‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 2)Chapitre 23 sur 46 · XVIII.^ SEMAINE · texte numérisé non relu

XVIII.^ SEMAINE

LA PRÉSENTATION DE JÉSUS-CHRIST AU TEMPLE, AVEC LA PURIFICATION DE LA SAINTE VIERGE.

PREMIERE ELEVATION

Deux préceptes de la loi sont expliqués,

La loi de Moïse ordonnoit deux choses aux parens des enfans nouvellement nés. La première, s'ils é toient les aînés , de les présenter et les consacrer au Seigneur, dont la loi rend deux raisons. L'une générale : Consacrez-moi tous les premiers nés; car tout est à moi (0 : et dans 1^ personne des aînés, tout le reste des familles m'est donné en propre. La seconde raison étoit particulière au peuple juif. Dieu avoit exterminé en une nuit tous les premiers nés des Egyptiens; et épargnant ceux des Juifs, il voulut que dorénavant tous leurs premiers nés lui demeurassent consacrés par une loi inviolable, en sorte que leurs parens ne pussent s'en réserver la disposition , ni aucun droit sur eux, qu'ils ne les eussent auparavant rachetés de Dieu, par le prix qui étoit prescrit. Cette loi s'étendoit jusqu'aux animaux; et en général tout ce qui étoit premier né, ou comme parle la loi, tout ce qui ouvroit le sein d'une mère (2) , et en sortoit le premier , étoit à Dieu.

^^)Exod. XIII. 2, 12, i5.Num.y\n. 17. — W Zet^. xii.2, 6.

SUR LES MYSTÈRES. /^l l

La seconde loi legardoit la purification des mères, qui étoient impures dès qu elles avoient mis un enfant au monde. Il leur étoit défendu , durant quarante ou soixante jours , selon le sexe de leurs enfans, de toucher aucune chose sainte, ni d^approdier du temple et du sanctuaire. Aussitôt qu'elles ëtoient mères , elles étoient comme excommuniées par leur propre fécondité; tant la naissance des hommes étoit malheureuse et sujette à une malédiction inévitable. Mais voici que Jésus et Marie venoient la purifier, en subissant volontairement et pour l'exemple du monde, une loi pénale, à laquelle ils n^étoient soumis qu'à cause que le secret de l'enfantement virginal n'étoit pas connu.

Dans cette purification les parens dévoient olFrir à Dieu un agneau ; et s'ils étoient pauvres et n'en avoient pas le moyen , ils pouvoient offrir à la place deux tourterelles ^ ou deux petits de colombes, pour être immolés j Vunen holocauste , et ï autre (selon le rit du sacrifice );90Mr le péché (0. Et voilà ce que portoit la loi de Moïse, à l'opprobre perpétuel des enfans d'Adam et de toute sa race pécheresse.

La présentation de Jésus - Christ.

La première de ces deux lois paroissoit manifestement avoir été faite en figure de Jésus-Christ, qui étant , comme dit saint Paul , le premier né ayant

(0 Zep-. xii. 8.

4l2 ÉLÉVATIONS

toutes les créatures (0, etoit celui en qui tout devoit être sanctifie et e'ternellement consacré à Dieu. Unissons-nous donc en ce jour par la foi à Jésus-Christ , afin d'être en lui et par lui présentés à Dieu pour être son propre bien , et nous dévouer à l'accomplissement de sa volonté, aussi juste que souveraine. Nous savons que le premier acte de Jésus entrant au monde , fut de se dévouer à Dieu, et de se mettre' à la place de toutes les victimes , de quelque nature qu'elles fussent , pour accomplir sa volonté en toute manière. Ce qu'il fit dans le sein de sa mère par la disposition de son cœur, il le fait aujourd'hui réellement en se présentant au temple , et se livrant au Seigneur comme une chose qui est à lui entièrement. Entrons dans ce sentiment du Seigneur Jésus , et unis à son oblation , disons-lui d'une ferme foi : O Jésus ! quelle victime voulez -vous que je sois? Voulez-vous que je sois un holocauste consumé et anéanti devant votre père par le martyre du saint amour ? Voulez-vous que je sois, ou une victime pour le péché, par les saintes austérités de la pénitence, ou une victime pacifique et eucharistique dont le cœur touché de vos bienfaits, s'exhale en actions de grâces, et se distile en amour à vos yeux? Voulez -vous qu'immolé à la charité , je distribue tous mes biens pour la nourriture des pauvres , ou que frère sincère et bienfaisant (2), je donne ma vie pour les chrétiens, me consumant en pieux travaux dans l'instruction des ignorans et dans l'assistance des malades? Me voilà prêt à m' offrir, à me dévouer, pourvu que ce soit avec vous; puisqu'avec vous je

iO CoIqss. 1. i5. — V^) ///. Joua, 5, 6.

SUR LES MTSTÈÏIES. J^i3

puis tout , et que je serai heureux de m'offrir par vous , et en vous, à Dieu votre Père.

Mais pourquoi ce premier né est-il racheté ?Falloit-il racheter le Rédempteur? Le Rédempteur portoit en lui - même la figure des esclaves et des pécheurs : sa sainte mère ne le pouvoit conserver en sa puissance qu'en le rachetant. Il lui fut soumis , il lui obéit, il la servit durant trente ans. Rachetez-le^ pieuse mère; mais vous ne le garderez pas longtemps : vous le verrez revendu pour trente deniers , et livré au supplice de la croix. Divin premier né , soit que vous soyez racheté pour être à moi dans votre enfance ; soit que vous soyez vendu pour être encore plus à moi à la fin de votre vie : je veux me racheter pour vous de ce siècle malin : je veux me vendre pour vous, et me livrer aux emplois de la charité.

La purification de Marie,

Ne cherchons aucun prétexte pour nous exempter de l'observation de la loi. Par les termes mêmes de la loi de la purification , il paroît que la sainte Vierge en étoit exempte , n'ayant contracté ni l'impureté des conceptions ordinaires, ni celle du sang et des autres suites des vulgaires enfantemens. Elle obéit néanmoins : elle s'y croit obligée pour l'édification publique ; comme son Fils avoit obéi par son ministère à la loi servile de la circoncision.

4l4 ÉLÉVATIONS

Ne cherchons aucun prétexte de nous dispenser des saintes observances de l'Eglise, de ses jeûnes, de ses abstinences , de ses ordonnances. Le plus dangereux prétexte de se dispenser de ce que Dieu demande de nous, est la gloire des hommes. Un fidèle vous dira : Si je m'humilie, si je me relâche, si je pardonne , on dira que j'aurai tort. Un ecclésiastique à qui vous conseillerez de se retirçr durant quelque temps dans un séminaire , pour se recueillir et se redresser contre ses dissipations , vous dira : On croira qu'on me l'a ordonné par pénitence , et on me croira coupable. Mais ni Jésus , ni Marie n'ont eu ces vues. Jésus ne dit pas : On me croira pécheur comme les autres , si je subis la loi delà circoncision. Marie ne dit pas : On me croira mère comme les autres, et le péché comme la concupiscence mêlé dans la conception de mon Fils , comme dans celle des autres ; ce qui fera tort , non tant à moi qu'à la dignité et à la sainteté de ce cher Fils. Elle subit la loi , et donne un exemple admirable à tout l'univers, de mettre sa gloire dans celle de Dieu , et dans l'honneur de lui obéir, et d'édifier son Eglise.

L'offrande des deux tourterelles , ou des deux petits de colombe.

On offrira un agneau d'un an en holocauste pour un fds et une Jille ; et un petit de colombe ou une tourterelle pour le péché : que si l'on na pas un agneau d'un an , et qu'on n'en ait pas le moyen j on

supl les mystères. /5.i5

offrira deux tourterelles ou deux petits pigeons , îun en holocauste , et loutre pour le péché (0. Dieu tempère sa loi selon les besoins : sa rigueur, quoique régulière , est accommodante; et il permet aux pauvres, au lieu d'un agneau , qui dans son indigence lui coûteroit trop , d'offrir des oiseaux de vil prix , mais agre'ables à ses yeux par leur simplicité' et par leur douceur. Quoi qu'il en soit , il est constant que les tourterelles et les pigeons sont la victime des pauvres. Dans l'oblation du Sauveur l'Evangile excluant l'agneau , et ne marquant que l'alternative des colombes ou des tourterelles , a voulu expressément marquer que le sacrifice de Jésus-Christ a été celui des plus pauvres. C'est ainsi qu'il se plaît dans la pauvreté; qu'il en aime la bassesse; qu'il en étale les marques en tout et partout. N'oublions pas un si grand mystère; et en mémoire de celui, qui étant si riche s' est fait pauvre pour l'amour de nous ^ afin de nous enrichir par sa pauvreté W , aimons-en le précieux caractère.

