‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 2)Chapitre 9 sur 46 · ÉLÉVATIONS SUR LA CRÉATION DES ANGES, ET CELLE DE L HOMME · texte numérisé non relu

ÉLÉVATIONS SUR LA CRÉATION DES ANGES, ET CELLE DE L HOMME

PREMIÈRE ÉLÉVATION

La création des anges.

DiETj qui est un pur esprit, a voulu créer de purs esprits comme lui : qui comme lui vivent d'intelligence et d'amour : qui le connoissent et l'aiment , comme il se connoît et s'aime lui-même : qui comme lui soient bienheureux en connoissant et aimant ce piemier être , comme il est heureux en se connoissant et aimant lui-même : et qui par-là portent empreint dans leur fond un caractère divin par lequel ils sont faits à son image et ressemblance.

Des créatures si parfaites sont tirées du néant comme les autres : et dès-là toutes parfaites qu'elles sont, elles sont peccables par leur nature. Celui-là seul par sa nature est impeccable, qui est de luimême , et qui est parfait par son essence. Mais comme il est le seul paifait, tout est défectueux, excepté lui : Et il a trou^^é de la dépras^ation même dans ses anges (0.

Ce n'est pourtant pas lui qui les a faits dépravés : à Dieu ne plaise. Il ne sort rien que de très-bon d'une main si bonne et si puissante : tous les esprits

(O/o&.iv. 18.

sont purs dans leur origine, toutes les natures intelligentes étoient saintes dans leur cre'ation : et Dieu y avoit tout ensemble formé la nature et re'pandu la grâce.

Il a tiré de ses trésors , des esprits d'une infinité de sortes. De ces trésors infinis sont sortis les anges : de ces mêmes trésors infinis sont sorties les âmes raisonnables, avec cette différence, que les anges ne sont pas unis à un corps, c*est pourquoi ils sont appelés des esprits purs : au lieu que les âmes raisonnables sont créées pour animer un corps; et quoiqu'en elles-mêmes elles soient des esprits purs et incorporels, elles compQsent un tout qui est mêlé du corporel et du spirituel : et ce tout est riiomme.

O Dieu ! soyez loué à jamais dans la merveilleuse diversité de vos ouvrages. Vous qui êtes esprit , vous avez créé des esprits : et en faisant ce qu'il y a de plus parfait, vous n'avez pas dénié l'être à ce qu'il y a de plus imparfait. Vous avez donc fait également et les esprits et les corps: et comme vous avez fait des esprits séparés des corps, et des corps qui n'ont aucun esprit , vous avez aussi voulu faire des esprits qui eussent des corps ; et c'est ce qui a donné lieu à la création de la race humaine.

Qui doute que vous ne puissiez et séparer et unir tout ce qui vous plaît ? Qui doute que vous ne puissiez faire des esprits sans corps ? A-t-on besoin d'un corps, pour entendre, et pour aimer, et pour être heureux ? Vous qui êtes un esprit si pur, n'êtesvous pas immatériel et incorporel ? L'intelligence et l'amour , ne sont-ce pas des opérations spirituelles

et immatérielles, qu'on peut exercer sans être uni à un corps ? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte ? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.

Vous nous avez révélé, que ces pures créatures sont innombrables (0. Un de vos prophètes éclairé de votre lumière , et comme transporté en esprit parmi vos anges , en a vu un inilliej^ de milliers qui ejcccutoient DOS ordres : et dix mille fois cent mille qui demeuroient en "votre présence (2) , sans y faire autre chose que vous adorer , et admirer vos grandeurs. Il ne faut pas croire qu'en parlant ainsi il ait entrepris de les compter. Cette prodigieuse multiplication qu'il en a fait par les plus grands nombres, nous signifie seulement qu'ils sont innombrables, et que l'esprit humain se perd dans cette immense multitude. Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu'on voit, que celles qu'on ne voit pas : et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes : et ce qu'il a de plus beau, c'est , pour ainsi dire , ce qu'il prodigue le plus.

O mon Dieu ! je vous adorerai de\^ant vos saints anges : je chanterai vos merveilles en leur présence (5) : et je m'unirai en foi et en vérité à cette immense multitude des habitans de votre saint temple , de vos adorateurs perpétuels dans le sanctuaire de votre gloire.

O Dieu ! qui avez daigné nous révéler que vous les avez faits en si grand nombre , vous avez bien

(0 Ji&h. XII. 22. — W Dan. vu. 10. — (3) Ps. cxxxvii. 1 , 2.

SUR LES MTSTÈRES. 89

voulu nous apprendre encore que vous les avez distribues en neuf chœurs; et votre Ecriture qui ne ment jamais , et ne dit rien d'inutile , a nommé des anges j des archanges^ des vertus, des dominations, des principautés j des puissances j des trônes , des chérubins j des séraphins (0. Qui entreprendra d'expliquer ces noms augustes , ou de dire les proprie'te's et les excellences de ces belles créatures ? Trop content d'oser les nommer avec votre Ecriture toujours véritable , je n'ose me jeter dans cette haute contemplation de leurs perfections : et tout ce que j'aperçois, c'est que parmi ces bienheureux esprits, les séraphins qui sont les plus sublimes, et que vous mettez à la tête de tous les célestes escadrons le plus près de vous, n'osent pourtant lever les yeux jusqu'à votre face. Yotre prophète qui leur a donné six ailes, pour signifier la hauteur de leurs pensées , leur en donne deux pour les mettre devant votre face : deux pour les mettre devant vos pieds (2). Tout est également grand en votre nature, et ce qu'on appelle la face, et ce qu'on appelle les pieds; il n'y a rien en vous qui ne soit incompréhensible. Les esprits les plus épurés ne peuvent soutenir la splendeur de votre visage : s'il y a quelqu'endroit en vous par où vous sembliez vous rapprocher d'eux davantage, et qu'on puisse par cette raison appeler vos pieds, ils le couvrent encore de leurs ailes , et n'osent le regarder. De six ailes, ils en emploient quatre à se cacher à eux-mêmes votre impénétrable et inaccessible lumière, et adorer l'incompréhensibilité de votre être,

(0 Ps. xc. 1 1. cm. 4- Mauh. xviii. 10. /. Théss. iv. 16. Eph. 1. 21. Coloss.i. 16. /s. VI. 2. xxxvii. 16. — W Is. VI. >,

et il ne leur reste que deux ailes pour voltiger (O, si on l'ose dire, autour de vous, sans pouvoir jamais entrer dans vos profondeurs, ni sonder cet al)îme immense de perfection ^ devant lequel ils battent à peine des ailes tremblantes , et ne peuvent presque se soutenir devant vous.

