‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 3)Chapitre 22 sur 65 · PRÊCHÉ DEVANT LE EOI W · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ DEVANT LE EOI W

Son objet : sa nécessité : ses effets. Confusion des pécheurs , qni amusent le monde par leurs vains prétextes 5 des hypocrites, qui font servir la piété d'enveloppe et de couverture à leur malice 5 des pécheurs scandaleux, qui font trophée de leurs crimes.

Tune videbunt Filiura hominis venientem in nube, cum potestate magna et majestate.

Alors ils verront venir le Fils de Vhomme sur une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté. Lac. XXI. 27.

JtiivcoRE que dans le moment que notre ame sortira du corps elle doive être juge'e en dernier ressort , et TalTaire de notre salut immuablement de'cide'e ; toutefois il a plu à Dieu que nonobstant ce premier arrêt, nous ayons encore à craindre un autre examen et une terrible révision de notre procès au

C") £a 1669, c'est la date cjue porte le manuscrit.

l8o SUR LE JUGEMENT DERNIER.

jugement dernier et universel. Car comme Tame a péché conjointement avec le corps , il est juste qu'elle soit jugée aussi bien que punie avec son complice , et que le Fils de Dieu qui a piûs la nature humaine toute entière , soumette aussi l'iiomme tout entier à l'autorité de son tribunal. C'est pourquoi nous sommes tous ajournés après la résurrection générale pour comparoître de nouveau devant ce tribunal redoutable; afin que tous les pécheurs étant appelés et représentés en corps et en ame, c'est-à-dire dans l'intégrité de leur nature, ils reçoivent aussi la mesure entière et le comble de leur supplice. Et c'est ce qui donne lieu à ce dernier jugement qui nous est proposé dans notre Evangile.

Mais pourquoi ces grandes assises , pourquoi cette solennelle convocation et cette assemblée générale du genre humain ? Pourquoi , pensez-vous , Messieurs, si ce n'est .que ce dernier jour, qui est appelé dans les saintes Lettres , « un jour d'obscui) rite et de nuage , un jour de tourbillon et de M tempête , un jour de calamité et d'angoisse » , y est aussi appelé « un jour de confusion et d'igno- » minie (0 »? Voici une vérité éternelle : il est juste et très-juste que celui qui fait mal soit couvert de honte; que quiconque a trop osé soit confondu ; et que le pécheur soit déshonoré, non-seulement par les autres, mais par lui-même, c'est-à-dire par la rougeur de son front, par la confusion de sa face, par le reproche public de sa conscience.

Cependant nous voyons que ces pécheurs, qui ont si bien mérité la honte, trouvent souvent le

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moyen de Féviter en cette vie. Car ou ils caclicnt leurs crimes, ou ils les excusent, ou enfin bien loin d'en rougir, ils les font e'clater scandaleusement à la face du ciel et de la terre , et encore ils s'en glorrifîent. C'est ainsi quils tâchent d'e'viter la honte, les premiers par l'obscurité de leurs actions , les seconds par les artifices de leurs excuses, et enfin les derniers par leur impudence. C'est pour cela que Dieu les appelle au grand jour de son jugement. Là ceux qui se sont caches, seront découverts; là ceux qui se sont excusés , seront convaincus ; là ceux qui étoient si fiers et si insolens dans leurs crimes , seront abattus et atterrés : et ainsi sera rendue à tous ces pécheurs , à ceux qui trompent le monde , à ceux qui l'amusent par de vains prétextes , à ceux qui le scandalisent ; ainsi, dis-je , leur sera rendue a. la face de tout le genre humain , des hommes et des anges , Féternelle confusion , qui est leur juste salaire, leurnaturel apanage qu'ils ont si bien mérité*

PREMIER POINT r).

« L'insensé a dit en son cœur : Il n'y a point de 3) Dieu » : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus (0. Les saints docteurs nous enseignent que nous pouvons nous rendre coupables en plusieurs façons de cette erreur insensée. Il y a en premier lieu les athées et les libertins qui disent tout ouver-

(*) Le commencement rt la fin du premier point, de ce sermon , sont tires pres^pie mot pour mot de celui cjui précède : nous avons cru devoir laisser Fun et l'autre tels qu ils sont, plut<)t que de Ich morceler. Edit. de Versailles.

