.
quel il ne me fut au moins permis de douter. Et je ne pense pas que pour cela les autres pères de la { société se puissent fâchfer contre moi , car je ne me ! suis plaint de lui en aucune façon dans mes lettres; et tout le monde, sait qu'il n'y eut jamais de corps si sain qui n'eût quelquefois quelque^ partie ud peu malade. Enfin j'ai toujours espéré que je recevrois des objections en bien plus grand nombre, de bien plus fortes et bien plus solides , de toute sa compagnie que de lui seul ; et je ne pense pas qu'ils Jblàment en cela le désir que j'ai d'apprendre le plus de choses et les meilleures qu'il m'est possible. Je ne crains pas aussi que peut-être ils ne trouvent rien dans mes écrits qu'ils puissent solidement réfuter, et que pour cela ils me veuillent du mal , comme si je les avois invité à entreprendre ime chose dont je croirois qu'ils ne pourroient jamais venir à bout : car je n'ose pas tant me promettre de mes inventions, que de croire quelles «oient e:îcemptes de faute ; et même quand cela seroit, tant s'en faut que je crusse mériter pour cela la colère ou la haine de personnes si religieuses et si dévouées à la défense de la vérité , qu'au contraire je croirois plutôt avoir mérité par là leur amitié et bienveillance. C'est pourquoi je ne vois rien qui puisse empêcher que ces lettres ne soient rendues au révérend père recteur. Et même depuis qu'elles sont écrites , il n'est rien survenu de nou-
veau qui me donne aujourd'hui moins de sujet qu'auparavant de souhaiter qu'elles lui soient ren-^ dues ; au contraire,depuis que j'ai su que cette belle vélitation à laquelle j*aî répondu venoit du même auteur que les thèses , et que j'ai ici un témoin auriculaire et oculaire, qui m'a dit avoir été pré* sent quand elle fut récitée en pleine assemblée d'un, ton déclamatoire, et que là, sous la personne d'un anonyme, mais que tout le monde presque connoissoit, j'y fus un peu mal mené ; et qu'on y proposa plusieurs choses pour miennes , que je n'ai pourtant jamais écrites, qu'on disoit être des mons*très d'opinions ; depuis , dis-je,que par là j'ai surpris l'auteur de ces thèses dans une cavillation très ma-^ nifeste, et tout-à-fait inexcusable, pour ne rien dire de plus, si je n'avois déjà envoyé mes preraièi^es lettres, jecroirois qu'il seroit de mon devoir d'en écrire de nouvelles, pour avertir ses supérieurs à\in procédé qui, selon mon jugement, est peu digne d'une telle société. Car il n'y a personne qui puisse connoître mieux que moi ce qu'il m'a at* tribué à faux; et il est de leur intérêt de savoir les mauvais moyens qu'il a teniis pour obscurcir la vérité ef pour attaquer la réputation d'un homme qui n'a jamais désobligé ni lui ni les siens en quoi que ce soit. Et pour ce qui est de la réponse que j'ai reçue naguère comme de leur part, à savoir que ces thèses ont été faites par le P. B. seul, sans l'avis
d'aucun de leurs pères , mate qu'il n'avoit eu en cela aucun dessein de m'offenser , et enfin que dans six mois il pourroit écrire quelque chose qu'il ne mettroit point au jour que je ne l'eusse vue , c'est 6ela même qui fait que je désire davantage qu'on fasse tenir au R. P. recteur les lettres que je lui ai ci-devant écrites , parcequ'il verra par là qu'il n'est point question de tout cela. Car je ne me suis point informé si le Père B. avoit communiqué son dessein aux autres , pourceque je n'ai point cru que cela fit Tien à l'affaire ; et après avoir vu sa vélitation, je croyois leur faire grand tort si j'en avois le moindre soupçon; mais seulement j'ai pris de là occasion de les inviter tous le plus civilement que j'ai pu à examiner mes écrits. Je ne me suis point aussi informé s'il avoit eu dessein de m'offenser; car je ne suis nullement de ceux qui s'offensent de ce qu'on réfute leurs opinions; au contraire je me tiendrai toujours très obligé à ceux qui tout de bon et sans chicaner entreprendront de les impugner; et si quelqu'un me faisoit la faveur de me montrer quelque chose en quoi je me fusse trompé, il ne poi^rroit m'obliger davantage. Et même ceux qui, tacheront par leurs sophismes et cavillations de combattre mes opinions pourront s'assurer que si je né fais pas grand compte d'eux, au moins je ne m'en tiendrai point offensé , car par là ils en confirmeront la vérité ; et plus ils feront paroitre
