SUITE DES SINGULARITÉS DE LA CRÉATION DE L'HOMME
PREMIERE ELEVATION
Dieu met Vliomme dans le paradis ^ et lui amené tous les animaux pour les nommer.
Après avoir formé rhomme , Dieu commence à lui faire sentir ce qu'il est dans le monde, par deux me'morables circonstances : Tune en lui plantant de sa propre main un jardin délicieux qu'on appelle paradis , où il avoit ramassé toutes les beautés de la nature, pour servir au plaisir de l'homme , et par-là l'élever à Dieu qui le combloit de tant de biens : l'autre en lui amenant tous les animaux comme à celui qui en étoit le maître, afin de lui faire voir que non -seulement toutes les plantes et tous les fruits de la terre étoient à lui; mais encore tous les animaux, qui par la nature de leurs mouvemens sembloient moins sujets à son empire.
Pour le paradis. Dieu ordonna deux choses à l'homme : l'une , de le cultiver j, et l'autre , de le garder (0 : c'est-à-dire, d'en conserver la beauté ; ce qui revient encore à la culture. Car au reste , il n'y avoit pas d'ennemi qui pût envahir ce lieu tranquille et saint : Ut operaretur, et custodiret illum,
(') Gen. II. i5.
Il8 ÉLÉVATIOJNS
Dieu apprenoit à l'homme par cette figure , à se garder soi-même, et à garder à Ja fois la place qu'il avoit dans le paradis. Pour la culture , ce n'e'toit pas cette culture laborieuse qui a été la peine de nôtre pèche', lorsqu'il a fallu comme arracher dans la sueur de notre front , du sein de la terre , le fruit nécessaire à la conservation de notre vie : la culture donnée à l'homme pour son exercice , étoit cette culture comme curieuse , qui fait cultiver les fruits et les fleurs , plus pour le plaisir que pour la nécessité. Par ce moyen l'homme devoit être instruit de la nature des terres et du génie des plantes, de leurs fruits ou de leurs semences : et il y trouvoiten même temps la figure de la culture des vertus.
Kïi amenant les animaux à l'homme (0, Dieu lui feit voir qu'il en est le maître , comme un maître dans sa famille qui nomme ses serviteurs , pour la facilité du commandement. L'Ecriture, suVjstantielle et courte dans ses expressions , nous indique en même temps les belles connoissances données à l'homme , puisqu'il n auroit pas pu nommer les animaux, sans en connoitre la nature et les différences, pour ensuite leur donner des noms convenables , selon les racines primitives de la langue que Dieu lui avoit apprise.
C'est donc alors qu'il connut les merveilles de la sagesse de Dieu , dans cette apparence et cette ombre de sagesse , qui paroît dans les industries naturelles des animaux. Louons Dieu avec Adam , et considérons un moment toute la nature animale , comme l'objet de notre raison. Qui a formé tant de genres
(') Gen. n. ig.
d'animaux, et tant d'espèces subordonnées a. ces genres , toutes ces proprie'tés , tous ces mouvemens, toutes ces adresses , tous ces alimens , toutes ces forces diverses , toutes ces images de vertu , de pénétration , de sagacité et de violence ? Qui a fait marcher, ramper, glisser les animaux? Qui a donné aux oiseaux et aux poissons , ces rames naturelles , qui leur font fendre les eaux et les airs? Ce qui peut-être adonné lieu à leur Créateur de les pro- «luire ensemble, comme animaux d'un dessein à peu près semblable ; le vol des oiseaux semblant être une espèce de faculté de nager dans une liqueur plus subtile, comme la faculté de nager dans les poissons, est une espèce de vol dans une liqueur plus épaisse. Le même auteur a fait ces convenances et ces difl'érences : celui qui a donné aux poissons leur triste, et, pour ainsi dire, leur morne silence, a donné aux oiseaux leurs chants si divers, et leur a mis dans l'estomac et dans le gosier une espèce de lyre et de guitare, pour annoncer, chacun à leur mode, les beautés de leur Créateur. Qui n'admireroit les richesses de sa providence qui fait trouver à chaque animal jusqu'à une mouche, jusqu'à un ver, sa nourriture convenable? En sorte que la disette ne 5e trouve dans aucune partie de sa famille; mais au contraire que l'abondance y règne partout, excepté maintenant parmi les hommes depuis que le péché a introduit la cupidité et Favarice.
