SUR LA RÉSURRECTION DERNIERE
Mais, mes Frères , avant que la mort soit anéantie, il faut que le pe'clie' soit détruit, parce que c'est par le péché que la mort a régné sur la terre. Souvenfez-vous donc, mes Frères, de ce que nous avons dit au commencement, que Dieu n'a pas fait la mort : au contraire comme il a créé l'ame raisonnable pour habiter dans le corps humain , il avoit voulu au commencement que leur union fût indissoluble ; et c'est peut - être un des sens qu'il faut donner à cette parole du Psalmiste : Corpus autem aptasti mihii^) : « Vous m'avez approprié un corps » : de même que s'il eût dit comme en son nom au créateur: O Seigneur, vous avez fait mon ame d'une nature bien différente du corps; car après avoir formé ce corps avec de la boue , c'est-à-dire avec une terre détrempée , ce n'est plus ni de la terre , ni de l'eau , ni du mélange du sec et de l'humide , ni enfin d'aucune partie de la matière que vous avez tiré l'ame que vous avez mêlée dans cette masse pour la vivifier. C'est de vous-même , c'est de votre bouche que vous l'avez fait sortir ; vous avez soufflé un souffle de vie , et l'homme a été animé , non par l'arrangement des organes , non par la température des qualités , non par la distribution des esprits vitaux , mais par un autre principe de vitalité , que Dieu a tiré de son propre sein par une nouvelle création , toute différente de celle qui a tiré du néant et qui a formé la matière. C'est pourquoi quand il veut former l'homme, il recommence un nouvel ordre de choses, une nouvelle création : Fa^ ciamiis hominemi'^) : « Faisons l'homme ». C'est un
(«) Ps. xxxix. 7. Jltù. X. 5. — (>) Gen. 1. 26.
122 SUR LA IIÉSURIIECTIOW DERNIÈHE.
autre ouvrage , une autre manière dillerente de tout ce qui pre'cède ; rien encore qui lui soit semblable.
Que si celte théologie ne vous ennuie pas, j'ajouterai, chrétiens, que Dieu avoit fait cette ame d'une nature immortelle. Car pour laisser h part les autres raisons qui nous montrent cette ve'rité, il sufîit de considérer celle que nous apporte l'Ecriture sainte ; c'est que Dieu l'a faite à son image , qu'elle est participante de la vie de Dieu; elle vit en quelque façon comme lui, parce qu'elle vit de raison et d'intelligence, et que Dieu l'a rendue capable de l'aimer et de le connoître , comme luimême s'aime et se connoît. C'est pourquoi étant faite à son image, et étant liée par son fond à son immortelle vérité , elle ne tient point son être de la matière, et n'est point assujettie à ses lois : de sorte qu'elle ne périt point, quelque changement qui arrive au-dessous d'elle, et ne peut plus retomber dans le néant, si ce n'est que celui qui l'en a tirée, et qui l'ayant faite à son image, l'attache à lui-même comme à son principe, lâche la main toutà-coup , et la laisse aller dans cet abîme.
Toutefois, comme elle est dans le dernier ordre des substances intelligentes , c'est en elle que se fera l'union entre les esprits et les corps , afin que tout soit disposé comme par degrés. Dieu a fait des substances séparées des corps : Dieu les peut faire en divers degrés, c'est-à-dire plus ou moins parfaites; et en descendant toujours on pourra enfin venir à quelqu'une qui sera si imparfaite , qu'elle se trouvera en quelque sorte aux coqfins des corps, et sera de nature à y être unie. Là en descendant toujours
SUR LA RÉSURRECTION DERNIKRE. is'i
par degrés dû parfait à l'imparfait, on arrive nécessairement aux extrémités et comme aux confins où le supérieur et l'inférieur se joignent et se touchent. Car je crois qu'on peut entendre facilement que tout est disposé dans la nature comme par degrés, et que le premier principe donne l'être et se répand lui-même par cet ordre et comme de proche en proche. Ainsi l'ame raisonnable se trouvera naturellement unie à un corps. « Vous m'avez appro- » prié un corps ^) : Corpus autem aptasti mihi.