Pour moi , disoit Origène (5) , f estime ces tourterelles et ces colombes , heureuses d'être offertes pour leur Sauveur ^ car il sauve et les hommes et les animaux (4), et leur donne à tous leur petite vie. Allez , petits animaux et innocentes victimes , allez mourir pour Jésus. C'est nous qui devions mourir à cause de notre péché : sauvons donc Jésus de la mort, en subissant celle que nous avions méritée. Dieu nous en délivre par Jésus qui meurt pour nous : et c'est en figure de Jésus notre véritable victime ,

(')Zet'. xii. 6, 8. — (») //. Cor. viii. 9. — C^) Orig. in Luc. Hom. XIV- — ^)Ps. XXXV. 7.

^iG ÉLÉVATIONS

qu on immole des animaux : ils meurent donc pour lui en quelque sorte , jusqu'à ce qu'il vienne; et nous sommes exempts de la mort par son oblation. Une autre mort nous est réservée; c'est la mort de la pénitence, la mort aux péchés, la mort aux mauvais désirs. Par nos péchés et nos convoitises nous donnons la mort à Jésus : et nous le crucifions encore une fois (0. Sauvons au Sauveur cette mort seule affligeante pour lui. Mourons comme des tourterelles et des colombes, en gémissant dans la solitude et dans la retraite : que les bois, que les rochers, que les lieux seuls et écartés retentissent de nos cris , de nos tendres gémissemens. Soyons simples comme la colombe , fidèles et doux comme la tourterelle, mais ne croyons pas pour cela être innocens comme le sont ces animaux : notre péché est sur nous; et il nous faut mourir dans la pénitence.

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Sur le saint vieillard Siméon,

Il y a^oit dans Jérusalem un homme juste et craignant Dieu , nommé Siméon ^ qui vii^oit dans l'attente de la consolation d'Israël j et le Saint- Esprit étoit en lui : et il lui avoit été réi^élé par le Saint-Esprit j quil ne mourroit point ^ qu'auparavant il n'eut vu le Christ du Seigneur (2). Voici un homme admirable, et qui fait un grand personnage dans les mystères de l'enfance de Jésus. Première-

{') Heb. VI. 6. — W Luc. u. 25 , 26.

ment.

SUR LES MYSTÈRES. /^in

«lent, c'est un saint vieillard qui n*attendoit plus que la mort : il avoit passé toute sa vie dans l'attente de la céleste consolation. Ne vous plaignez point, âmes saintes, âmes gémissantes, âmes qui vivez dans l'attente : ne vous plaignez pas si vos consolations sont diflerées. Attendez: attendez encore une fois : Expecta : reexpecta (0. Vous avez long-temps attendu, attendez encore ; expectans expectavi Dominum (2). Attendez en attendant : ne vous lassez jamais d'attendre. Dieu est fidèle (5) , et il veut être attendu avec foi. Attendez donc la consolation d'Israël. Et quelle est la consolation du vrai Israël? C'est de voir une fois, et peut-être à la fin de vos jours, le Christ du Seigneur.

Il y a des grâces uniques en elles-mêmes, dont le premier trait ne revient plus , mais qui se continuent ou se renouvellent par le souvenir. Dieu les fait attendre long-temps pour exercer la foi, et en rendre l'épreuve plus vive. Dieu les donne quand il lui plaît , d'une manière soudaine et rapide : elles passent en un moment ; mais il en demeure un tendre souvenir et comme un parfum : Dieu les rappelle. Dieu les multiplie. Dieu les augmente; mais il ne veut pas qu'on les rappelle comme de soi-même par des efforts violens : il veut qu'on l'attende toujours : et on ne se doit permettre que de doux et comme insensibles retours sur ses anciennes bontés. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre , écoutent (4). Telle sera , par exemple , une certaine suavité du Saint-Esprit : un goût caché de la rémission des pé-

(0 Is. xxvni. 10, i3.— (,»)Pf.ixxix. a.— (^)//. Thess. lu. 3. — (4) Luc. XIV. 35i

BOSSUET. VIII. i»7

4l8 ÉLÉVÀTIOIVS

elles : un pressentiment de la jouissance future : une impression aussi efficace que sublime de la souveraine majesté' de Dieu, ou de sa bonté et de sa communication en Je'sus-Christ : d'autres sentimens que Dieu sait, et que saint Jean dans l'Apocalypse appelle la manne cachée (0, la consolation dans le désert , l'impression secrète dans le fond du cœur , du noui^eau nom de Jésus-Christ y que nul ne connaît que celui qui Va reçu (2). C'est la consolation de Siméon dans ce mystère. Tous les fidèles y ont part, chacun à sa manière , et tous doivent le comprendre selon leur capacité.

O Dieu et père de miséricorde , faites-moi entendre ce nouveau nom de votre Fils : ce nom de Sauveur, que chacun de nous se doit appliquer par la foi , lorsque Dieu dit à notre ame : Je suis ton salut {^). La voilà la consolation de Siméon : voyons comme il y est préparé.

Dernière préparation à la grâce que Siméon dei^oit recei^oir : le Saint-Esprit le conduit au temple.

Il vint donc au temple par un mouvement de l'esprit de Dieu (4). L'attente de Siméon étoit une préparation à la grâce de voir Jésus : mais cette préparation étoit encore éloignée. La dernière et la plus prochaine disposition, c'est qu'après avoir longtemps attendu avec foi et patience, tout d'un coup

CO Apoc. II. 17. — C») Ibid. —. (3) Ps. XXXIV. 3. — (4) Luc. 11. 27.

il sent dans son cœur une impulsion aussi vive que secrète, qui le pressoit à ce moment d'aller au temple, sans qu'il sût peut-être distinctement ce qu il y alloit trouver : Dieu se contentant de lui faire sentir que ses désirs seroient satisfaits. // vint donc en esprit au temple : il y vint par une secrète instigation de l'esprit de Dieu. Allons aussi en esprit au temple, si nous y voulons trouver Jésus-Christ. N'y allons point par coutume, par bienséance : Les vrais adorateurs adorent Dieu en esprit et en vérité (0. C'est le Saint-Esprit qui les meut j et ils suivent cet invisible moteur.

Le temple matériel , l'assemblée visible des fidèles, est la figure de leur invisible réunion avec Dieu dans l'éternité. C'est là le vrai temple de Dieu. Le vrai temple de Dieu, où il habite, c'est la sainte et éternelle société de ses saints, réunis en lui par Jésus-Christ. Ainsi aller au temple en esprit, c'est s'unir en esprit à ce temple invisible et éternel, où Dieu, comme dit l'apôtre , sera tout en tous (2).

Allons donc en esprit au temple ; et toutes les fois que nous entrerons dans ce temple matériel , unissons-nous en esprit h la sainte et éternelle Jérusalem (^) où est le temple de Dieu, où sont réunis les saints purifiés et glorifiés , qui attendent pourtant encore à la dernière résurrection leur parfaite glorification , et l'assemblage consommé de leurs frères qui manquent encore en leur sainte société, et que Dieu ne cesse de rassembler tous les jours.

Là donc on trouve Jésus-Christ , mais Jésus-Christ entier ; c'est-à-dire , le chef et les membres; mais il

CO Joan, IV. 24 W /. Cor, xv. 28. — (3) Heb. xii. aa.

ne sera entier, que lorsque le nombre des saints sera complet. Ayons toujours la vue arrêtée à cette consommation de l'œuvre de Dieu; et nous irons en esprit au temple pour y trouver Jésus-Christ.

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Vil/ ELEVATION.

Heureuse rencontre de Siméon et de Jésus,

Il vint en esprit au temple au moment que le père et la mère de Jésus Vy portaient, selon la coutume prescrite par la loi (0. Heureuse rencontre, mais qui n'est pas fortuite ! Heureuse rencontre de venir au temple au moment que Joseph et Marie y portoient l'enfant ! C'est pour cela que les anciens Pères Grecs ont appelé ce mystère, la rencontre. Mais la rencontre parmi les hommes paroît au dehors comme un effet du hasard : il n'y a point de hasard , tout est gouverné par une sagesse dont l'infinie capacité embrasse jusqu'aux moindres circonstances. Mais surtout l'heureuse rencontre de Siméon avec Jésus porté dans le temple par ses parens , est dirigée par un ordre spécial de Dieu.

Dieu détermina le moment où l'on se devoit rencontrer. Par quel esprit Jésus vint-il au temple? S'il est écrit , que le Saint-Esprit le mena dans le désert (2)^ ne doit-on pas dire de même que le Saint- Esprit le mena dans le temple; qu'il y mena aussi Joseph et Marie? Voici donc l'heureuse rencontre conduite par le Saint-Esprit ; le même Esprit qui

CO Lue. II. 27. — W Ibid. IV. I.

mena au temple Joseph , Marie et Je'sus , y mena aussi Siméon. Il cberclioit Je'sus ; mais plutôt et premièrement Je'sus le cherchoit, et vouloit encore plus se donner à lui, que Sime'on ne vouloit le recevoir.