O Dieu, je vous adore avec eux. Et n'osant mêler mes lèvres impures avec ces bouches immortelles qui font retentir vos louanges dans tout le ciel , j'attends qu'un de ces célestes esprits me vienne toucher du feu des charbons qui brûlent devant votre autel. Quelle grandeur me montrez-vous dans ces esprits purifîans ! et vous me montrez cependant que ces esprits qui me purifient, sont si petits devant vous.

La chute des anges.

Tout peut changer excepté Dieu. Rien nest immuable ( par soi-même ) parmi ses saints : et les cieux ne sont pas purs en sa présence (^). Ceux quil assoit créés pour le servir n'ont pas été stables : et il a trouvé de l'impureté et de la dépravation dans ses anges (5). C'est ce que dit un ami de Job : et il n'en est pas repris par cet homme irrépréhensible. C'étoit la doctrine commune de tout le monde , conformément à cette pensée : Dieu^ dit saint Pierre (4), na point épargné les anges pécheurs : mais il les a pré-

(') Is. VI. 2. — {^)Joù. XV. i5.—.{^)IùiJ. IV. i8. — (4)//. Pet.n. 4.

SUK.LES MYSTÈRES. 9I

cipiiés dans les ténèbres infernales , ou ils sont tenus comme par des chaînes de for et de gros cordages ^ pour y être tourmentés et réservés aux rigueurs du jugement dernier. Et Jésus-Christ a dit lui-même, parlant de Satan : // nest pas demeuré dans la vérité (0,

Comment étes-vous tombé du ciel^ 6 bel astre du matin (2} ? ^ous portiez en vous le sceau de la res~ semblance^ plein de sagesse et d'une parfaite beauté; vous avez été avec tous les esprits sanctifiés dans le paradis de votre Dieu , tout couvert de pierres pré' cieuses j des lumières et des ornemens de sa grâce. Comme un chérubin a des ailes étendues j vous avez brillé dans la sainte montagne de Dieu au milieu des pierreries embrasées : parfait dans vos voies des le moment de votre création j jusqua ce que l'iniquité s'est trouvée en vous (5). Comment s'y est-elle trouvée, par où y est-elle entrée? L'erreur a-t-elle pu s'insinuer au milieu de tant de clartés , ou la dépravation et l'iniquité parmi de si grandes grâces ? Vraiment tout ce qui est tiré du néant en tient toujours. Vous étiez sanctifié, mais non pas saint comme Dieu : vous étiez réglé d'abord , mais non pas comme Dieu dont la volonté est sa règle, d'un libre arbitre indéfectible. Une de vos beautés étoit d'être doué d'un libre arbitre , mais non pas comme Dieu, dont la volonté est sa règle, et dont le libre arbitre est indéfectible. Esprit superbe et malheureux, vous vous êtes arrêté en vous-même : admirateur de votre propre beauté, elle vous a

(0 Joan. vin, 44- — (') ^s. xiv. 12. — {}) Ezech. xxviii. 12, i3 , 14, l5.

été un piège. Vous avez dit : Je suis beau , je suis parfait , et tout éclatant de lumière ; et au lieu de remonter à la source d'où vous venoit cet éclat ^ vous avez voulu comme vous mirer en vous-même. Et c'est ainsi que vous avez dit : Je monterai jusqu'aux deux; et je serai semblable au TreS'Haut{^), Comme un nouveau Diei* vous avez voulu jouir de vous-même. Créature si élevée par la grâce de votre créateur , vous avez affecté une autre élévation qui vous fût propre , et vous avez voulu vous élever un trône au-dessus des astres , pour être comme le Dieu, et de vous-même et des autres esprits lumineux que vous avez attirés à l'imitation de votre orgueil. Et voilà que tout à coup vous êtes tombé : et nous qui sommes en terre nous vous voyons dans Vabîme audessous de nous. C'est vous qui l'avez voulu , ange superbe, et il ne faut point chercher d'autre cause de votre défection , que votre volonté propre.

Dieu n'a besoin ni de foudre , ni de la force d'un bras indomptable pour attérer ces rebelles j il n'a qu'à se retirer de ceux qui se retirent de lui, et qu'à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchent euxmêmes. Maudit esprit laissé à toi-même , il n'en a pas fallu davantage pour te perdre. Esprits rebelles qui l'avez suivi, Dieu, sans vous ôter votre intelligence sublime, vous l'a tournée en supplice : vous avez été les ouvriers de votre malheur , et dès que vous vous êtes aimés vous-mêmes plus que Dieu, tout en vous s'est changé en mal. Au lieu de votre sublimité naturelle , vous n'avez plus eu qu'orgueil et ostentation : les lumières de votre intelligence se

(O/5. XIV. i3, i4, i5.

sont tournées en finesse et artifices malins : l'homme que Dieu avoit mis au-dessous de vous , est devenu Tobjet de votre envie : et de'nués de la charité qui devoit faire votre perfection, vous vous êtes réduits a la basse et malicieuse occupation d'être premièrement nos séducteurs , et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. Ministres injustes de la justice de Dieu, vous l'éprouvez les premiers : vous augmentez vos tourmens en leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses : votre tyrannie fait votre gloire , et vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin , si on le peut appeler ainsi , que donne un orgueil aveugle et une basse envie. Vous êtes ces esprits privés d'amour, qui ne vous nourrissez plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment s'est fait en vous ce grand changement ? Vous vous êtes retirés de Dieu , et il s'est retiré : c'est là votre grand supplice, et sa grande et admirable justice. Mais il a pourtant fait plus encore: il a tonné, il a frappé : vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable. Par ses ordres souverains, la créature corporelle qui vous étoit soumise naturellement, vous domine et vous punit : le feu vous tourmente; sa fumée, pour ainsi parler, vous étouffe; d'épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles. Maudits esprits , haïs de Dieu et le haïssant , comment êtesvous tombés si bas ? Vous l'avez voulu, vous le voulez encore, puisque vous voulez toujours être superbes , et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre mallieur.