d'envîe, plus j'aurai sujet de croire qu'ils m'estiment ou qu'ils me craignent. Et enfin je ne me mettrois pas fort en peine de voir l'écrit du P. B. si c'étoit de lui seul qu'il dût venir;, car, je le dis hardiment , après avoir vu sa vélitation , où il paroît manifestement qu'il n'a eu aucun soin de rechercher la vérité , mais qù il est très constant qu'il m'attribue des opinions que je n'ai jamais pensées ni écrites, je pense avoir droit de ne pas beaucoup estimer tout ce qui ne viendra que de lui seul, et de le juger indigne qu'on le lise et qu'on y réponde. Mais après que le révérend père recteur aura reçu mes lettres, j'attendrai avec impatience, et verrai même avec plaisir et estime , tout ce que non seulement le révérend père B. mais aussi les ^utres pères de sa société écriront contre mes opinions ; car pour lors je serai assuré que, quoique ce soit, et quelque nom qu'un tel écrit porte, ce ne sera pas l'ouvrage d'-un seul, mais qu'il aura été çomposé , examiné et corrigé par plusieurs des plus doctes et des plus sages de sa compagnie ; et par conséquent qu'il ne contiendra aucunes cavilla-r tions, aucuns sophismes, aucunes invectives, ni aucun discours inutile, mais seulement de bonnes et solides raisons; et qu'on n'y aura omis pas un des arguments qu'on peut légitimement apporter contre moi ; en sorte que par ce seul écrit j'aurai sujet d'espérer de pouvoir être délivré de toutes
mes erreurs; etmémp si dans le grand nombre de» choses que j'ai écrites et expliquées il y en avoît quelqu'une qui ne s'y trouvât point réfutée, j'aurai lieu de croire qu'elle ne le peut être par personne, et partant qu'elle est entièrement vraie et indubitable, car les choses que j'ai écrites sont telles, qufe n'étant appuyées que sur des raisons mathématiques ou sur des expériences certaines, elles ne peuvent rien contenir de faux , qu'il ne soit très facile à des personnes si pleines d'esprit et si savantes de le réfuter par une démonstration très évidente; et ilstie négligeront pas, comme j'espère, de les examiner , quoique je les^ aie prouvées par des raisons mathématiques, et que faisant distinction entre la mathématique ét la philosophie, ils fassent une plus ouverte profession de celle-ci que de l'autre; car j'ai traité de plusieurs choses qu'on n'a coutume de traiter qu'en philosophie, comme entre autres de tous les météores; et je pense qu'on ne sauroit rien souhaiter de plus en une* matière de philosophie que d'en pouvoir donner une démonstration mathématique. Or, encore que je me sois peut-être trompé en beaucoup de choses, je ne pense pas toutefois m'étre trompé en^tout. Je ne me moque point , mes ennemis mêmes avotient tous d'un commun accord que je ne suis pas tout-à-fait ignorant dans les mathématiqùes , quoique dans les autres choses ils tâchent autant qu'ils
peuvent de décrier ce que mes amis disent de moi. Mais si toute ma mathématique ne m'a point trompé, et si par son moyen j'ai seulement découvert la vérité dans une ou deux questions de philosophie, je puis prétendre quelque part aux bonnes grâces de ces révérends pères qui emploient une bonne partie de leur temps à une si utile recherche. Et encore qu'il n'y en eût aucune où je ne me fusse trompé, ils ne pourront toutefois s'empêcher de me vouloir du bien et de louer mon entreprise, qui ne tend qu'à rechercher la vérité avec candeur, et à satisfaire au désir que j'ai de m 'instruire sans opiniâtreté. Enfin, puisque ma réponse à la véli talion du révérend père B. lui a été non seulement montrée, mais aussi au révérend père Phelippeaux, les autres pères de la société ne peuvent pas maintenant ignorer ce qu'elle contient; et je me souviens que j'y ai fait mention des lettres que j'a vois écrites au révérend père recteur^ en sorte qu'il peut avoir .sujet de s'étonner de ne les avoir point encore reçues,et même aussi de l'i n ter prêter à mal, à cause que j'ai répondu assez librem^ent à cette vélitation ^ ne me doutant point qu'elle vînt d'aucun des pères de cette société. Et certes on ne m'a point en cela fait de plaisir de leur avoir montré une réponse qui ne sauroit leur être fort agréable, et de ne leur avoir pas piontré mes lettres par lesquelles je tàchois de me concilier leur bienveillance. C'est pourquoi je
prie très instamment votre révérence de faire rendre au plus tôt ces lettres au révérend père recteur , ou même, si elle n'y a point de répugnance , de prendra elle-ménie la peine de les lui porter , et en même temps aussi de lui faire voir la présente, afin qu'il connoisse d'autant mieux ce qui m'a porté à lui écrire, et combien j'ai de respect et de soumission pour toute sa société.