Mais ce mot d'approprier un corps a une plus particulière signification : car il faut nous persuader que Tame raisonnable parle et dit à son Créateur : Comme vous m'avez faite immortelle en me créant à votre image , vous m'avez aussi approprié un corps si bien assorti avec moi, que notre paix et notre union seroit éternelle et inviolable , si le péché venant entre deux n'eût troublé cette céleste harmonie. Comment est-ce que le péché a désuni deux choses si bien assorties? Il est aisé de l'entendre par cette excellente doctrine de saint Augustin : Car , dit-il, c'est une loi immuable de la justice divine, que le mal que nous choisissons soit puni par un mal que nous haïssons. De sorte que c'a été un ordre très-juste qu'étant allés au péché par notre choix , la mort nous ait suivis contre notre gré , et que « notre ame fût contrainte de quitter son corps « par une juste punition de ce qu'elle a abandonné )) Dieu par une dépravation volontaire» : Spiritus, quia volens deseruit Dcum, deserit corpus ïrn^itusi^).
C'est, mes Frères, en celte sorte que « le péché
(0 De Triait, lib. iv, n. 16, torn. viii, col. 820.
1^4 SUR L4 RÉSURIIECTION DERNIERE.
» étant entré dans le monde, la mort, comme dit » l'apôtre , y est entrée par même moyen (0 ». C'est pourquoi le Fils de Dieu ne détruit la mort qu après avoir détruit le péché; et avant que d'adresser aux morts , à la fin des temps , la parole qui les ressuscite , il adresse dans le cours des siècles à tous les pécheurs, sa parole , qui les convertit et qui les appelle à la pénitence. C'est cette parole que nous vous portons. Plût à Dieu que nous pussions détacher de notre parole tout ce qui flatte l'oreille, tout ce qui délecte l'esprit , tout ce qui surprend l'imagination , pour n'y laisser que la vérité toute simple , la seule force et l'efFicace toute pure du Saint-Esprit, nulle pensée que pour convertir! O morts, c'est donc à vous que je parle, non à ces morts qui gisent dans ce tombeau, et reposent en paix et en espérance sous cette terre bénite ; mais à ces morts parlans et écoutans, « qui ont le nom de vivans et qui sont » morts en effet » : Nomen liahes quod vwas et mortua es ip) : qui portent leur mort dans leur ame 9 parce qu'ils y portent leur péché. Ecoutez, 6 morts spirituels : c'est Jésus-Christ qui vous appelle pour ressusciter avec lui. « Pourquoi voulez-vous mourir, » maison d'Israël (5) » ? Sortez de vos tombeaux, sortez de vos mauvaises habitudes. Ah! que je vous relève aujourd'hui : mais avant de vous relever, que je vous abatte.