Mettons -nous donc en e'tat d'être menés par le même esprit qui mène Joseph , qui mène Marie , qui mène Jésus ; et pour cela de'pouillons-nous de notre propre esprit ; car ceux qui sont conduits par leur esprit propre , ne peuvent pas être conduits par l'esprit de Dieu et de Jésus-Christ.

Mais qu'est-ce que cet esprit propre ? apprenons à le connoître. Cet esprit propre consiste dans la recherche de ses avantages ; et l'esprit de Jésus- Christ consiste aussi à se réjouir des avantages , si l'on peut ainsi parler , et de la gloire de Dieu en Jésus-Christ.

Si vous m aimiez j vous vous réjouiriez de ce que je retourne a mon Père , parce que mon Père est plus grand que moi (0; et que retourner à lui, c'est retourner à ma naturelle et originaire grandeur : c'est là se réjouir de la gloire et des avantages de Jésus-Christ. D'autres sont dévots dans la maladie, dans les grandes affaires du monde, afin qu'elles réussissent. Que de messes , que de prières , que de billets dans les sacristies, pour engager Dieu dans leurs intérêts , et le faire semr à leur ambition ? Ceux-là n'entrent pas au temple dans l'esprit de Jésus-Christ, et ne l'y rencontrent pas. Laissons là ces dévots grossiers : en voici de plus spirituels. Ce sont les apôtres, qui semblent se réjouir en Jésus-

iS) Joan. XIV. 28.

45>5 ÉLl5vATlONS

Christ même , et qui touchés de sa douce conversation , ne peuvent se lësoudre à le voir partir. Ce sont de foibles amis qui aiment leur joie plus que la gloire de celui qu'ils aiment. Ils quitteront l'oraison , pour peu qu'elle cesse à leur apporter ces délectations sensibles. Ce sont ceux que Jésus-Christ appelle disciples pour un temps , qui reçoivent d'abord la parole avec joie ^ mais à la première tentation ï abandonnent (0. La vérité ne les règle pas, mais leur goiit passager et spirituel.

Que dirons-nous de ceux qui viennent dire au Sauveur avec un mélange de joie sensible et humaine : Seigneur j, les démons mêmes nous sont soumis en ^fotre nom (2). Us semblent se réjouir de la gloire de notre Seigneur, au nom duquel ils rapportent cet effet miraculeux. Mais parce qu'ils y -méloient par rapport à eux une complaisance trop humaine , Jésus-Christ leur dit : Il est vrai : je vous ai donné ce pouvoir sur les démons : néanmoins n& ^ous réjouissez pas de ce qu'ils vous sont soumis; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel (5) ; et ce discours se termine à rendre gloire à Dieu de l'accomplissement de sa volonté: // est ainsi, mon Père, parce que ça été votre bon plaisir (4).

Ceux aussi dont parle saint Paul (5) ^ qui donneroient tous leurs biens aux pauvres , et leurs membres mêmes au martyre , ne seroient pas dépourvus de quelque joie , en faisant à Dieu ce sacrifice apparent : et néanmoins, s'ils navoientpas la charité et cette céleâte délectation de l'accomplissement de la vo-

(') Luc. viii. i3. — ('-) Ihid. X. 17.-^(3) Ihid. 19, 20. — (4) Ibid. 21. — (5j /. Cor. xin. 2, 3.

lonte de Dieu , ils ne seroient rien. Cherchons donc à nous réjouir en Jésus-Christ de ce qui a réjoui Jésus-Christ même ; c'est-à-dire , du bon plaisir de Dieu , et mettons là toute notre joie. Alors , guidés au temple par l'esprit de Jésus-Christ , nous le rencontrerons avec Siméon , et la rencontre sera heureuse.

Qu est-ce que recevoir Jésus -Christ entre ses bras?

Il prit l'enfant entre ses bras (0. Ce nest pas assez de regarder Jésus-Christ; il faut le prendre, le serrer entre ses bras avec Siméon , afin qu'il n'échappe point à notre foi.

Jésus-Christ est la vérité : le tenir entre ses bras , c'est comprendre ses vérités; se les incorporer; se les unir ; n'en laisser écouler aucune ; les goûter ; les repasser dans son cœur ; s'y affectionner ; en faire sa nourriture et sa force ; ce qui en donne le goût , et les fait mettre en pratique.

C'est un défaut de songer seulement à la pratique : il faut aller au principe de l'affection et de l'amour. Lisez le psaume cxvm , tout consacré à la pratique de la loi de Dieu. Heureux ceux qui marchent dans la loi de Dieu {'^). Mais que fait David pour cela ? Il la recherche , il l'approfondit ; il désire qu'elle soit sa règle ; il désire de la désirer ; il s'y attache par un saint et fidèle amour ; il en aime la vérité , la droiture ; il en chante les merveilles j il use ses

(0 Lue. 11. 28.— W Ps. cxviii. I , a etseq.

yeux à la lire nuit et jour : il la goûte : elle est un miel céleste à sa bouche. C'est ce (jui rend la pratique amoureuse et persévérante.

Combien plus devons-nous aimer l'Evangile? Mais pour aimer TF^vangile il faut primitivement aimer Jésus-Christ, le serrer entre ses bras, dire avec l'Epouse : Je le tiens, et ne le quitterai pas (0. Une pratique sèche ne peut pas durer ; une affection vague se dissipe en l'air; il faut, par une forte affection , en venir à une solide pratique.

Ceux qui disent qu'il en faut venir à la pratique » disent vrai sans doute \ mais ceux qui pensent qu'on en peut venir à une pratique forte , courageuse et persévérante sans l'attention de l'esprit, et l'occupation du cœur , ne connoissent pas la nature de l'esprit humain , et ne savent pas embrasser Jésus- Christ avec Siméon,

Qu'est-ce que hénir Dieu , en tenant Jésus-Christ entre ses bras ?

Et il bénit Dieu, et il dit : Vous laisserez maintenant aller en paix votre sers^iteur (?). La bénédiction que nous donnons à Dieu, vient originairement de celle qu'il nous donne. Dieu nous bénit lorsqu'il nous comble de ses biens : nous le bénissons lorsque nous reconnoissons que tout le bien que nous avons vient de sa bonté; et que ne pouvant lui rien don-

(0 Cant. III. 4— W L^<^- "• 28, 2Q.

SUll LES MYSTÈllES. 4'^5

ner, nous confessons avec complaisance ses perfections^ et nous nous en réjouissons de tout notre cœur.

Cette occupation naturelle de l'homme a été' interrompue par le péché, et rétablie par Jésus-Christ; en sorte que par nous-mêmes ne pouvant bénir Dieu, ni rien faire qui lui soit agréable, nous le bénissons en Jésus-Christ : en qui aussi il nous a premièrement Lénis de toute bénédiction spirituelle^ comme dit saint PauKO.

Pour donc bénir Dieu , il faut le tenir entre nos bras , qui est une posture d'oifrande et un acte pour présenter à Dieu son fils bien-aimé.

Par ce moyen nous rendons à Dieu tout ce que nous lui devons, et lui faisons une oblation égale, non -seulement à ses bienfaits, mais encore à ses grandeurs, en lui présentant un autre lui-même. Au reste nous pouvons Toffrir, puisqu'il est à nous, de même sang, de même nature que nous sommes; qui d'ailleurs se donne à nous tous les jours dans la sainte eucharistie, afin que nous ayons tous les jours de quoi donner à Dieu qui nous donne tout.

L'efiet dans nos cœurs de cette bénédiction, c'est de nous dégoûter de la vie et de tous les biens sensibles. Celui-là bénit Dieu véritablement, qui attaché à Jésus-Christ qu'il présente à Dieu , et détaché de tout le reste, dit avec Siméon : Laissez-moi aller en paix : je ne veux rien , je ne tiens à rien sur la terre ; ou bien avec Job : Le Seigneur a donné : le Seigneur a été : tout ce que le Seigneur a voulu est arrivé : le nom du Seigneur soit béni (2). A lui la

(0 EpUs, I. 3.— W Joh. I. 21,

4^6 ÉLÉVATIOIVS

gloire et V empire (0 : à nous riiumilite et l'obéissance. En quelque e'tat que nous soyons, mettons Je'sus entre Dieu et nous. Yeux-je vous rendre grâces? Voilà votre Fils : vous ai-je offensé? Voilà votre Fils, mon grand propitiateur. Voyez les pleurs de ses yeux enfantins , c'est pour moi qu'il les verse. Qui en doute , puisqu'il a bien versé son sang ? Recevez donc de mes mains le Sauveur que vous nous avez donné. C'est pour cela qu'il se met encore tous les jours entre nos mains. Mais soyons purs , soyons saints pour offrir à Dieu le Saint des saints. Levons à Dieu des mains pures ; et allons en paix.

Le cantique de Siméon.

Le saint vieillard ne veut plus rien voir, après avoir vu Jésus-Christ (2). Il croyoit profaner ses yeux sanctifiés par la vue de Jésus-Christ : et il ne désire plus que d'aller bientôt au sein d'Abraham , y attendre l'espérance du monde, et annoncer comme prochaine aux enfans de Dieu la consolation dlsraël.

