‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 2)Chapitre 6 sur 46 · ÉLÉVATIONS A LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ · texte numérisé non relu

ÉLÉVATIONS A LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ

PREMIÈRE ÉLÉVATION

Dieu est fécond : Dieu a unjîls,

t*ouRQuoi Dieu n auroit-il pas de fils ? Pourquoi cette nature bienheureuse manqueroit-elle de cette parfaite fe'condité qu'elle donne à ses cre'atures? Le nom de père est-il si déshonorant et si indigne du premier être , qu'il ne lui puisse convenir selon sa propriété naturelle ? Moi qui fais enfanter les autres^ ne pourrai-je pas enfanter moi-même (0? Et s'il est si beau d'avoir, de se faire des enfans par l'adoption, n'est-il pas encore plus beau et plus grand d'en engendrer par nature?

Je sais bien qu'une nature immortelle n'a pas besoin comme la nôtre mortelle et fragile, de se renouveler, de se perpétuer, en substituant à sa place des enfans qu'on laisse au monde quand on le quitte. Mais en soi-même , indépendamment de cette nécessaire réparation , n'est-il pas beau de produire un autre soi-même par abondance , par plénitude , par l'effet d'une inépuisable communication , en uu mot, par fécondité, et par la richesse d'une nature heureuse et parfaite?

CO /*. Lxvi. 9.

C'est par une participation de cette bienheureuse fécondité' que Thomme est fécond. Quand il seroit demeuré immortel , selon le premier dessein de sa création , quand il eût plu à son créateur de consommer au temps destiné sa félicité sur la terre ; on entend toujours que de soi il est beau d'être fécond, et d'engendrer de soi-même, et de sa propre substance , un autre soi - même. Qu'on laisse cette féconde efficacité dans sa pureté primitive et originaire, elle pourra cesser quand Dieu voudra , quand le nombre d'hommes qu'il veut rendre heureux sera complété; mais d'elle-même elle sera toujours regardée comme riche et comme parfaite. Et d'où viendroit cette perfection , sinon de celle de Dieu toujours fécond en lui-même et toujours père?

Quand le sage a prononcé ces paroles : Qui est celui qui est éleyé au plus haut des cieux par sa puissance, et qui en descend continuellement par ses soins? Qui tient les vents en ses mains? Qui tient la mer dans ses bornes , et mesure les extrémités de la terre ? Quel est son nom , et quel est le nom, de son fils , si vous le sayez (0? Ce n'est pas là une simple idée , et des paroles en l'air : il a prétendu proposer un mystère digne de Dieu , et quelque chose de très - véritable et de très-réel, quoiqu'en même temps incompréhensible. Dans sa nature infinie il y a vu un père qu'on ne comprend pas , et un fils dont le nom n'est pas connu. 11 n'est donc plus question que de le nommer , et on le doit reconnoître , pourvu qu'on avoue qu'il est ineffable.

36 ÉLEVÂT 10 IV s

C'est-à-dire , que pour connoître le Fils de Dieu, il faut s'élever au-dessus des sens , et de tout ce qui peut être connu et nommé parmi les hommes : il faut ôter toute imperfection au nom de fils , pour ne lui laisser que ceci, que tout fils est de même nature que son père , sans quoi le nom de fds ne subsiste plus. Un enfant d'un jour n'est pas moins homme que son père : il est un homme moins formé, moins parfait, mais pour moins homme cela ne se peut, et les essences ne se peuvent pas diviser ainsi. Mais si un homme et un fils de l'homme peut être imparfait, un Dieu et un Fils de Dieu ne le peut pas être. Otons donc cette imperfection au Fils de Dieu, que demeurera-t-il autre chose, sinon Nce qu'ont dit nos Pères dans le concile de Nicée , et dès l'origine du christianisme , . qu'il est Dieu de Dieu^ lumière de lumière j vrai Dieu de vrai Dieu: fils parfait d'un père parfait, d'un père qui n'attendant pas sa fécondité des années, est père dès qu'il est , qui n'est jamais sans fds : dont le fils n'a rien de dégénérant, rien d'imparfait , rien à attendre de l'âge; car tout cela n'est que le défaut de la naissance des hommes.

Dieu le Père n'a non plus le besoin de s'associer à quelque autre chose que soi, pour être père et fécond : il ne produit pas hors de lui-même cet autre lui-même ; car rien de ce qui est hors de Dieu n'est Dieu, Dieu donc conçoit en lui-même ; il porte en lui-même son fruit qui lui est coéternel. Encore qu'il ne soit que père , et que le nom de mère qui est attaché à un sexe imparfait de soi et dégénérant, ne lui convienne pas , il a toutefois un sein comme

maternel où il porte son fils : Je t'ai, dit-il (0, engendré aujourd'hui d'un sein maternel: ex utero. Et le Fils (*) s'appelle lui-même le Fils unique qui est dans ïe sein du Père (2) : caractère uniquement propre au Fils de Dieu. Car oii est le ^i\s , excepté lui , qui est toujours dans son père, et ne sort jamais de son sein ? Sa conception n'est pas distinguée de son enfantement ; le fruit qu'il porte est parfait dès qu'il est conçu, et jamais il ne sort du sein qui le porte. Qui est porté dans un sein immense , est d'abord aussi grand et aussi immense que le sein où il est conçu , et n'en peut jamais sortir. Dieu Fengendre, Dieu le reçoit dans son sein, Dieu le conçoit, Dieu le porte , Dieu l'enfante : et la sagesse éternelle qui n'est autre cliose que le Fils de Dieu , s'attribue dans Salomon, et ai être conçue , et d'efre enfantée C^) : et tout cela n'est que la même chose.