« Encore quarante jours, etNinive sera détruite » : Adhuc quadraginla dies , et Niniye subvertetur (4). Dieu les menace de les renverser , et ils se renversent
(«) Rom. V. 12. — W Apoc. 111. I. — (3) Ezech. xxxiii. ii. — (4) Jon. m. 4-
SUR LA. RÉSURRECTION DERNIERE. laS
eux-mêmes en de'truisant jusqu'à la racine leurs inclinations corrompues: Subvertitur plane , dum calcatis deterioribus sludiis ad meliora cons^ertitur : subvertitur plane ^ dum purpura in cilicium^ ajffluentia in jejuniuni , lœtilia mutatur in fletum (0. De quoi vous plaignez-vous, ô Seigneur? Vous avez dit que Ninive seroit renversée ; en effet elle est renversée en tournant en bien ses mauvais désirs. « Ninive est véritablement renversée , puisque le » luxe de ses habits est changé en un sac et un cilice , )) la superfluité de ses banquets en un jeûne austère , M la joie dissolue de ses débauches aux saints gé- )) missemens de la pénitence ». O ville utilement renversée ! Paris , dont on ne peut abaisser l'orgueil, dont la vanité se soutient toujours malgré tant de choses qui la devroient déprimer, quand te verrai-je renversée ? Quand est-ce que j'entendrai cette bienheureuse nouvelle : Le règne du péché est renversé de fond en comble; ses femmes ne s'arment plus contre la pudeur, ses enfans ne soupirent plus après les plaisirs mortels, et ne livrent plus en proie leur ame à leurs yeux : cette impétuosité , ces emportemens, ce hennissement des cœurs lascifs est supprimé : ceux qui ont attenté sur la couche de leur prochain , [sont aujourd'hui chastes] : le bien d'au-
trui [ est enfin restitué ? ] « Et les trésors d'ini-
» quité sont encore dans ton coffre comme un feu » prêt à te dévorer » : Et adhuc in arcâ tud ignis , ihesauri iniquitatis qui dévorant te (2). Tu crois te les être appropriés par l'usage de tant d'années :
(0 S. Eucher. Ilomil. de pœnit. Ninivit. Bibliot. PP. tum. vi , col. 64G. — [*) MicU. VI. 10.
126 SUR LA IIÉSURIIECTION DEllIVlÊRE.
tout renversé. Mais relevez-vous , sortez de ces tribunaux, salutaires tombeaux des pe'nitens; venez à la table des enfans , venez à la vie, venez au pain véritable que Moïse n'a pu donner à nos pères (0: venez au corps de Jésus, qui est le second principe de résurrection et de vie.
SECOND POINT
Le corps de Jésus - Christ est premièrement le modèle de notre résurrection. Un architecte qui bâtit un édifice, se propose un plan et un modèle : Jésus - Christ se propose son propre corps : « Il » transformera notre corps tout vil et abject qu il » est , afin de le rendre conforme à son corps glo- » rieux » : Reforniabit corpus humilitalis nostrce conjiguratum corpori clarltatis suce (2). Il en est secondement le gage : « Si les morts ne ressuscitent » point , Jésus-Christ n'est donc point ressuscité » : Si mortui non resurgunt^, neque Christus resurrexit (3) : « les prémices de la résurrection » : Primitiœ dormientium (4) : le grain de froment. « A la » fin des siècles, dit saint Augustin , tout le genre 5) humain se lèvera comme une seule moisson; l'essai » en a été fait dans le principal grain » : Sed generis humani una in fine sœculi messis assurget : ten~ tatum est experimentum in principali grano &. Il est en troisième lieu le principe d incorruption (6). La corruption par le sang : de même l'immortalité. D'où vient donc qu'il faut mourir et être as-
(0 Joan. VI. 3a. — {^) Philip, m. 21. — (3)7. Cor, xr. i3.— (4) mj. 23. — (5} S, Aug. Serm. ccclxi. n. 1 0, tom. v, col. 1 4 1 1 • — ^^) «J. Cyril. Alex, in Joan. lib. Vf. cap. i\.
SUB LA RÉSUIinECTION DEÎINIÈRE. 12"
siijetti à la corruption ? [ C'est que nous portons une ] chair de péché : de là chargée d'infirmités et de maladies. Allez dans les hôpitaux durant ces saints jours pour y contempler le spectacle de l'infirmité humaine : là vous verrez en coml)ien de sortes la maladie se joue de nos corps. Là elle étend , là elle retire; là elle relâche, là elle engourdit; là elle cloue un corps perclus et immobile , là elle le secoue tout entier par le tremblement. Pitoyable variété! diversité surprenante! Chrétiens, c'est la maladie qui se joue comme il lui plaît de nos corps , que le péché a abandonnés à ses cruelles bizarreries. O homme, considère le peu que tu es; regarde le peu que tu vaux : viens apprendre la liste funeste des maux dont ta foiblesse est menacée. Et la fortune pour être également outrageuse , ne se rend pas moins féconde en événemens fâcheux. Le secours qu'on leur donne, image du grand secours que leur donnera un jour Jésus-Christ en les affranchissant tout-à-fait. Mais en attendant il faut qu'ils tombent pour être renouvelés; ils ne laisseront à la terre que leur mortalité et leur corruption. Il faut que ce corps soit détruit jusqu'à la poussière; la chair changera de nature, le corps prendra un autre nom; même celui de cadavre ne lui demeurera pas long-temps. La chair deviendra un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en eux jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimoit ces malheureux restes : Post totum ignolfililalis clogium^ caducœ in orif'inem tcrram , et cadaweris nomen;