En général , on ne doit souhaiter de vivre , que jusqu'à tant qu'on ait connu Jésus-Christ. Mourir sans l'avoir connu, c'est mourir dans son péché; mais aussi quand on l'a connu et goûté par la rémission de ses péchés, qui pourroit aimer la vie et se repaître encore de ses illusions ? La vie de l'homme

(0 Apoc. I. 6. — W Luc. II. 26.

n'est que tentation et tromperie. Les pompes, les grandeurs, les biens du monde, qu'est-ce autre chose, qu orgueil^ concupiscence des jeux ^ concupiscence delà chair (0, un vain faste, une vaine enflure, un amusement dangereux, un piège, un attrait trompeur pour les foibles? Fuyons, fuyons cette Bahylone j, pour nétre point corrompus par ses délices (2) : après avoir vu le vrai en Jésus, fuyons le faux qui est dans le monde.

Hé bien , je laisserai le monde : je m'en irai contempler les œuvres de Dieu dans la retraite : je n'y trouverai pas ce faux que j'aperçois dans le monde : quelle consolation, puisque le vrai y est encore imparfait ! Les créatures peuvent être nos introducteurs vers Dieu : mais quand nous le pouvons voir lui-même , qu'avons-nous besoin des introducteurs? Fermez-vous dorénavant, m^s yeux ; vous avez vu Jésus-Christ ; il n'y a plus rien à voir pour vous.

C'est ainsi que le juste méprise la vie, et ne la supporte qu'avec peine. Mais alors , et quand Jésus- Christ devoit paroître, on pouvoit désirer la consolation de le voir et de lui rendre témoignage. Maintenant, où pour le voir il faut mourir, la mort n'estelle pas douce ? Si le saint vieillard a tant désiré de voir Jésus dans l'infirmité de sa chair; combien devons-nous désirer de le voir dans sa gloire? Heureux Siméon! combien de prophètes , combien de rois ont désiré de voir ce que vous j^oyez , et ne font pas vu (5) ? C'est ce que Jésus disoit à ses disciples : et il ajouta : £t d'ouïr ce que vous écoutez y et ne

(0 /. Joan, II. 19. — (2) ^poc. xviu. f\. — i}) Luc. x. 34'

l'ont pas oui! Simeon n'écoutoit pas sa parole, qui faisoit dire à ses auditeurs , peut-être encore incrédules; Jamais homme na parlé comm.e celui-ci (0 ; et néanmoins il est ravi : combien plus le devonsnous être, d'entendre sa sainte parole, et d'en attendre la dernière et parfaite révélation dans la vie future ! Siméon ne voit rien encore qu'un enfant où rien ne paroi t d'extraordinaire ; et Dieu lui ouvre les yeux de l'esprit , pour voir que c'est la lumière que Dieu prépare aux gentils pour les éclairer, et le flambeau pour les recueillir de leur dispersion : en même temps la gloire d'Israël j et celui où se réunissent ceux qui sont loin et ceux qui sont près : en un mot l'attente commune des deux peuples , comme Jacob le vit en mourant , lorsqu'il vit sortir de Juda celui qui étoit l'espérance de tous les peuples de l'unii^ers (2).

Eclairez-nous, ô Sauveur! lumière qui éclairez tout homme venant au monde (^). Eclairez-nous, nous que votre Evangile a tirés de la gentilité : éclairez les Juifs encore endurcis ; et qu'ils viennent confesser avec nous Jésus-Christ notre Seigneur. Qui verra cet heureux temps ? Quand viendra-t-il ? Bienheureux les yeux qui verront, après la conversion des gentils , la gloire du peuple d'Israël l

iO Joan. vu. 46. — W Gen. xxix. 10. «C^) Joan. i. g.

Admiration de Joseph et de Marie,

Le père et la mère de V enfant étoient en admiration de ce qiLon disoit de lui (0. Nous avons déjà dit un mot de cette admiration : mais il faut tâcher aujourd'hui de la comprendre, et s il se peut même, de la de'finir.

C'est donc, si je ne me trompe, un sentiment intime de l'ame , qui pénétrée et surmontée de la grandeur , de la magnificence, de la majesté des choses qu'elle entend , après peut-être quelqu'effort tranquille , pour s'en exprimer à elle-même la hauteur, reconnoît enfin qu'elle ne peut pas même concevoir combien elles sont incompréhensibles ; supprime toutes ses pensées, les reconnoissant toutes indignes de Dieu ; et craignant de les dégrader en tâchant de les estimer, demeure en silence devant Dieu sans pouvoir dire un seul mot , si ce n'est peut-être avec David , qui s'écrie : Tibi silentium laus : Le silence seul est votre louange (2). C'est encore ce que vouloit dire David : Seigneur , notre Seigneur j que votre nom est admirable par toute la terre , parce que votre magnificenee est élevée par - dessus les deux (5). Les deux des deux ne peuvent pas vous comprendre (4). 11 n'appartient qu'à vous seul

(0 Luc. II. 33. — («) Ps, Lxiv. 2. selon VHcbr.-^ C^) Pi, vm. 6. -« C4j /y/. Reg, vin. 27.

430 ÉLÉVATIOJyS

de vous louer. Ainsi mon ame étonnée, confuse, interdite, demeure en silence devant votre face. Son étonnement se tourne en amour, mais dans un amour e'perdu , qui sentant qu'on ne peut pas même vous aimer assez, se perd dans vos immenses grandeurs , comme dans un abîme qui n'a point de fond, et comme une goutte d'eau dans l'Océan.

Revenons à Joseph et à Marie. Ils étoient en admiration de ce qu'on disoitde lui{^). Pourquoi tant être en admiration ? Ils en savoient plus que tous ceux qui leur en parloient. Il est vrai que l'ange ne leur avoit pas encore annoncé la vocation des gentils. Marie n'avoit ouï parler que du trône de Da^id, et de la maison de Jacob (2). Elle avoit senti toutefois par un instinct manifestement prophétique et sans limitation , que dans tous les temps on la publieroit bienheureuse (5) : ce qui sembloit comprendre tous les peuples comme tous les âges : et l'adoration des mages étoit un présage de la conversion deâ gentils. Quoi qu'il en soit, Siméon est le premier qui paroisse l'avoir annoncée : et c'étoit un grand sujet d'admiration.

Sans en tant rechercher les causes , le Saint-Esprit nous veut faire entendre une excellente manière d'honorer les mystères. C'est à la vue des bontés et des merveilles de Dieu, de demeurer devant lui en grande admiration et en grand silence. Dans ce genre d'oraison, il ne s'agit pas de produire beaucoup de pensées , ni de faire de grands efforts : on est devant Dieu : on s'étonne des grâces qu'il nous fait: on dit cent et cent fois, sans dire mot, avec

(0 Luc. n. 33. — W Luc. i. 32. —(3) mj^ 43.

SUR LES MYSTÈRES. ^3l

David : Quid est homo ? Qu est-ce que Thomme , que 'VOUS daigniez vous en souy^eniri^)! Encore un coup: qu'est-ce que Thomme, que vous, vous qui êtes le Seigneur admirable par toute la terre, vouliez y penser? Et on s'abîme dans l'étonnement et dans la reconnoissance, sans songer à vouloir produire, ni au dedans, ni au dehors la moindre parole, tant que dure cette bienheureuse et très-simple disposition.

Il y a dans l'admiration une ignorance soumise, qui contente de ce qu'on lui montre des grandeurs de Dieu , ne demande pas d'en savoir davantage ; et perdue dans l'incompréhensibilitd des mystères, les regarde .ivec un saisissement intérieur, également disposée à voir et à ne voir pas ; à voir plus ou moins, selon qu'il plaira à Dieu. Cette admiration est un amour. Le premier elTet de l'amour, c'est de faire admirer ce qu'on aime, le faire toujours regarder avec complaisance; y rappeler les yeux, ne vouloir point le perdre de vue. Cette manière d'honorer Dieu est marquée dans les saints dès les premiers temps. Elle est répétée plusieurs fois dans saint Clément d'Alexandrie. Mais quoi? Elle est de David, lorsqu'il dit : Quàm adinirabile ! quid est homo !

quàm magna multitudo dulcedinis tuœ ^ Domine !

Que votî'enom est admirable! qu est-ce que V homme !

que vos douceurs sont grandes et innombrables ('-^) !

C'est le cantique de tous les saints dans l'Apocalypse.

Qui ne vous craindra , Seigneur ? Qui n'exaltera

votre nom ? car vous êtes le seul Saint (^). On se

tait alors , parce qu'on ne sait comment exprimer sa

(') Ps- VIII. 5. — (') Ps. vin. 2, 5. Ps. XXX. lo. — (3) ^poc. xv. ( .

tendresse, son respect, sa joie, ni enfin ce qu'on sent de Dieu : et c'est dans le ciel le silence d'envi-' ron une demi -heure (0: silence admirable, et qui ne peut durer long-temps dans cette vie turbulente et tumultueuse.

