A. BOSSE AV LECTEUR
Svr les causes qu'il croit avoir eues, de discontinuer le cours de ses leçons géomclrales cl perspectives^ dedans l'Académie royalle de la peinture et de la sculpture, et mesme de s'en retirer.
Les grandes fatigues, la perte de temps et les frais, qu'il faut faire pour tâcliei' d'obtenir justice contre ceux qui nous oppriment ; et qui estant en faveui', préviennent les puissances par des mauvaises impressions; fait que plusieurs souliVenl ces oppressions avec moins de murmure.
C'est pourquoi, lorsqu'il ne s'agira point de la cause de Dieu, de celle de mou Roy, et de celle du Public; je tacheray de supporter patiemment le reste.
Il s'agit donc en cette occasion de deux causes principales; la première regarde le public ; la seconde mon honneur, ma vie et celle de ma famille, or, comme je désire d'en déduire ici des particularitez et que je suis en quelque sorte la partie intéressée; je remets neantmoins le tout au jugement de ceux qui sans prévention prendront la peine de les lire ; et si Monsieur le B (Le Bri>^
ROSSE ET DRSARGCES. 69
de concerl avec un ou deux de l'Académie, D'avoit subreplissemenl obtenu contre moy un arrest du conseil des finances, sans avoir osé me le faire signifier, je n'aurois pas fait cet écrit; car pour ce qui regarde on quelque façon la cause publique ; mes traitez suffiront pour maintenir la vérité contre l'ignorance.
Je scay bien qu'en matière d'écrits, la délicatesse de plusieurs personnes va souvent à les condamner sans examiner la vérité et la fausseté des choses, et sur tout, lorsqu'ils y voient des termes un peu forts et pressants, sans penser qu'y estant intéressez, ils auroient peut estre d'autres sentimens, et ne s'éloigneroient de la pensée de Saint- Augustin : que l'on a toujours veu dans l'ordre du monde, que les mechans ont persécuté les bons, et les bons les mechans : les méchans en nuisant par injustice ; et les bons en profitant à eux qu'ils punissent par de bonnes corrections, les uns agissent par un mouvement de vengeance ; et les autres par la charité qui les anime ; car le meurtrier frape et perse indiferemment^ parce qu'il ne pense qu'à blesser ou a tuer ; mais le chirurgien considère bien l'incision qu'il veut faire, parceque son dessein est de guérir.
70 BOSSE i:t desargces.
Mais pour en revenir au fait de nos dilet causes. :
Plusieurs personnes scavent que la pluspart des peintres, sculpteurs, graveurs, dessinateurs, et semblables artistes, en se rendant -visite, se communiquent leurs plus beaux ouvrages; pour se communiquer mutuellement ce qu'ils en pensent, qui à mon sens est une maxime que je trouve fort raisonnable, sur tout, lors qu'on y agit avec franchise et de bonne foy, car d'en user comme ceux qui s'iritent quand le sentiment qu'il vous ont demande ne les couronne pas, et qui, bien loin de vous estre redevable de la généreuse intention que vous avez eue de les tirer de l'erreur dans laquelle ils sont tombez, conçoivent une effroyable aversion, qui leur fait rechercher tous les moyens de vous nuire, pour leur avoir refusé des louanges ; je tiens que c'est un mauvais procédé, aussi bien que la conduitte de celuy qui fait ses observations sur vostre ouvrage et qui les pul)lie.