{}) Ps.ui. 1.

iS?. SUR LE JUGEMENT DERNIER.

tement que les choses vont à l'aventure , sans ordre ^ sans gouvernement , sans conduite supérieure. Insensés, qui dans l'empire de Dieu, parmi ses oU" vrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas , et ravir l'être à celui par lequel subsiste toute la nature ! Il y a peu de ces monstres : le nombre en est petit parmi les hommes ; quoique , hëlas ! nous pouvons dire avec tremblement qu'il n'en paroît toujours que trop dans le monde. Il y en a d'autres, dit le docte ThéodoretCO, qui ne vont pas jusqu'à cet excès de nier la divinité; mais pressés et incomriiodés dans leurs passions déréglées par ses lois qui les contraignent, par ses menaces qui les étonnent , par la crainte de ses jugemens qui les trouble , ils désireroient que Dieu ne fût pas ; ils voudroient même le pouvoir croire ; ils voudroient pouvoir croire que Dieu n'est qu'un nom : et ils disent dans leur cœur , non par persuasion , mais par désir : Il n'y a pas de Dieu, k Insensés, dit » saint Augustin (2) , qui , parce qu'ils sont déré- » glés, voudroient détruire la règle, et souhaitent » qu'il n'y ait ni loi, ni justice, à cause qu'ils ne » sont pas justes ». Je laisse encore ceux-ci; je veux croire qu'il n'y a aucun de mes auditeurs qui soit si dépravé et si corrompu. Je viens à une troisième manière de dire que Dieu n'est pas, de laquelle vous avouerez que la plupart de mes auditeurs ne se peuvent pas excuser. Je veux parler de ceux qui en confessant que Dieu est , le comptent néanmoins tellement pour rien , qu'ils pensent en effet n'avoir

0) In Psaltn. ni. to/n. i, p. 6o3. — W Tract, xc. in Joan. n. 3, tom. m, col. 731. ^

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rien à craindre, quand ils n'ont que lui pour témoin. Ceux-là manifestement comptent Dieu pour rien ; et ils disent donc en leur cœur : Il n'y a point de Dieu.

Eh ! qui de nous n est pas de ce nombre ? Qui de nous n'est pas arrêté dans une action malhonnête par la rencontre d'un homme qui n'est pas de notre cabale ? et cependant de quel front savons - nous soutenir le regard de Dieu? N'apportons pas ici l'exemple de ceux qui roulent en leur esprit quelque noir dessein ; tout ce qu'ils rencontrent les trouble , et la lumière du jour et leur ombre même leur fait peur ; ils ont peine à porter eux-mêmes l'horreur de leur funeste secret , et ils vivent cependant dans une souveraine tranquillité des l'egards de Dieu. Laissons ces tragiques attentats , disons ce qui se voit tous les jours. Quand vous déchirez en secret celui que vous caressez en public; quand vous le percez incessamment de cent plaies , par les coups mortels de votre dangereuse langue ; quand vous mêlez artificieusement le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses ; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur , et que vous faites servir h vos intérêts sa confiance , qui vous obligeoit à penser aux siens ; combien de précautions pour ne point paroître , combien regardez-vous à droite et à gauche ? Et si vous ne voyez pas de témoin qui vous puisse reprocher dans ic monde votre lâcheté, si vous avez tendu vos pièges si subtilement qu'ils soient imperceptibles aux regards humains , vous dites : Qui

l84 SUR LE JUGEMENT DERNIER.

nous a vus ? Narra\>erunt ut ahsco ridèrent laqueos, dixerunt : Quis "videbit eos{^)1 « Ils ont consulté » ensemble sur les moyens d€ cacher leurs pièges, 5) et ils ont dit : Qui pourra les découvrir » ? Vous ne comprenez donc pas parmi les voyans celui qui habite au ciel? Et cependant entendez le même Psalraiste. « Quoi! celui qui a formé l'oreille, n'é- 5) coute-t-il pas, et celui qui a fait les yeux est-il » aveugle » ? Qui plantavit aurem non audiet, aut quijînxit ocuhim non considérât ('^) ? Au contraire ne savez -vous pas qu'il est tout vue, tout ouïe, tout intelligence? que vos pensées lui parknt, que votre cœur lui dit tout , que votre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous ? Et cependant sous ces yeux si vifs et sous ces regards si perçans, vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché ? N'est-ce pas le compter pour rien , et a dire » en son cœur insensé , Il n'y a point de Dieu » ? Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus.