Dieu n'aura jamais que ce fils , car il est parfait , et il ne peut en avoir deux : un seul et unique enfantement de cette nature parfaite en épuise toute la fécondité, et en attire tout l'amour. C'est pourquoi le Fils de Dieu s'appelle lui-même l'Unique, le Fils unique, Unigenitus (4) : par où il démontre en même temps qu'il est Fils, non par grâce et par adoption, mais par nature. Et le Père confirmant d'en -haut cette parole du Fils, fait partir du ciel cette voix : Celui-ci est mon Fils hien-aimê , en qui je me suis plu (5) : c'est mon fils, je n'ai que lui, et

(0 Ps. c\x. 3.

(*) Cest saint Jean -Baptiste qui parle ainsi du Verbe mcamé. ( Edit. de Dcforis. )

W Joan. I. 18 ^3) Prov. viii. 24, ^5. — (4) Joan. i. i&.—

(5) Luc. IX. 35.

38 ÉLÉV'ATIONS

aussi de toute éternité je lui ai donné, et lui donne sans fin tout mon amour.

Dieu de Dieu : le Fils de Dieu ne dégénère pas.

Un Dieu peut-il venir d'un Dieu? Un Dieu peut-il avoir l'être d'un autre que de lui-même ? Oui , si ce Dieu est fils. Il répugne à un Dieu de venir d'un autre comme créateur qui le tire du néant ; mais il ne répugne pas à un Dieu de venir d'un autre , comme d'un père qui l'engendre de sa propre substance. Plus un fils est parfait, ou, si l'on peut ainsi parler , plus un fils est fils , plus il est de même nature et de même substance que son père , plus il est un avec lui : et s'il pouvoit être de même nature et de même substance individuelle , plus il seroit fils parfait. Mais quelle nature peut être assez riche, assez infinie , assez immense pour cela , si ce n'est la seule infinie et la seule immense , c'est - à - dire , la seule nature divine ? C'est ainsi qu'il nous a été révélé , que Dieu est père , que Dieu est fils , et que le Père et le Fils sont un seul Dieu , parce que le Fils engendré de la substance de son Père , qui ne souffre point de division et ne peut avoir de parties, ne peut être rien moins qu'un Dieu et un même Dieu avec son Père ; car qui dit substance de Dieu , la dit toute , et dit par conséquent , Dieu tout entier.

Qui sort de Dieu de cette sorte, c^est-à-dire , de toute sa substance, possède en même temps son éter-

SUR LES MYSTERES. 3g

nite toute entière, selon ce que dit le prophète : Sa sortie est dès le commencement j des les jours de ïéternitéi^) y parce <jue re'ternijte est la substance de Dieu ; et quiconque est sorti de Dieu et de sa substance , en sort nécessairement avec une même éternité, une même vie, une même majesté. Car si un père transmet à son fils toute sa noblesse , combien plus le Père éternel conimunique-t-il à son Fils toute la noblesse avec toute la perfection et Téternité de son être; ainsi le Fils de Dieu nécessairement est coéternel à sgn Père ; car il ne peut y avoir rien de nouveau ni de temporel dans le sein de Dieu. La mutation et le temps dont la nature est de changer toujours , n'approche point de ce sein auguste ; et la même perfection , la même plénitude d'être qui en exclut le néant, en exclut toute nature changeante. En Dieu tout est permanent, tout est immuable ; rien ne s'écoule dans son être , rien n'y arrive de nouveau ; et ce qu*il est un seul moment , si on peut parler de moment en Dieu , il l'est toujours.

uiu commencement le Verhe était (2). Remontez à l'origine du monde, le Verhc étoit. Remontez plus haut si vous pouvez, et mettez tant- d'années que vous voudrez les unes devant les autres, il étoit: il est comme Dieu celui qui est. Saint Jean disoit dans l'Apocalypse (3) : La grâce vous soit donnée par celui qui n'est autre que celui qui est , qui étqit et qui viendra : c'est Dieu. Et un peu après : c'est Jésus- Christ , dont saint Jean dit : Le voila qui vient dans les nues. Et c'est lui qui prononce ces paroles : Je

(0 Mich. V. a. — W Joan. i. j. — {^) Apoc. 1. 4^ 7 ? ^-

4o ÉLÉVATIONS

suis Valplia et Voméga : le commencement et la fin : dit le Seigneur DieUj qui est et qui étoitj et qui 'viendra. Jésus - Christ est donc comme son Père , celui qui est, et qui étoit'.'û. est celui dont l'immensité embrasse le commencement et la fin des choses : et comme Fils , et étant de même nature , de même substance que son Père, il est aussi de même être, de même durée et de même éternité.

Images dans la nature : de la naissance du Fils de Dieu.

Votez cette délicate vapeur que la mer doucement touchée du soleil , et comme imprégnée de sa chaleur, envoie jour et nuit comme d'elle-même vers le ciel, sans diminution de son vaste sein. C'est pourtant le plus pur de sa substance , et quelque chose de même nature , quoique non de même matière , que les eaux qu'elle se réserve. Ainsi , dit Salomon , la sagesse que Dieu engendre dans l'éternité, est une vapeur de sa toute - puissante vertu ^ et une très-pure émanation de sa clarté (0.

On peut entendre encore par cette vapeur, la chaleur même qui sort du soleil, do7it nul ne se peut cacher (2) , comme dit David. Quoi qu'il en soit, on voit que le sage cherche par toutes ces comparaisons; à nous faire entendre une génération qui n'altère ni n'entame point la substance ; et dans le Père et le Fils une distinction qui n'en ôte

(») Sap, TH. a5. — (') Ps. xvni. 7.

point Funité. C'est ce qui ne se trouve pas dans les créatures , et encore moins dans les créatures corporelles : mais il nous propose pourtant ce qu'il y a de plus épuré dans la nature sensible , pour en tirer des images les plus dégagées qu'il sera possible de l'altération qui paroît dans les productions ordinaires.