Donc sur ce sujet, je reciteray ce qui m'arriva un jour chez M. le B (Le Brcn^ qui peut estre l'origine de nostre mésintelligence; m'ayant plusieurs foisprié. de lui dire mes sentimens sur un crucifix qu'il avait peint et représenté sur le CaK
BOSSE ET DESARGUES. 71
vaire, queTayanl l'ail, sans devoir n'y pouvoiiluy accorder que la lumière d'une lampe pour «'clairer le modelle, dont il s'esloit servy, y deust faire le même effet que le jour naturel ; il m'en a depuis non seulement témoigné de la froideur, mais en plusieurs occasions, il a rechercliô les moyens de me nuire; car lorsque j'enseignois la perspective et ses dépendances dans l'Académie, il prit son temps de dire à M. Bourdon très-excellent peintre, en présence des élevés ou estudians de ladite Acadenùe; qu'il en scavoit une pratique bien plus facile que la mienne (quoy qu'en vérité il n'en eust qu'une très imparfaite connoissance) sans penser que j'avois déclaré à la compagnie devant luy, qu'eu cas qu'ils en eussent fait élection sur toutes les autres, que s'il s'en trou voit une qui luy pût estre préférable, j'offrois del'aprendre et de l'enseigner.
Ce raport m ayant esté fait, je pris occasion un jour d'assemblée d'en parler à la compagnie, toutefois sans rien désigner, ou chacun s'en deffendit, à la reserve du dit sieur le B, lequel ayant dit, que l'on pourroit bien avoir avancé cela pour apprendre, je ne luy fis d'aulre repartie sinon, qu'en «'adressant aux disciples, ce n'esloil pas ]e plus
72 BOSSR HT DCSARCUES.
nir moyen ; ou il est à remarquer, que je ne le ^Diilus pas mettre enjeu ny M. Bourelon ; mais un moment apiès, les ayans veus parler ensemble et tracer quelques traits ; je pris le temps de me mettre entre-eux d'eux et de leur demander de quoy ils traitoient, et m'ayant dit que c'estoit sur quelque chose d'apiochant de ce que j'avois entretenu la compagnie, je tachay de luy faire connoistre doucement, qu'il scavoit 1res peu la matière dont il s'agissoit, ce que mesme il avoua en quelque sorte; car voulant donner à entendre qu'il avait trouvé l)oau et bon ce que je luy avois expliqué, il me dit. be bien Monsieur, si je n'avois agitté cette question, je n'aurois pas apris cela; ce qui m'obligea encore à luy repartir, aussi, Monsieur, vous estes vous adressé à moy et non aux disciples.
Et comme j'avois creu que cet entretien pourroit contribuer à sa conversion, j'apris quelque temps après, qu'il avoit témoigné à un de ses amis t'I des miens tout le contraire et qu'il n'entendoil pas mesme les premiers principes de la perspective, qui est ce qui luy fit avancer dans une autre assemblée, pour éluder s'il eust pu les veritoz que j y expliquois . que tout le fin et le vray de l'art sans tous ces raisonnemens, dépendoit de dessiner et
BOSSR ET DFSARCIES. 73
peindre d'après le relief on naturel comme l'œil le voyait^ ce qui m'obligea de recliefveu mesme la fonction que je faisois dans l'Académie, de luy faire remarquer et à la compagnie, le dellaut de cette proposition, que j'ay amplement expliquée en mes traitez de perspective et en celuy de mes leçons.
Or, il faut sçavoir qu'avant ce temps, l'Académie désirant que je fusse de son corps, m'avoit \m\\0. mes lettres d'academistes, dont la copie est à la fin des dernières leçons que j'ay données dans ladite Académie, pour leur en témoigner de reclief ma reconnoissance.
Mais quelque temps après, il fut fait une autre tentative, ou le dit sieur B. ne réiissit pas mieux, sur que la compagnie estant demeurée d'accord, que ce je travaillerois seul à ce traité des secondes leçons (qui est ce qui devoit précéder la pratique de la perspective), car ayant fait apporter en l'Académie un livre de la peinture, dit de L. Vincj , pour selon toute l'apparence l'y introduire au lieu des miens qui y estoient, y estant arrivé, et faignant qu'il ne le connoissoit pas, il demanda en le prenant quel il estoit, et le secrétaire de l'Académie qui l'y avoit apporté par son ordre, le luy ayant