Par la considération seconde , tous les animaux sont h l'usage de l'homme , puisqu'ils lui servent à connoître et à louer Dieu, Mais outre cet usage plus universel , x\dam connut dans les animaux des pro-
prietës particulières, qui leur donnoient le moyen d'aider parleur ministère celui que Dieu faisoit leur seigneur. O Dieu, j'ai considéré vos ouvrages, et j'en ai été effrayé ! Qu'est devenu cet empire , que •vous nous aviez donné sur les animaux? On n'en voit plus parmi nous qu'un petit reste , comme un foible mémorial de notre ancienne puissance, et un débris malheureux de notre fortune passée.
Rendons grâces à Dieu de tous les biens qu'il nous a laissés dans le secours des animaux ; accoutumonsnous à le louer en tout. Louons-le dans le cheval qui nous porte ou qui nous traîne; dans la brebis qui nous habille et qui nous nourrit; dans le chien qui est notre garde et notre chasseur ; dans le bœuf qui fait avec nous notre labourage. N'oublions pas les oiseaux puisque Dieu les a amenés à Adam comme les autres animaux ; et qu'encore aujourd'hui apprivoisés par notre industrie , ils viennent flatter nos oreilles par leur aimable musique ; et chantres infatigables et perpétuels , ils semblent vouloir mériter la nourriture que nous leur donnons. Si nous louons les animaux dans leur travail , et pour ainsi dire , dans leurs occupations, ne demeurons pas inutiles; travaillons, gagnons notre pain chacun dans son exercice , puisque Dieu l'a mis à ce prix depuis le péché.
La création du second sexe.
Ejî produisant les autres animaux , Dieu a créé
ensemble les deux sexes; et la formation du second est une singularité' de la création de l'homme.
Que servoit à l'homme d'être introduit dans ce paradis de délices, dans tout un vaste pays que Dieu avoit mis en son pouvoir, et au milieu de quatre grands fleuves dont les riches eaux traînoient des trésors : au reste sous un ciel si pur, que sans être encore obscurci par ces nuages épais qui couvrent le nôtre , et produisent les orages , il s'élevoit de la terre par une bénigne chaleur , une vapeur douce qui se distilloit en rosée , et qui arrosoit la terre et toutes ses plantes? L'homme étoit seul, et le plus seul de tous les animaux ; car il voyoit tous les autres partagés et appareillés en deux sexes; et, dit l'Ecriture , il n'y avoit que l'homme , à qui on ne trouvoit point d'aide semblable àluiiO. Solitaire , sans compagnie, sans conversation, sans douceur, sans espérance de postérité , et ne sachant à qui laisser , ou avec qui partager ce grand héritage , et tant de biens que Dieu lui avoit donnés , il vivoit tranquille , abandonné à sa providence , sans rien demander. Et Dieu aussi de lui-même , ne voulant laisser aucun défaut dans son ouvrage , dit ces paroles : // n'est pas bon que l'homme soit seul : donnons-lui une aidç semblable a lui (2).
Peut-être donc va-t-il former le second sexe, comme il avoit formé le premier ; non : il veut donner au monde dans les deux sexes , l'image de l'unité la plus parfaite , et le symbole futur du grand mystère de Jésus-Christ. C'est pourquoi il tire la femme de l'homme même, et la forme d'une côte superflue
iS) Gen.n. ao. — W /itJ. 18.
qu il lui avoit mise exprès dans le côté. Mais pour montrer que c'étoit là un grand mystère, et quil falloit regarder avec des yeux plus épurés que les corporels j la femme est produite dans une extase d'Adam ; et c'est par un esprit de prophétie qu'il connut tout le dessein d'un si bel ouvrage. Le Seigneur Dieu envoya un sommeil à Adam : un sommeil, disent tous les saints, qui fut un ravissement et la plus parfaite de toutes les extases ; et Dieu prit une cote d'Adam, et il en remplit de chair la place (0. Ne demandez donc point à Dieu , pourquoi voulant tirer de l'homme la compagne qu'il lui donnoit , il prit un os plutôt que de la chair ; car s'il avoit pris de la chair , on auroit pu demander de même , pourquoi il auroit pris de la chair plutôt qu'un os. 3Ne lui demandons non plus ce qu'il ajouta à la côte d'Adam pour en former un corps parfait; la matière ne lui manque pas : et quoi qu'il en soit, cet os se ramollit entre ses mains. C'est de cette dureté qu'il voulut former ces délicats et tendres membres , où dans la nature innocente il ne faut rien imaginer qui ne fût aussi pur qu'il étoit beau. Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine ; et sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu'elles viennent d'un os surnuméraire, où il n'y avoit de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.