Créature , quelle que tu sois , et si parfaite que

tu te croies, songe que tu as e'té tirée du ne'ant : que de toi-même tu n'es rien : c'est du côté de cette basse origine que tu peux toujours devenir pe'cheresse , et dès-là éternellement et infiniment malheureuse.

Superbes et rebelles, prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil; et voyez, et considérez, et entendez, ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui, et dans tous ses sectateurs.

Fuyons, fuyons, fuyons-nous nous-mêmes ; rentrons dans notre néant; et mettons en Dieu notre appui comme notre amour. Amen. Ameu.

La persévérance et la béatitude des saints anges : leur ministère envers les élus.

Il j eut un grand combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon : le dragon et ses anges combattaient contre lui -, et la force leur manqua : ils tombèrent du ciel , et leur place ne s'y trouva plus (0.

Quel est ce combat ? Quelles sont les armes des puissances spirituelles ? Nous n avons point à combattre contre la chair et le sang ; mais contre des

malices spirituelles qui sont dans les deux et

dans cet air ténébreux qui nous environne (2).

Il ne faut donc point s'imaginer dans ce combat, ni des bras de chair, ni des armes matérielles, ni

(») Apoc. XII. 7,8.— W Ephes. VI. 13.

SUR LES MYSTÈRES. q5

du sang répandu comme parmi nous : c'est un conflit de pensées et de sentimens. L'ange d'orgueil qui est appelé le dragon , soulevoit les anges , et disoit : Nous serons heureux en nous-mêmes, et nous ferons comme Dieu notre volonté. Et Michel disoit au contraire : Qui est comme Dieu ? Qui se peut égaler à lui? d'où lui est venu le nom de 3Iichel; c'est-àdire, qui est comme Dieu? Mais qui doute dans ce combat , que le nom de Dieu ne l'emporte ? Que pouvez-vous , foibles esprits ; foibles , dis- je , par votre orgueil ? que pouvez-vous contre l'humble armée du Seigneur qui se rallie à ce mot : Qui est comme Dieu ? Vous tombez du ciel comme un éclair ; et votre place qtii y étoit si grande, y demeure vide. O quel ravage y a fait votre désertion ! quels vastes espaces demeurent vacans ! il ne le seront pas toujours ; et Dieu créera l'homme pour remplir ces places que votre désertion a laissées vacantes. Fuyez , troupe malheureuse. Qui est comme Dieu? Fuyez devant Michel et devant ses anges.

Voilà donc le ciel purifié : les esprits hautains en sont bannis à jamais ; il n'y aura plus de révolte , il n'y aura plus d'orgueil , ni de dissention : c'est une Jérusalem , c'est une ville de paix , où les saints anges unis à Dieu , et entre eux , voient éternellement la face du Père (0 ; et assurés de leur félicité, attendent avec soumission le supplément de leurs ordres qui leur viendront de la terre.

Saints et bienheureux esprits , qui vous a donné de la force contre cet esprit superbe , qui étoit un de vos premiers princes , et peut-être le premier de

(0 Matt. xviii. 10.

tous ? Qui ne voit que c'est le nom de Dieu , que vous avez mis à votre tête ^ en disant avec saint Michel : Qui est comme Dieu ? Mais qui vous a inspiré cet amour victorieux pour le nom de Dieu ? Ne nous est-il pas permis de penser que Dieu même vous a inspiré comme il a fait aux saints hommes , cette dilection invincible et* victorieuse qui vous a fait persévérer dans le bien ; et de chanter en action de grâce de votre victoire , ce que dit à Dieu un de ses saints : C^est à "vous qu'ils doivent leur être ; cest a itous quils doivent leur vie ^ c'est à vous qu'ils doivent de vivre justes ; cest à vous qu'ils doivent de vivre heureux (0? Ils ne se sont pas faits euxmêmes meilleurs et plus excellens que vous ne les avez faits; ce degré de bien qu'ils ont acquis en persévérant, leur vient de vous. Et comme dit un autre de vos. saints : La même grâce qui a relevé l'homme tombé y a opéré dans les anges saints le bonheur de ne tomber pas : elle n'a pas délaissé l'homme dans sa chute; mais elle n'a pas permis que les anges bienheureux tombassent (2}.

J'adore donc la miséricorde qui les a faits heureux en les faisant persévérans ; et appelé par votre apôtre au témoignage des anges élus (5), je reconnois en eux comme en nous votre élection en laquelle seule ils se glorifient. Car si je disois qu'ils se glorifient, pour peu que ce fût, en eux-mêmes, je craindrois, Seigneur , et pardonnez-moi si je Fose dire, je craindrois en les rangeant avec les déserteurs , de leur en donner le partage.

(0 S. Aug. — ('} S. Bern. S&m. xxii. in Cant. n. 6. — (3) /. Tlm, V. 21.

Mais

SUR LES MYSTÈRES. g'J

Mais quoi donc , a-t-il manqué quelque chose aux mauvais anges du côté de Dieu ? Loin de nous cette pensée ; ils sont tombés par leur libre arbitre. Et quand on demandera pourquoi Satan s'est-il soulevé contre Dieu ? la réponse est prête : c'est parce qu'il l'a voulu. Car il n'avoit point comme nous à combattre une mauvaise concupiscence qui l'entraînât au mal comme par force : ainsi sa volonté étoit parfaitement libre ; et sa désertion est le pur ouvrage de son libre arbitre. Et les saints anges, comment ont-ils* persévéré dans le bien ? Par leur libre arbitre sans doule, et p^rcc qu'ils l'ont voulu. Car n'ayant point cette maladie de la concupiscence, ni cette inclination indélibérée vers le mal dont nous sommes tyrannisés, ils n'avoient pas besoin de la prévention de cet attrait indélibéré qui nous incline vers le bien , et qui est dans les hommes enclms à mal faire, le secours médicinal du Sauveur. Au contraire, dans un parfait équilibre la volonté des saints anges donnoit seule, pour ainsi parler , le coup de l'élection; et leur choix que la grâce aidoit , mais qu'elle ne déterminoit pas, sortoit comme de lui-même par sa propre et seule détermination. Il est ainsi , mon Dieu ; et il me semble que vous me faites voir cette liberté dans la notion que vous me donnez du libre arbitre , lorsqu'il a été parfaitement sain.