Il n'est pas juste, Messieurs, que les pécheurs se sauvent toujours à la faveur des ténèbres, de la honte qui leur est due. Non , non , que ces femmes infidèles et que ces hommes corrompus se couvrent, s'ils peuvent , de toutes les ond^res de la nuit , et enveloppent leurs actions déshonnetes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable ; si faut-il que Dieu les découvre un jour et qu'ils boivent la confusion ; car ils en sont dignes. C'est pourquoi il a destiné ce dernier jour « qui percera les ténèbres les plus » épaisses, et manifestera, comme dit Fapôtre , les » conseils les plus cachés » : Qui et illuminabit (0 Ps. Lxiu. 4- •— (') Ps- xciii. g.

SUR LE JUGEMENT DERNIER. l85

ahscondita tenebraruni , et manifestahit consilia cordium (0. Alors quel sera l'état des grands du inonde qui ont toujours vu sur la terre et leurs sentimens applaudis et leurs vices mêmes adores ? Que deviendront ces hommes délicats , qui ne peuvent supporter qu'on connoisse leurs défauts, qui s'inquiètent , qui s'embarrassent , qui se déconcertent quand on leur découvre leur foible? Alors, dit le prophète Isaïe , « les bras leur tomberont de » foiblesse » ; Onincs inanus dissohentur ; « leur » cœur angoissé défaudra » : omne cor hominis contahescet : « un chacun sera confus devant son 3) prochain w : unusquisquc stupehit ad proximuni Simm (2) ; « les pécheurs mêmes se feront honte » mutuellement , leurs visages seront enflammés « : faciès cornbustœ vultus eorum (^) ; tant leur face sera toute teinte et toute couverte de la rougeur de la honte. O ténèbres trop courtes ! ô intrigues mal tissues ! ô regard de Dieu trop perçant et trop injustement méprisé ! ô vices mal cachés ! 6 honte mal évitée !

Mais de tous les pécheurs qui se cachent , aucuns ne seront découverts avec plus de honte que les faux dévots et les hypocrites. Ce sont ceux - ci , Messieurs, qui sont des plus pernicieux ennemis de Dieu, qui combattent contre lui sous ses étendards. Nul ne ravilit davantage l'honneur de la piété, que l'hypocrite qui la fait servir d'enveloppe et de couverture à sa malice. Nul ne viole la sainte majesté de Dieu d'une manière plus sacrilège que l'hypo-

(•) /. Cor. IV. 5.— {^Msai. xin. 7 c« 8. — i-^) Ezech. xvi. 5j.

îB6* SUR LE JUGEMENT DERNIER.

crite, qui, s'autorisant de son nom auguste, lui veut donner part à ses crimes , et le choisit pour protecteur de ses vices, lui qui en est le censeur. Nul donc ne trouvera Dieu juge plus sévère que l'hypocrite , qui a entrepris de le faire en quelque façon son complice. Mais ne parlons pas toujours de ceux qui contrefont les religieux. Le monde a encore d'autres hypocrites. N'y a-t-il pas des hypocrites d'honneur, des hypocrites d'amitié, des hypocrites de probité et de bonne foi, qui en ont toujours à la bouche les saintes maximes , mais pour être seulement des lacets aux simples et des pièges aux innocens; si accommodans, si souples et si adroits, qu'on donne dans leurs filets, et ceux même qui les connoissent ? Il faut qu'ils soient confondus. Venez donc, abuseurspublicS; toujours contraints, toujours contrefaits, lâches et misérables captifs de ceux que vous voulez captiver; venez, qu'on lève ce masque et qu'on vous ôte ce fard : mais plutôt il faut le laisser sur votre face confuse ; afin que vous paroissiez doublement horribles , comme une femme fardée et toujours plus laide, dans laquelle on ne sait ce qui déplaît davantage, ou sa laideur ou son fard. Ainsi viendront rougir devant Jésus-Christ tous ces trompeurs vainement fardés; ils viendront, dis-je, rougir non-seulement de leur crime caché, mais encore de leur honnêteté apparente. Ils viendront rougir encore une fois de ce qu'ils ont assez estimé la vertu pour la faire servir de prétexte , de montre et de parade ; et ne l'ont pas toutefois assez estimée pour la faire servir de règle. Ergo et tu confundere.

et porta ignominiam tuani (0 : « Et vous soyez aussi » confus, et portez votre ignominie ».