Considérez cet éclat, ce rayon, cette splendeur qui est la production et comme le fils du soleil : elle en sort sans le diminuer , sans s'en séparer ellemême , sans attendre le progrès du temps. Tout d'un coup, dès que le soleil a été formé, sa splendeur est née et s'est répandue avec lui , et on y voit toute la beauté de cet astre. Ainsi, disoit Salomon, la sagesse sortie du sein de Dieu , est la délicate vapeur, la très-pure émanation , le vif rejaillissement, l'éclat de sa lumière éternelle (0 : ou comme parle saint Paul , c'est le rajon resplendissant de la gloire de Dieu et l'empreinte de sa substance (2}. Dès que la lumière est, elle éclate : si l'éclat et la splendeur du soleil n'est pas éternelle, c'est que la lumière du soleil ne Test pas non plus : et par une contraire raison, si la lumière étoit éternelle, son éclat et sa splendeur le seroient aussi. Or Dieu est une lumière oti il n'y a point de ténèbres : une lumière qui n'étant point faite , subsiste éternellement par ellemême, et ne connoît ni commencement ni déclin. Ainsi son éclat qui est son Fils, est éternel comme lui, et ne se divise pas de sa substance. Tous les rayons , pour ainsi parler, tiennent au soleil , son éclat ne se détache jamais : ainsi sans se détacher de son

(0 Sap. VII. a5. — (>) Heb. i. 3.

/p ÉLÉVATIONS

Père, le Fils de Dieu en sort e'ternellement ; et mettre Dieu sans son Fils , c est mettre la lumière sans rayon et sans splendeur.

Mais passons à l'autre expression de saint Paul. Le Fils de Dieu ^ dit Tapô tre , est le caractère et V empreinte de la substance de son Père (0. Lorsqu'un sceau est appliqué sur de la cire , cette cire, sans rien détacher du sceau qui s'imprime en elle, en tire la ressemblance toute entière, et se l'incorpore , en sorte qu'on ne peut plus l'en séparer. Regardez - la bien , aucun trait ne lui est échappé : et cependant tout est demeuré dans le sceau sous lequel elle a pris sa forme. Ainsi le Fils de Dieu a tout pris du Père sans lui rien ôter : il en est la parfaite image , l'empreinte , l'expression toute entière non de sa figure , car Dieu n'en a point ; mais , comme parle saint Paul , de sa substance : selon la force de l'original, on pourroit traduire , de sa personne. Il en porte tous les traits : c'est pourquoi il dit : Qui me "voit „ voit mon Père (2) , et ailleurs : Comme le Père a la vie en soi j ainsi il a donné à son Fils d'avoir la vie en soi (3). Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie ^ aussi le Fils donne la vie à qui il lui plaît (4). Et il n'exprime pas seulement son Père dans les effets de sa puissance; il en exprime tous les traits , tous les caractères naturels et personnels ; en sorte que si on pouvoit voir le Fils sans voir le Père , on le verroit tout entier dans son Fils.

Mais qui pourroit expliquer quels sont ces traits

CO Heb, I. 3. — W Joan. xiv. 9. — (3) m^^ y. 26 (4)/iiJ. y. ar

et ces caractères du Père éternel qui reluisent dans son Fils ? Cela n'est pas de cette vie : et tout ce qu'on en peut dire , c'est que n'y ayant rien en Dieu d'accidentel , tous ces traits du Père que le Fils porte empreints dans sa personne, sont de la substance ou de la personne du Père. 11 est cette impression substantielle que le Père opère de tout ce qu'il est ; et c'est en opérant cette impression qu'il engendre son Fils.

Voici dans le sage quelque chose de plus délicat. La sagesse éternellement conçue dans le sein de Dieu , est un miroir sans tache de sa majesté , et l'image de sa honte (0. C'est quelque chose de trop grossier pour le Fils de Dieu , que l'impression d'un cachet, ou que l'expression de la ressemblance dans une image qu'on taille avec un ciseau , ou qu'on fait avec des couleurs. La nature a quelque chose de plus délicat : et voici dans de claires eaux et dans un miroir, un nouveau secret pour peindre et faire une image. Il n'y a qu'à présenter un objet, aussitôt il se peint lui-même, et cet admirable tableau ne dégénère par aucun endroit de l'original : c'est en quelque sorte l'original même. Cependant rien ne dépérit ni à l'original , ni à la glace polie oti il s'est imprimé lui-même tout entier. Pour achever ce portrait, on n'a pas besoin du secours du temps, ni d'une ébauche imparfaite ; un même instant le commence et l'achève j et le dessein comme le fini n'est qu'un seul trait.

(')«$'a/;. vil. a6.

Image plus épurée dans la créature raisonnable»

Tout cela est mort : le soleil, son rayon, sa chaleur ; un cachet , son expression ; une image ou taillée ou peinte ; un miroir et les ressemblances que les objets y produisent , sont choses mortes. Dieu a fait une image plus vive de son éternelle et pure génération ; et afin qu'elle nous fut plus connue , c'est en nous-mêmes qu'il l'a faite.

Il Ta faite, lorsqu'il a dit : Faisons T homme (0. Il voulut alors faire quelque chose , où fut déclarée l'opération de son Fils , d'un autre lui-même, puisqu'il dit : Faisons. Il voulut faire quelque chose qui fût vivant comme lui , intelligent comme lui , saint comme lui , heureux comme lui : autrement, on ne sauroit ce que voudroit dire , faisons Vliomme à notre image et ressemblance, A. notre image , dans le fond de sa nature ; a notre ressemblance ^ par la conformité de ses opérations avec la nôtre éternelle et indivisible.

C'est par l'efTet de cette parole , Faisons l'homme a noire image , que l'homme pense ; et penser , c'est concevoir. Toute pensée est conception et expression de quelque chose : toute pensée est l'expression , et par-là une conception de celui qui pense, si celui qui pense pense à lui-même et s'entend lui-même j et c'en seroit une conception et expression parfaite ,

* CO Ce/ï. I. 26.

éternelle , substantielle , si celui qui pense étoit parfait, e'teinel, et s'il ëtoit par sa nature tout substance, sans rien avoir d'accidentel en lui-même, ni rien qui puisse être surajouté à sa pure et inaltérable substance.