Il étoit tel dans tous les anges ; mais cependant ce bon usage de leur libre arbitre, qui est un grand bien, et en attire un plus grand encore, qui est la félicité éternelle , peut-il ne pas venir de Dieu ? Je ne le puis croire j et je crois, si je l'ose dire, faire plaisir aux saints anges , en reconnoissant que celui

BOSSUET. viii. 7

gS ^ ÉLl^VATIOWS

qui leur a donné l'être comme à nous, la vie comme à nous, la première grâce comme à nous, la liberté comme à nous, par une action particulière de sa puissance et de sa bonté , leur a donné comme à nous encore , par une action de sa bonté particulière , le bon usage du bien ; c'est-à-dire , le bon usage de leur libre arbitre, qui étoit un bien, mais ambigu, dont on pouvoit bien et mal user , que Dieu néanmoins leur avoit donné; et combien plus leur a-t-il donné le bien dont on ne peut pas mal user, puisque ce bien n'est autre chose que le bon usage ? Tout vient de Dieu ; et l'ange , non plus que l'homme , n a point à se glorifier en lui-même (i) par quelque endroit que ce soit, mais toute sa gloire est en Dieu. 11 lui a donné la justice commencée ; et à plus forte raison la justice persévérante qui est plus parfaite comme plus heureuse , puisqu'elle a pour sa récompense cet immuable affermissement de la volonté dans le bien , qui fait la félicité éternelle des justes.

Oui, saints anges, je me joins à vous, pour dire à Dieu que vous lui devez tout , et que vous voulez lui tout devoir , et que c'est par-là que vous avez triomphé de vos malheureux compagnons; parce que vous avez voulu tout devoir à celui à qui vous deviez l'être , la vie et la justice ; pendant que ces orgueilleux oubliant ce qu'ils lui dévoient, ont voulu se devoir à eux-mêmes leur perfection, leur gloire, leur félicité.

Soyez heureux , saints anges. Venez à notre secours. Périssent en une nuit , par la main d'un seul de vous, les innombrables armées de nos ennemis (2) :

(0 /. Cor. 1. 29, 3i. — W IV. Reg. xix. 35. Is. xxxvii. 36.

SUR LES MYSTÈRES. gg

périssent en une nuit , par une semblable main , tous les premiers ne's de l'Egypte, persécutrice du peuple de Dieu (0.

Saint ange , qui que vous soyez, que Dieu a commis à ma garde, repoussez ces superbes tentateurs, qui pour continuer leur combat contre Dieu , lui disputent encore l'homme qui est sa conquête , et vous le veulent enlever. O saint ange, puissant protecteur du peuple saint , dont 'vous offrez a Dieu les prières comme un encens agréable ('2) 1 O saint Michel : que je puisse dire sans fin avec vous : Qui est comme Dieu? O saint Gabriel, qui êtes appelé la force de Dieu ! vous qui avez annoncé à Marie la venue actuelle du Christ (3) , dont vous aviez prédit à Daniel l'arrivée future (4), inspirez -nous la sainte pensée de profiter de vos prédictions. O saint Raphaël, dont le nom est interprété la médecine de Dieu , guérissez mon ame d'un aveuglement plus dangereux que celui du saint homme Tobie : liez le démon d'impudicité, qui attaque lès enfans d'Adam , même dans la sainteté du mariage (5) : liez-le , car vous êtes plus puissant que lui , et Dieu même est votre force. Saints anges, tous tant que vous êtes qui voyez la face de Dieu (6)^ et à qui il a commandé de nous garder dans toutes nos voies (7) , développez sur notre foiblesse les secoufs de toutes les sortes que Dieu vous a mis en main pour le salut de ses élus ; pour lesquels il a daigné vous établir des esprits administrateurs (8).

(0 Exod. xii. 39. — (') Apoc. vni. 3. — (3) Luc. i. 26. — (4) Dan,

IX. 2, 22, 23 , ttC. — 5) Toh. V. 17,21, 27. VIII. 3. XI. i3, i4, i5. -- (6) Malili. xviu. 10. — \7) Ps. xc. 1 1 . — C*) ti^h. 1. 1 4-

lOO ÉLÉVATIONS

O Dieu ! envoyez-nous vos saints anges : ceux qui ont servi Jésus-Christ après son jeûne : ceux qui ont gardé son sépulcre, et annoncé sa résurrection (0: celui qui l'a fortifié dans son agonie (2) : car Jésus- Christ n'avoit pas besoin de son secours pour luimême, mais seulement parce qu'il s'étoit revêtu de notre foiblessej et ce sont les membres infirmes que cet ange consolateur est venu fortifier en la personne de leur chef.

Sur la dignité de la nature humaine. Création de ïhomme.

Vous fauez abaissé un peu au-dessous de VAnge : wous l'avez couronné d'honneur et de gloire : et ^vou^ l'avez préposé à tous les ouvrages de vos mains (^>). C'est ce que chantoit David en mémoire de la création de l'homme. Et il est vrai que Dieu l'a mis un peu au-dessous des anges : au-dessous; car uni à un corps il est inférieur à ces esprits purs : mais seulement un peu au-dessous ; car comme eux il a la vie et l'intelligence , et l'amour; et l'homme n'est pas heureux par la participation d'un autre bonheur que de celui des anges : Dieu est la commune félicité des uns et des autres; et de ce côté, égaux aux anges, leurs frères {^) et non leurs sujets, nous ne sommes qu'ww peu au-dessous d'eux.