Si cependant ils marchent la tête levée, et jouissent apparemment de la liberté d'une bonne conscience, s'ils trompent le monde, si Dieu dissimule; qu'ils ne pensent pas pour cela avoir échappé ses mains. Il a son jour arrêté, il a son heure marquée, qu'il attend avec patience.

Pourrai-je bien vous expliquer un si grand mystère par quelque comparaison tirée des choses humaines ? Comme un roi qui sent son trône affermi et sa puissance établie , s'il apprend qu'il se fait contre son service quelques secrètes pratiques, ( car il est malaisé de tromper un roi qui a les yeux ouverts et qui veille ) il pourroit étouffer dans sa naissance cette cabale découverte ; mais assuré de lui-même et de sa propre puissance, il est bien aise de voir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets infidèles , et ne précipite pas sa juste vengeance , jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a résolu de les arrêter. Ainsi et à plus forte raison ce Dieu tout-puissant, souverain arbitre et dispensateur des temps , qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles , et qui devant l'origine des choses a fait la destination de tous les momens selon les conseils de sa sagesse ; à plus forte raison , chrétiens, n'a-t-il rien à précipiter ni à presser. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main. 11 sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir et celui où il les attend pour les confondre. Cependant , qu'ils cabalent , (0 Ezech. XVI. Si.

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quils intriguent, qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher dans la confusion de toutes choses ; ils seront ddcouverls au jour arrêlé, leur cause sera portée aux grandes assises générales de Dieu, où comme leur découverte ne pourra être empêchée par aucune adresse, aussi leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse. C'est ma seconde partie , que je joindrai pour abréger avec la troisième dans une même suite de raisonnement.

SECOND POINT

Le grand pape saint Grégoire , dans la troisième partie de son Pastoral , compare les pécheurs à des hérissons. Lorsque vous êtes éloigné, dit-il, de cet animal , et qu'il ne craint pas d'être pris , vous "voyez sa tête , ses pieds et son corps ; quand vous approchez pour le prendre, vous ne trouvez plus qu'une masse ronde qui pique de tous côtés, et celui que vous découvriez de loin tout entier, vous le perdez tout à coup aussitôt que vous le tenez entre vos mains : Intra tenentis manus totum siniul amit" tiiur, quod totum simul ante videbatiir (0. C'est l'image, dit saint Grégoire, de l'homme pécheur qui s'enveloppe dans ses raisons et dans ses excuses. Vous avez découvert toutes ses menées et reconnu distinctement tout l'ordre du crime ; vous en voyez les pieds , le corps et la tête. Aussitôt que vous pensez le convaincre en lui racontant ce détail ; il retire ses pieds, il couvre tous les vestiges de son entreprise; il cache sa tête , il recèle profondément ses desseins; il enveloppe son corps, c'est-à-dire

(0 S. Greg. Magn. Pastor. part, m, cap. xi, tom. ii, col. 48.,

tonte la suite de son intrigue dans le tissu artificieux d'une histoire faite à plaisir. Ce que vous pensiez avoir vu si distinctement , n'est plus qu'une masse informe et confuse, où il ne paroît ni commencement ni fin; et cette vérité si bien démêlée est tout à coup disparue : Qui totuni jani dcpreJiendendo viderat, tergiversatione pravœ defensionis illusus , totwn pariter ignorât (0. Cet homme que vous croyiez si bien convaincu , étant ainsi retranché et enveloppé en lui-même , ne vous présente plus que des piquans; il s'arme à son tour contre vous, et vous ne pouvez plus le toucher sans que votre main soit ensanglantée, je veux dire sans que votre honneur soit blessé par mille sanglans reproches contre votre injurieuse crédulité et contre vos soupçons téméraires.