Prédictions du saint vieillard. Jésus-Christ en butte aux contradictions.

Cet enfant que vous voyez ^ est pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs dans Israël (2). C'est ce qu'opère tout ce qui est haut, et ce qui est simple tout ensemble. On ne peut atteindre à sa hauteur; on dédaigne sa simplicité, ou bien on le veut atteindre par soi-même; et on ne peut, et on se trouble, et on se perd dans son orgueil. Mais les humbles cœurs entrent dans les profondeurs de Dieu sans s'émouvoir ; et éloignés du monde et de ses pensées, ils trouvent la vie dans la hauteur des œuvres de Dieu.

Et il sera en butte aux contradictions des hommes^?), Siméon est inspiré de parler à fond à Maiie , qui plus que personne a ces oreilles intérieures où le Verbe se fait entendre. Ouvrons l'Evangile, et surtout celui de saint Jean, où le mystère de Jésus -Christ est découvert plus à fond : c'est le plus parfait commentaire de la parole de Siméon. Ecoutons murmurer le peuple : les uns disoient j C'est.un homme de bien :

W jipoc. VIII. I. — C') Luc. II. 34. — (3) ii,id,

les

les autres disoient : Non, il trompe le peuple et abuse de sa crédulité. N'est - ce pas lui qiiils vouloient faire mourir? Et il prêche et personne ne lui dit mot : les prêtres auroient-ils connu qu'il est le Christ? Mais on ne saura d'où viendra le Clirist, et celui-ci nous savons d'où il est venu (0. Et encore : Que veut-il dire , quon ne peut aller oïl il va ? Irat-il aux gentils dispersés , et s'en rendra-t-il le docteur? Les uns disoient : C'est le Christ; les autres disoient: Le Chv'isl doit - il venir de Galilée ? Ne sait- on pas qu'il doit venir de Bethléem! Il j eut donc sur ce sujet une grande dissension (2). Et le voilà en butte aux contradictions des hommes.

Poursuivons : Jésus re'pète encore une fois : Je m'en vais ; et vous ne poussez ven r ou je vais. Où ira-t-il ? Se tuera-t-il lui-même (3) , afin qu'on ne puisse le suivre ? Ce n'éloit pas seulement les infidèles et les incrédules qui contredisoient à ses paroles : ceux qui croyoient , mais non pas encore assez à fond , aussitôt qu'ils lui entendirent dire cette parole, la plus consolante qu'il ait jamais prononcée , La vérité vous affranchira , s'emportèrent jusqu'à oublier leurs captivités si fréquentes , et jusqu'à lui dire : Vous nous traitez d'esclaves : nous n avons jamais été dans lesclas^age (4). Il leur fait voir leur captivité sous le péché, dont lui seul pouvoit les affranchir. Ils ne veulent point s'appaiser ; et de discours en discours , pendant que Jésus leur dit la vérité, ils s'emportent jusqu'à lui dire qu'il étoit un samaritain et possédé du malin esprit , sans être

(0 Joan. vu. 12, 25, 26, 27. — W Ibid. 35 cLseq, — ^) Joan. viu. 21 , 22. — (4) Ibid. 33, 33 , 34 e£ sG^q.

BOSSVET. vni. 28

touches de sa douceur. L'entretien se finit par vouloir prendre des pierres pour le lapider.

Continuons. Je donne , leur dit-il (0, ma vie de moi-même ^ et personne ne me la peut ÔLer ; et il s'élève sur cette parole de nouvelles dissensions. C'est un possédé , disoient les uns , cest un fol ; pourquoi l'écouter davantage ? D'autres disoient : Ce ne sont pas là les paroles d'un possédé ; un possédé rend -il la vue à un a\^eugle-né? Les contradictions e'toient fortes ; les de'fenseurs étoient foibles ; et le parti des contradicteurs devint si fort, qu'à la fin il met en croix l'innocence même. Ils s'amassent pourtant autour de lui ; et avec une bonne foi apparente , ils lui disent: Pourquoi nous faire mourir, et nous tenir toujours en suspens ? Si vous êtes le Christ, dites-le-nous ouvertement. Il le leur avoit dit tant de fois, et ses œuvres mêmes parloient; ce qui lui fait dire : Je vous le dis, et vous ne me croyez pas j et quand je me tairois , les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi (2). Ils ne l'en croient pas, et ils en reviennent à prendre des pierres pour le lapider : tant il e'toit né pour essuyer les contradictions du genre humain.

On le chicanoit sur tout. Pourquoi vos disciples méprisent-ils nos traditions ? Ils se mettent à table sans se laver {^). Y olci une chicane bien pkis étrange. Cet homme ne vient pas de Dieu : il fait des miracles , et il guérit les malades le jour du sabbat (4). Ils n'eussent pas craint le jour du sabbat de retirer d'un fossé leur dne ou leur bœuf (5) ; mais guérir le jour

{^)Joan. X. 18, 19, ao, ai. — (») IbiJ. 24, aS, 3i. — Q) Matth^ XV. 2. — l'i) Joan. IX. 16. — (5) Luc. xiv. 3, 4j 5.

SUR LES MYSTÈllES. 435

du sabbat une fille d'Abraham, et la délivrer du malin esprit dont elle e'toit opprime'e , c'est un crime abominable. Faut-il s'e'tonner si on contredit sa doctrine et ses mystères , puisqu'on trouve mauvais jusqu'à ses miracles et à ses bienfaits?

XIIL« ELEVATION.

D'oîi naissoient ces contradictions,

Vovs êtes d'en-haSj et je suis d' en-haut (0. Je viens apprendre aux hommes des choses liantes qui les passent ; et les hommes superbes ne veulent pas s'humilier pour les recevoir.

Kous êtes du monde , et je ne suis pas du monde C^). Vous êtes charnels et sensuels ; et ce que je vous annonce qui est spirituel, ne peut entrer dans votre esprit. Il faut que je vous régénère , que je vous renouvelle, que je vous refonde ; car , ce qui est né de la chair , est chair (3) ; et on n'est spirituel qu'en renaissant et en renonçant à sa première vie.

La lumière est venue au monde ; et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière ^ parce que leurs œuvres étoient mauvaises. Car celui qui fait mal , hait la lumière ; et il ne vient point à la lumière j de peur que ses œuvres ne soient manifestées (4).

Voilà trois paroles du Fils de Dieu, qui contiennent trois raisons pour lesquelles les hommes îi'ont pu le souffrir. Ils sont superbes, et ils ne

(0 Joan. Yiii. 23. — W Ibid. — \}) Joan. m. 6. — 14) IbiJ. 19, 20.

veulent pas s'humilier pour recevoir les sublimites qu'il leur annonce : ils sont charnels et sensuels , et ils ne veulent pas se dépouiller de leurs sens pour entrer dans les choses spirituelles où il les veut faire entrer; ils sont vicieux et corrompus, et ils ne peuvent souffrir d'être repris par la vérité.

Vous me voulez faire mourir, dit le Sauveur, parce que ma parole ne prend point en vous , et nj trousfe point d'entrée (0. Ainsi elle vous révolte, parce que vous ne pouvez pas y entrer. Comme jamais il n'y eut de vérité, ni plus haute, ni plus spirituelle, ni plus convaincante , et plus vivement reprenante que celle de Jésus-Christ , il n'y eut jamais aussi une plus grande révolte , ni une plus grande contradiction. C'est pourquoi il en faut venir jusqu'à la détruire , jusqu'à faire mourir celui qui l'annonce. Vous cherchez à me faire mourir , moi qui suis un homme qui vous dis la vérité. Voilà le sujet de votre haine : Vous ne connoissez pas mon langage. Pourquoi ? parce que vous ne poussez pas seulement écouter ma parole (2) : elle vous est insupportable , parce qu elle est vive , convaincante , irrépréhensible.

C'est la grande contradiction que souffre Jésus. Les hommes se révoltent contre lui , parce qu'ils ne veulent pas se convertir , s'humilier , se mortifier , combattre leurs cupidités et leurs passions. Ils aimeront quelquefois ses vérités , qui sont belles en ellesmêmes : quand elles se tournent en jugement ^ en répréhension, en correction, ils se révoltent contre lui et contre les prédicateurs qui prêchent les vérités fortes; et contre les supérieurs, contre les amis qui

i})Joaiu viii. 37. — W Ibid. 4o, 43.

SUR LES MYSTÈRES. /^.3l

nous mettent nos défauts devant les yeux ^ et qui troublent le faux repos d'une mauvaise conscience. C'est de ce côté-là plus que de tous les autres , que Jésus-Christ est en butte aux contradictions ; et cet endroit est pour lui le plus sensible.]

Contradictions des chrétiens mêmes contre Jésus- Christ j sur sa personne.