Dieu donc qui pense substrotiellement, parfaitement, éternellement, et qui ne pense , ni ne peut penser qu'à lui-même , en pensant , connoît quelque chose de substantiel , de parfait et d'éternel comme lui : c'est là son enfantement, son éternelle et parfaite génération. Car la nature divine ne çonnoît rien d'imparfait ; et en elle la conception ne peut être séparée de l'enfantement. C'est donc ainsi que Dieu est Père; c'est ainsi qu'il donne la naissance à un Fils qui lui est égal : c'est là cette éternelle et parfaite fécondité , dont l'excellence nous a ravi , dès que sous la conduite de la foi nous avons osé y porter notre pensée. Concevoir et enfanter de cette sorte , c'est être la perfection et l'original : et concevoir et enfanter comme nous faisons à notre manière imparfaite , c'est être fait à l'image et ressemblance de Dieu.

Nous pouvons donc maintenant répondre à la question de Salomon : Dites-nous son nom, et le nom de son fils , si vous le sa^ez (0. Nous le savons à présent qu'il nous l'a appris. Son nom est le Verbe (2) , la parole : non une parole étrangère et accidentelle; Dieu ne connoît rien de semblable; mais une parole qui est en lui une personne subsistante, coopératrice , concréatrice , composant et

(0 Prov, XXX. 4. — W Joan, i. i.

/j.6 ÉLÉVATIONS

arrangeant toutes choses ai^ec lui (0^ comme dit le même Salomon : une personne qui n'a point commencé, puisque, dit saint Jean : Au commencement elle étoit ('^) : une personne qui est un avec Dieu , puisque , dit le même saint Jean , elle est Dieu , et que Dieu essentielleniént est un : une personne qui est pourtant distincte de Dieu , puisque, continue le même apôtre , elle est en Dieu , avec Dieu , chez Dieu , apud Deum „ son Fils unique qui est dans son sein , in sinuPatris (5) , qu'il envoie au monde , qu'il fait paroître dans la chair comme le Fils unique de Dieu. Voilà son nom : c'est le Ferbe , c'est la parole , la parole , dis-je , par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce qu'il est ; et conçoit , et engendre , et enfante tout ce qu'il dit; enfante par conséquent un parfait, un coéternel , un coessentiel et consubstantiel.

Ne trouvons point ce mystère indigne de Dieu, puisqu'il ne lui attribue rien qui ne soit parfait : ne trouvons point incroyable que Dieu ait révélé le mystère de son éternelle génération à ceux qu'il avoit faits à sa ressemblance , en qui il avoit imprimé une foible image de cette éternelle et parfaite production. Soyons attentifs à nous-mêmes , à notre conception , à notre pensée ; nous y trouverons une idée de cette immatérielle , incorporelle , pure , spirituelle génération que l'Evangile nous a révélée.

Sans cette révélation , qui oseroit porter ses yeux sur cet admirable secret de Dieu ? Mais après la foi , nous osons non-seulement le contempler, mais en-

(0 Proi'. VIII. 27 , 3o. — C'^ Joan. i. i , 2. — (3) Ibid. 18.

core en voir en nous une image : nous osons en quelque sorte transporter en Dieu cette conception de notre esprit , et la de'pouillant de toute altération , de tout changement, de toute imperfection, il ne nous reste que la pure , que la parfaite , l'incorporelle , l'intellectuelle naissance du Fils de Dieu : et dans son Père, une fe'condité digne du premier Etre par sa ple'nitude , par son abondance , par l'infinité d'une nature parfaite, et parfaitement communicative, non-seulement au dehors où tout ce qu^Blle produit dégénère jusqu à l'infini , parce qu'au fond il vient du néant , et ne peut perdre la bassesse de cette origine ; mais encore en elle-même , et au dedans , où tout ce qu elle produit , étant produit de sa substance , et de toute sa substance, lui est nécessairement égal en tout.

Le Saint-Esprit : la Trinité toute entière.

Dieu est donc fécond ; Dieu a un fils. Mais où est ici le Saint - Esprit? et où est la Trinité sainte et parfaite , que nous servons dès notre baptême ? Dieu naime-t-il pas ce Fils, et n'en est-il pas aimé? Cet amour n'est ni imparfait ni accidentel à Dieu , l'amour de Dieu est substantiel comme sa pensée : et le Saint- Esprit qui sort du Père et du Fils , comme leur amour mutuel , est de même substance que l'un et Pautre , un troisième consubstantiel , et avec eux un seul et même Dieu.

Mais pourquoi donc n'est-il pas Fils , puisqu'il est

par sa production de même nature? Dieu ne Ta pas révélé. Il a bien dit, que le Fils étoit unique (0, car il est parfait ; et tout ce qui est parfait est unique : ainsi le Fils de Dieu, Fils parfait d'un Père parfait , doit être unique ; et s'il pouvoit y avoir deux fds, la génération du fils seroit imparfaite. Tout ce donc qui viendra après ne sera plus fds : et ne viendra point par génération , quoique de même nature. Que sera-ce donc , que cette finale production de Dieu? C'est une procession, sans nom particulier : le Saint-Esprit /77'ocè<ie du Père (2)^ le Saint-Esprit est l'esprit commun du Père et du Fils : le Saint- Esprit prend du Fils (5) -, et : le Fils Veni^oie (4) comme le Père. Taisez-vous, raisonnemens humains: Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe étoit une véritable et parfaite génération : ce que c' étoit que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire , ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une action si substantielle , et tout ensemble si singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.