C'est ainsi que font les pécheurs : ils se cachent , s'ils peuvent, comme fit Adam; et s'ils ne peu^ent pas se cacher non plus que lui, ils ne laissent pas toutefois de s'excuser à son exemple. Adam, le premier de tous les pécheurs, aussitôt après son péché s'enfonce dans le plus épais de la forêt, et voudroit pouvoir cacher et lui et son crime. Quand il se voit découvert, il a recours aux excuses. Ses enfans, malheureux héritiers de son crime , le sont aussi de ses vains prétextes. Ils disent tout ce qu'ils peuvent; et quand ils ne peuvent rien dire, ils rejettent toute leur faute sur la fiagilité de la nature, sur la violence de la passion, sur la tyrannie de rha!)itude. Ainsi on n'a plus besoin de s(î tourmenter à chercher des excuses , le péclié s'en sert à lui-même et

CO S. Giet^. Magn. PusLor. ubi sujnà.

prétend se justifier par son propre excès. Mais quand aurai-je achevé, si je me laisse cnga^r à ce détail infini des excuses particulières? 11 sulFit de dire en général : Tous s'excusent , tous se défendent ; ils le font en partie par crainte , en partie aussi par orgueil, et en partie par artifice. Ils se trompent quelquefois eux - mêmes , et ils tâchent après de tromper les autres. Quelquefois convaincus en leur conscience de l'injustice de leurs actions , ils veulent seulement amuser le monde par des raisons colorées; puis se laissant emporter eux-mêmes à leurs belles inventions , en les débitant ils se les impriment dans l'esprit , et adorent le vain fantôme qu'ils ont supposé pour tromper le monde, en la place de la vérité; tant l'homme se joue soi-même et sa propre conscience : Adeo nostram quoque conscientiam ludimus^ dit le grave Tertullien(0.

Dieu est lumière, Dieu est vérité. Dieu est justice. Sous l'empire de Dieu, ce ne sera jamais par de faux prétextes, mais par une humble reconnoissance de ses péchés , qu'on évitera la honte éternelle qui en est le juste salaire. Tout sera manifesté devant le tribunal de Jésus - Christ. Une lumière très-claire de justice et de vérité sortira du trône , dans laquelle les pécheurs verront qu'il n'y a point d'excuse valable pour colorer leur rébellion ; mais que le comble du crime , c'est l'audace de l'excuser et la présomption de le défendre.

Car il faut. Messieurs, remarquer ici une doctrine importante : c'est qu'au lieu que dans cette vie notre raison vacillante se met souvent du parti

i})AdNai.Ub.i, rt. 16.

SUR LE JUGEMENT DERNIER. It)I

de notre cœur de'prave'; dans les malheureux réprouvés il y aura une éternelle contrariété entre leur esprit et leur cœur. L'amour de la vérité et de la justice sera éteint pour jamais dans la volonté de ces misérables; et toutefois à leur honte, toujours la connoissance en sera très-claire dans leur esprit. C'est ce qui fait dire à Tertullien cette parole mémorable dans le livre du Témoignage de Tame : Meriib omnis anima et rea et testis est {^) i « Toute ame pécheresse , dit ce grand homme , est » tout ensemble et la criminelle et le témoin ». Criminelle par la corruption de sa volonté, témoin par la lumière de sa raison : criminelle par la haine de la justice , témoin par la connoissance certaine de ses lois sacrées : criminelle, parce quelle est toujours obstinée au mal; témoin, parce qu'elle condamne toujours son obstination. Effroyable contrariété et supplice insupportable! C'est donc cette connoissance de la vérité qui sera la source immortelle d'une confusion infinie. C'est ce qui fait dire au prophète : Alii evigilabwit in opprobrium ut videant semper (2) : « Plusieurs s'éveilleront à leur 5) honte pour voir toujours ». Ceux qui s'étoient appuyés sur des conseils accommodans et sur des condescendances flatteuses , qui pensoient avoir échappé la honte , et s'étoient endormis dans leurs péchés à l'abri de leurs excuses vainement plausibles, « s'éveilleront tout à coup à leur honte pour » voir toujours » : Evi^ilahiint ut videant semper. Et qu'est-ce qu'ds verront toujours ? Cette vérité qui les confond, cette vérité qui les juge. Alors ils rougiront

(•) De Testimon. Anim. suhj'm , «. G. — ('j Daniel, xii. a.

doublement et de leurs crimes et de leurs excuses. La force de la vérité' manifeste renversera leurs foil)les défenses ; et leur ôtant à jamais tous les vains pre'textes, dont ils avoient pensé pallier leurs crimes, elle ne leur laissera que leur péché et leur honte. Dieu s'en glorifie en ces mots par la bouche de Jérémie : Discoopérai Esau; j'ai dépouillé le pécheur, j'ai dissipé les fausses couleurs par lesquelles il avoit voulu pallier ses crimes; j'ai manifesté ses mauvais desseins si subtilement déguisés, et il ne peut plus se couvrir par aucun prétexte : Discooperui Esau ^ rey^elavi abscondita ejus j et celari non poterit (0.