Je frémis , je sèche , Seigneur , je suis saisi de frayeur et d'étonnement; mon cœur se pâme, se flétrit, quand je vous vois en butte aux contradictions, non-seulement des infidèles, mais encore de ceux qui se disent vos disciples. Et premièrement , quelles contradictions sur votre personne! Vous êtes tellement Dieu , qu'on ne peut croire que vous soyez homme; vous êtes tellement homme, qu'on ne peut croire que vous soyez Dieu. Les uns ont dit : Le Verbe est en Dieu (0 ; mais ce n'est rien de substantiel ni de subsistant : il est en Dieu comme notre pensée est en nous ; en ce sens il est Dieu comme la pensée est notre ame ; car qu'est-ce que la pensée, sinon notre ame en tant qu'elle pense ? Non , disent les autres : on voit trop que le Verbe est quelque chose qui subsiste : c'est un fils ; c'est une personne : qui ne le voit pas par toutes les actions et toutes les choses qu'on lui attribue ? Mais aussi ne doit-on pas croire que cet homme qui est né de Marie, sans être

1») Joan. 1. 1.

rien autre chose , est cette personne qu'on nomme le Fils de Dieu? Quoi ! il n'est pas devant Marie; lui qui dit, qu'il est dcs^ant Abraham (0 ? lui qui éloit au commencement (^) ? Vous vous trompez , il est évident , dit Arius , qu'il est devant que le monde fût: c'est dès-lors une personne subsistante; mais inférieure à Dieu , faite du néant comme le sont les cre'atures , quoique plus excellente. Tiré du néant ? cela ne se peut : \m par qui tout a été tiré du néant P). Comment donc est-il fils ? Un fils n'est-il pas produit de la substance de son père, et de même nature que lui? Le fils de Dieu sera-t-il moins fils, et Dieu serat-ij moins père que les hommes ne le sont ? Il seroit donc fils par adoption comme nous ? Et comment avec cela, être fils unique , qui est dans le sein du Père (4)?

Arius, vous avez tort , dit Nestorius : le fils de Dieu est Dieu comme lui ; mais aussi ne peut-il pas en même temps être fait homme ? Il habite en l'homme comme Dieu habite dans un temple par grâce ; et s* le Fils de Dieu est fils par nature, l'homme qu'il s'est uni par sa grâce ne l'est que par adoption.

On s'oppose à cette perverse doctrine : on dit à Nestorius , Vous séparez trop : il faut unir jusqu'à tout confondre , et faire de deux natures une nature. Hélas? quand finiront ces contentions î Pouvez-vous croire , disent ceux-ci , qu'un Dieu puisse en effet se rabaisser jusqu'à être effectivement homme ? La chair n'est pas digne de lui : il n'en a point , si ce n'est une fantastique et imaginaire. Imaginaire? dit l'autre; et comment donc a-t-on dit : Le Verhe a été fait

(') Joan. VIII. 58. -^ W Ibul I. I , 2 — (3; Ibiil 3. — (4) Ibid. i8.

chair (0 : en définissant l'incarnation par l'endroit que vous rebutez? 11 a une chair, et l'incarnation n'est pas une tromperie. Mais le Verbe lui tient lieu d'ame : ou bien, si vous voulez lui donner une ame, donnons-lui celle- des bêtes quelle qu'elle soit ; mais ne lui donnons point celle des hommes. Le Verbe est son ame encore un coup ; ou du moins il est son intelligence : il veut par sa volonté , et il ne peut en avoir d'autre ? Est-ce tout enfin ? Oui c'est tout. Car on a tout contesté, le corps, l'ame , les opérations intellectuelles; et toutes les contradictions sont épuisées. Jésus est donc eji hutte aux contradictions de ceux qui se disent ses disciples ? Car , disent-ils , le moyen de comprendre cela et cela ? Mais Jésus avoit prévenu les contradictions par une seule parole : Dieu a tant aimé le monde, quil lui a donné son Fils unique (^).

Pour tout entendre, il ne faut qu'entendre son amour. Dieu a tant aimé le monde. Un amour incompréhensible produit des effets qui le sont aussi. Vous demandez des pourquoi à Dieu? Pourquoi un Dieu se faire homme? Jésus-Christ vous dit ce pourquoi ? Dieu a tant aimé le monde. Tenez-vous-en là ; les hommes ingrats ne veulent pas croire que Dieu les aime autant qu il fait. Mais le disciple bienaimé résoud leurs doutes, en disant : Nous auons cru à t amour que Dieu a pour nous (3). Dieu a tant aimé le monde; et que reste-t-il après cela, sinon de croire à l'amour , pour croire à tous les mystères?

Esprits aussi insensibles à l'amour divin , que vous êtes d'ailleurs présomptueux ! Le mystère de l'eu-

(0 Joan. I. 14. — W Ibid. m. 16. — ^3) IhiJ. ly.iG.

44o ÉLÉVATIONS

charistie vous rebute ? Pourquoi nous donner sa chair et s'unir à nous corps à corps pour s'y unir esprit à esprit? Dieu a tant aimé le monde ^ dit Jésus : et saint Jean répond pour nous tous : Nous a^ons cru à l^amour que Dieu a pour nous. Mais il est incompréhensible ? et c'est pour cela que je veux le croire, et m'y abîmer : il n'en est que plus digne de Dieu. Après cela il ne faut plus disputer , mais aimer ; et après que Jésus a dit : Dieu a tant aimé le monde , il ne faudroit plus que dire , le monde racheté a tant aimé Dieu.

Contradictions contre Jésus - Christ^ sur le mjstere de la grâce.

Voici encore un écueil terrible pour l'orgueil humain. L'homme dit en son cœur : J'ai mon franc arbitre : Dieu m'a fait libre , et je me veux faire juste : je veux que le coup qui décide de mon salut éternellement vienne primitivement de moi. Ainsi on veut par quelque coin se glorifier en soi-même. Où allez-vous, vaisseau fragile? vous allez vous briser contre l'écueil , et vous priver du secours de Dieu qui n'aide que les humbles , et qui les fait humbles pour les aider. Connoissez - vous bien la chute de votre nature pécheresse , et après même en avoir été relevé, l'extrême langueur, la profonde maladie qui vous en reste ? Dieu veut que vous l,ui disiez: Guérissez-moi (0; car à tout moment je me

.(•) Ps. VI. 3.

STTÎl LES MYSTÈRES. 44 1

meurs , et je ne puis rien sans vous. Dieu veut que vous lui demandiez toutes les bonnes actions que vous devez faire : quand vous les avez faites , Dieu veut que vous lui rendiez grâces de les avoir faites. Il ne veut pas pour cela que vous demeuriez sans action , sans effort ; mais il veut qu'en vous efforçant comme si vous deviez agir tout seul , vous ne vous glorifiiez non plus en vous-même , que si vous ne faisiez rien.

Je ne puis : je veux trouver quelque chose à quoi me prendre dans mon libre arbitre , que je ne puis accorder avec cet abandon à la grâce. Superbe contradicteur, voulez-vous accorder ces choses, ou bien croire que Dieu les accorde ? Il les accorde tellement , qu'il veut sans vous relâcher de votre action que vous lui attribuyez finalement tout l'ouvrage de votre salut ; car il est le Sauveur ; et il dit : Ilnj a point de Dieu qui sauve que moi (0. Croyez bien que Je'sus - Christ est Sauveur, et toutes les contradictions s'évanouiront.

Solution manifeste des contradictions par ï autorité de r Eglise.

Seigneur , vos mystères sont enveloppés de ténèbres. Vous avez répandu dans votre Ecriture des obscurités , vénérables à la vérité , mais enfin qui déconcertent notre foible esprit : je tremble en les

W /y. XLiii. 6, II.

voyant , et je ne sais par où sortir de ce labyrinthe. Vous ne savez par où en sortir ! Mais Je'sus a-t-il parlé obscurément de son Eglise ? N'a-t-il pas dit qu'il la mettoit sur une montagne (0, afin qu'elle fût vue de tout le monde? N'a-t-il pas dit quil la posait sur le chandelier j afin quelle luisît à tout Vuniv^eî's (2) ? N'a-t-il pas dit assez clairement : Les portes d'enfer ne prévaudront pas contre elle (5) ? N'a-t-il pas assez clairement renvoyé jusqu'aux moindres difficultés, à la décision de l'Eglise, et rangé parmi les païens et les péagers (4) ceux qui refuseroient d'en passer par son avis ? Et lorsque montant aux cieux on auroit pu croire qu'il la laissoit destituée de son assistance , n'a-t-il pas dit : Allez ^ baptisez j enseignez : et voila que je suis auec a;oM5 (enseignant ainsi et baptisant), yV-r^w'^ lafiji des siècles (5) ? Si donc vous avez des doutes , allez à l'Eglise; elle est en vue; elle est toujours inébranlal)le , immuable dans sa foi ; toujours avec Jésus- Christ et Jésus-Christ avec elle. Disons ici encore une fois : Dieu a tant aimé le monde , que pour en résoudre les doutes il n'a point laissé de doute sur son Eglise qui les doit résoudre.