Mon Dieu ! que de vains discours je prévois dans les lecteurs au récit de ce mystère ! Mais pendant que je leur raconte un grand et mystérieux ouvrage de Dieu, qu'ils entrent dans un esprit sérieux, et, s'il se peut , dans quelque sentiment de cette admi-
(•) Gen. II. 21.
rable extase d'Adam , pendant laquelle il e'difia , il hdtit en femme la cote d' Adam {^) : grave expression de l'Ecriture, pour nous faire voir dans la femme quelque chose de grand et de magnifique, et comme un admirable e'difice où il y avoit de la grâce, de la majesté', des proportions admirables , et autant d'utilité que d'ornement.
La femme ainsi forme'e est pre'sentee de la main de Dieu au premier homme, qui ayant vu dans son extase ce que Dieu faisoit : C'est ici ^ dit-il d'abord, l'os de mes os ^ et la chair de ma chair : elle s'appellera Virago , parce {jumelle est formée de l'homme ; et l'homme quittera son père et sa mère , et il s'unira a sa femme (2). On peut croire par cette parole, que Dieu avoit formé la femme d'un os re* vêtu de chair; et que Fos seul est nommé comme prévalant dans cette formation.
Quoi qu'il en soit , encore une fois , sans nous arrêter davantage a des questions curieuses, et remarquant seulement en un mot ce qui paroît dans le texte sacré; considérons en esprit cette épouse mystérieuse ; c'est-à-dire , la sainte Eglise tirée , et comme arrachée du sacré côté du nouvel Adam pendant son extase, et formée, pour ainsi parler, par cette plaie, dont toute la consistance est dans les os et dans les chairs de Jésus-Christ , qui se l'incorpore par le mystère de l'incarnation , et par celui de l'eucharistie qui en est une extension admirable. Il quitte tout pour s'unir à elle : il quitte en quelque façon son père qu'il avoit dans le ciel , et sa mère la synagogue d'où il étoit issu selon la chair,
(0 Gm. 11. 22. — ('} Ihid. :i3 , 24.
is/j- ÉLÉVATIONS
pour s'attacher à son épouse ramassée parmi les gentils. C'est nous qui sommes cette épouse j c'est nous qui vivons des os et des chairs de Jésus-Christ, par les deux grands mystères qu'on vient de voir. C'est nous gui sommes j comme dit saint Pierre (0, cetédifice spirituel elle temple vivant du Seigneur , bâti en esprit dès le temps de la formation d'Eve notre mère , et dès l'origine du monde. Considérons dans le nom d'Eve , qui signifie mère des vivans , et l'Eglise mère des véritables vivans, et la bienheureuse Marie la vraie mère des vivans, qui nous a tous enfantés avec Jésus-Christ qu'elle a conçu par la foi. O homme ! voilà ce qui t'est montré dans la création de la femme j pour prévenir, par ce sérieux, toutes les frivoles pensées qui passent dans l'esprit des hommes au souvenir des deux sexes, depuis seulement que le péché en a corrompu l'institution. Revenons à notre origine; respectons l'ouvrage de Dieu et son dessein primitif j éloignons les pensées de la chair et du sang ; et ne nous plongeons point dans cette boue , pendant que dans le récit qu'on vient d'entendre , Dieu prend tant de soins de nous en tirer.
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Dieu donne à F homme un commandement j et l'avertit de son franc arbitre^ et tout ensemble de sa sujétion.
Vovs mangerez de tous les fruits du paradis ; mais vous ne mangerez point de l'arbre de la science du
(0 /. Pet. II. 5.
SUR LES MYSTÈRES. lÛL)
bien et du mal : car, au jour que vous en mangerez. , vous mourrez de morti^) : la mort vous sera inévitable.