(0 MaUh, IV. 1 1. xxvin. 2 , 5. — («) Luc. xxii, 43. "—(3) Ps. yhl 6, 7.*- iJ\)Apoc. XIX. 10. XXII. g.

SUR LES MYSTÈRES. lOI

V^o-us Ta^ez couronné d'honneur et de gloire j, selon Famé et selon le corps. Vous lui avez donne' la justice , la droiture originelle , l'immortalité' , et Fempire sur toute la créature corporelle. Les anges n'ont pas besoin de ces créatures qui ne leur sont d'aucun usage, n'ayant point de corps. Mais Dieu a introduit l'homme dans ce monde sensible et corporel pour le contempler et en jouir. Le contempler, selon que David le venoit de dire par ces mots : Je verrai vos cieux qui sont l'œuvre de vos doigts : je' verrai la lune et les étoiles que vous avez fondées (0 , au milieu de la liqueur immense qui les environne , et dont vous avez réglé le cours par une loi d'une inviolable stabilité. L'homme doit aussi jouir du monde, selon les usages que Dieu lui en a prescrits ; du soleil , de la lune et des étoiles , pour distinguer les jours ^ les mois j les saisons et les années (2). Tout le reste de la nature corporelle est soumis à son empire; il cultive la terre et la rend féconde : il fait servir les mers à ses usages et à sort commerce; elles font la communication des deux mondes qui forment le globe de la terre : tous les animaux reconnoissent son empire , ou parce qu'il les dompte , ou parce qu'il les emploie à divers usages. Mais le péché a alioibli cet empire, et ne nous en a laissé que quelques malheureux restes.

Comme tout devoit être mis en la puissance de riiomme , Dieu le crée après tout le reste , et l'introduit dans l'univers , comme on introduit dans la salle du festin celu pour qui il se fait, après que tout est prêt , et que les viandes sont servies.

(OP^.Yiii. 4. -0)Ge/i. I. 14.

L'homme est le complément des œuvres de Dieu : et après l'avoir fait comme son chef-d'œuvre , il demeure en repos.

Dieu honore l'homme : pourquoi se de'shonoret-il lui-même , en se rendant semblable aux bêles (0 , sur qui l'empire lui est donne ?

Sur les singularités de la création de ïhomme. Première singularité dans ces paroles : Faisons l'homme.

Homme animal, qui te ravilis jusqu'à te rendre semblable aux bêtes (^), et souvent te mettre dessous et envier leur état , il faut aujourd'hui que tu comprennes ta dignité par les singularités admirables de ta création. La première est d'avoir été fait non point comme le reste des créatures par une parole de commandement : Jîat, que cela soit : mais par une parole de conseil : faciamus ^ faisons (5). Dieu prend conseil en lui-même, comme allant faire un ouvrage d'une plus haute perfection , et pour ainsi dire , d'une industrie particulière , où reluisît plus excellemment la sagesse de son auteur. Dieu n'avoit rien fait sur la terre ni dans la nature sensible , qui pût entendre les beautés du monde qu'il avoit bâti , ni les règles de son admirable architecture j ni qui pût s'entendre soi-même à l'exemple de son créateur; ni qui de soi-même se pût élever

(0 Ps. XLvui. i3 , 21. — (.») Ihid, — (3) Ge/i. i. 26.

SUR LES MYSTÈTIE5. lo3

à Dieu, et en imiter l'intelligence et l'amour, et comme lui être heureux. Pour donc créer un si bel ^ouvrage, Dieu consulte en lui-même, et voulant produire un animal capable de conseil et de raison, il appelle en quelque manière à son secours , parlant à un autre lui-même , à qui il dit : Faisons ; qui n'est donc point une chose faite , mais une chose qui fait comme lui , et avec lui ; et cette chose ne peut être que son Fils et son éternelle sagesse , engendrée éternellement dans son sein , par laquelle et avec laquelle il avoit à la vérité fait toute chose , mais qu'il déclare plus expressément en faisant l'homme.

Gardons-nous donc bien de nous laisser entraîner aux aveugles impulsions de nos passions, ni à ce que le monde appelle hasard et fortune. Nous sommes produits par un conseil manifeste ; toute la sagesse de Dieu, pour ainsi dire, appelée. Ne croyons donc pas que les choses humaines puissent aller un seul moment à l'aventure : tout est régi dans le monde par la providence : mais surtout ce qui regarde les hommes est soumis aux dispositions d'une sagesse occulte et particulière; parce que de tous les ouvrages de Dieu, l'homme est celui d'oîi son ouvrier veut tirer le plus de gloire. Soyons donc toujours aveuglément soumis à ses ordres, et mettons là toute notre sagesse. Quoi qu'il nous arrive d'imprévu , de bizarre et d'irrégulier en apparence , souvenons-nous de cette parole : Faisons V homme ; et du conseil particulier qui nous a donné l'être.

Vl.e ÉLÉVATION. ^

Seconde distinction de la création de ïhoinme : dans ces paroles j à notre image et ressemblance.

Faisons T homme à notre image et Ressemblance (0. A ces admirables paroles , élève-toi au-dessus des cieux et des deux des cieux, et de tous les esprits célestes , ame raisonnable , puisque Dieu t'apprend que pour te former , il ne s'est pas propose' un autre modèle que lui-même. Ce n'est pas aux cieux ni aux astres , ni au soleil , ni aux anges mêmes , ni aux archanges, ni aux séraphins qu'il te veut rendre semblable : Faisons ^ dit-il, à notre image : et pour inculquer davantage : Faisons à notre ressemblance : qu'on voie tous nos traits dans cette belle créature, autant que la condition de la créature le pourra permettre.

S'il faut distinguer ici l'image et la ressemblance ; ou si c'est , comme on vient de le proposer , pour inculquer davantage cette vérité, que Dieu emploie ces deux mots à peu près de même force , je ne sais si on le peut décider. Quoi qu'il en soit , Dieu exprime ici toutes les beautés de la nature raisonnable , et à la fois toutes les richesses qu'il lui a données par sa grâce : entendement , volonté , droiture , innocence , claire connoissance de Dieu , amour infus de ce premier être , assurance de jouir avec lui d'une même félicité, si on eût persévéré dans la justice où l'on avoit été créé, (0 Gen. 1. 26.