O Dieu Saint - Esprit î vous n'êtes pas le fils , puisque vous êtes l'amour éternel et subsistant du Père et du Fils : qui supposez par conséquent le Fils engendré, et engendré comme Fils unique, à cause qu'il est parfait. Vous êtes parfait aussi , et unique en votre genre et en votre ordre : vous n'êtes pas étranger au Père et au Fils , puisque vous en êtes l'amour et l'union éternelle : vous procédez nécessairement de l'un et de l'autre, puisque vous êtes

(0 Joan. I. 18. — C=) Ibid. XV. a6. — (3) Ibid. xyi, 14. - (4) Ibid. 7.

leur

leur amour mutuel : qui vous voudroit séparer d'eux, les se'pareroit eux-mêmes entre eux, et diviseroit leur règne éternel.

Vous êtes égal au Père et au Fils , puisque nous sommes également consacrés , au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit (0 : et que vous avez avec eux , un même temple qui est notre ame , notre corps (*^) , tout ce que nous sommes. Rien d'inégal , ni d'étranger au Père et au Fils, ne doit être nommé avec eux en égalité : je ne veux pas être baptisé et consacré au. nom d'un conserviteur, je ne veux pas être le temple d'une créature : ce seroit une idolâtrie de lui bâtir un temple , et à plus forte raison , d'être, et se croire soi-même son temple.

Trinité créée image de V incréée , et comme elle incompréhensible.

Revenons encore à nous-mêmes; nous sommes , nous entendons , nous voulons. D'abord , entendre et vouloir. Si c'est quelque chose , ce n'est pas absolument la même chose ; si ce n'étoit pas quelque chose , ce ne seroit rien , et il n'y auroit ni entendre ni vouloir : mais si c'étoit absolument la même chose, on ne les distingueroit pas , mais on les distingue ; car on entend ce qu'on ne veut pas , ce qu'on n'aime pas, encore qu'on ne puisse aimer ni vouloir ce qu'on n'entend point. Dieu même entend et connoît

{.^) Motth.xxwn. ïg. —(•>)/. Cor. m. 16, 17. vi. 19. ROSSUET. VIII. ^ 4

5o ÉLÉVATIONS

ce qu'il n'aime pas , comme le péché : et nous combien de choses entendons-nous que nous haïssons, et que nous ne voulons ni faire ni souffrir, parce que nous entendons qu'elles nous nuisent? Nous entendons ce que c'est que se précipiter du haut d'une tour , et ce mouvement n'est pas moins bien entendu que les autres : mais cependant on ne le veut pas , a. cause qu'il nous est nuisible.

Nous sommes donc quelque chose d'intelligent , quelque chose qui s'entend et s'aime soi-même ; qui n'aime que ce qu'il entend , mais qui peut connoître et entendre ce qu'il n'aime pas : toutefois en ne l'aimant pas , il sait et entend qu'il ne l'aime pas : et cela même il veut le savoir, et il ne veut pas l'aimer, parce qu'il sait ou qu'il croit qu'il lui est nuisible; mais au contraire il veut ne l'aimer pas. Ainsi entendre et aimer sont choses distinctes , mais tellement inséparables , qu'il n'y a point de connoissance sans quelque volonté. Et si l'homme semblable à l'ange connoissoit tout ce qu'il est, sa connoissance seroit égale à son être : et s'aimant à proportion de sa connoissance , son amour seroit égal à l'un et à l'autre. Et si tout cela étoit bien réglé , tout cela ne feroit ensemble qu'un seul et même bonheur de la même ame , et à vrai dire, la même ame heureuse : en ce que par la droiture de sa volonté conforme à la vérité de sa connoissance , elle seroit juste. Ainsi ces trois choses bien réglées , être , connoître et vouloir , font une seule ame heureuse et juste , qui ne pourroit ni être sans être connue, ni être connue sans être aimée; ni distraire de soi-même une de ces choses, sans se perdre toute

SUR LES MYSTÈRES. 5l

entière avec tout son bonheur. Car que seroit-ce à une ame que d'être sans se connoître ; et que seroit-ce de se connoître , sans s'aimer de la manière qu'il faut s'aimer pour être véritablement heureux ; c'est-a-dire , sans s'aimer par rapport à Dieu , qui est tout le fondement de notre bonheur?

Ainsi, à notre manière imparfaite et de'fectueuse , nous représentons un mystère incompréhensible. Une Trinité créée que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Trinité incréée, que lui seul pouvoit nous révéler ; et pour nous la faire mieux représenter , il a mêlé dans nos âmes qui la représentent , quelque chose d'incompréhensible.

Nous avons vu qu'entendre et vouloir, connoître et aimer sont actes très-distingués : mais le sont-ils tellement, que ce soient choses entièrement et substantiellement différentes ? Cela ne peut être : la connoissance n'est autre chose que la substance de l'ame affectée d'une certaine façon ; et la volonté n'est autre chose que la substance de l'ame affectée d'une autre. Quand je change ou de pensée et de volonté, ai-je cette volonté et cette pensée sans que ma substance y entre ? Sans doute elle y entre : et tout cela au fond , n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de différentes manières ; mais dans son fond toujours la même. Car en changeant de pensée , je ne change pas de substance ; et ma substance demeure une , pendant que mes pensées vont et viennent, et pendant que ma volonté va se distinguant de mon ame, d'où elle ne cesse de sortir : de même que m^i connoissance va se distinguant de mon être, d'où elle sort pa-

reillement : et pendant que tous les deux , je veux dire ma connoissance et ma volonté', se distinguent en tant de manières , et se portent successivement à tant de divers objets, ma substance est toujours la même dans son fond , quoiqu'elle entre toute entière dans toutes ces manières d'être si différentes.

Voilà déjà en moi un prodige inconcevable-, mais ce prodige s'étend dans toute la nature. Le mouvement et le repos , choses si distinctes , ne sont dans le fond que la substance qui se meut et qui se repose ; qui change à la vérité, mais non dans son fond, quand elle passe du mouvement au repos, et du repos au mouvement. Car ce qui se meut maintenant , c'est la même chose qui se reposera bientôt : et ce qui se repose en ce moment, est la même chose qui bientôt sera mise en mouvement. Et le mouvement droit, et l'ol^lique, et le circulaire, sont des mouvemens divers entre eux, mais qui n'ont qu'une seule et même substance ; et cent circulations successives d'un même corps , ne sont au fond que ce même corps agité en cercle. Et tout cela est distinct et un -, un en substance , distinct en manières. Et ces manières quoique différentes n'ont toutes qu'un même sujet , un même fond , une seule et même substance.