Eve fut pre'sente à ce commandement , quoique par anticipation, il soit rapporté avant sa production ; ou en tout cas, il fut re'péte en sa pre'sence, puisqu'elle dit au serpent : Le Seigneur nous a cornmandé de ne point manger ce fruit ("2) : si ce n'est qu'on aime mieux croire qu'elle apprit d'Adam la défense de Dieu; et que dès-lors il ait plu à Dieu de nous enseigner que c'est un devoir des femmes d interroger j comme dit saint Paul , dans la maison et en particulier leurs maris P) , et d'attendre d'eux les ordres de Dieu.
Quoi qu'il en soit , Dieu fait deux choses par ce commandement , il enseigne à l'homme premièrement son libre arbitre , et secondement sa sujétion. Le libre arbitre est un des endroits de l'homme , où l'image de Dieu paroît davantage. Dieu est libre à faire ou ne faire pas au dehors tout ce qui lui plaît ; parce qu'il n'a besoin de rien , et qu'il est supérieur à tout son ouvrage : qu'il fasse cent mille mondes, il n'en est pas plus grand; qu'il n'en fasse aucun , il ne l'est pas moins. Au dehors le néant ou l'être lui est égal ; et il est maître ou de ne rien faire, ou de faire tout ce qui lui plaît. Que l'ame raisonnable puisse aussi faire d'elle-même, ou du corps qui lui est uni, ce qui lui plaît, c'est assurément un trait admirable, et une admirable participation de l'être divin. Je ne suis rien ; mais parce qu'il a plu à Dieu de me faire à son image , et d'im- (') Gen. n. 16, 17 — W Gen. m. 3. — (3) /. Cor. xiv. 35.
lo,G KLÉVA.TIONS
primer dans mon fond une ressemljlance quoique foihle de son libre arbitre, je veux que ma main se lève , que mon bras s'ëtende , que ma lête , que mon corps se tourne , cela se fait : je cesse de le vouloir , et je veux que tout se tourne d'un autre côté ; cela se fait de même. Tout cela m'est indilîerent ; je suis aussi bien d'un côté que d'un autre ; et de tout cela il n'y en a aucune raison que ma volonté ; cela est, parce que je le veux; et je le veux , parce que je le veux ; et c'est là une dernière raison , parce que Dieu m'a voulu donner cette faculté ; et quand même il y a quelque raison de me déterminer à l'un plutôt qu'à l'autre , si cette raison n'est pas pressante , et qu'il ne s'agisse pour moi que de quelque commodité plus ou moins grande, je puis aisément ou me la donner , ou ne me la donner pas ; et je puis ou me donner ou m'ôter de grandes commodités, et si je veux, des incommodités et des peines aussi grandes. Et tout cela, parce que je le peux; et Dieu a soumis cela à ma volonté ; et je puis même user de ma liberté , jusqu'à me procurer à moi-même de grandes souffrances, jusqu'à m'exposer à la mort, jusqu'à me la donner; tant je suis maître de moimême , par ce trait delà divine ressemblance, qu'on appelle le libre arbitre. Et si je rentre au dedans de moi , je puis appliquer mon intelligence à une infinité d'objets divers, et à l'un plutôt qu'à l'autre, et à tout successivement , à commencer par où je veux; et je puis cesser de le vouloir, et même vouloir le contraire , et d'une infinité d'actes de ma volonté , je puis faire ou celui-ci ou celui-là, sans qu'il y en ait d'autre raison , sinon que je le veux ; ou s'il y
en a d'autre raison , je suis le maître de cette raison pour m'en servir ou ne m'en servir pas , ainsi que je le veux. Et parce principe de libre arbitre, je suis, capable de vertu et de me'rite; et on m'impute à moi-même le bien que je fais 5 et la gloire m'en appartient.
Il est vrai que je puis aussi me détourner vers le mal, et mon œuvre m'est imputée à moi-même. Et je commets une faute dont je puis aussi me repentir ou ne me repentir pas; et ce repentir est une douleur bien différente des autres que je puis souffrir. Car je puis bien être fâché d'avoir la fièvre, ou d'être aveugle , mais non pas me repentir de ces maux , lorsqu'ils me viennent malgré moi. Mais si je mens, si je suis injuste ou médisant, et que j'en sois fâché, cette douleur est un repentir que je puis avoir et n'avoir pas : heureux, si je me repens du mal, et que volontairement je persévère dans le bien.