Mais combien de sociétés prennent le titre d'Eglise? Pouvez-vous vous y tromper? Ne voyez-vous pas que celle qui a toujous été ; celle qui demeure toujours sur sa base ; celle qu'on ne peut pas seulement accuser de s'être séparée d'un autre corps, et dont tous les autres corps se sont séparés , portant sur leur front le caractère de leur nouveauté; ne

(0 Matth. V. 14. — W lUd. i5, — (3) Maith. xvi. 18. — (4) MaUh. xviii. 17.— C^) MaUh. xxYiii. 19, 20.

SUll LES MYSTÈRES. 4 + ^

voyez-vous pas encore un coup que c'est celle qui est l'Eglise. Soumettez-vous donc. Vous ne pouvez ! j'en vois la cause. Vous voulez juger par vous-même ; vous voulez faire votre règle de votre jugement ; vous voulez être plus savant et plus éclairé que les autres ; vous vous croyez ravili en suivant le chemin battu , les voies communes : vous voulez être auteur , inventeur, vous élever au-dessus des autres par la singularité de vossentiraens; en un mot, vous voulez, ou vous faire un nom parmi les hommes, ou vous admirer vous-même en secret comme un homme extraordinaire. Aveugle , conducteur d'aveugles, en quel abîme vous allez vous précipiter, avec tous ceux qui vous suivront ! Si vous étiez tout-à-fait aveugle , vous trouveriez quelque excuse dans votre ignorance. Mais vous dites : Nous voyons, nous entendons tout , et le secret de l'Ecriture nous est révélé : Votre péché demeure en vous (0.

L'humilité résout toutes les difficultés.

Pourquoi nous renvoyer à l'Eglise ? Ne pouviezvous pas nous éclairer par vous-même, et rendre votre Ecriture si pleine et si claire qu'il n'y restât aucun doute ? Superbe raisonneur ? N'entendezvous pas que Dieu a voulu faire des humbles? Votre maladie, c'est l'orgueil : votre remède sera l'humilité. Votre orgueil vous révolte contre Dieu , Thu-

(•) Joan. IX. 4».

milité doit être votre véritable sacrifice. Et pourquoi a-t-il répandu dans son Ecriture ces ténèbres mystérieuses, sinon pour vous renvoyer à l'autoril é de l'Eglise , où l'esprit de la tradition , qui est celui du Saint-Esprit, décide tout? Ignorez-vous, vous qui vous plaignez de l'obscurité des Ecritures, que sa trop grande lumière vous éblouiroit plus que ses saintes ténèbres ne vous confondent ? N'avez-vous pas vu les Juifs demander à Jésus qu'il s'explique ; et Jésus s'expliquer de sorte quand il l'a voulu , qu'il n'y avoit plus d'ambiguité dans ses discours ? Et qu'en est-il arrivé ? Les Juifs en ontils été moins incrédules ? Point du tout : la lumière même les a éblouis : plus elle a été manifeste, plus ils se sont révoltés contre elle : et si on le veut entendre , la lumière a été plus obscure et plus ténébreuse pour leurs yeux malades, que les ténèbres mêmes.

Enfin par-dessus toutes choses , vous avez besoin de croire que ceux qui croient doivent tout à Dieu; qu'ils sont, comme dit le Sauveur, enseignés de lui: docibiles Dei : de mot à mot , docti a Deo (0 : qu'il faut qu'il parle dedans , et qu'il aille chercher dans le cœur ceux à qui il veut spécialement se faire entendre. Ne raisonnez donc plus : humiliez-vous. Qui a des oreilles pour écouter ^ quil écoute (^) : mais qu'il sache que ces oreilles qui écoutent , c'est Dieu qui les donne : Aurem audientem , et oculum. videntem^ Doniinus fecit utrumque (3).

{^)Joan. VI. 45. — W ^latkh. xi. j5. xni, «) et seq. — W Prov.

SUll LES MYSTÈRES. 4^5

Contradictions dans V Eglise par les péchés des fidèles ^ et sur la morale de Jésus-Christ,

Mais la contradiction la plus douloureuse du Sauveur est celle de nos pèches : de nous qui nous disons ses fidèles , et qui sommes les enfans de son Eglise. Le de'sordre , le dérèglement , la corruption se re'pand dans tous les états, et toute la face de l'Eglise paroît infectée. Depuis la plante des pieds jusqu'à la tête , il n'y a point de santé en elle (0. Voila, dit-elle j, que mon amertume la plus amere est dans la paix (2). Ma première amertume , qui m,* a été , disoit saint Bernard (5), bien amere , a été dans les persécutions des gentils : la seconde amertume encore plus amere , a été dans les schismes et dans l'hérésie : mais dans la paix , et quand J'ai été triomphante , mon amertume tres-amere est dans les déréglemens des chrétiens catholiques.

Que chacun repasse ici ses péchés : il verra par quel endroit Jésus-Christ, durant tout le cours de sa vie, et dans son agonie au sacré jardin, a été le plus douloureusement contredit. Les Juifs qui ont poussé leur dérision jusque parmi les horreurs de sa croix, ne l'ont pas percé de plus de coups, ni n'ont pas été un peuple plus contredisant envers celui qui étendoit ses bras vers eux (4) , que nous

(0 Is. I. 6. — (2) Ihid. XXXVIII. 17. — (3) S. Bern. Serm. xxxiii. in Cant. n. 19. — (4) [s. lxv. a. Rom. x. 21.

le sommes. Et si le cœur de Je'sus pouvoit être afflige dans sa gloire, il le seroit de ce côte' -là, plus que par toute autre raison. Cest vous , cln étiens et catholiques : c'est vous, qui faites blasphémer mon nom par toute la terre (0. On ne peut croire que ma doctrine soit venue du ciel quand on la voit si mal pratiquée par ceux qui portent le nom de fidèles.

Ils en sont venus jusqu'à vouloir courber la règle , comme les docteurs de la loi et les pharisiens : ils se font des doctrines erronées, de fausses traditions, de fausses probabilités : la cupidité résout les cas de conscience ; et sa violence est telle qu'elle contraint les docteurs de la flatter. O malheur ! On ne peut convertir les chrétiens, tant leur dureté est extrême, tant les mauvaises coutumes prévalent; et on leur cherche des excuses : la régularité passe pour rigueur : on lui donne un nom de secte : la règle ne peut plus se faire entendre. Pour aifoi- Llir tous les préceptes dans leur source, on attaque celui de l'amour de Dieu : on ne peut trouver le moment où l'on soit obligé de le pratiquer ; et à force de reculer l'obligation, on l'éteint tout-à-fait. O Jésus ! je le sais , la vérité triomphera éternellement dans votre Eglise ; suscitez -y des docteurs pleins de vérité et d'efficace, qui fassent taire enfin les contradicteurs : et toujours en attendant que chacun de nous fasse taire la contradiction en soimême.

(') Is. Lii. 5. Rom, II. 24.

Uèpée perce Vame de Marie,

Cet enfant sera en hutte aux contradictions : et 'votre ame même, 6 mère affligée et désolée ! sei^a percée d'une épée (0. Vous aurez part aux contradictions : vous verrez tout le monde se soulever contre ce cher Fils : vous en aurez le cœur percé : et il n'y a point d'épée plus tranchante que celle de votre douleur. Votre cœur sera percé par autant de plaies que vous en verrez dans votre Fils : vous serez conduite à sa croix pour y mourir de mille morts. Combien serez-vous affligJÇe quand vous verrez sa sainte doctrine contredite et persécutée ? Vous verrez naître les persécutions et les hérésies : le miracle de Tenfantement virginal sera contredit comme tous les autres mystères, pendant même que vous serez encore sur Ja terre ; et il y en aura qui ne voudront pas croire votre inviolable et perpétuelle virginité. Vous serez cependant la merveille de l'Eglise, la gloire des femmes, l'exemple et le modèle de toute la terre. Peut-on assez admirer la foi qui vous fait dire : Ils n ont pas de vin; et : Faites ce quil vous dira (2) ? Vous êtes la mère de tous ceux qui croient ; et c'est à votre prière que s'est fait le premier miracle qui les a fait croire.

(0 Luc. u. 34, 35. -W Joan. n. 3, 5.

Les contradictions de Jésus - Clirist découvrent le secret des cœurs.

Il faut joindre ces paroles : Cet enfant sera en butte aux contradictions ^ à celles-ci : Les pensées que plusieurs cachent dans leurs cœurs seront découvertes (0. Si Jésus-Christ n'avoit point paru sur la terre, on ne connoîtroit pas la profonde malice, le profond orgvieil , la profonde corruption , la profonde dissmiulation et hypocrisie du cœur de rhomme.