SUR LES MYSTÈRES. Io5

Chrétiens, élevons-nous à notre modèle, et n'aspirons à rien moins qu'à imiter Dieu. Sojez miséricordieux j dit le Fils de Dieu , comme votre Père céleste est miséricordieux (0. Dieu est bon par sa nature, il ne fait que le bien, et ne fait du mal à personne que forcé. Aïusi , Jaisons du bien à tout le monde ^ et même à tous nos ennemis j comme Dieu, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les maui^ais , et pleut sur- le champ du juste comme sur celui du pécheur {^). Dieu est indulgent, et s'appaise aisément envers nous , malgré notre malice : pardonnons à son exemple. Il est saint : Soyez saints comme je suis saint , moi le Seigneur votre Dieu G^). En un mot, il est parfait : Sojez parfaits ^ comme votre Père céleste est parfait (4). Qui peut atteindre à la perfection de ce modèle? Il faut donc croître toujours, et ne se donner aucun repos, ni aucun relâche. C'est pourquoi saint Paul s avance toujours dans la carrière : oubliant ce çuïl laissoit derrière^ et ne cessant de s'étendre en avant (5) par de nouveaux et continuels efforts. Pesez toutes ces paroles , cet oubli , cette extension , cette infatigable ardeur. C'est au bout d'une telle course, qu'on trouve la couronne et le prix proposé par la vocation divine en Jésus-Christ. Que nul chrétien ne s'imagine être exempt de ce travail ; ou que cette perfection n'est pas pour lui. Cette voie demande, dit saint Augustin , des gens qui marchent sans cesse ; elle ne souffre pas ceux qui reculent ; elle ne souffre pas ceux qui se détournent ; enfin elle ne souffre pas ceux qui

(0 Luc. VI. 36. — W Matth. v. 44» 4^- — ^^) ^^^'*^' »^^- 2. — (4) MaU. V. 48. — (5) Philip, m. 1 3, 14.

s'arrêtent j pour peu que ce soit. En quelque point qu'ils s arrêtent , là les prend forgueil , là les prend la paresse : ils pensent avoir avance', ou avoir fait quelque chose; et dans ce relâchement, leur pesanteur naturelle les entraîne en bas , et il n'y a plus de ressource.

Vil/ ELEVATION.

L'image de la Trinité dans Vame raisonnable»

Faisons Vhomnie (0 : nous l'avons dit, à ces mots l'image de la Trinité commence à paroître. Elle reluit magnifiquement dans la créature raisonnable : semblable au Père, elle a Têtre : semblable au Fils, elle a Tintelligence : semblable au Saint-Esprit, elle a l'amour : semblable au Père , au Fils et au Saint- Esprit, elle a dans son être, dans son intelligence, dans son amour, une même félicité et une même vie. Vous ne sauriez lui en rien ôter , sans lui ôter tout. Heureuse créature , et parfaitement semblable, si elle s'occupe uniquement de lui. Alors parfaite dans son être , dans son intelligence , dans son amour, elle entend tout ce qu'elle est, elle aime tout ce qu'elle entend : son être et ses opérations sont inséparables : Dieu devient la perfection de son être, la nourriture immortelle de son inlelli- # gence, et la vie de son amour. Elle ne dit comme Dieu qu'une parole , qui comprend toute sa sagesse : comme Dieu , elle ne produit qu'un seul amour ,

C*^ Gen. I. 26,

SUR LES MYSTERES. lO^

qui embrasse tout son bien : et tout cela ne meurt point en elle. La grâce survient sur ce fond, et relève la nature : la gloire lui est montrée , et ajoute son complément à la grâce. Heureuse créature encore un coup , si elle sait conserver son bonheur î Homme, tu l'as perdu. Où s'égare ton intelligence, où se va noyer ton amour? Hélas, hélas ! et sans lin hélas ! Reviens à ton origine.

L'empire de l'homme sur soi-même.

Faisons l'homme à notre image et ressemblance , afin qu'il commande aux poissons de la mer , aux oiseaux du ciel , aux hêtes et à toute la terre , et à tout ce gui se remue ou rampe dessus (0. Troisième caractère particulier de la création de l'homme : c'est un animal né pour le commandement : s'il commande aux animaux, à plus forte raison, se commande-t-il à lui-même, et c'est en cela que je vois reluire un nouveau trait de la divine ressemblance. L'homme commande a son corps , à ses bras, à ses mains , à ses pieds ; et dans l'origine nous verrons jusqu'à quel point tout étoit soumis à son empire. Il lui reste encore quelque chose du commandement absolu qu'il avoit sur ses passions. Il commande à sa propre intelligence qu'il applique à quoi il lui plaît : à sa propre volonté par conséquent , à cause de son libre arbitre , comme nous verrons

0) Gen. I. 26.

bientôt : à ses sens intérieurs et exte'rieurs , et à son imagination qu'il tient captive sous l'autorité de la raison, et qu'il fait servir aux opérations supérieures. Il modère les appétits qui naissent des images des sens ; et dans l'origine il étoit maître absolu de toutes ces choses. Car telle étoit la puissance de l'image de Dieu en l'ame qu'elle tenoit tout dans la soumission et dans le respect.