Je ne sais qui se peut vanter d'entendre cela parfaitement : ni qui pourra se bien expliquer à soimême ce que les manières d'être ajoutent à l'être : ni d'où vient leur distinction dans l'unité et identité qu'elles ont avec l'être même : ni comment elles sont des choses, ni comment elles n'en sont pas. Ce £oat des choses; puisque si cétoit un pur néant, on

SUR LteS MYSTÈHES. 53

ne pouiToit véritablement ni les assurer ni les nier ; ce n'en sont point, puisqu'on elles - mêmes elles ne sul)sistent pas. Tout cela ne s'entend pas bien ; tout t;ela est pourtant chose véritable : et tout cela nous est une preuve , que même dans les choses naturelles, l'unité est un principe de multiplicité en clle-mcme, et que l'unité et la multiplicité ne sont pas autant incompatibles qu'on le pense.

O Dieu , devant qui je me considère moi-mérae , et me suis à moi-même une grande énigme î J'ai vu en moi ces trois choses, être, entendre, vouloir. Vous voulez que je sois toujours, puisque vous m'avez donné une ame immortelle , dont le bonheur ou le malheur sera éternel : et si vous vouliez, j'entendrois et voudrois toujours la même chose ; car c'est ainsi que vous voulez que je sois toujours , quand vous me rendrez heureux par votre présence. Si je ne voulois et n'cntendois éternellement que la même chose , comme je n'ai qu'un seul être , je n'aurois aussi qu'une seule connoissance et une seule volonté, ou si Ton veut, un seul entendre et un seul vouloir. Cependant ma connoissance et mon amour ou ma volonté , n'en seroient pas pour cela moins distingués entre eux , ni moins identités ; c'est-àdire , n'en seroient pas moins un avec le fond de mon être , avec ma substance. FA mon amour ou ma volonté ne pourroient pas ne pas venir de ma connoissance : et mon amour seroit toujours une chose que je produirois en moi-même , et je ne produirois pas moins ma connoissance : et toujours il y auroit en moi trois choses , l'être produisant la connoissance , la connoissance produite, et l'amour aussi produit

54 lÉLÉVATIONS

par l'un et par l'autre. Et si j'e'tois une nature incapable de tout accident survenu à sa substance, et en qui il fallut que tout fût substantiel ; ma connoissance et mon amour seroient quelque chose de substantiel et de subsistant : et je serois trois personnes subsistantes dans une seule substance ; c'està-dire, je serois Dieu. Mais comme il n'en est pas ainsi , je suis seulement fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, et un crayon imparfait de cette unique substance qui est tout ensemble, Père, Fils et Saint - Esprit : substance incompréhensible dans sa trine divinité, qui n'est au fond qu'une même chose , souveraine , immense , éternelle , parfaitement une en trois personnes distinctement subsistantes , égales , consubstantielles ; à qui est dû un seul culte , une seule adoration , un seul amour ; puisqu'on ne peut ni aimer le Père sans aimer son Fils , ni aimer le Fils sans aimer son Père , ni les aimer tous deux sans aimer leur union éternellement subsistante, et leur amour mutuel. Et pour aider la foi qui m'attache à ce mystère incompréhensible, j'en vois en moi-même une ressemblance qui , toute imparfaite qu'elle est , ne laisse pas d'avoir quelque chose que je ne puis comprendre j et je me suis à moi-même un mystère impénétrable. Et pour m'ôter toute peine de perdre en Dieu toute ma compréhension , je commence par la perdre premièrement, non-seulement dans tous les ouvrages de la nature , mais encore dans moi-même plus que dans tout le reste.

SUR LES MYSTÈUES. 55

Vil/ ÉLÉVATION.

Fécondité des arts.

Je suis un peintre, un sculpteur, un architecte; j'ai mon art , j'ai mon dessein ou mon idée ; j'ai le choix et la préférence que je donne à cette idée par un amour particulier. J'ai mon art, j'ai mes règles, mes principes , que je réduis , autant que je puis , à un premier principe qui est un, et c'est par-là que je suis fécond. Avec cette règle primitive et ce principe fécond qui fait mon art, j'enfante au dedans de moi un tableau, une statue, un édifice* qui dans sa simplicité est la forme, l'original, le modèle immatériel de ce que j'exécuterai sur la pierre, sur le marbre, sur le bois, sur une toile où j'arrangerai toutes mes couleurs. J'aime ce dessein, cette idée , ce fils de mon esprit fécond et de mon art inventif Et tout cela ne fait de moi qu'un seul peintre, un seul sculpteur, un seul architecte; et tout cela se tient ensemble et inséparablement uni dans mon esprit; et tout cela dans le fond, c'est mon esprit même, et n'a point d'autre substance; et tout cela est égal et inséparable.

Lequel des trois que l'on ôte, tout s'en va. Le premier qui est l'art , n'est pas plus parfait que le second qui est l'idée, ni le troisième qui est l'amour. L'art produit l'un et l'autre , et on suppose qu'il existe , quand il les produit. On ne peut dire ce qui est plus beau, ou de commencer ou de terminer, ou d'être pro-

duit ou de produire. L'art qui est comme le père, n'est pas plus beau que Tide'e qui est le fils de Tesprit ; et Tamour qui nous fait aimer cette belle production, est aussi beau qu elle : par leur relation mutuelle chacune a la beauté des trois. Et quand il faudra produire au dehors cette peinture ou cet édifice, l'art, et l'idée , et l'amour y concourront également , et en unité parfaite; en sorte que ce bel ouvrage se ressentira également de l'art , de l'idée , et de l'amour ou de la secrète complaisance qu'on aura pour elle.