128 SUR LA nÉSTJRRECTIOIf DERNIERE.
et de isto quoque nomine periturœ in nullum inde jam nomerij in omnis jam vocabuli morlem (0.
Mais ayant participé au corps du Sauveur, principe de vie , [ne participons plus au péché, principe de mort ]. Nous i^ecevons par le baptême un droit réel sur le corps de Jésus-Christ ; donc sur sa vie, sur sa grâce , sur son immortalité. Ne renonçons point à c^ droit , ne le perdons pas ; le plus beau droit de FEglise comme une épouse. Deux espèces de communion, le droit, et l'actuelle participation. Nous demeurons toujours dans la communion du mystère , ^non-seulement dans l'actuelle participation, mais dans le droit de communier.
« Le corps n'est pas pour la fornication , mais » pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps » : Corpus non Jhrnicaiioni , sed Domino j et Dominas corpori (^). Il fait notre corps semblable au sien , un temple. Solvile templum hoc (5). « Détruisez ce » temple ». Nous devons l'orner comme un temple avec bienséance, je le veux bien ; mais toujours avec dignité : rien de vain, rien de profane. Donc, ô sainte chasteté , fleur de la vertu , ornement immortel des corps mortels, marque assurée d'une ame bien faite et véritablement généreuse , protectrice de la sainteté et de la foi mutuelle dans les mariages, fidèle dépositaire de la pureté du sang, et qui seule en sait conserver la trace ; viens consacrer ces corps corruptibles, viens leur être un baume éternel et un céleste préservatif contre la
(0 Tert. de Res. carnis, n. 4* — W /• Cor. vi. i3. — (3) /q^. II. 19.
corruption j
SUR LÀ RÉSURRECTION DEBiMlÈRE. I2()
corruption; viens les disposer à une sainte union avec le corps de Jésus-Christ ; et fais qu'en prenant ce corps , nous en tirions aussi tout l'esprit.
TROISIÈME POINT
Je l'ai déjà dit, mes Frères, mais il faut le dire encore une fois, que durant ce temps de corruption Dieu commence déjà dans nos corps l'ouvrage de leur bienheureuse immortalité. Oui , pendant que ce corps mortel est accablé de langueurs et d'infirmités, Dieu y jette intérieurement les principes d'une consistance immuable ; pendant qu'il vieillit. Dieu le renouvelle; pendant qu'il est tous les jours exposé en proie aux maladies les plus dangereuses et à une mort très-certaine. Dieu travaille par son Esprit saint à sa résurrection glorieuse. De quelle sorte s'accomplit un si grand mystère ? Saint Augustin qui l'a appris du divin apôtre , vous l'aura bientôt expliqué par une excellente doctrine.
Mortels, apprenez votre gloire : terre et cendre, écoutez attentivement Içs divines opérations qui se commencent en vous. Il faut donc savoir, avant toutes choses, que le Saint-Esprit habite en nos âmes, et qu'il y préside par la charité qu'il y répand. Comment cette divine opération s'étend-elle sur le corps? Ecoutez un mot de saint Augustin, et vous l'entendrez. « Celui-là, dit ce saint évêque, » possède le tout , qui tient la partie dominante » : Totumpossidet^ qui principale teneti^). « Or en nous, » poursuit ce grand homme , il est aisé de connoître
(0 Serm.cixij n. G, tom. v, col. 777.
l30 StJR LA RÉSURRECTION DERNIÈRE.