Voilà dans ma liberté un trait défectueux , qui est de pouvoir mal faire; ce trait ne me vient pas de Dieu , mais il me vient du néant dont je suis tiré. Dans ce défaut, je dégénère de Dieu qui m'a fait : car Dieu ne peut vouloir le mal ; et le Psalmiste lui chante : Vous êtes un Dieu qui ne 'voulez pas l'ini- <juité (0. Mon Dieu, voilà le défaut et le caractère de la créature ! je ne suis pas une image et ressemblance parfaite de Dieu , je suis seulement fait à l'image : j'en ai quelque trait , mais parce que je suis , je n'ai pas tout : et on m'a tourné à la ressemblance; mais je ne suis pas une ressemblance, puis-
qu'enfin je puis pécher. Je tombe dans le de'faut par mille endroits , par l'imperfection , par la multiplicité, par la variabilité de mes actes; tout cela n'est pas en Dieu, et je dégénère par tous ces endroits; mais l'endroit où je dégénère le plus, le foible , et pour ainsi dire , la honte de ma nature , c'est que je puisse pécher.
Dieu dans l'origine m'a donné un précepte ; car il étoit juste que je sentisse que j'étois sujet. Je suis une créature à qui il convient d'être soumise; je suis né libre , Dieu l'a voulu ; mais ma liberté n'est pas une indépendance : il me falloit une liberté sujette, ou si l'on aime mieux parler ainsi avec un Père de l'Eglise , une servitude libre sous un seigneur souverain : Libéra servitus : et c'est pourquoi il me falloit un précepte pour me faire sentir que j'avois un maître. O Dieu ! le précepte aisé que vous m'avez donné d'abord ; parmi tant d'arbres et de fruits , étoit-ce une chose si difficile de m' abstenir d'un seul ? Mais vous vouliez seulement me faire sentir par un joug aisé, et avec une main légère, que j'étois sous votre empire. O Dieu ! après avoir secoué le joug, il est juste que je subisse celui des travaux, de la pénitence et de la mort que vous m'avez imposé. O Dieu ! vous êtes mon roi : faitesmoi ce que vous voudrez par votre justice, mais n'oubliez pas vos miséricordes.
iV.e
Sur l'arbre de la science du bien et du mal; et sur l'arbre de vie.
On peut entendre que Dieu avoil produit de la terre ^ tout arbre beau a voir, et agréable au goût; et il assoit mis aussi dans le milieu du paradis l'arbre de vie , et l'arbre de la science du bien et du mali^). Dieu pouvoit annexer aux plantes certaines vertus naturelles par rapport à nos corps; et il est aisé à croire que le fruit de Tarbre de vie , avoit la vertu de réparer le corps par un aliment si proportionné et si efficace , que jamais on ne seroit mort en s'en servant. Mais pour l'arbre de la science du bien et du mal , comme c'étoit là un elTet qui passoit la vertu naturelle d'un arbre, on pourroit dire que cet arbre a été ainsi appelé par l'événement , à cause que l'homme en usant de cet arbre contre le commandement de Dieu, a appris la malheureuse science qui lui fait discerner par expérience le mal que son infidélité lui attiroit, d'avec le bien où il avoit été créé, et qu'il devoit savoir uniquement s'il eût persévéré dans l'innocence.
On peut encore penser que la vertu de donner à l'homme la science du bien et du mal, étoit dans cet arbre une vertu surnaturelle semblable à celle que Dieu a mise dans les sacremens, comme dans l'eau
CO Gen. 11. 9. ^
BOSSLET. VIII. O
l3o ÉLÉVATIONS
la vertu de re'gënërer l'intérieur de l'iiomme , et d'y re'pandre la vie de la grâce.