Travaillons à rétablir en nous-mêmes l'empire de la raison : contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes ; par ce moyen nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles , comme font les reptiles sur la terre ; par ce moyen nous dominerons ces bas sentimens, et nous en corrigerons la bassesse. Ceux-là s'y laissent dominer, qui toujours occupés de leur santé, de leur vie mortelle, et des besoins de leurs corps, sont plongés dans la chair et dans le sang, et se remuent sur la terre à la manière des reptiles ; c'est-à-dire , qu'ils n'ont aucuns mouvemens , que ceux qui sont terrestres et sensuels. Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère. Nous dominerons les animaux venimeux, quand nous saurons réprimer les haines, les jalousies et les médisances. Nous mettrons le frein à la bouche d'un cheval fougueux, quand nous réprimerons en nous les plaisirs. Quelle nécessité de pousser plus loin la similitude, ni de nous appliquer celle des poissons? Nous pourrons dire seulement, que leur caractère particulier est d'être muets , de ne respirer jamais l'air, et d'être toujours attachés à un élément plus

grossier. Tels sont ceux, qui possédés du démon soufd et muet (0 , n'e'coutent pas la prédication de l'Evangile, et sont empêchés par une mauvaise honte de confesser leurs péchés. Ils sont toujours dans des sentimcns grossiers , et entrevoient à peine la lumière du soleil. Sortons de ces mouvemens charnels, où nous nageons, pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons; nous exerçons une espèce de basse liberté, en nous promenant d'une passion à une autre, et ne sortant jamais de cette basse sphère , pour ainsi parler , ni de cet élément grossier. Quoi qu'il en soit, dominons en nous tout ce qu'il y a d'animal, de volage, de rampant. S'il se faut servir de notre imagination , que ce soit en l'épurant de toutes pensées corporelles et terrestres, et l'occupant saintement des mystères de Jésus-Christ, des exemples des saints, et de toutes les pieuses représentations qui nous sont offertes jjar l'Ecriture j non pour nous y arrêter, mais pour nous élever plus haut , après en avoir tiré le suc , c'est-à-dire , les instructions dont nos âmes se doivent nourrir ; par exemple , des mystères de la vie et de la passion de notre Seigneur , l'esprit de pauvreté , de douceur , d'humilité et de patience.

Pour donc corriger l'abus et l'égarement de notre imagination vagabonde et dissipée, il la faut remplir d'images saintes. Quand notre mémoire en sera pleine , elle ne nous ramènera que ces pieuses idées. La roue agitée par le cours d'ujie rivière, va toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin : si elles sont pures , elle ne

0) Marc. IX. 24*

IIO ÉLÉVATIONS

portera rien que de pur : mais si elles sont impures, tout le contraire arrivera. Ainsi, si notre me'moire se remplit de pures idées , la circonvolution , pour ainsi dire , de notre imagination agitée , ne puisera dans ce fonds et ne nous ramènera que des pensées saintes. La meule d'un moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura mis dessous : si c'est de l'orge , on aura de l'orge moulu ; si c'est du blé et du pur froment , on eq. aura la farine. Mettons donc dans notre mémoire tout ce qu'il y a de saintes et de pures images, et quelle que soit l'agitation de notre imagination , il ne nous reviendra, du moins ordinairement dans l'esprit, que la fine et pure substance des objets dont nous nous serons remplis. Remplissons-nous de Jésus -Christ, de ses actions, de ses souffrances, de ses paroles. Pour donner plus d'un objet à nos sens, remplissons-nous des saintes idées d'un Abraham immolant son fils r d'un Jacob arrachant à Dieu par un saint combat la bénédiction qu'il en espéroit : d'un Joseph laissant son habit entre les mains d'une impudique, pour en tirer son chaste corps : d'un Moïse, qui n'ose approcher du buisson ardent que le feu ne consume pas, et qui se déchausse par respect : d'un Isaïe qui tremble devant Dieu jusqu'à ce que ses lèvres soient purifiées : d'un Jérémie qui bégaie si humblement devant Dieu , et n'ose annoncer sa parole : des trois jeunes hommes dont la flamme d'une fournaise brûlante respecte la foi : d'un Daniel aussi sauvé par la foi des dents des lions affamés : d'un Jean-Baptiste prêchant la pénitence sous la hairo et sous le cilice : d'un Saul abattu par la puissante

parole de Je'sus qu'il perse'cutoit ; et de toutes les autres belles images des prophètes et des apôtres. Votre mémoire et votre imagination consacre'es comme un temple saint par ces pieuses images, ne vous rapporteront rien qui ne soit digne de Dieu.

Prenez garde seulement de ne laisser jamais votre imagination s'écliaulFer trop, parce qu'excessivement échaulFe'e et agitée, elle se consume elle-même par son propre feu , et offusque les pures lumières de l'intelligence, qui sont celles qu'il faut faire luire dans notre esprit ; et à qui Timagination doit seulement préparer un trône, comme elle fit au saint prophète Ezéchiel , et aux autres saints prophètes ses compagnons, inspirés du même esprit.

L'empire de Dieu exprimé dans celui de Vame sur le corps.

On passe toute sa vie dans des miracles continuels qu'on ne remarque même pas. J'ai un corps , et sans connoître aucun des organes de ses mouvemens, je le tourne, je le remue, je le transporte où je veux, seulement parce que je le veux. Je voudrois remuer devant moi une paille, elle ne branle, ni ne s'ébranle en aucune sorte : je veux remuer ma main , mon bras, ma tête, les autres parties plus pesantes, qu'à peine pourrois-je porter si elles étoient détachées, toute la masse du corps; les mouvemens que je commande se font comme par eux-mêmes , sans que je

connoisse aucun des ressorts de cette admirable machine : je sais seulement que je veux me remuer de cette façon ou d'une autre, tout suit naturellement : j'articule cent et cent paroles entendues ou non entendues, et je fais autant de mouvemens connus et inconnus des lèvres, de la langue, du gosier, de la poitrine, de la tête : je lève, je baisse, je tourne, je roule les yeux : j'en dilate , j'en rétrécis la prunelle, selon que je veux regarder de près où de loin : et sans même que je connoisse ce mouvement, il se fait, dès que je veux regarder ou n^'gligemment, et comme superficiellement, ou bien déterminément , attentivement , ou fixement quelque objet.