Tout cela quoiqu immatériel, est trop imparfait et trop grossier pour Dieu. Je n'ose lui en faire l'application : mais de là , aidé de la foi , je m'élève et je prends mon vol; et cette contemplation de ce que Dieu a mis dans mon ame quand il Ta créée à sa ressemblance , m'aide à faire mon premier effort.

Vin.« ELEVATION.

Sagesse essentielle ^ personnelle j engendrante et engendrée»

Dieu ni a possédée , dit la sagesse (0 : c'est-àdire, Dieu m'a engendrée, conformément à cette parole d'Eve , quand elle enfanta Caïn : J'ai, ditelle, possédé un homme par la grâce de Dieu (2). Il m'a engendrée , a\^ant que de rien faire. Je suis or^ donnée, et garde mon rang de toute éternité , et de toute antiquité, avant que la terre fût faite : les

^^)Pivv, vni. 23. — W Gen. iv. 1.

ahimes n ètoieni pas encore ^ et fétois déjà conçue. Dieu menfantoit devant les collines (0 ; c'est-à-dire, devant tous les temps et de toute éternité, parce qu'il n'y a que l'éternité avant tous les temps. Mais Dieu n'a-t-il de sagesse que celle qu'il engendre? A Dieu ne plaise : car nous-mêmes nous ne pourrions pas produire en nous notre verbe, notre parole intérieure , s'il n'y avoit en nous un fond de raison dont notre verbe est le fruit ; à plus forte raison y a-t-il en Dieu une sagesse essentielle , qui étant primitivement et originairement dans le Père, le rend iecond pour produire dans son sein cette sagesse •qui est son Verbe et son Fils, sa parole, sa raison , son intelligence, son conseil; l'idée de ce divin ouvrier qui précède tous ces ouvrages; le bouillonnement , pour ainsi dire , ou la première effusion de son cœur; et la seule production qui le fait nommer vraiment Père avant tous les temps. C'est de là donc, dit saint Paul, que vient toute paternité dans le ciel et dans la terre ('^). C'est de là, que nous es^ donnée ^ à nous qui croyons au Fils unique , la puis^ sance d'être eiijans de Dieu à son image , en naissant non du sang, ni de la volonté de la chair , ni de la volonté de Vliomme ^ mais de Dieu (3) , qui par sa bonté et par la grâce de son adoption , a daigné nous associer à son Fils unique.

(') Proif. vni. 22, 23 , a4 , 25. — W Ephes. m. i5, — C^) Joatu i. 12, i3.

58 ÉLÉVATIOJVS

La béatitude de Vame : image de celle de Dieu heureux dans la trinité de ses personnes.

Quand Dieu m'a fait à son image et ressemblance , il m'a fait pour être heureux comme lui, autant qu'il peut convenir à une créature; et c'est pourquoi il me fait trouver en moi ces trois choses, moimême qui suis fait pour être heureux , l'ide'e de mon bonheur, et l'amour ou le désir du même bonheur. Trois choses que je trouve inséparables en moimême, puisque je ne suis jamais , sans être une chose qui est faite pour être heureuse , et par conséquent qui porte en soi-même , et l'idée de son bonheur , et le désir d'en jouir provenant nécessairement de cette idée.

Qu'on me demande laquelle de ces trois choses je voudrois perdre plutôt que l'autre , je ne saurai que répondre ? Car premièrement , je ne veux point perdre mon être : je veux, pour ainsi parler, encore moins perdre mon bonheur , puisque sans bonheur il vaudroit mieux pour moi que je ne fusse pas, conformément à cette parole du Sauveur sur son malheureux disciple : // vaudroit mieux à cet homme de nauoir jamais été (0. Je ne veux donc non plus perdre mon bonheur que mon être, ni non plus perdre l'idée et l'amour de mon bonheur que mon bonheur, puisqu'il n'y a point de bonheur sans cette idée et cet amour.

(») Matth. xxTi. a4.

SUR LES MYSTilRES. Sg

S'il y a quelque chose en moi qui ait toujours été avec moi-même, c'est cette idée, et cet amour de mon bonheur ; car je ne puis jamais avoir été sans fuir ce qui me nuisoit , et désirer ce qui m'étoit convenable ; ce qui ne peut provenir que du désir d'être heureux , et de la crainte de ne l'être pas. Ce sentiment commence à paroître dès l'enfance ; et comme on l'apporte en venant au monde, on doit l'avoir eu , quoique plus obscurément et plus sourdement, jusque dans le sein de la mère.

Voilà donc une idée qui naît en nous avec nous, et un sentiment qui nous vient avec cette idée ; et tout cela est en nous avant tout raisonnement et toute réflexion.

Quand la raison commence à poindre, elle ne fait autre chose que de chercher les moyens , bons ou mauvais, de nous rendre heureux : ce qui montre que cette idée et cet amour du bonheur est dans le fond de notre raison.

D'une certaine façon, cette idée qui nous fait connoître notre bonheur, et ce sentiment qui nous le fait aimer, font de tout temps notre seule idée et notre seul sentiment. Pour le sentiment, il est clair, puisque tous nos autres sentimens se rapportent à celui-là : et pour l'idée du bonheur, il n'est pas moins clair que c'en est une suite, puisque ce n'est que pour remplir celle-là , que nous nous rendons attentifs à toutes les autres. Supposons donc que Dieu qui nous donne tout et peut aussi nous ôter ce qui lui plaît, nous ôte tout, excepté notre être, et l'idée de notre bonheur, et le désir qui nous presse de le rechercher, nous serons quelque chose

de fort simple ; mais dans notre simplicité nous aurons trois choses qui ne diviseront point notre unité simple, mais plutôt qui concourront toutes trois à sa perfection.

Alors serons-nous heureux ? Hélas ! point du tout. Nous désirerons seulement de l'être , et par conséquent nous ne le serons pas , puisque le bonheur ne peut consister avec le besoin, dont le désir est la preuve.

