IMPRIMEUR DU ROI
iM^fAni
/2/fr -t.ii
SERMONS
V^ SERMON
Prêché à Metz , en faveur d'une assemblée de charité, consacrée au soulagement des pauvres malades.
Le discours n'est point entier j mais, quoique imparfait , il contient des vérités qui le rendent très -intéressant. L'auteur y fait voir ce qu'exige envers les pauvres et les misérables la miséricorde reçu» •a espérée.
Beati miséricordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur.
bienheureux les miséricordieux ^ parce quils obtiendront miséricorde, Matth. v. 7. •
ijA solennité de ce jour, et la charge particulière qui m'est imposée , m'obligent à partager mon esprit en deux pensées bien contraires, et à vous faire arrêter les yeux sur deux objets bien différens. Et premièrement, chrétiens, c'est l'intention de la sainte Eglise que Ton prêche dans toutes ses chaires la gloire àcs esprits immortels qu'elle honore tous aujourd'hui par une même célébrité. Et pour suivre ses volontés, il faut que par cette clef admirable de la parole divine à laquelle rien n'est fermé , je vous ouvre les portes sacrées de la céleste Jérusalem 1 et
a POURLAFÊTE
que je vous fasse entrer dans ce sanctuaire adorable , où tous ces esprits bienheureux se reposant de tous leurs travaux , sont rendus dignes de porter leur bouche à la source toujours fe'conde de fe'licité et de vie. C'est le premier ol)jet que Ton me pro« pose •: mais voici que d'un autre côté on me charge de recommander à vos charite's de prendre soin des pauvres malades, et de vous animer, si je puis, à vous joindre d'un zèle fervent à cette sainte société, qui ayant formé depuis quelques années le dessein de les soulager dans leur extrême misère , s'est liée et dévouée depuis peu à cette œuvre salutaire , avec tine ferveur nouvelle et un saint accroissement de dévotion. Que ferai-je ici, chrétiens, partagé entre deux matières qui paroissent si opposées ? D'un côté il faut que je vous fasse entendre les cantiques harmonieux et la ravissante musique par laquelle les saints expriment leur joie : et l'on m'oblige dans le même temps de faire résonner à vos oreilles les gémissemens des infirmes, et les plaintes des languissans. Il faut élever nos esprits à cette cité bienheureuse et brillante d'une lumière immortelle ; et en même temps il nous faut descendre dans les demeures tristes et obscures où sont gisans les pauvres malades. Et comment sera-t-il possible de marcher dans le même moment en des lieux si difFérens, et sur des chemins si contraires ? Toutefois nous nous trompons ; chrétiens , ce n'est qu'une fausse appai^nce, et si nous savons pénétrer les mystères du christianisme et la doctrine de notre Evangile , nous demeurerons convaincus que ces deux objets que l'on nous présente , quoiqu'ils semblent fort
opposas, sont unis nécessairement d'une liaison très-etroite. Car, dites-moi, je vous prie, mes frères, qu'est-ce que le ciel ? qu'est-ce que ce séjour glorieux ? C'est le lieu que Dieu nous prépare pour y recevoir la miséricorde. Et les chambres des pauvres infirmes , les lits non de repos et de sommeil , mais d'inquiétudes et de veilles laborieuses oii nous les voyons attachés? C'est le lieu que Dieu nous destine pour y faire la miséricorde. Et maintenant ne voyezvous pas quelle liaison il y a entre la miséricorde reçue et la miséricorde exercée ? Bienheureux les miséricordieux ; voilà ceux qui exercent la miséricorde : parce qu'ils obtiendront la miséricorde ; et voilà ceux qui la reçoivent. Ne croyez donc pas , chrétiens , que ce soient deux choses fort éloignées de regarder en un seul discours les heureux et les misérables. Vous voyez que notre Sauveur met ensemble les uns et les autres ; et cela pour quelle raison ? C'est qu'en nous montrant le lieu bienheureux où il répand sur nous la miséricorde, il nous fait voir où il nous faut tendre : et en nous parlant du lieu où nous la pouvons exercer, il nous montre le droit chemin par lequel nous y pouvons arriver. Ouvrez vos mains, dit notre Sauveur ; ouvrez-les du côté de Dieu, ouvrez-les du côté des pauvres : ouvrez pour recevoir, ouvrez pour donner. Si vous fermez vos entrailles sur les nécessités de vos frères , la source de la miséricorde divine se tarira aussitôt sur vous : ouvrez-leur et votre cœur et vos mains, elle coulera avec abondance. C'est, mes frères, cette liaison et cette concorde admirable entre la miséricorde que nous espérons et la miséricorde que
4 POUR LA Fax*
nous exerçons y que j'espère traiter en deux points avec le secours de la grâce. Je vous représenterai vivant toutes choses avec quelle libéralité Dieu exerce sur nous sa miséricorde, lorsqu'il nous reçoit dans son paradis : et après je tâcherai de vous faire voir combien cette aljondance de miséricorde que le Père céleste témoigne envers nous, en nous appelant à sa gloire, nous oblige d'avoir de tendresse pour nos frères qui sont ses enfans et les membres de son Fils unique. C'est le sujet de tout ce discours.