» que c'est Tame qui tient la première place , et » que c'est à elle qu'appartient Tempire ». De ces deux principes si clairs, si indubitables, saint Augustin tire aussitôt cette conséquence facile : « Dieu » tenant cette partie principale , c'est-à-dire Tame » et l'esprit, par le moyen du meilleur, il se met en » possession de la nature inférieure » ; par le moyen du prince , il s'acquiert aussi le sujet ; et dominant sur l'ame qui est la maîtresse , il étend sa main sur le corps , l'assujettit k son domaine et s'en met en possession. C'est ainsi que notre corps est renouvelé par la grâce du christianisme. Il change de maître heureusement et passe en de meilleures mains : par la nature il étoit à l'ame , par la corruption il servoit au vice, par la grâce et la religion il est à Dieu.
11 se fait comme un sacré mariage entre notre esprit et l'esprit de Dieu ; ce qui fait que « celui qui 3) s'attache au divin Esprit , devient un même esprit » avec Dieu » : Qui adhœret Domino , unus spiritus esti^). Et comme on voit, dit Tertullien, dans les mariages , que la femme rend son époux maître de ses biens , et lui en cède l'usage ; ainsi l'ame en s'unissant à l'esprit de Dieu , et se soumettant à lui comme à son époux, lui transporte aussi tout son bien comme étant le chef et le maître de cette communauté bienheureuse. «La chair la suit, dit Terwtullien, comme une partie de sa dot, et au lieu » qu'elle étoit seulement servante de l'ame , elle » devient servante de l'esprit de Dieu ». Setjuitur animam nubentem spiritui caro , ut dotale manci-
CO /. Cor.Yi. i;.
SUR LA- RÈSUllRECTÎON DERNIERE. l3l
pium; et jam non aniniœ famula , sed spiritûs (i). En effet ne voyez-vous pas que le corps du chrétien change de nature , et qu'au lieu d'être simplement l'organe de l'âme , il devient l'instrument fidèle de toutes les saintes volonte's que Dieu nous inspire ? Qu'est-ce qui donne l'aumône , si ce n'est la main ? Qu'est-ce qui confesse ses péchés, si ce n'est la bouche ? Qu'est-ce qui les pleure, si ce n'est les yeux ? Qu'est-ce qui brûle du zèle de Dieu , si ce n'est le cœur ? En un mot , dit le saint apôtre , « tous nos » membres sont consacrés à Dieu , et doivent être » ses hosties vivantes (2) »» Qui ne voit donc que le Saint-Esprit se met en possession de nos corps, puisqu'ils sont les instrumens de sa grâce , les temples où il se repose en sa majesté, et enfin les hosties vivantes de sa souveraine grandeur ?
Mais poussons encore plus loin ce raisonnement , et tirons la conséquence de ces beaux principes. Si Dieu remplissant nos âmes s'est mis en possession de nos corps , donc la mort , ni aucune violence , ni l'effort de la corruption ne peut plus les lui enlever. Tôt ou tard Dieu rentrera dans son bien , et retirera son domaine. Le Fils de Dieu a prononcé que « nul ne peut rien ravir des mains de son Père. » Mon Père , dit - il , est plus grand que toute la » nature » : Nemo potes t rapere de juanu Patris meii^). Et en effet ses mains étant si puissantes, nulle force ne les peut vaincre ni leur faire lâcher leur prise. Ainsi Dieu ayant mis sur nos corps sa main souveraine , s'en étant saisi par son Esprit saint , que l'Ecriture appelle son doigt , et en étant déjà en
(0 Tert. tlg Anima, n. 4l. — C») liom. xii. i. — (3) Joan. x. 29.
l3a SUR LÀ RÉSUnilECTIOlf DERNIÈRE.
possession ; ô chair, f ai eu raison de le dire, qu'en quelque endroit de Tunivers que la corruption te jette et te cache, tu demeures toujours sous la main de Dieu. Et toi, terre, mère tout ensemhle et se'pulcre commun de tous les mortels , en quelques somhres retraites que tu aies englouti, dispersé, recelé nos corps, tu les rendras tout entiers; et plutôt le ciel et la terre seront renversés , qu'un seul de nos cheveux périsse ; parce que Dieu en étant le maître, nulle force ne peut Tempécher d'achever en eux son ouvrage.