Quoi qu'il en soit, sans rechercher curieusement le secret de l'œuvre de Dieu , il me suffit de savoir que Dieu avoit défendu absolument et dès l'origine, l'usage de l'arbre de la science du bien et du mal , et non pas l'usage de l'arbre de vie. Voici ses paroles : Mangez du fruit de tous les arbres du paradis , mais ne mangez point de celui de V arbre de la science du bien et du mal (0. Il n'y avoit donc que ce seul fruit qui fût défendu, et celui de l'arbre de vie ne le fut qu'après le péché, conformément à cette parole : Prenons garde quil ne mette encore la main sur l'arbre de vie^ et qu'il ne vii^e éternellement (2).
O Dieu ! je me soumets à vos défenses; je renonce à toute science curieuse, puisque vous m'en défendez l'usage : je ne devois savoir par expérience que le bien : je me suis trop mal trouvé d'avoir voulu savoir ce que vous n'aviez pas voulu m' apprendre ; et je me contente de la science que vous me voulez donner. Pour l'arbre de vie, vous m'en aviez permis l'usage , et je pouvois être immortel avec ce secours , et maintenant vous me le rendez par la croix de mon Sauveur. Le vrai fruit de vie pend à cet arbre mystérieux , et je le mange dans Teucharistie de dessus la croix , en célébrant ce mystère selon le précepte de Jésus-Christ , en mémoire de sa mort, conformément à cette parole ; Faites ceci en mémoire de moi (5) ; et celle-ci de saint Paul : Toutes les fois que vous mangerez de ce pain céleste , et que (•; Gen. II. 16, 17- — (') Cen. m. 22. — {?) Luc. xxii. 19.
SUR LES MYSTÈRES. l3l
voiis bougez de cette coupe bénite, vous annoncerez, vous publierez , vous célébrerez la mort du Seigneur (0. C'est donc ici un fruit de mort et un fruit de vie: un fruit de vie, puisque Jésus-Christ a dit : Kos pères ont mangé la manne , et ils sont morts : mais quiconque mangera du pain que je vous donnerai, ne mourra jamais (2). L'eucharistie est donc un fruit et un pain de vie. Mais en même temps c'est un fi uit de mort, puisqu'il falloit pour nous vivifier que Jésus goûtât la mort pour nous tous (3) ; et que rappelés à la vie par cette mort, nous portassions continuellement en nos corps la mortification de Jésus (4), par la mort de nos passions , et en mourant à nous-mêmes et à nos propres désirs , pour ne vivre plus qu'à celui qui est mort et ressuscité pour nous (5). Pesons ces paroles et vivons avec Jésus-Christ, comme lui mortifiés selon la chair , et vivifiés selon l'esprit , ainsi que disoit saint Pierre (6).
DeiTiiere singularité de la création de l'homme dans son immortalité.
Nous ne comptons plus les admirables singularités de la création de l'homme , tant le nombre en est grand; mais la dernière est l'immortalité. O Dieu, quelle merveille ! tout ce que je vois d'animaux autour de moi sont sujets à la mort j moi seul avec un
(»)) /. Cor. XI. 26. — (>) Joan. vi. 49 , 5o. — (3) ffeb. u. g. — (4) //. Cor. IV. 10. — (5) Ibid. V. 1 5. — (ti) /. PeL ni. 1 8.
iSa ÉLÉVATIONS
corps composé des mêmes e'iémens , je suis immortel par mon origine.
Je pouvois mourir cependant, puisque je pouvois pécher; j'ai péché, et je suis mort : mais je pouvois ne pas mourir, parce que je pouvois ne pas pécher , et que c'est le péché seul qui m'a privé de l'usage de l'arbre de vie.
Quel bonheur ! quelle perfection de l'homme ! Fait à l'image de Dieu par un dessein particulier de sa sagesse; établi dans un paradis, dans un jardin délicieux où tous les biens abondoient, sous un ciel toujours pur et toujours bénin ; au milieu des riches eaux de quatre fleuves; sans avoir à craindre la mort , libre , heureux , tranquille , sans aucune difformité ou infirmité , ni du côté de l'esprit , ni du côté du corps; sans aucun besoin d'habits, avec une pure et innocente nudité ; ayant mon salut et mon bonheur en ma main; le ciel ouvert devant moi pour y être transporté quand Dieu voudroit, sans passer par les ombres affreuses de la mort ! Pleure sans fin, homme misérable qui as perdu tous ces biens , et ne te console qu'en J ésus-Christ qui te les a rendus ; et encore dans une plus grande abondance !
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