PREMIER POINT
Commençons avec allégresse à publier les miséricordes que notre bon Père exerce sur nous, lorsqu'il daigne nous appeler à la gloire de son royaume. Disons, confessons, publions, que nous n'y pouvons entrer que par grâce, par un pur effet de bonté, par un sentiment de miséricorde. Et le Sauveur nous le dit dans notre Evangile : Misericordiam consequentur (0 , « ils obtiendront misérij) corde (*)». Quelle est cette miséricorde que le Fils de Dieu leur promet? Je soutiens que c'est la vie éternelle : Regnum cœlorum (2), «le royaume des « cieux » : Deuni videbunt (3), « ils verront Dieu » :
■ (0 niatth. V. 7. — W Ibid. 3. — (3) Ibid. 8.
(*) Bossuet s'étoit contenté de mettre dans son manuscrit les textes lalins qu'il emploie dans ce sermon; il se proposoit sans doute d'ajouter la traduction de ces textes, lorsqu'il prcclieroit. riions avons donc cru devoir la suppléer aussi dans l'impression. Cest lia règle que nous suivrons à Fégard de tous les serinons qui 8c trouveroient dans le même état. Il nous sulîira d'en avoir prévenu le lecteur en commençant, sans être obligés à chaque fois de réitérer l'aytirusscmenL Edit. de Déforis.
possidehunt terram (0, « ils posséderont la terre » : terram vwentium (2), « la terre dès vivans » : saturabuntur (3) ^ « ils seront rassasiés » : inehriabuntur{^), « ils seront enivrés » : satiabor ciim apparuerit gloria tua (5) , « je serai rassasié lorsque votre » gloire se manifestera » : consolabuntur (^) , « ils » seront consolés » : absterget Deus omnetn lacrymam (7), « Dieu essuiera toutes les larmes « : ainsi, fnisericordiam consequentur , « ils obtiendront la 5) miséricorde j).
En effet, que potivons-nous espérer, misérables bannis, enfans d'Eve, c'est-à-dire enfans de colère, enfans de malédiction , naturellemeilt ennemis, chassés du paradis de délices? Si Ton nous rappelle à notre patrie, si l'on nous tire de l'abîme, que devons-nous faire autre chose que de louer la miséricorde de ce charitable pasteur, qui r 3)as à retirés du lac par le sang de son testament, et nous a reportés au ciel chargés sur ses épaules ? Misericordias Domini in œternum cantabo (8) , « Je chanterai éter- » nellement les miséricordes du Seigneur » : in céterniim , « éternellement « ; ce n'est pas seulement dans le temps, mais encore principalement dans Téternité.
Toutefois on me pourroit dire que cela n'est pas de la sorte ; la gloire leur étant donnée comme récompense, il semble que c'est plutôt la justice qui la distribue au mérite, que la miséricorde qui la donne gratuitement. Esprits saints, esprits bienlieu-
(0 Matth.y. 4. — (») Psal. xxvi. i3. — (^) Malth. v. G. —
(4) Ps. XXXV. g. — (5) Ps. XVI. 17 {^) Matth. r. 5. — (7) ^poc.