Ne doutez pas, chrétiens, « que si l'Esprit immortel » qui a ressuscité le Seigneur Jésus habite en vous, cet » Esprit quia ressuscité Jésus-Christ, vivifiera aussi » vos corps mortels à cause de son esprit qui habite » en vous (0 ». Car cet Esprit tout-puissant , infiniment délecté de ce qu'il a fait en Jésus-Christ , agit toujours en conformité de ses divines opérations, et pourvu qu'on le laisse agir , il achèvera son ouvrage. Nulle puissance du monde ne peut empêcher son action, et nous seuls pouvons lui être un obstacle ; parce que les dons de Dieu demandent , ou une fidèle coopération , ou du moins une acceptation volontaire. Laissons -nous donc gouverner à l'Esprit de Dieu, laissons -lui dompter nos corps mortels. Si nous voulons qu'il déploie sur eux toute sa vertu , laissons-lui les assujettir à sa divine opération. Détachons-nous de nos corps pour nous attacher fortement à l'Esprit de Dieu. Car que faisons-nous, chrétiens, lorsque nous flattons notre coi'ps , que faisons-nous autre chose que d'accroître
^0 Hom. VIII. II.
SUR "LA RÉSUITRECTION DERNIÈRE. i33
la proie de la mort , lui enrichir son butin , lui engraisser sa victime ? Pourquoi m'es- tu donné , ô corps mortel ! et quel traitement te ferai- je ? Si je t'affoiblis, je m'épuise ; si je te traite doucement/ je ne puis éviter ta force qui me porte à terre , ou qui my retient. Que ferai -je donc avec toi, et de quel nom t'appellerai-je, fardeau accablant , soutien nécessaire , ennemi flatteur, ami dangereux , avec lequel je ne puis avoir ni guerre , ni paix , parce qu'à chaque moment il faut s'accorder, et à chaque moment il faut rompre ? O inconcevable union , et aliénation non moins étonnante î Puis-je me détacher de ce corps ? Puis-je aussi m'y attacher avec tant de force, et contracter avec ce mortel une amilié immortelle ? « Malheureux homme que » je suis ! Hélas 1 qui me délivrera de ce corps de » mort(') »?
C'est le commun sujet du gémissement de tous les véritables enfans de Dieu. Tous déplorent leur servitude , tous ressentent avec douleur que « ce far- » deau du corps opprime l'esprit » : Corpus quod corrumpitur aggrui^at animam i"^) : lui ôte sa liberté véritable. C'est pourquoi le grand saint Ambroise nous enseigne gravement que notre esprit n'étant dans le corps qu'en passant, nous ne devons pas lui permettre de s'attacher à cette nature dissemblable; mais que nous devons tous les jours rompre nos liens, afin que l'esprit se renfermant en luimême conserve sa noblesse et sa pureté. Deux liens, ceux de la nature , et ceux de l'affection. Pour le premier, c'est à Dieu à rompre : pour l'autre, c'est
V*) jRom. vil. a4. — (') Sap. ix. i5.
Boss. XI. 9 *
i34 *^ii ^^ RÉsunREcnoN derwièrk.