La plus profonde iniquité est celle qui se couvre du voile de la piété. C'est où en étoient venus les pharisiens et les docteurs de la loi. L'avarice , l'esprit de domination, le faux zèle de la religion les transporloit et les aveugloit de sorte , qu'ils vouloient avec cela se croire saints, et les plus purs de tous les hommes. Sous couleur de faire pour les veuves et pour tous les foibles esprits, de longues oraisons, ils se rendoient nécessaires auprès d'elles, et dévoroient leurs richesses; ils parcouroient la terre et la mer pour faire un seul prosélyte, qu'ils damnoient plus qu'auparavant, sous prétexte de les convertir : parce que sans se soucier de les instruire du fond de la religion, ils ne vouloient que se faire renommer parmi les hommes, comme des gens qui gagnoient des âmes à Dieu j et en se les at-

coxuc. 11.34,35.

tachant

tachant , ils les faisoient servir à leur domination , et à l'e'tablissement de leurs mauvaises maximes (0. Ils se donnoient au public comme les seuls défenseurs de la religion. Esprits inquiets et turbulens , qui retiroient les peuples de l'obéissance aux puis* sances , se portant en apparence pour gens libres , qui n'avoient en lecommandation que les intérêts de leurs citoyens : et en effet, pour régner seuls sur leurs consciences. Le peuple prenoit leur esprit : et entraîné à leurs maximes corrompues, pendant qu'ils se faisoient un honneur de garder les petites observances de la loi, ils en méprisoient les grands préceptes, et mettoient la piété où elle n'étoit pas. S'ils affecloient partout les premières places, ils faisoient semblant que c'étoit pour honorer la religion dont ils vouloient paroître les seuls défenseurs : mais en effet, c'est qu'ils vouloient dominer, et qu'ils se repaissoient d'une vaine gloire. Les reprendre, et leur dire la vérité dont ils vouloient passer pour les seuls docteurs, c'étoit les révolter contre elle de la plus étrange manière. Aussitôt ils ne man*quoient pas d'intéresser la religion dans leur querelle : et ils étoient si entêtés de leurs fausses maximes, qu'ils croyoient rendre service à Dieu, en exterminant ceux qui osoient les combattre.

Comme jamais la vérité n'avoit paru plus pure , plus parfaite, plus victorieuse, que dans la doctrine et dans les exemples de Jésus - Christ ; elle ne pouvoit manquer d'exciter plus que jamais le faux zèle de ces aveugles conducteurs du peuple.

(0 Matth. xxiii, 1 , 2 ef seqq.

45o ÉLÉVATIOA^S

Le secret de leurs cœurs fut re'vele' : on vit ce que pouvoit l'iniquité, et l'orgueil couvert du manteau de la religion : on connut plus que jamais ce que pouvoit le faux zèle, et les excès où se portent ceux qui en sont transporte's. Il fallut crucifier celui qui ëtoit la sainteté même, et persécuter ses disciples : et Jésus leur apprend que ceux contre qui ils doivent être le plus préparés, sont les faux zélés, qui entêtés du besoin que la religion, dont ils s€ croient les arcs-boutans, a de leur soutien, croient rendre service à Dieu, en persécutant ses enfans j, dès qu'ils les croient leurs ennemis. Ainsi les pensées secrètes qui doivent être découvertes par Jésus - Christ , sont principalement celles , où nous nous trompons nous-mêmes, en croyant faire pour Dieu ce que nous faisons pour nos intérêts , pour la jalousie de l'autorité, pour nos opinions particulières. Car ce sont les pensées qu'on cache le plus, puisqu'on tâche même de se les cacher à soi-même. Observons-nous nous-piêmes sur ces caractères; et ne croyons pas en être purgés, sous prétexte que nous ne les sentirions pas tous en nousmêmes : mais tremblons, et ayons horreur de nousmêmes, pour légère que nous paroisse la teinture que nous prendrons.

Anne la prophétesse.

Il y avait une prophétesse nommée Anne , d'un dge fort avancé ; car elle avait quatre^vingt-qualrtt.

SUR LES MYSTÈHES. 4^1

ans. Elle avoit vécu dans un long veui^age , n'ayant été que sept ans avec son mari; et passa tout le reste de sa vie dans la retraite ; ne bougeant du temple , et servant Dieu nuit et jour dans les jeûnes et dans la prière. Voilà encore un digne témoin de Jésus- Christ. Elle survint au temple dans ce même instant, louant le Seigneur , et parlant de lui à tous ceux qui attendoient la rédemption d'Israël (0. Ce Sei-* gneur qu'elle louoit, visiblement étoit Jésus-Christ. Elle fut digne de le connoître et de l'annoncer , parce que détachée de la vie des sens , unie à Dieu par l'oraison , elle avoit préparé son cœur à la plus pure lumière.

Saint Luc a voulu en peu de paroles nous faire connoître cette sainte veuve, et en marquer nonseulement les vertus, mais encore la race même | en nous apprenant quelle étoit fille de Phanuël et de la tribu d Aser : afin que ces circonstances rappelassent le souvenir du témoignage de cette femme ; ce qu'il ne fait pas de Siméon , qui peutêtre étoit plus connu. Peut-être aussi qu'il falloit montrer que Jésus-Christ trouva des adorateurs dans plusieurs tribus, et entre autres dans celle d'Aser, à qui Jacob et Moïse n'avoient promis que de bvn pain, de T huile en abondance , et en un mot, des richesses dans ses mines de fier et de cuivre. Mais voici en la personne de cette veuve , les délices des rois et des peuples ('^) parmi les biens de la terre , changés en jeûnes et en mortifications. Quoi qu'il CM soit, honorons en tout, et les expressions, et le silence que le Saint-Esprit inspire aux évangélistes.

(0 Luc. H. 36, 3;, 38. — W Oen. xnx. 20. Dcut. xxxiu. 24, aS.

4d2 Élévations

Abrégé et conclusion des réflexions précédentes.

L'abrégé de ce mystère est , que Jésus s'offre , nous offre en lui et avec lui , et que nous devons entrer dans cette oblation , et nous y unir comme à la seule et parfaite adoration que Dieu demande de nous.

Les trois personnes qui se trouvent avec Jésus- Christ dans ce mystère, nous apprennent ce que nous devons offrir à Dieu.

La sainte Vierge lui offre et lui sacrifie le cher objet de son cœur , pour en faire ce qu'il lui plaira ; c'est-à-dire son propre Fils ; elle voit la contradiction poussée à l'extrémité contre lui , et en même temps elle sent ouvrir la plaie de son cœur par cette épée qui la perce. Mères chrétiennes, aurez-vous bien le courage dans l'occasion de faire à Dieu avec elle une oblation semblable? Tant que nous sommes de fidèles, unissons-nous à la foi d'Abraham, et offrons à Dieu notre Isaac; c'est-à-dire, ce qui nous tient le plus au cœur.

Siméon a immolé Tamoui* de la vie, et la laisse, pour ainsi dire, s'exhaler à Dieu en pure perte. Ne disons pas qu'il ne lui sacrifie qu'an reste de vit3 dans sa vieillesse : il n'a jamais désiré de vivre, que pour avoir la consolation de voir Jésus-Christ, et de lui rendre témoignage. Car ce n'étoit pas seule-

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ment une foible consolation des yeux que ce saint vieillard attendoit : il desiroitlessentimens que Je'sus présent inspire dans les cœurs ; il vouloit l'annoncer, le faire reconnoître , en publier les merveilles , autant qu'il pouvoit, aux Juifs et aux gentils ; montrer au monde ses souffrances , et la part qu'y auloit sa sainte Mère. Après cela il vouloit mourir ; et l'on voit en lui dans tous les temps un parfait détachement de la vie. C'est ce qu'il nous faut offrir à Dieu avec le saint vieillard.

Et qu'immolerons-nous avec Anne, sinon l'amour des plaisirs par la mortification des sens ? Exténuons par le jeûne et par l'oraison ce qui est trop vivant en nous. Vivons avec cette sainte veuve dans une sainte désolation : ari^chons-nous à nous-mêmes ce qui est permis, si nous voulons n'être point entraînés par ce qui est défendu. Déracinons à fond l'amour du plaisir. Le plaisir des sens est le perpétuel séducteur de la vie humaine : l'attention au beau et au délectable a commencé la séduction du genre humain. Eve prise par-là commence à entendre la tentation qui lui dit, avec une insinuation aussi dangereuse que douce : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ce qui est si plaisant et si flatteur ? L'attention au plaisir éloigne la vue du supplice. On se pai^donne tout à soi-même; et on croit que Dieu nous est aussi indulgent que nous nous le sommes. Vous n'en mourrez pas : vous reviendrez des erreurs et des foiblesses de votre jeunesse. Eve entraîne Adam : la partie foible entraîne la plus forte; le plaisir a fait tout son effet ; il a rendu le péché

plausible, et lui a fourni des excuses j il emmielle le poison; il afToiblit, il étouffe le remords de la conscience ; il en émousse la piqûre ; et à peine senton la grièveté de son péché , jusqu'à ce que dans les flammes éternelles ce ver rongeur se réveille, et par ses morsures éternelles nous cause un pleur inutile avec cet effroyable grincement de dents.

SUR LES MYSTÈRLS. 4^^

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