Mais réveillez vos attentions pour Isntendre ce qui servira davantage à la conviction et à la confusion des impies : les justes qu'on leur produira, les gens de bien qui leur seront confrontés. C'est ici que ces péchés trop communs, hélas! trop aisément commis, trop promptement excusés; péchés qui précipitent tant d'ames et qui causent dans le genre humain des ruines si épouvantables ; péchés qu'on se pardonne toujours si facilement, et qu'on croit avoir assez excusés , quand on les appelle péchés de fragilité; ah! ces péchés désormais ne trouveront plus aucune défense. Car il y aura le troupeau d'élite , petit à la vérité à comparaison des impies, grand néanmoins et nombreux en soi, dans lequel il paroîtra des âmes fidèles, qui dans la même chair et dans les mêmes tentations ont néanmoins conservé sans tache , ceux-là la fleur sacrée de la pureté , et ceux-ci l'honnêteté du lit nuptial. D'autres aussi vous seront produits. Ceux-là sont à la

CO Jerem. xlix. lo.

vérité

vérité tombés par foiblesse; mais s'étant aussi relevés, ils porteront contre vous ce témoignage lidele, que malgré la fragilité ils ont toujours triomplié autant de fois qu'ils ont voulu combattre; et, comme dit Julien Pomère , « ils montreiont par ce » qu'ils ont fait ce que vous pouviez faire à leur » exemple aussi bien (ju'eux » : Cum fragilitate car* nis in carne viventes, fragilitateni carnis in carne vincentes , quod fecerunt ^ utique fieri posse docuerunt (0.

Pensez ici, chrétiens, ce que vous pourrez répondre ; pensez-y pendant qu'il est temps et que la pensée en peut être utile. N'alléguez plus vos foiblesses, ne mettez plus votre appui en votre fragilité. La nature étoit foible ; la grâce étoit forte. Vous aviez une chair qui convoitoit contre l'esprit; vous aviez un esprit qui convoitoit contre la chair. Vous aviez des maladies; vous aviez aussi des remèdes dans les sacremens. Vous aviez un tentateur; mais vous aviez un Sauveur. Les tentations étoient fréquentes ; les inspirations ne Tétoient pas moins. Les objets étoient toujours présens; et la grâce étoit toujours prête; et vous pouviez du moins luir ce que vous ne pouviez pas vaincre. Enfin , de quelque côté que vous vous tourniez, il ne vous reste plus aucune défaite, ..ucun subterfuge, ni aucun moyen d'évader ; vous êtes pris et convaincu. C est pourquoi le prophète Jérémie dit que les pécheurs seront en ce jour comme ceux qui sont surpris en

CO De f^it. contempl. lib. m. cap. xu.

BOSSUET. XI. i3

fg^ SUR LE JUGEMENT DEHNIER.

flagrant délit : quomodo confunditur fur , quando deprehenditur (0 : <c Comme un voleur est confus » cfuand il est surpris dans son vol ». Il ne peut pas nier le fait , il ne peut pas l'excuser ; il ne peut ni , se défendre par la raison, ni s'ëchapper par la fuite. « Ainsi, dit le saint Prophète, seront étonnés, con** » fus, interdits les ingrats enfans d'Israël » : Sic confusi sunt domus Israël. Nul n'échappera cette honte. Car écoutez le prophète : Tous, dit-il, seront confus, « eux et leurs rois et leurs princes, et leurs » prêtres et leurs prophètes » : ipsi et reges eorum, principes et sacerdotes etprophetœ eorum {?), Leurs rois; car ils trouveront un plus grand roi, et une plus haute majesté : leurs princes ; car ils perdront leur rang dans cette assemblée, et ils seront pèle mêle avec le peuple : leurs prêtres ; car leur sacré caractère et leur sainte onction les condamnera : leurs prophètes, leui^ prédicateurs, ceux qui leur ont porté les divins oracles j car la parole qu'ils ont annoncée sera en témoignage contre eux. « L'homme paroîtra, dit TertuUien, devant le » trône de Dieu n'ayant rien à dire » : Etstahit ante aulas Dei nihil habens dicere (3). Nous resterons interdits et si puissamment convaincus, que même nous n'aurons pas cette misérable consolation de pouvoir nous plaindre t Sic confusi etunt domus Is^ rael, ipsi et reges j etc.