à nous à prévenir : « Je meurs tous les jours » , dit l'apôtre : Quotidie moriori^). Par la première union l'ame est en prison et en servitude , le corps la domine, et s'en rend le maître. Secouons ce joug, tirons-nous de cette indigne dépendance : il se fera une autre union par laquelle Tame dominera. « Etu- )) dions-nous chaque jour, dit saint Ambroise , à » mourir, afin que notre ame par cette séparation » apprenne à se retirer des cupidités corporelles ; n qu'élevée au-dessus des sens , les inclinations ter- » restres ne puissent l'atteindre et s'y coller; et » quelle éprouve ainsi une sorte de mort, afin de n ne point encourir la j>eine de la mort ». Sit çuotidianus us us in nobis affectusque moriendi , ut per illam , quant diximus j segregationem à corporeis cupiditatibus , anima nostra se discal extrahere , et quasi in sublimi locala j qub terrenœ adiré îibidines et eani sibi glutinare non possint ^ suscipiat mortis imaginent , ne pœnam mortis incurrat (2). C'est pourquoi dans la fonction qui est donnée à notre ame d'animer et de mouvoir les organes corporels , le même saint Ambroise avertit de ne se plonger pas^ tout-à fait dedans et de ne se mêler pas avec eux : Non credamus huic corpori , nec misceamus cum illo animam nostram (5) ? mais plutôt que nous les touclùons d'une main légère comme un instrument de musique : Summis , ut ita dicam , digitis sicut ner- \forum sonos j, ita puisât carnis istius passiones (4). On se pique de délicatesse , comme on se pique
(0 /. Cor. XV. 3i. — (») De Fide Resurr. lib. 11, n. 4» 1 tom. u^ eof. 1 144' — ^^^ ■^^ ^'*- ^orc. cap. ix, n. 4o, torn. i, col. 4o6. — * i4) Jèid. cap. vii, n. 27, col. 401.
SUR LA RÉSURRECTION DERNIERE. l35
d'esprit ou de grandeur. Une tendre éducation
Une personne si chère Ce soin extrême du
corps est indigne du chrétien. Vous voudriez vous rendre immortels : la moindre douleur, la moindre foiblesse vous accable et vous décourage ; vous abandonnez tous les exercices de piété. Vous craignez d'échauffer ce sang, cette tête déjà trop émue, ce tempérament si foible et si de'licat. Que ne vous servez-vous plutôt de cette occasion favorable pour rompre ces liens trop doux et trop décevans , pendant que la nature vous aide, quelle tire les liens si elle ne les brise pas tout-à-fait encore? Apprenez à regarder ce corps, dont la foiblesse vous appesantit , non plus comme une demeure agréable , mais comme une prison importune; non plus comme votre organe, mais comme votre empêchement et votre fardeau. « Je suis captif de ce corps , et captif 3) trop assujetti; je m'affranchirai en souffrant, afin 3) de ressusciter tout -à-fait libre (0 ». L'ame sera démêlée de ce corps de mort quelle laisse au-dessous d'elle , et retirée dans sa propre enceinte. La foiblesse et la douleur qui agitent tout le corps forcent l'ame à s'en détacher ; et la renfermant dans ses propres biens, lui font corriger une secrète délicatesse et un certain repos dans les sens , qui gagne les hommes trop facilement dans une grande santé.
Que si l'attache à la santé même et à la vie, est si vicieuse et si contraire à la dignité du christianisme, que dirai-jc de la curiosité, de la vanité, de cette vivacité qu'on affecte tant sur le teint et sur le vi-
(,>) S. ignat. Epist, ad liom. iv.
l36 SUR LA RÉSURRECTION DERNIERE.