Que faut-il donc ajouter à tout cela pour nous rendre heureux ? Il faut ajouter à l'idée confuse que j'ai du bonheur, la connoissance distincte de l'objet où il consiste , et en même temps changer le désir confus du bonheur en la possession actuelle de ce qui le fait.

Mais où peut consister mon bonheur que dans la chose la plus parfaite que je connoîtrai, si je la puis posséder? Ce que je connois le plus parfait, c'est Dieu sans doute, puisque même je ne puis trouver en moi-même d'autre idée de perfection que celle de Dieu. Il reste à savoir, si je le puis posséder. Mais qu'est-ce que le posséder, si ce n'est le connoitre ? Se possède-t-il autrement lui-même qu'en connoissant sa perfection ? Je suis donc capable de le posséder, puisque je suis capable de le connoître, pourvu qu'en le connoissant je me porte aussi à l'aimer : puisque le connoître sans l'aimer, c'est le méconnoître en effet.

Après cette heureuse addition qui s'est faite à la connoissance et à l'idée que j'avois de mon bonlieur, serois-je heureux ? Point du tout. Mais quoi? Je connois et j'aime Dieu, et cela même , avons-nous

SUR LES MYSTÈRES. 6l

dit, cest le posséder, et c'est posséder ce que je connois de meilleur; et nous avons dit que cela est être heureux : je le suis donc ? Cependant si j'étois hepreux , je n'aurois rien à désirer : puis-je dire que je n'ai rien à désirer? Loin de moi cet aveuglement: je ne suis donc pas heureux.

11 faut donc encore chercher en moi-même ce qui me manque. Je connois Dieu, je l'avoue, mais très-imparfaitement : ce qui fait que mon amour pour Jui est trop foible; et de là aussi me vient la foiblesse de désirer tant de choses bonnes ou mauvaises. J'ai donc à désirer de connoître Dieu plus parfaitement que je ne fais : De le connoître^ comme dit saint Paul, ainsi que j'en suis connu (0 : de le connoître à nu , à découvert, en un mot de le voir face à face ('^) , sans ombre, sans voile, sans obscurité. Que Dieu m'ajoute cela, qu'il me dise comme à Moïse : Je Le montrerai tout bien Ç>) : alors je dirai avec saint Philippe : Maître, cela nous suffit (4). Mais cela n'est pas de cette vie. Quand ce bonheur nous arrivera, nous n'aurons rien à désirer pour la connoissance : mais pour l'amour, que sera-ce? Quand nous verrons Dieu face à face, pourrons-nous faire quelque chose de plus que l'aimer ? Non sans doute : et saint Paul a dit, que l'amour demeure éternellement sans jamais se perdre (^). Qu'aura donc de plus notre amour dans cette étei'nelle et bienheureuse occupation, sinon qu'il sera parfait, venant d'une parfaite connoissance ? Et il ne pourra plus changer comme il peut changer en cette vie :

(0 /. Cor. xm. i-j. — (a) //. Cor. in. i8. — -C') Exod. xxxiii. 19..— (4) Joan. jiiv. 8. — \.5) /. Cor, xui. 8.

et il absorbera toutes nos volonte's dans une seule , qui sera celle d'aimer Dieu : // nj aura plus de gémissement j et nos larmes seront essujées pour jamais (0, et nos désirs s'en iront avec nos besoins. Alors donc nous serons re'duits à la parfaite unité et simplicité. Mais dans cette simplicité nous porterons la parfaite image de la Trinité, puisque Dieu uni au fond de notre être, et se manifestant luimême, produira en nous la vision bienheureuse qui sera en un sens Dieu même, lui seul en étant l'objet comme la cause : et par cette vision bienheureuse il produira un éternel et insatiable amour, qui ne sera encore autre chose en un certain sens que Dieu même vu et possédé : et Dieu sera tout en tous (2), et il sera tout en nous-mêmes, un seul Dieu uni à notre fonds, se produisant en nous parla vision, et se consommant en un avec nous par un éternel et parfait amour.

Alors s'accomplira notre parfaite unité en nousmêmes, et avec tout ce qui possédera Dieu avec nous : et ce qui nous fera tous parfaitement un , c'est que nous serons, et nous verrons, et nous aimerons; et tout cela sera en nous tous, une seule et même vie. Et alors s'accomplira ce que dit le Sauveur : Comme vous ^ mon Père ^ êtes en moi et moi en vous ^ ainsi ils seront un en nous (5) : un en euxmêmes, et un avec tous les membres du corps de l'Eglise qu'ils composent.

Formons donc en nous la Trinité sainte, unis à Dieu, connoissant Dieu, aimant Dieu. Et comm«

(0 Jpoc. VII. 17. —W /. Cor.xy. a8. — (3) /^a/ï. xyii,'2i.

notre connoissance , qui à présent est imparfaite et obscure , s'en ira ; et que Tamour est en nous la seule chose qui ne s'en ira jamais et ne se perdra point; aimons, aimons, aimons : faisons sans fin ce que nous ferons sans fin ; faisons sans fin dans le temps, ce que nous ferons sans fin dans réternité. O que le temps est incommode ! Que de besoins accablans le temps nous apporte ! Qui pourroit souffrir les distractions, les interruptions, les tristes nécessités du sommeil, de la nourriture, des autres besoins? Mais celles des tentations, des mauvais désirs, qui n'en seroit honteux autant qu'affligé? Malheureux homme que je suis j (jui me délivrera de ce corps de mort CO ? O Dieu, que le temps est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant ! O Dieu éternel, tirez-moi du temps, fixez-moi dans votre éternité ! En attendant, faites-moi prier sans cesse et passer les jours et les nuits dans la contemplation de votre loi, de vos vérités, de vous-même qui êtes toute vérité et tout bien. Amen , amen.

(0 fiom. VII. 24.

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