Mais, Messieurs, quand j'appellerois à mon secours les expressions les plus fortes et les figui*es les plus violentes de la rhétorique, je ne puis assez

(0 Jerern. ii. a6. — (») IbiJ. — i}) De Tesltm. ArUni. n. 6.

expliquer quelle sera la confusion de ceux dont les crimes scandaleux ont de'shonoré le ciel et la terre.

Vous voyez que je suis entré dans ma troisième partie , que je veux conclure en peu de paroles , mais par des raisons convaincantes. Pour en poser les fondemens , je remarquerai, Messieurs, que cette honte que Dieu réserve aux pécheurs en son jugement , a plusieurs degrés et nous est différemment exprimée dans son Ecriture. Elle nous dit très-souvent, et nous en avons déjà cité les passages, qu'il confondra ses ennemis, qu'il les couvrira d'ignominie. C'est ce qui sera commun à tous les pécheurs. Mais nous lisons aussi dans les saints prophètes, que Dieu et ses serviteurs se riront d'eux, qu'il leur insultera par des reproches mêlés de dérision et de raillerie , et que non content de les découvrir et de les convaincre, comme nous avons déjà dit, il les immolera à la risée de tout l'univers.

Je pense pour moi , Messieurs , que cette dérision est le propre et véritable partage des pécheurs publics et scandaleux. Tous les pécheurs transgressent la loi ; tous aussi méritent d'être confondus : mais tous n'insultent pas publiquement à la sainteté de la loi. Ceux-là s'en moquent, ceux-là lui insultent, qui font trophée de leurs crimes, et les font éclater sans crainte à la face du ciel et de la terre. A ces pécheurs insolens, s'ils ne s'humilient bientôt par la pénitence, est réservée dans le jugement cette dérision , cette moquerie terrible , et cette juste et inévitable insulte d'un Dieu outragé. Car qu'y a-t-il de plus indigne ? Nous les voyons tous les jours

dans le monde , ces pécheurs superbes , qui avec la face et le front d'un femme débauche'e, osent, je ne dis plus excuser, mais encore soutenir leurs crimes. Ils ne trouveroient pas assez d'agrément dans leur intempérance, s'ils ne s'en vantoient publiquement , « s'ils ne la faisoient jouir, dit Terttil- » lien , de toute la lumière du jour et de tout le » témoignage du ciel » : Delicla vestra et loco omni et luce omni et unwersd cœli conscientiâ fruuntur ( 0 . et Ils annoncent leurs péchés comme Sodome » , disoit un prophète : Peccatum suum sicut Sodoma prœdicaverunt (2) ; et ils mettent une partie de leur grandeur dans leur licence effrénée. Il me souvient en ce lieu de ce beau mot de Tacite, qui parlant des excès de Domitien après que son père fut parvenu à l'empire, dit que « sans se mêler d'aftaires » publiques il commença seulement à faire le fils du » prince par ses adultères et par ses débauches » : Nihil quidquam publici muneris attigerat ; sed stupris et adulte r lis filiiim principis agebat (5).