Qui a donné cet empire à ma volonté : et comment puis-je mouvoir également , ce que je connois, et ce que je ne connois pas ? Je respire sans y penser , et en dormant : et quand je veux , ou je suspends, ou je hâte la respiration, qui naturellement va toute seule : elle va aussi à ma volonté; et encore que je ne connoisse ni la dilatation ni le resserrement des poumons, ni même si j'en ai, je les ouvre, je les resserre, j'attire, je repousse l'air avec une égale facilité. Pour parler d'un ton plus aigu, ou plus gros, ou plus haut, ou plus bas, je dilate encore ou je resserre une autre partie dans le gosier , qu'on appelle trachée artère, quoique je ne sache même pas si j'en ai une : il suffit que je veuille parler ou haut ou bas, afin que tout se fasse comme de soi-même : en un moment , je fais articulément et distinctement mille mouvemens, dont je n'ai nulle connoissancc distincte , ni même confuse le plus

souvent ;

SUR LES MYSTÈRES. Il3

souvent : puisque je ne sais pas si je les fais , ou s'il les faut faire. Mais , ô Dieu ! vous le savez , et nul autre que vous ne sait ce que vous savez seul : et tout cela est TefTet du secret concert que vous avez mis entre nos volonte's et les mouvemens de nos corps : et vous avez établi ce concert inviolable, quand vous avez mis l'ame dans le corps pour le régir.

Elle y est donc, non point comme dans un vaisseau qui la contient, ni comme dans une maison oîi elle loge , ni comme dans un lieu qu'elle occupe : elle y est par son empire , par sa présidence , pour ainsi parler , par son action. Ainsi vous êtes en nous, et vous ne pouvez en être loin , puisque c'est par vous que nous visions , que nous nous mouvons , et que nous sommes (0. Et vous êtes de la même sorte dans tout l'univers : au-dessus en le dominant ; au dedans en le remuant, et faisant concourir en un toutes ses parties; au-dessous, en le portant, comme dit Moïse , avec vos bras éternels. Il n'y a point de Dieu comme Dieu , ajoute cet homme divin : par son empire magnifique les vents vont deçà et delà , et les nuées courent dans le ciel (^). Il dit aux astres ^ Marchez : il dit à l'abîme et à la baleine , Rendez ce corps englouti : il dit aux flots , Appaisez-vous : il dit aux vents. Soufflez, et mettez -moi en pièces ces gros mâts; et tout suit à sa parole. Tout dépend naturellement d'une volonté : les corps et leurs mouvemens dépendent naturellement d'un esprit et d'une intelligence toute-puissante : Dieu peut donner à

(0 Act. XVII. 28. — W Dtut. xxxiii. a6, 27. BOSSUET. VIU. ô

Il4 ÉLÉVATIONS

la volonté, qu'il fait à l'image de là sienne , tel empire qu'il lui plaît ; et par-là nous donner l'idée de sa volonté', qui meut tout et fait tout.

Rendons-lui l'empire qu'il nous donne : et au lieu àe faire sentir nos membres à l'iniquité , puisque c'est Dieu qui nous les soumet , faisons-les servir , comme dit saint Paul (0 , à la justice.

Autre admirable singularité de la création de l'homme : Dieu le forme de sa propre main et de ses doigts.

Que la terre produise des herbes et des plantes : que les eaux produisent les poissons et les oiseaux : que la terre produise les animaux (^). Tous les animaux sont créés par commandement, sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la main. Mais quand il veut former le corps de l'homme , il prend luimême de la boue (3) entre ses doigts , et il lui donne sa figure. Dieu n'a point de doigts ni de mains : Dieu n'a pas plus fait le corps de l'homme que celui de*-autres animaux : mais il nous montre seulement dans celui de l'homme , un dessein et une attention particulière. C'est parmi les animaux , le seul qui est droit , le seul tourné vers le ciel , le seul où reluit par une si belle et si singulière situation, l'inclination naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là aussi qu'est venue à l'homme

(0 Rom. VI. 19. — C») Cen. 1. 1 1 , 30 , 34- "—C^^ <^*'»' "• 7-

SUR LES MYSTERES. Il5

cette singulière beauté' sur le visage, dans les yeux^ dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force ; d'autres plus de vitesse et plus de légèreté' , et ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme ; et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu sur sa face.

La plus excellente distinction de la création de Vhomme dans celle de son amc.

Ejvçore un coup Dieu a formé les autres animaux en cette sorte : Que la terre ^ que les eaux produisent les plantes et les animaux (0 ; et c'est ainsi qu'ils ont reçu l'être et la vie. Mais Dieu après avoir pris dans ses mains toutes- puissantes la boue dont le corps humain avoit été formé, il n*est pas dit qu'il en ait tiré son ame : mais il est dit , qu'z7 inspira sur sa face un souffle de vie ; et que c'est ainsi qu'il en a été fait une ame vivante (*?). Dieu fait sortir cliaque chose de ses principes : il produit de la terre les herbages et les arbres avec les animaux, qui n'ont d'autre vie qu'une vie terrestre et purement animale : mais l'ame de l'homme est tirée d'un autre principe, qui est Dieu. C'est ce que veut dire ce souffle de vie , que Dieu tire de sa bouche piour animer l'homme. Ce qui" est fait à la ressemblance de Dieu, ne sort point des choses matérielles ; et cette image n'est point cachée dans ces bas élémens pour en sortir, comme

(0 Gen.i. Il, 20, 24. — W Gen. 11. 7,

Il6 ÉLÉVATIONS

fait une statue du marbre ou du bois. L*homme a deux principes : selon le corps il vient de la terre , selon Tame il vient de Dieu seul ; et c'est pourquoi , dit Salomon , pendant que le corps retourne en la terre cCoîi il a été tiré ^ l'esprit retourne h Dieu qui l'a donné (0. C'est ainsi qu'il vient de Dieu , non qu'il soit en Dieu en substance , et qu'il en sorte , comme quelques-uns l'ont imaginé; car ces idées sont grossières et trop corporelles ; mais il est en Dieu , comme dans son seul principe , et sa seule cause ; et c'est pourquoi on dit qu'il le donne. Tout le reste est tiré des élémens ; car tout le reste est terrestre et corporel. Ce qu'on appelle les esprits dans les animaux , ne sont que des parcelles détachées , et une vapeur du sang : ainsi tout vient de la terre. Mais l'ame raisonnable faite à l'image de Dieu est donnée de lui , et ne peut venir que de cette divine bouche.

Hélas! hélas! L'homme qui a été mis dans un si grand honneur , distingué des animaux par sa création , s'est égalé aux bétes insensées ^ et leur a été fait semblable (2).

(») Ecde. xii. 7. — C*) Ps» XLviii. i3, 21.

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