sage? Foible et mise'rable créature, et vainement appelée à une beauté et à une gloire éternelle, vous ne sauriez sans regret voir tomber cette Heur d'un jour, ni passer cette couleur vive, ni cet air de jeunesse s*évanouir. Hélas ! vous en avez honte , comme si c'étoit un défaut. Vous voulez cacher vos années, et non-seulement les cacher, mais résister à leur cours qui emporte tout , vous soutenir contre leur effort, et tromper leurs mains si subtiles qui ne cessent de vous enlever par mille artifices toujours quelque chose. Est-ce là cette gloire du corps de Jésus? [Il est] une autre santé, une autre beauté, une autre vie. Hé ! laissez-vous dépouiller de ce fragile ornement qui ne fait que nourrir votre vanité, vous exposer à la tentation, vous environner de scandales. Quittez l'amour de ce corps trop chéri et trop soigné : car si vous persistez à le tant chérir , ô que la mort vous sera cruelle ! O que vainement vous soupirerez , disant avec ce roi des Amalécites : Siccine séparât amara mors (0? « Est-ce » ainsi que la mort amère sépare de tout » ? Quel coup ! quel effort ! quelle violence \
Au contraire un homme de bien n'a rien à perdre en ce jour. La mortification lui rend la mort familière. Le détachement du plaisir le désaccoutume du corps. Il a depuis fort long-temps, ou dénoué,, ou rompu les liens les plus délicats qui nous y attachent. 11 ne s'afflige donc pas de quitter son corps ; il sait qu'il ne le perd pas. Il a appris de l'apôtre que nous avons un double voyage à faire : Scientes (jiiomam dum sumiis in corpore peregrinamiir à
('} /. JtCg. XV. 32.
SUR LA RÉSURRECTION DERNIERE. l'i'J
Domino.,., Bonam voluntateni liabemus magis peregrinari à corpore , et prœsentes esse ad Doniinumi^) : « Nous savons que pendant que nous M habitons ce corps, nous sommes éloigne's du Sei- » gneur.... Nous aimons mieux sortir de la maison » de ce corps pour aller habiter avec le Seigneur ». Car tant que nous sommes dans le corps , nous voyageons loin de Dieu; et quand nous sommes avec Dieu , nous voyageons loin du corps. L'un et l'autre n'est qu'un voyage, et non une entière séparation ; parce que nous passons dans le corps pour aller à Dieu , et que nous allons à Dieu dans l'espérance de retourner à nos corps. Ainsi lorsque nous vivons dans cette chair, nous ne devons pas nous y attacher comme si nous y devions demeurer toujours : et lorsqu'il en faut sortir, nous ne devons pas nous affliger comme si nous n'y devions jamais retourner. Par- là étant délivrés des soins inquiets de la vie et des appréhensions de la mort, lorsque notre dernière heure approche , nous nous endormons en paix et en espérance. Car que crains-tu , ame chrétienne, dans les approches de la mort? Crains-tu de perdre ton corps ? Mais que ta foi ne chancelé pas ; pourvu que tu le soumettes à l'Esprit de Dieu , cet Esprit tout-puissant te le rendra meilleur, saura bien te le conserver pour l'éternité. Peut-être qu'en voyant tomber ta maison, tu appréhendes d'être sans retraite : mais écoute le divin apôtre : « Nous savons, dit - il aux Corinthiens, j) nous ne sommes pas induits à le croire par des » conjectures douteuses, mais nous le savons trcs-
(«)//. Cor. V. 6, 8.
l38 SUR LA. RÉSURRECTIOW DERNIÈRE.
» assurément et avec une entière certitude, que si » cette maison de terre et de boue dans laquelle » nous habitons, est de'truite, nous avons une autre » maison qui n'est pas bâtie de main d'homme , la- » quelle nous est préparée au ciel (0 ». O conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à tous nos besoins ! « Il a dessein , dit excellemment saint Jean » Chrysostôme (2) , de réparer la maison qu'il nous » a donnée : pendant qu'il la détruit et qu'il la ren- » verse pour la rebâtir toute neuve , il est nécessaire » que nous délogions». Car que ferions-nous dans ce tumulte et dans cette poudre ? Et lui-même nous offre son palais, il nous y donne un appartement pour nous faire attendre en repos l'entière réparation de notre ancien édifice. Ne craignons donc rien , mes Frères; songeons seulement à bien vivre ; car tout est en sûreté pour le chrétien. Tu n'oses pas, chrétien, tu te défies de tes œuvres; songe donc à cette assurance
(0 //. Cor. V. I. ^- W Homil. in dict.Apost. De dormienlibus, etc. tom I, pag. 764.