Ainsi nous les voyons ces emportés qui se plaisent à faire les grands par leur licence , qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines parle mépris des lois, à qui la pudeur même semble une foiblesse indigne d'eux, parce qu'elle montre dans sa retenue quelque apparence de crainte ; si bien qu'ils ne font pas seulement un sensible outrage, mais une insulte publique à l'Eglise, à l'Evangile, à la conscience des hommes. De tels pécheurs scandaleux corrompent les bonnes mœurs par leur*

CO AdNal. lih. 1. /i. 16. — s?) Isai. m. 9. — (3) Tacit. HisL l iv.

pernicieux exemples. Ils de'shonorent la terre , et chargent de reproches , si je l'ose dire , la patience du ciel , qui les souffre trop long-temps. Mais Dieu saura bien se justifier d'une manière terrible, et peut-être dès cette vie, par un châtiment exemplaire. Que si Dieu durant cette vie les attend à pénitence, si manque d'écouter sa voix ils se rendent dignes qu'il les réserve à son dernier jugement, ils y boiront non-seulement le breuvage de honte éternelle qui est préparé à tous les pécheurs, mais encore «ils avaleront, dit Ezéchiel, la coupe large et ?> profonde de dérision et de moquerie, et ils seront » accablés par les insultes sanglantes de toutes les M créatures » : Calicem sororis tuœ bibes profundmn et lalum : eris in derisiun et in subsannationem , quœ est capacissima (0. Tel sera le juste supplice de leur impudence.

Prévenons, Messieurs, cette honte qui ne s'effacera jamais. Car ne nous persuadons pas que nous recevrons seulement à ce tribunal une confusion passagère; au contraire nous devons entendre, dit saint (irégoire de ISazianze, que par la vérité immuable de ce dernier jugement. Dieu imprimera sur nos fronts « une marque éternelle d'ignominie » : Notant ignominiœ sempiternani{'^) . Et, ajoute saint Jean Chrysostome , cette honte sera plus terrible que tous les autres supplices. Car c'est par elle , mes Frères, que le pécheur, chargé de ses crimes et pour-

(») Ezech. XXIII. 32. — W Orat. xv, tom. i, pag. aSo. C'est dans la conscience même, îr ry ntn^tu, qut; saint Grégoire veut que soit imprimée celte note d'une éternelle ignominie. iLdit de Dcforis.

198 SUÏl tE JUGEMEKt DERNIER.

suivi sans relâche par sa conscience, ne pourra se souffrir soi-même; et il cherchera le néant, et il ne lui sera pas donne. O mes Frères, que la teinture de cette honte , si je puis parler de la sorte , sera inhérente alors! O qu'il nous est aisé maintenant de tious en laver pour jamais î Allons rougir , mes Frères, dans le tribunal de la pénitence. Hé! ne désirons pas qu*on y plaigne toujours notre foi* blesse. Qu'on la blâme, qu'on la reprenne, qu'on la réprime, qu'on la châtie.

Le temps est court, dit Tapotre (0, et l'heure n'est pas éloignée. Je ne dis pas celle du grand jugement ; car le Père s'est réservé ce secret ; mais je dis l'heure de la mort, en laquelle sera hxé notre état. En tel état que nous serons morts , en cet état immuable nous serons représentés au grand jour de Dieu. O quel renversement en ce jour \ O combien descendront des hautes places ! O combien chercheront leurs anciens titres, regretteront vainement leur grandeur perdue ! O quelle peine de s'accoutumer à cette bassesse ! Fasse le Dieu que j'adore que tant de grands qui m'écoutent, ne perdent pas leur rang en ce jour?

Que cet auguste Monarque ne voie jamais tomber sa couronne : qu'il soit auprès de saint Louis qui lui tend les bras et qui lui montre sa place. O Dieu ! que cette place ne soit point vacante ! Que celui-là soit haï de Dieu et des hommes qui ne souhaite pas sa gloire, même sur la terre, et qui ne veut pas la procurer de toutes ses forces par se*

CO /. Cor. vil. 29.

SUR LE JUGEMENT DERIVIER. i(^^

fidèles services. Dieu sait sur ce sujet les vœux de mon cœur. Mais, Sire, je trahis votre Majesté et je lui suis infidèle, si je borne mes souhaits pour vous dans cette vie périssable. Vivez donc heureux, fortuné, victorieux de vos ennemis, père de vos peuples. Mais vivez toujours bon et toujours juste; vivez toujours humble et toujours pieux, toujours prêt à rendre compte à Dieu de cette noble partie du genre humain qu'il vous a commise. C'est parlà que nous vous verrons toujours Roi , toujours auguste, toujours couronné, et dans la terre et au ciel ; et c'est la félicité que je souhaite à votre Majesté, au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit, uimen.

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EXORDE

D'UN AUTRE SERMON

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